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Géocarrefour

2013/4 (Vol. 88)


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Cet ouvrage d’un format agréable et protégé par une belle reliure présente la synthèse de travaux consacrés à l’évolution des paysages de vallées côtières du nord-ouest de la France et conduits dans le cadre d’un programme de recherche récemment achevé. Comme le titre le précise, son fil directeur est le rôle qu’ont joué les interactions sociétés-milieux et les systèmes de gestion de l’eau dans les trajectoires de ces paysages bas-normands. À elle seule, la rareté des études paléo-environnementales dans cette région aurait suffi à justifier ces recherches. Mais dès l’introduction, L. Lespez ouvre la perspective d’une réflexion qui dépasse les seuls secteurs présentés en ancrant cette étude dans les interrogations scientifiques que suscitent à la fois la récente législation environnementale sur les milieux aquatiques et les projets de protection ou de restauration des milieux et des paysages de « vallées ordinaires ». Ceux-ci constituent indiscutablement la part majeure de l’espace et, nous nous permettons de le souligner, pas seulement en Normandie, ce qui confère à cette publication un caractère exemplaire. L’ambition centrale de l’ouvrage est de montrer que la gestion écologique des milieux doit être guidée par une connaissance sur mesure de ces derniers et de leurs dynamiques propres et non sur le transfert de modèles.

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Le lecteur comprendra donc aisément pourquoi les chercheurs ont choisi d’insister sur le rôle que les sociétés du passé - du Néolithique au XXe s. - ont joué dans la production des environnements actuels. Le paysage est ici abordé non seulement comme structure produite par des millénaires d’anthropisation - et par là même changeante -, mais aussi comme un objet perçu et représenté, ce qui justifie pleinement la démarche pluridisciplinaire mise en œuvre. Ce décryptage de l’histoire paysagère de vallées et zones humides littorales a ainsi associé des géographes, des archéologues, des paléo-écologues et des historiens pendant plusieurs années autour de trois secteurs : les alentours de la Hague dans la péninsule du Cotentin, les vallées de la Seulles et de ses affluents, les marais de la basse vallée de la Dives. La démarche, les résultats et leurs enseignements sont exposés en trois grandes étapes.

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La première partie présente le matériel documentaire qui s’offre aux chercheurs en histoire environnementale et les méthodes d’investigation qui ont été choisies. Elle expose la grande diversité des approches scientifiques des dynamiques géomorphologiques et des modes d’exploitation des milieux, allant de la paléo-écologie à l’analyse de textes d’archives. À partir de l’exemple certes localisé des terrains étudiés, cette partie de l’ouvrage constitue en fait une synthèse tout-à-fait intéressante, qui met bien en lumière les inévitables limites de chaque archive, qu’elle soit sédimentaire ou textuelle, et les nécessaires relais de protocoles qui nourrissent la démarche régressive en matière de restitutions paléo-environnementales. Le lecteur suivra la succession des méthodes (sédimentologie, archéologie, paléographie…) exposées ici de manière concrète et discutées un peu à la manière d’une sortie de terrain ou d’une journée portes ouvertes, en évitant donc très habilement l’écueil de la partie « méthodologie » d’un plan-à-tiroirs. À ce titre, nous en recommandons vivement la lecture au néophyte, à l’étudiant ou au gestionnaire désireux d’acquérir une meilleure connaissance des environnements passés mais aussi des protocoles scientifiques à mettre en œuvre. Un seul regret néanmoins : cette partie s’achève sur un trop court chapitre consacré à la contribution des archives modernes - il semble que l’on doive entendre ici modernes et contemporaines - qui n’évoque que bien superficiellement les documents qu’a légué le XIXe s. Quel dommage d’avoir passé sous silence cette période, incontestablement la plus grande pourvoyeuse de documents et d’écrits sur les milieux et leur gestion (statistiques, cartes, rapports, photographies, plans, recueils d’usages [1][1]  LE LAY Y.-F. et PERMINGEAT F., 2008, Spécificité territoriale...…), d’autant plus que l’apport de certaines de ces sources, les cadastres notamment, est développé dans les deux autres parties de l’ouvrage !

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Dans une deuxième partie, les auteurs ont fait le choix de présenter trois courtes monographies, d’inégale précision chronologique selon leur propre aveu, qui représentent l’état de la connaissance acquise sur les évolutions environnementales des secteurs étudiés au cours du programme de recherches. Dans les trois cas, l’accent est mis sur les dynamiques paysagères sur le long terme (depuis 7 000 ans environ) qui sont restituées grâce à l’étude des flux hydro-sédimentaires et des vestiges paléo-écologiques, mais aussi grâce aux documents archivés qui précisent les modes d’aménagement et de gestion des espaces ruraux et des zones humides depuis l’époque médiévale. L’exemple de la Hague montre qu’en faisant le constat des très nettes évolutions paysagères au cours des deux derniers siècles, on est conduit à s’interroger sur les caractéristiques des structures paysagères anciennes et sur les facteurs de leur mobilité dans un passé plus lointain. Les enregistrements sédimentaires, les diagrammes polliniques puis les sources documentaires mettent en évidence une anthropisation très ancienne des espaces mais aussi une succession de phases d’emprise et de déprise. Dans le bassin de la Seulles, la précision des études sédimentologiques permet de restituer les étapes de l’édification des plaines alluviales et des zones humides actuelles. Certes les fluctuations climatiques des sept derniers millénaires ne sont pas négligées par les auteurs, mais ils montrent bien à quel point les conditions d’écoulement et de sédimentation ont été de plus en plus influencées par les sociétés locales à mesure que le temps s’écoulait. Cette influence, d’abord indirecte car liée à des défrichements et des occupations sur les plateaux, affecte de plus de plus directement les chenaux et les fonds de vallées à partir de l’Antiquité. Elle devient une véritable pression à partir du Moyen-âge et de l’Époque Moderne, avec la mise en valeur de l’énergie hydraulique. Dans la basse vallée de la Dives, l’étude des sédiments et des pollens autorise une reconstitution assez fine des évolutions paysagères et écologiques des marais depuis le mésolithique, en lien avec la remontée du niveau marin et l’atterrissement progressif de l’ancien estuaire de la rivière. L’occupation de l’espace et les modes de gestion des ressources sont ensuite précisés pour une période qui va du Moyen-Âge à nos jours. L’analyse des logiques économiques à l’Époque Moderne est particulièrement intéressante et montre combien les paysages ont être mobiles dans un passé même récent, souvent considéré à tort, de manière assez fixiste [2][2]  Voir à ce sujet : CHOUQUER G., 2008, Traité d’archéogéographie.... Dans cette partie, on relèvera la remarquable précision des restitutions paléo-environnementales, exposées au moyen de figures soignées et parlantes, l’exploitation fine des documents textuels ou cartographiques. La synthèse des résultats est présentée dans l’atlas diachronique placé à la fin du volume, qui est une proposition de restitution des évolutions paysagères très parlante, au moyen de blocs-diagrammes.

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La troisième partie a pour objectif d’exposer des synthèses thématiques sur les dynamiques paysagères à différentes échelles de temps. Elle s’ouvre sur une synthèse des recherches paléo-environnementales conduites en Basse-Normandie. Après une présentation chronologique des évolutions paysagères et environnementales depuis 7 000 ans, l’auteur du chapitre propose une discussion sur les facteurs de ces évolutions et une comparaison inter-régionale. L’analyse porte sur les modes d’anthropisation, les fluctuations climatiques mais aussi les variables de contrôle propres aux bassins versants. La mise en évidence et l’explication de la métamorphose décisive des paysages qui commence à l’âge du Bronze et se parachève au haut Moyen-Âge retiendront particulièrement l’attention du lecteur. La notion de crise environnementale et rôle de la connectivité dans les bassins versants, largement contrôlée par les structures paysagères, sont ici les éléments centraux de la discussion qui clôt ce chapitre. L’auteur montre ainsi que ces structures paysagères conditionnent largement la réactivité des milieux aux forçages climatiques. Les deux chapitres suivants analysent la situation et les évolutions contemporaines des hydrosystèmes et des paysages bas-normands en les mettant en perspective par rapport aux évolutions des deux derniers siècles. Le premier consacré à l’équipement de moulins et d’usines hérité de longs siècles d’exploitation énergétique de l’eau et aux transformations paysagères qu’ils ont induites dans les fonds de vallée. La présentation des sources documentaires disponibles – qui aurait sans doute trouvé une place plus logique dans la première partie de l’ouvrage – permet aux auteurs d’en discuter la valeur informative et d’en présenter le potentiel en matière d’inventaire, de typologie ou d’estimation de la densité d’ouvrages. Suit une analyse de la répartition géographique des moulins et de la densité d’équipement hydraulique, exprimée soit par rapport à la surface des bassins, soit par rapport à la longueur développée du réseau hydrographique. On peut mesurer de grandes disparités régionales, dont les auteurs donnent les clefs (dispositifs topographiques, pentes longitudinales, présence de centres économiques locaux) en même temps qu’ils proposent une typologie des situations. La fin de ce chapitre s’achève sur une mise en perspective historique de la situation actuelle qui présente, au moyen d’une intéressante carte, l’évolution des activités hydrauliques au cours des deux derniers siècles. En dépit d’un objectif d’histoire paysagère conforme au fil directeur de l’ouvrage entier, ce chapitre laissera peut-être des lecteurs insatisfaits sur certains points : les aspects structurels ou morphologiques sont ici privilégiés alors que les fonctionnements hydrauliques et les modes de gestion de l’eau ne sont finalement abordés que très succinctement. Pourquoi, par exemple, ne pas avoir tenté de définir des indices de pression par le biais des débits mis en jeu, comme cela a été fait pour des bassins de la bordure orientale du massif central  [3][3]  Voir : ?BERGER L., 1999, Annonay et la Cance vers...? Dans la mesure où de nombreux moulins ou usines exploitent une même prise d’eau, cela aurait nuancé ou complété l’analyse structurelle de la pression sur la ressource, exprimée ici en nombre d’établissement par kilomètre de cours d’eau. Par ailleurs, on est déconcerté par les figures 7 et 8 qui, fondées sur deux inventaires de précision inégale, présentent une cartographie de la densité de moulins par km de rivière très différente pour un même espace, au point que des bassins contigus ont des rapports de densité inversés d’une carte à l’autre. Le dernier chapitre est consacré à l’analyse des évolutions paysagères récentes, à leurs héritages dans les fonds de vallées normandes et aux représentations actuelles ; les analyses ont reposé ici sur l’exploitation de documents archivés et d’enquêtes orales. Les auteurs présentent les mutations de l’occupation du sol depuis le début du XIXe s., en choisissant plusieurs exemples diversifiés, illustrés par des cartes très expressives, ce qui leur permet de bien replacer les dynamiques récentes dans leur contexte historique. On mesure ainsi l’influence qu’a exercée la polarisation parisienne depuis 150 ans sur les trajectoires économiques et paysagères. Les auteurs reviennent ensuite sur la place de l’industrie dans le paysage, afin de présenter l’évolution récente de cet héritage omniprésent dans les vallées normandes. Après un rappel des principales étapes du développement industriel, les enjeux du déclin récent de l’industrie sont abordés : enjeux paysagers avec des friches industrielles au devenir très disparate (abandon, réaffectation, destruction, patrimonialisation…), enjeux environnementaux (perturbations de l’écoulement, enfrichement des abords de moulins abandonnés). Ces analyses conduisent les auteurs à identifier des trajectoires paysagères qu’ils érigent en types caractérisés par des enjeux d’aménagement ou de gestion très différents, ce qui renforce encore la pertinence d’une analyse locale et historiquement ancrée des paysages de fonds de vallée. La dernière partie de ce chapitre s’attache à comprendre les constructions mentales qui se sont élaborées au sujet des paysages bas-normands. À l’issue de leur analyse, les auteurs montrent que les archétypes paysagers contemporains exprimés par les personnes enquêtées présentent parfois un décalage sensible avec les évolutions historiques (préférence sélective pour certains objets paysagers) et les systèmes économiques qui produisent le paysage contemporain (préférence pour des formes héritées). Ceci conduit les auteurs à pointer, pour clore ce chapitre, les divergences et les contradictions qui s’expriment au sujet du paysage et de sa gestion, et à souligner à quel point, face au risque d’une dérive normative des politiques d’aménagement, elles rendent particulièrement nécessaires les analyses rétrospectives et diachroniques.

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La conclusion de l’ouvrage récapitule les principales connaissances acquises et souligne à la fois l’ancienneté de l’anthropisation et la nouveauté des regards que notre société porte sur son environnement ou ses paysages. Ces deux questions apparemment sans lien et souvent traitées de façon séparative par les divers spécialistes du paysage sont articulées de façon très convaincante à l’issue de ce volume. On ne peut qu’inciter le lecteur à profiter des stimulantes perspectives de réflexion que propose ici L. Lespez en appelant à « une gestion ouverte et inventive des cours d’eau et des vallées ordinaires » et à une construction concertée des environnements de demain.

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On pourra regretter quelques choix d’édition : des figures numérotées par chapitre, parfois redondantes (1 et 11 chap. 1 ; 11 chap. 7 et carte 1-a chap. 11) ou d’une lecture complexe (1, chap. 11), l’absence de table des figures et des photos - par ailleurs très belles - et, peut-être, la position un peu curieuse du chapitre 9 en tête de la troisième partie, alors qu’il constitue essentiellement une synthèse de la précédente.

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Cela n’entache cependant pas la valeur de cette publication qui, au-delà de sa visée environnementaliste, invite aussi à une réflexion sur notre rapport au patrimoine — qu’il soit écologique, paysager ou industriel. Nous formulons donc le vœu qu’il puisse arriver en d’autres mains que celles des seuls spécialistes de l’environnement ou historiens du paysage.

Notes

[1]

LE LAY Y.-F. et PERMINGEAT F., 2008, Spécificité territoriale et petits arrangements avec la loi : la place des usages locaux dans l’entretien de la rivière (XIXe-XXe s.), Géocarrefour, 83/1, p. 45-55.

[2]

Voir à ce sujet : CHOUQUER G., 2008, Traité d’archéogéographie – La crise des récits géohistoriques, Paris, Errance, 200 p et CHOUQUER G., 2009, Ce que le temps fait aux formes planimétriques, Géocarrefour, 84/4, p?.? 217-226.

[3]

Voir : ?BERGER L., 1999, Annonay et la Cance vers 1880? ?: impacts hydrologiques et écologiques d’une ville industrielle, ? ?in? ? REGRAIN R. et AUPHAN E. (éd), ? ?L’eau et la ville? ?, Paris, CTHS, p.? ?175-196. ? ?JACOB-ROUSSEAU N., 2005, Aspects de la pénurie hydrique et de sa gestion dans la Cévenne vivaraise au XIX? ?e? ? s., ? ?Géocarrefour? ?, ? ?80? ?/4, p? ?.? ?297-308.?

Pour citer cet article

Jacob-Rousseau Nicolas, « ‪Laurent Lespez (éd.), Paysages et gestion de l'eau. Sept millénaires d'histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie‪ », Géocarrefour, 4/2013 (Vol. 88), p. 316a-316a.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2013-4-page-316a.htm


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