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Géocarrefour

2014/1 (Vol. 89)


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Il appartenait à Emmanuelle Boulineau de mener à son terme la recherche qu'Emmanuelle Bonerandi-Richard coordonnait et d'en assurer la publication sous le titre La pauvreté en Europe, Une approche géographique. Livre collectif, mais qui est bien un livre et non une collection d'articles dans le sens que les différentes contributions sont organisées dans un plan cohérent. Hommage aussi à la mémoire d'une collègue et amie trop tôt disparue et qui, pour des raisons scientifiques et éthiques, avait beaucoup apporté sur cette question de la pauvreté.

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L'ouvrage se place à l'interface du social et du spatial. Il veut voir le territoire comme lieu d'expression de la pauvreté et lieu de l'action conduite ou à conduire pour la combattre. Il part d'une définition multidimensionnelle de la pauvreté – celle-ci n'est pas que monétaire et comporte aussi les mauvaises conditions de vie, l'exclusion, les freins mis aux capabilités des personnes et donc à leur liberté, pour reprendre la terminologie d'Amartya Sen – et examine les indicateurs disponibles et les maillages d'observation. Cette première approche de la pauvreté, austère mais utile, alimente des cartes montrant la complexe distribution spatiale du phénomène : un gradient Nord/Sud, une opposition Est/Ouest, des écarts entre les régions plus ou moins marqués selon les pays, un rural et un urbain qui se distinguent différemment selon le niveau de développement (risque de pauvreté plus grand dans les villes qu'à la campagne dans les pays les plus riches comme le montre la Suède étudiée par Camille Hochedez, l'Italie du Nord faisant néanmoins exception, alors que c'est l'inverse dans les pays moins développés).

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Les trajectoires régionales de pauvreté de 2000 à 2007 apparaissent dans un graphique (p. 49) : recul de la pauvreté partout, mais si l'Europe du Sud progresse principalement sur le registre socio-culturel (éducation, emploi, égalité homme/femme sur le marché de l'emploi), les pays ex-socialistes récemment entrés dans l'Union enregistraient des performances déjà honorables sur ce point et ont réalisé un rattrapage surtout pour ce qui est du niveau de vie. La période étudiée est antérieure à la crise de 2008, mais on ne peut manquer de penser au sort qui fut fait ensuite à plusieurs pays. L'ouvrage explique bien que, depuis la stratégie définie à Lisbonne en 2000, la lutte contre la pauvreté et l'exclusion figure parmi les objectifs de l'Union, quitte à ce que les mesures à prendre sur ces sujets relèvent des Etats membres. Soit, mais alors y a-t-il cohérence entre cette déclaration d'intention et la sévère austérité imposée au Portugal, à l'Espagne et à la Grèce et qui a fait tomber dans l'indigence des millions de gens ? Les responsabilités sont certainement partagées dans cette affaire et il est vrai qu'on ne pouvait pas laisser grossir sans fin des dettes publiques déjà excessives. Pour autant, l'Union ne pouvait-elle pas procéder autrement et respecter l'affichage fait auparavant d'une Europe plus juste ? Remarque extérieure à la période traitée dans le livre, certes, mais disant l'intérêt que présenterait l'examen des impacts régionaux de la crise et des thérapies économiques imposées aux populations.

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Pour intéressantes qu'elles soient, les cartes montrent-elles bien l'espace comme contributeur aux situations de pauvreté et ressource à mobiliser dans les dispositifs politiques pour reprendre les heureuses formules d'Emmanuelle Boulineau et de Fleur Guy (p. 60) ? Cette dimension est surtout présente dans la suite, quand l'examen des maillages veut répondre à l'insuffisante prise en considération de l'espace dans la lutte contre la pauvreté (p. 81). Les cas étudiés disent la difficulté d'une gouvernance partagée entre plusieurs niveaux de pouvoirs. La tendance à la décentralisation des dispositifs est majoritaire, non seulement parce que les États-providence sont moins solvables qu'ils ne l'étaient, mais aussi parce que les niveaux de proximité (le département et la commune en France) sont mieux adaptés pour connaître les besoins des plus fragiles, avec le risque que la pauvreté soit traitée différemment selon les lieux. Etudiant la Thiérache et le département de l'Ain, Emmanuelle Bonerandi-Richard met en évidence que la non-mobilité forcée est une composante de la pauvreté masquée des campagnes, mais que cette dernière présente aussi des avantages pour les revenus très modestes (faible coût du logement et proximité de la solidarité familiale). Les pays ex-socialistes récemment entrés dans l'Union ont, quant à eux, leurs problèmes spécifiques. En Bulgarie et en Pologne, analysées respectivement par Emmanuelle Boulineau et Lydia Coudroy de Lille, le basculement dans l'économie de marché a fait brusquement découvrir la pauvreté à des populations naguère résignées à une existence médiocre protégée par l'Etat et désormais exposées à la compétition sociale, et qui regardent avec envie les Européens de l'Ouest, non sans illusion d'ailleurs sur le sort de ceux de ces derniers qui sont touchés par la crise.

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Que faire ? D'abord bien connaître les situations : c'est une des tâches des sciences sociales que d'informer les citoyens et d'aider à la décision. Ce livre est de ceux qui assument cette posture de responsabilité et qui jouent leur rôle.

Pour citer cet article

Bret Bernard, « ‪Emmanuelle Boulineau et Emmanuelle Bonerandi-Richard (dir.), La pauvreté en Europe, Une approche géographique‪ », Géocarrefour, 1/2014 (Vol. 89), p. 20-20.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-1-page-20.htm


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