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Géocarrefour

2014/3 (Vol. 89)


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Où en est-on dans les Balkans, vingt ans après les guerres yougoslaves et près d’une décennie après la disparition de la Yougoslavie ? Quelles perspectives l’Union européenne offre-t-elle aux Etats successeurs de l’ancienne fédération, aujourd’hui assagis ? En 2001 le géographe Michel Roux, spécialiste des minorités nationales de Yougoslavie, posait ces mêmes questions dans un contexte encore incertain, dix ans seulement après les premières proclamations d’indépendance et le début de la guerre en Croatie ; les armes s’étaient tues mais la Yougoslavie agonisante de Slobodan Milosevic refusait encore la perte du Kosovo et la sécession du Monténégro. M. Roux écrivait dans la revue Hérodote : « Les Balkans sont entrés en 1991 dans une crise majeure, la troisième du XX e siècle. Comme lors des deux précédentes (1912-1918, 1941-1945), des frontières ont été changées, des populations massacrées ou déplacées de force, et les dégâts humains et matériels ont été énormes. Autre similitude, le paroxysme de la crise est à chaque fois associé à un événement externe, de portée planétaire : les deux guerres mondiales, l’effondrement du bloc de l’Est ». Le ton est pessimiste. L’auteur souligne à quel point la conflictualité balkanique est en contradiction avec la dynamique d’intégration européenne : « une partie des Balkans risque d’être durablement ou définitivement exclue du processus d’élargissement de l’Union européenne » (Roux, 2001).

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En décembre 2011, une journée d’études s’est tenue à l’ENS de Lyon pour poser à nouveau la question « où en est-on dans les Balkans ? » et tenter d’apporter des éléments de réponse à l’aune des progrès et de la « stabilisation » accomplis par les Etats de la région. Il s’agissait aussi, pour tous ceux qui l’ont connu, de rendre hommage à Michel Roux disparu deux ans plus tôt en mai 2009. Les participants ont salué à l’unisson l’universitaire toulousain, son intelligence de la complexité balkanique et sa rigueur intellectuelle qui écartait toute explication simpliste ; ils ont aussi salué l’homme, son humour, le trait acéré de ses dessins, sa générosité, son empathie pour les populations côtoyées sur le terrain, son engagement auprès des victimes du nettoyage ethnique. Encore placé sous le signe de cet hommage, le présent numéro de Géocarrefour rassemble une partie des contributions de 2011 auxquelles viennent s’ajouter des textes nouveaux.

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Figure 1 : Dessin de Michel Roux Figure 0
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Pour présenter cette publication, il est d’abord nécessaire de préciser l’apport de Michel Roux à la connaissance et à la compréhension des Balkans. Quel est le sens de la référence à ses travaux ? [1][1]  Voir la bibliographie rassemblée par Bénédicte Tratnjek...

Un observateur privilégié des conflits yougoslaves

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Michel Roux, né à Aurillac en 1943, tôt passionné par les cartes et la géographie, s’est engagé dans cette discipline dès son entrée à l’Ecole normale supérieure de St-Cloud en 1963. Reçu à l’agrégation de géographie en 1967, il se lance simultanément, au cours d’un long séjour à Belgrade, dans l’apprentissage du serbo-croate et l’étude des populations de la capitale yougoslave en vue de préparer son diplôme d’études supérieures de géographie, obtenu à Nanterre sous la direction d’André Blanc, spécialiste de la Croatie. En démontrant l’existence d’inégalités socio-spatiales au sein d’une ville socialiste censée les abolir, ce mémoire annonce la tonalité des travaux à venir sur la Yougoslavie. Nommé professeur d’histoire-géographie au lycée de l’Isle-Jourdain dans le Gers, M. Roux se rapproche bientôt de l’université de Toulouse-Le Mirail où Bernard Kayser le fera nommer maître-assistant puis maître de conférences, et où il effectuera toute sa carrière universitaire (Péchoux, 2009).

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Dès 1975, il concentre ses recherches, dirigées par B. Kayser, sur le maintien des Albanais de Yougoslavie en état de confinement dans les régions les moins développées de la fédération, Kosovo et Macédoine. Il analyse la relégation de cette importante minorité nationale dans une marginalité à la fois spatiale, socio-économique, culturelle et politique, porteuse de frustrations et de conflits, puis tente de comprendre les mécanismes des conflits yougoslaves une fois que ceux-ci éclatent au début de la décennie 1990. Il montre que le système fédéral yougoslave ne pouvait organiser la coexistence entre nationalités que porté par une croissance économique capable de réduire les écarts régionaux de développement, et de répartir équitablement le progrès matériel entre les composantes nationales et territoriales de la fédération. En réalité, jusqu’en 1980 la croissance économique des régions méridionales pauvres a tout juste suffi à compenser leur vitalité démographique, et leur produit par habitant a stagné ; l’écart de développement s’est notamment creusé entre le Kosovo et les deux républiques riches, Slovénie et Croatie ; après 1980, la crise économique et financière a fait le reste, instaurant une compétition entre groupes nationaux et ressuscitant les antagonismes. M. Roux propose donc une interprétation géographique et socio-économique des conflits yougoslaves de la décennie 1990, hâtivement qualifiés par les médias d’« affrontements interethniques, expression du retour de haines ancestrales » (Roux, 2001) : approche superficielle qui, selon lui, occulte aussi le rôle décisif du politique, c’est-à-dire l’exploitation des thèmes nationalistes par les nouveaux partis autorisés, et surtout par les communistes eux-mêmes dès la fin des années 1980.

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Le fameux mémorandum de l’Académie des Sciences de Belgrade dénonce alors le « génocide physique, politique, juridique et culturel de la population serbe au Kosovo » qu’aurait entraîné depuis 1974 l’autonomie de la province, accordée par Tito, aux mains de sa majorité albanaise. En s’appuyant sur la fécondité des Albanais au Kosovo, à cette époque l’une des plus élevées d’Europe avec celle de l’Albanie voisine, le mémorandum accuse les Albanais de pratiquer une stratégie collective de prolifération à des fins de domination politique. Avec le démographe kosovar albanais Hivzi Islami, M. Roux n’a aucune difficulté à réfuter cette thèse en montrant que la fécondité albanaise n’est que le fait du retard de développement de la province en matière d’éducation, de santé, d’emploi et de revenu : il n’y a pas de déterminisme ethnique dans le registre des comportements démographiques. Toujours est-il que le mémorandum accompagne la résurgence du nationalisme serbe et inspire la politique serbe au Kosovo. C’est la suppression de l’autonomie et l’intransigeance du pouvoir serbe face aux revendications albanaises qui, après 1989, font échouer tout compromis et conduisent à la rupture, plus tard à la guerre. Aujourd’hui encore en Bosnie, les partis nationalistes parviennent à entretenir chez des populations pourtant traumatisées par la guerre la certitude qu’elle était nécessaire et que les gains territoriaux la justifient a posteriori.

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Cette lecture politique est l’apport fondamental de Michel Roux à la géographie des Balkans : comment saisir l’organisation et les découpages d’espaces aussi chargés d’histoire, de rapports de force et de violence sans placer ces éléments au centre de l’étude ? En cela, il reprend le flambeau de Jacques Ancel, qui décrivait les transformations radicales de la Macédoine au lendemain de son partage (1913-1923) (Ancel, 1930)) [2][2]  En 1913, le traité de Bucarest entérine le partage... ; et il s’écarte résolument d’André Blanc qui traçait en 1957 la géographie de la Croatie occidentale à travers les aspects physiques, les structures agraires et les modes de vie, en ignorant les effets de l’histoire récente (Blanc, 1957).

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En 1990, Michel Roux soutient sa thèse d’Etat à l’université du Mirail sur Les Albanais en Yougoslavie. Minorité nationale, territoire et développement (Roux, 1992), venant à point nommé éclairer les racines du conflit kosovar amorcé en 1981 par les premières revendications des Albanais, et qui s’emballe à présent sous le regard des médias : en 1989, Slobodan Milosevic ranime la flamme du nationalisme serbe en commémorant l’un de ses épisodes référents, la bataille du Champ des Merles contre les Turcs (1389) près de Pristina ; puis il fait abroger la constitution de 1974, supprimant du même coup l’autonomie du Kosovo et les droits des Albanais, ce qui équivaut à leur licenciement collectif et à leur exclusion de l’espace public officiel. Cet apartheid consomme la rupture entre Serbes et Albanais, conduit ces derniers à créer leurs institutions et une économie parallèles, puis à proclamer l’indépendance de la province selon une logique similaire à celle qui conduit toutes les composantes nationales majoritaires, dans leurs républiques respectives, à faire sécession entre juin 1991 (Slovénie) et mars 1992 (Bosnie-Herzégovine). Dans sa publication, M. Roux intègre cette actualité avec la profondeur de vue de dix ans de recherches sur les structures historiques, géographiques et politiques de la Yougoslavie. A l’évidence, il n’est pas un spectateur parmi d’autres : non seulement ses travaux, entrepris dès la fin des années 1970, précèdent les manifestations visibles du conflit kosovar, mais ils se situent à l’épicentre de l’ensemble des crises et des guerres yougoslaves si l’on considère le Kosovo comme leur rouage essentiel, les questions nationales albanaise et serbe comme leur fil conducteur. C’est au Kosovo que le mécanisme destructeur de la fédération s’est enclenché après la mort de Tito ; c’est le Kosovo qui, en proclamant son indépendance en janvier 2008, parachèvera la disparition de la Yougoslavie. Parmi les spécialistes des Balkans, toutes disciplines confondues, Michel Roux est donc l’un des mieux placés pour comprendre ce mécanisme et l’un des plus sollicités pour le rendre intelligible à un très large public : ses Dix clés pour comprendre le Kosovo sont un best-seller sur la question (Roux, 1999). Ses publications font autorité.

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Après 1990, un « calme trompeur » s’établit au Kosovo ; la guerre qui embrase la Croatie puis la Bosnie avec son cortège de déplacements forcés, retient seule, pour un temps, l’attention des médias. Michel Roux analyse alors les ressorts de la purification ethnique en Croatie et en Bosnie, portant un regard direct sur ses logiques et sur les théories qui prétendent la justifier (Roux, 1992 ; Rosiere et Roux (éd.), 2006). Moins de trois ans après les accords de Dayton de 1995 qui entérinent la division de la Bosnie-Herzégovine en deux entités territoriales autoproclamées, le Kosovo revient sur le devant de la scène par la guerre où s’affrontent l’armée de libération nationale albanaise (UçK) et l’armée yougoslave appuyée par les milices serbes locales, et qui s’achève au printemps 1999 par les frappes de l’OTAN sur la Serbie et le placement de la province sous protectorat international. Comme en Croatie et en Bosnie, ce nouveau conflit armé s’inscrit dans une logique de déplacements forcés dans un sens puis dans l’autre, sous la forme d’une tentative pour nettoyer brutalement la province de sa population albanaise (mars 1999), puis d’une purification « à rebours » à partir de juin 1999 (Roux, 2005). Dans ce numéro, Stéphane Rosière rend hommage à Michel Roux de s’être approprié les questions de modification coercitive du peuplement en les intégrant à l’analyse géographique.

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Le géographe d’une région en conflit ne peut éviter une certaine forme d’engagement. Sans jamais renier son exigence de rigueur scientifique, Michel Roux n’a pas sacrifié non plus à la fausse impartialité qui a conduit tant d’observateurs plus ou moins autorisés à rejeter dos à dos les agresseurs serbes et leurs victimes albanaises et bosniaques. Il s’est engagé d’autre part en acceptant du ministère de la Défense plusieurs missions d’enquête sur la situation du Kosovo après 1999 et sur l’état de la question nationale albanaise dans les Balkans (Deslondes, De Rapper, Roux, 2001) ; il s’est engagé encore dans l’action humanitaire, en créant une association pour venir en aide à une famille bosniaque chassée par la guerre et hébergée dans l’ancien prieuré de Brax, près de Toulouse.

Où en est-on aujourd’hui dans les Balkans ?

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En posant cette question dans la revue Hérodote en 2001, Michel Roux souligne les deux éléments de fragilité qui, d’une certaine façon, définissent les Balkans comme une région à l’écart de l’Europe.

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Leur fragmentation d’une part : les Balkans sont, de longue date, divisés contre eux-mêmes, formés d’Etats-nations d’autant plus jaloux de leurs prérogatives qu’ils sont récents et se sentent menacés à la fois par leurs minorités et par leurs voisins. Symbole de ces prérogatives, leurs frontières sont sanctuarisées et survalorisées. L’Albanie a été le paradigme de cette méfiance obsidionale à laquelle aucun Etat ne fait cependant exception (Darques et al., 2008) . Le jeu des puissances extérieures et la division idéologique est-ouest ont encore renforcé les séparations.

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La seconde fragilité est d’ordre socio-économique : c’est la persistance ou l’aggravation des retards de développement vis-à-vis de l’Europe. En Croatie, en Serbie, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine et en Albanie, conflits et incertitudes ont accentué le plongeon des économies déjà fragilisées par la « transition », creusant l’écart avec la Grèce et la Slovénie voisines. Le recul est en outre démographique, avec l’effondrement de la natalité, la surmortalité et l’émigration des jeunes adultes, qui touchent non seulement les Balkans stricto sensu mais aussi la Bulgarie et la Roumanie. Etroitement corrélés, fragmentation territoriale et sous-développement ont été accentués dans les Balkans dits occidentaux au cours de la décennie 1990. En 2001, la désintégration yougoslave s’est déjà soldée par la naissance de quatre nouveaux Etats, sans compter les deux entités autoproclamées de Bosnie-Herzégovine et le Kosovo détaché de la Serbie. Elle n’est pas achevée pour autant : MichelRoux prévoit la sécession du Monténégro et l’indépendance du Kosovo, et redoute le morcellement interne du Kosovo et de la Macédoine sur le modèle de la Bosnie : comment organiser la coexistence entre la majorité macédonienne et la minorité albanaise en Macédoine, entre la majorité albanaise et la minorité serbe au Kosovo ? Suffit-il d’un partage des responsabilités au niveau central – ce qui exclut tout Etat défini comme la propriété exclusive d’un groupe ethnique – ou faut-il une forme d’autonomie territoriale pour garantir le droit d’une minorité ? Déjà le Kosovo est menacé d’une « décentralisation » à la bosniaque ; quant à la Macédoine, elle entre à son tour dans l’œil du cyclone yougoslave : en 2000, une insurrection albanaise arborant la bannière de l’UçK s’installe aux frontières montagneuses du nord-ouest, mettant en cause la stratégie de participation des partis albanais au gouvernement macédonien.

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Le présent numéro de Géocarrefour fait à nouveau un point d’étape à travers six contributions qui explorent les deux thèmes de prédilection, en apparence contradictoires, de la balkanologie actuelle. Il vient ainsi apporter des éléments de réponse à la question « Quelle Europe vingt ans après la chute du Mur ? » posée dans un dossier de cette même revue en 2009 (Boulineau, 2009). Trois articles scientifiques reviennent sur le double mouvement d’européanisation et de fragmentation. Trois hommages à Michel Roux contribuent à l’actualisation de sa pensée et à la compréhension des dynamiques balkaniques contemporaines.

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1/ L’européanisation, qui recouvre à la fois les différentes formes d’intégration à l’espace européen et l’élargissement politique de l’Union européenne, introduit de multiples clivages dans la péninsule et conduit à distinguer dans un premier temps la situation des Etats membres de l’UE et celle des Balkans occidentaux, définis communément comme la partie de l’Europe du sud-est restant provisoirement hors de l’Union et formant une enclave bordée de tous côtés par les Etats membres : Jean-François Drevet rappelle le paradoxe de cette situation au regard de l’histoire contemporaine car jusqu’à la fin des années 1980, si l’Albanie restait claquemurée, la Yougoslavie était à tous égards bien plus proche de l’Europe occidentale que ses voisins balkaniques, Grèce exceptée. Elle avait signé un accord d’association avec la Communauté européenne, ses frontières étaient perméables à la circulation et aux migrations de travail, et elle faisait figure en occident d’alternative acceptable entre le capitalisme et le socialisme centralisé. Les Etats qui lui ont succédé apparaissent donc victimes d’un retournement de situation, d’une régression historique et pourtant, malgré tout ce qui fait encore obstacle à leur adhésion pleine et entière à l’UE, ils sont à divers degrés engagés sur cette voie. La Slovénie et la Croatie sont déjà membres ; la Serbie, le Monténégro, la Macédoine et l’Albanie ont le statut de candidats, y compris l’Albanie depuis juin 2014, et leurs ressortissants sont à ce titre dispensés de visa pour entrer dans l’espace Schengen ; tous ces Etats, ainsi que la Bosnie-Herzégovine, ont désormais signé avec l’UE un « accord de stabilité et d’association » (ASA) qui les engage à normaliser leurs relations réciproques et à faciliter la circulation entre eux en contrepartie de perspectives d’adhésion.

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Seul le Kosovo, dernier né des Etats européens, reste pour l’heure en marge de ce dispositif, mais l’Europe exerce sur lui une tutelle directe. L’enclave balkanique est de plus en plus intégrée à l’espace européen et elle est appelée à rétrécir, voire à disparaître si l’on considère l’intégration européenne et l’élargissement comme des processus inéluctables, et les lenteurs actuelles comme transitoires.

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Emmanuelle Boulineau décrit et analyse cet entre-deux à mi-chemin entre le pôle européen et ses confins orientaux, cette marche de l’Europe dépendante de celle-ci par les échanges commerciaux, les flux migratoires, les investissements productifs d’origine étrangère, l’aide au développement et les crédits de pré-adhésion, tout en rappelant qu’il ne s’agit pas d’une chasse gardée mais d’un carrefour où les intérêts turcs et russes concurrencent les intérêts occidentaux.

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Clément Corbineau donne un aperçu particulier de cette situation et du processus d’européanisation au travers de la politique migratoire mise en œuvre par la Serbie depuis 2009-2010 : ce pays, reconnu candidat en 2012, doit assumer à la fois les obligations de cette candidature et une situation stratégique en Europe centrale, lieu de passage privilégié des migrations clandestines aux portes de l’espace Schengen, par le renforcement du contrôle de ses frontières et la mise en place de « centres d’accueil » pour les demandeurs d’asile.

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Les points communs aux Etats des Balkans occidentaux s’arrêtent là : très inégalement engagés dans les négociations d’adhésion, ils suivent un rythme et des modalités d’européanisation différenciés, tributaires de situations politiques contrastées. Contrairement aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) jusqu’en 2004, il n’y a aucun calendrier commun de négociation et aucune perspective d’adhésion groupée pour les Balkans.

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D’autre part, la situation aux marges de l’UE n’est pas propre aux Balkans occidentaux : on en retrouve bien des aspects dans la fragilité des pays membres en Europe du sud-est. Les Etats qui ont signé leur adhésion après 2004 (Bulgarie, Croatie, Roumanie) ne sont pas encore dans l’espace de libre-circulation des personnes et leur situation financière et institutionnelle reste précaire. Personne n’ignore que la Grèce elle-même, premier pays de la région à avoir rejoint ce qui était en 1981 la Communauté économique européenne, est aujourd’hui au ban de la zone euro, placée sous étroite surveillance budgétaire par la « Troïka » (UE, FMI et BCE) et sous la menace larvée d’une exclusion de l’espace Schengen dont elle est considérée comme l’un des maillons faibles.

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Michel Sivignon s’interroge ici sur la place de la géographie dans la compréhension d’une crise budgétaire, sociale et économique sans précédent dans l’histoire récente de l’Europe. Aussi rapides qu’aient été la modernisation, l’enrichissement et les transformations de la Grèce pendant le demi-siècle précédent, les outils et les concepts du géographe permettaient de les appréhender en termes de relations centre-périphérie, de métropolisation, de littoralisation (Deslondes, 2002). Mais il se reconnaît aujourd’hui très démuni pour mesurer les répercussions de la crise sur les fondements de la société et l’organisation spatiale du pays.

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2/ Les Balkans restent donc divisés, et la balkanisation se poursuit. Déjà, loin de résoudre les questions de partage territorial, les nouvelles frontières internationales ont entraîné ipso facto les revendications séparatistes des Albanais de Macédoine, des Serbes de Croatie, de Bosnie et du Kosovo, et les conflits que l’on sait. Si la pression internationale et l’européanisation ont pu faciliter depuis une dizaine d’années le retour en Croatie et en Bosnie de plusieurs milliers de familles déplacées lors des guerres de 1991-1995, les populations sont dans l’ensemble définitivement séparées et les entités de Bosnie-Herzégovine, durablement installées dans le provisoire.

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Mais les processus de fragmentation les plus inquiétants ne sont pas les plus visibles. Une homogénéisation ethnique rampante se poursuit au Kosovo et en Macédoine : les minorités encore dispersées se replient là où elles se sentent en sécurité, parmi les leurs. Au Kosovo, l’isolement des poches de peuplement serbe et la quasi-sécession de la région située au nord de Mitrovitsa signe l’échec de la coexistence ethnique que promouvait la MINUK dans les institutions et les espaces publics. Entités autonomes et territoires auto-administrés sont autant de potentats locaux, de poches de sous-développement aggravé, voire de zones de non-droit et de criminalité organisée échappant à toute autorité légitime et à tout effort de stabilisation.

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Derrière les partitions de fait se profilent peut-être de nouvelles frontières et de possibles reconfigurations politiques. En 2000, Michel Roux avait été chargé par le Ministère de la Défense français d’enquêter sur la réalité des sentiments unionistes que l’on prête souvent aux Albanais : l’indépendance de la Macédoine, puis l’autonomie « substantielle » restituée au Kosovo sous protectorat international, qui pouvait préfigurer son indépendance et le détachait en tout cas durablement de la Serbie, formaient-elles l’opportunité de réaliser enfin le projet national albanais ? Il avait conclu qu’indépendamment du droit international, l’hypothèse d’une « grande Albanie » lui paraissait improbable : d’une part parce que l’Albanie, « centre » pauvre et vide de la nation albanaise, ne pouvait constituer son point de ralliement aux yeux des Albanais du Kosovo et de Macédoine, conscients par ailleurs de ce qu’ils avaient à perdre dans une fusion, à savoir leur poids politique local mais aussi tout crédit auprès de l’Union européenne. Les responsables politiques de tout bord taisaient donc toute expression de nationalisme « romantique », et c’est aujourd’hui encore le cas. On est tenté de voir dans cette realpolitik, une fois de plus, le primat du politique et de l’économique sur toute logique ethnique. Mais on ne saurait être entièrement dupe du discours politique normalisé et pro-européen devenu la règle jusque dans les rangs des nationalistes locaux en Croatie, en Serbie et au Kosovo : il dissimule sans doute les aspirations profondes des Serbes d’un côté, des Albanais de l’autre, aux frontières rêvées. Tant que les Etats des Balkans ne sont pas définitivement ancrés en Europe et tant que la Bosnie-Herzégovine reste divisée, aucun coup de force n’est à exclure ici ou là.

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Dans l’article déjà cité (Roux, 2001), Michel Roux attirait l’attention sur la situation de la Macédoine au début des années 2000, seule république de l’ancienne Yougoslavie à avoir échappé à la guerre et au nettoyage ethnique, sinon aux contrecoups des conflits qui touchaient les Etats voisins. L’article de Goran Sekulovski revient de façon significative sur le cas macédonien, qui semble bien contradictoire : cet Etat de deux millions d’habitants, où cohabitent une courte majorité de Macédoniens « ethniques » et une forte minorité d’Albanais géographiquement groupés dans le nord-ouest, sans compter les Turcs, les Roms et les Valaques, a réussi jusqu’à présent à organiser cette cohabitation en obtenant la participation des partis albanais à presque tous les gouvernements depuis 1991. Tirant les enseignements de la Bosnie, une politique de prévention des conflits menée par l’OSCE a contribué à maintenir le statu quo en exerçant des pressions sur Skopje. En 2001, la Macédoine a éloigné le spectre de la partition au prix d’une décentralisation poussée et du statut de parité accordé aux Albanais sous la pression des événements de 2000-2001 (guérilla de l’UçK, médiation européenne). Ce pays, que l’on comparait à la « Suisse des Balkans » et qui avait obtenu le statut de candidat à l’UE avant même la Croatie, n’a toujours pas pu entamer ses négociations d’adhésion.

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Goran Sekulovski décrit le mouvement d’« ethnicisation » qui s’est emparé de la société et du pouvoir macédonien depuis le milieu de la dernière décennie. A grand renfort de slogans, de commémorations, d’effigies, de monuments factices et autres symboles empruntés à la Macédoine de Philippe II et d’Alexandre le Grand, la république ex-yougoslave de Macédoine se construit de toutes pièces des racines historiques et une identité nationale de contrefaçon. Cette quête est doublement périlleuse. D’une part, Skopje persiste et signe les provocations qui lui valent, depuis 1991, le veto de la Grèce à la reconnaissance sous le nom de république de Macédoine : cela complique un peu plus la recherche d’un compromis dans le conflit toponymique avec la Grèce. D’autre part, les minorités nationales de Macédoine, Albanais et autres, ne se reconnaissent pas forcément dans une identité empruntée à la Macédoine antique. L’antiquisation de l’identité nationale macédonienne apparaît donc contre-productive au regard des enjeux actuels, l’émergence d’une citoyenneté partagée à l’intérieur du pays et la mise en chantier des négociations d’adhésion avec l’UE. La Macédoine illustre de manière typique le cas d’un Etat candidat à l’UE qui d’un côté aspire à la paix et à la prospérité « européennes », et de l’autre se rejette de lui-même dans la balkanité.

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Les Balkans ne sont donc pas près de disparaître en tant qu’antichambre instable de l’Europe. Chacun à sa manière, les auteurs de ce numéro montrent que leur intégration complète se fera sur la longue durée, au coup par coup, au gré de l’extinction des conflits, des progrès institutionnels, politiques et économiques, en fonction aussi des équilibres géopolitiques entre la Russie et l’UE et de l’engagement de celle-ci auprès des Etats balkaniques. Aucun processus historique n’étant prédéterminé, aucun recul n’est à exclure et il faudra engager de nombreuses formes de coopération internationale « pour sauver les Balkans de leurs démons » (M. Roux, 2001).


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    • ROUX M., 2005, Le Kosovo en voie d’homogénéisation : quelle est la part du nettoyage ethnique ?, Revue géographique de l’Est, tome XLV-1, p. 23-33. Url : http://rge.revues.org/572
    • SEKULOVSKI G., 2014, La construction de l’identité nationale en Macédoine au prisme de l’histoire, des territoires et de l’Église orthodoxe, Géocarrefour, vol. 89-3, p. 193-203.
    • SIVIGNON M., 2014, Crise grecque et géographie, Géocarrefour, vol. 89-3, p. 219-226.
    • TRATNJEK B., 2011, Le regard d’un géographe sur les Balkans : Michel Roux, http://geographie-ville-en-guerre.blogspot.fr/2011/06/le-regard-dun-geographe-sur-les-balkans.html

Notes

[1]

Voir la bibliographie rassemblée par Bénédicte Tratnjek dans son blog Géographie de la ville en guerre : Tratnjek, 2011.

[2]

En 1913, le traité de Bucarest entérine le partage de la Turquie d’Europe entre les Etats des Balkans au lendemain des guerres balkaniques. En 1923, le traité de Lausanne rétablit la souveraineté de la Turquie sur son territoire et organise les échanges de population entre la Grèce et la Turquie à la suite du conflit gréco-turc, consommant la nationalisation et l’homogénéisation du peuplement de la Macédoine grecque.

Plan de l'article

  1. Un observateur privilégié des conflits yougoslaves
  2. Où en est-on aujourd’hui dans les Balkans ?

Pour citer cet article

Deslondes Olivier, Boulineau Emmanuelle, « ‪Editorial. Les Balkans et l’Europe‪ », Géocarrefour, 3/2014 (Vol. 89), p. 163-168.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-3-page-163.htm


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