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Géocarrefour

2014/3 (Vol. 89)


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Ce livre à plusieurs voix issu d'une rencontre tenue à l'Université Lille 1, nous invite à une réflexion sur la frontière. Question sans doute classique, mais qui vaut d'être revisitée à un moment où les tendances lourdes de l'économie et les changements géopolitiques recomposent les territoires, modifient les rapports de forces et, finalement, redessinent la carte du monde.

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Dans un cadrage initial, Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard montrent le paradoxe de la situation présente : une mondialisation qui multiplie les échanges et produit une certaine uniformisation, au moins sur le plan culturel, mais aussi une forte augmentation du nombre des Etats et, en bien des lieux, des revendications identitaires. Les indépendances des territoires naguère colonisés, puis, plus tardivement, la dislocation de l'URSS et de son empire ont été les moteurs principaux de cette fragmentation géopolitique. Mais le Vieux Continent n'a pas été exempt de ces tendances opposées et a vu dans le même temps des Etats intégrer l'Union européenne et les guerres ravager les Balkans. Ces thèmes sont repris Béatrice Giblin et par Michel Foucher, ce dernier posant le problème difficile de la limite orientale de l'Europe et des coopérations à conduire avec les Etats voisins (Ukraine, Turquie) dont l'intégration, à terme, dans l'Union ne fait pas l'unanimité. La frontière mérite d'être examinée dans sa matérialité, c'est-à-dire la forme concrète de la ligne frontière, pour mieux comprendre la barrière qu'elle constitue souvent et les flux qu'elle génère parfois. C'est à quoi s'emploient Jacques Béthemont à propos des frontières de l'eau, et Vincent Herbert à propos des détroits. Ces descriptions, toujours utiles, restent dans un registre assez classique.

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Plus originales apparaissent les quatre autres contributions de l'ouvrage. Alain Vaguet conduit une réflexion portant elle aussi sur une mondialisation freinée ou accélérée par les frontières, mais avec un angle d'approche original, la santé. Montrant que la multiplication des flux aggrave les risques de diffusion des maladies et d'émergence de pandémies, il souligne qu'en matière de santé comme en d'autres, ces flux sont asymétriques et traduisent des rapports de forces où entrent en confrontation sur le problème des médicaments, des Etats et de grandes firmes multinationales. La contribution de Julien Thorez sur les Jeux de frontières en Asie centrale a, quant à elle, le mérite de faire le point sur la complexité de frontières peu connues des non-spécialistes : pour le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan, tracer les frontières participe de la construction territoriale de l'indépendance. S'ils cherchent à s'ouvrir sur le monde, les Etats se consolident en contrôlant effectivement leurs territoires respectifs, ce qui n'est pas simple, leur imbrication extrême issue d'un découpage administratif soviétique ayant été pensée pour d'autres objectifs que la viabilité et la cohérence territoriale d'Etats souverains. On notera aussi les pages où Claude Raffestin évoque les souffrances provoquées par les frontières, qu'il s'agisse de communautés humaines déchirées ou de personnes tiraillées entre plusieurs identités. Le mur israélien comme le mur entre les Etats-Unis et le Mexique, et comme d'autres dans le monde, séparent les familles, empêchent les hommes d'accéder au travail, assignent à résidence, marquent les esprits. En barrant la perspective, ils barrent l'avenir de millions d'hommes. Ce n'est pas sortir de l'analyse scientifique que d'évoquer ces drames. C'est reconnaître la dignité de ceux qui en sont victimes. On comprend que l'auteur ne le fasse pas sans une certaine émotion dans le ton. Si la frontière est discontinuité spatiale, elle invite à poursuivre la réflexion sur des discontinuités qui séparent des territoires sans être pour autant des limites étatiques. Philippe Gervais-Lambony examine ainsi la ville post-apartheid, en Afrique du Sud, et sa fragmentation. Paradoxalement, la ville où l'apartheid imposait une sévère ségrégation raciale connaissait une certaine intégration, certes inégalitaire, parce que les différents acteurs sociaux y avaient leurs rôles, et aussi parce que la lutte anti-apartheid créait un lien entre les militants engagés dans cette résistance à l'injustice. On avait espéré que la fin du racisme d'Etat allait produire une ville qui soit « une », pour reprendre l'idée contenue dans la formule one city. Or, nous dit l'auteur, la ville d'aujourd'hui ne fait plus système, parce que l'exclusion socio-spatiale s'est transformée, mais maintenue voire parfois aggravée, comme si la distance géographique se substituait à l'inégalité juridique pour continuer à distinguer les personnes. Le néo-libéralisme à l'œuvre dans la reconfiguration de l'urbain en Afrique du Sud n'est évidemment pas pour contrecarrer cette tendance.

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Au total, un livre bref, d'un intérêt sans doute inégal comme il arrive souvent dans les ouvrages à plusieurs voix, mais qui attire l'attention sur un problème toujours d'actualité.

Pour citer cet article

Bret Bernard, « ‪Patrick Picouet (dir), Le monde vu à la frontière‪ », Géocarrefour, 3/2014 (Vol. 89), p. 204-204.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-3-page-204.htm


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