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Géocarrefour

2014/3 (Vol. 89)


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Je voudrais ici prendre prétexte de la crise grecque pour dire quelques-unes des questions que cet évènement me pose en tant que géographe sur les rapports entre la géographie et l’actualité et sur l’attitude du géographe devant les sollicitations des médias.

Un détour par Michel Roux

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Le 17 janvier 1990, Michel Roux soutient sa thèse intitulée Minorité nationale, territoire et développement : les Albanais de Yougoslavie (Roux, 1992). Le mur de Berlin est tombé le 10 novembre 1989. En juin 1989, Slobodan Milosevic était venu au Kosovo célébrer le six-centième anniversaire de la bataille de Kosovo Polje et le 27 septembre 1989, l’assemblée slovène proclamait une « déclaration de souveraineté ».

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Le rythme du travail de thèse n’a rien à voir avec celui des évolutions des États et des nations, mais il est rare de trouver semblable correspondance entre le calendrier d’un exercice universitaire, la thèse de doctorat, et le film des évènements politiques qui conduit à l’éclatement de la Yougoslavie.

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La correspondance entre le calendrier de la thèse et l’actualité chez Michel Roux vient de causes profondes. Michel Roux explique très clairement dans son travail qu’il a voulu s’attacher aux relations entre les antagonismes ethniques d’une part et le développement des sociétés d’autre part. Il explique aussi que contrairement à Jacques Ancel sous le patronage duquel il se place, il ne veut pas du tout s’interdire d’aborder les questions politiques. Le propos de Michel Roux est de voir où « ça coince », il est de déceler les éléments de dysfonctionnement de la société yougoslave (si ce terme a encore une pertinence), à en trouver les indices, même ceux qui sont visibles à l’œil. Michel Roux parle quelque part de « paysage avec Albanais ».

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Comment ne pas comparer cette thèse avec celle d’André Blanc, La Croatie Occidentale, parue en 1957 et dans laquelle, à côté d’excellents développements historiques, on ne trouve à peu près rien sur la Yougoslavie de Tito, dont le régime est pourtant alors installé depuis douze ans ? Et pourtant, Michel Roux me disait que dans un compte rendu des sessions de l’Académie des Sciences de Belgrade, il est noté qu’André Blanc avait eu droit à une standing ovation. Ce qui signifie qu’il était reconnu par la communauté des géographes yougoslaves.

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Le travail de Michel Roux éclaire singulièrement quelques-unes des raisons de l’éclatement de la Yougoslavie et de l’antagonisme serbo-albanais, dont il montre les fondements historiques avant que le conflit de 1991-1999 ne soit ouvert. Il ne prévoit pas l’éclatement de la Yougoslavie mais il en explique les prémices. On ne peut refuser à Michel Roux une grande lucidité quant à l’évolution politico-économique de la Yougoslavie en liaison avec sa composition ethnique. De ce point de vue, il est très novateur.

Les géographes et la politique

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Pendant très longtemps, et pour ce qui intéresse la France jusqu’au début des années 1970, les géographes s’en sont tenus aux limites de leur pré carré, en se gardant de les dépasser. S’il y a eu engagement dans les débats du moment, il s’est fait au début autour de l’aménagement du territoire. Ce fut le débat de la géographie appliquée, que d’autres ont appelé la géographie active. Le débat sur la géographie politique est venu plus tard.

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Dans le secteur géographique des Balkans, et plus largement dans celui de l’Europe centre orientale, mettre le doigt dans l’engrenage de l’actualité a été longtemps mal vu. Ou du moins, dans ce secteur, les géographes avançaient masqués. Les travaux sur le rôle des géographes français au moment des guerres balkaniques et de la Première Guerre mondiale nous ont montré comment les géographes se coiffaient de deux casquettes, celle du géographe et celle du citoyen. Ils préféraient d’ailleurs parler d’activité « patriotique » plutôt que citoyenne. Mais ils ne mettaient pas une casquette sur l’autre. Lorsqu’Emmanuel de Martonne publie en 1919 dans la Revue de Paris un remarquable reportage intitulé « Choses vues en Bessarabie », il se garde bien de le faire ensuite figurer dans sa bibliographie géographique.

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Michel Roux se recommande à juste titre du patronage de Jacques Ancel. Ce dernier avait publié en 1932 une thèse de géographie politique, La Macédoine, son évolution contemporaine. Le compte rendu qu’en fait alors Jules Sion dans les Annales de Géographie montre que la géographie officielle est réticente devant l’utilisation des statistiques sur l’état de santé des populations (le paludisme) et plus généralement sur l’usage des publications de l’Office des réfugiés, émanation de la SDN. Sion ironise sur l’usage des statistiques sur l’état de santé des populations. Il aurait fallu, dit Sion, prendre beaucoup plus de soin à étudier le rôle de la géographie physique. Cette dernière permet de prendre commodément de la hauteur et évite de se salir les mains. Dans la suite de sa carrière, Jacques Ancel restera d’ailleurs aux marges de la géographie. Maurice Le Lannou disait que, dans la corporation géographique, Ancel était considéré comme un historien.

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A vrai dire, le tournant date des années 1970 et du premier numéro de la revue Hérodote. A partir de la prise de position d’Yves Lacoste, les débats de géographie politique tendent à s’ajouter à ceux de l’aménagement du territoire puis à les supplanter.

Les géographes et l’actualité

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Le débat sur les rapports entre géographie et thèmes politiques en cache un autre sur les rapports entre la géographie et l’actualité. Initialement, la géographie scientifique, telle qu’elle se développe à partir de la seconde moitié du XIXe siècle est, nous dit plus tard Braudel, inséparable de la longue durée. Il faut lire à ce sujet les pages qu’y consacre Pierre Daix dans sa biographie de Braudel et rappeler la phrase de Braudel : « Je n’ai atteint la longue durée que par la géographie » (Daix, p. 58). Braudel évoque ici la géographie du moment de sa formation, celle des années 1920.

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Les géographes, habitués à la longue durée, ont au contraire souvent été gênés par l’actualité, par ce qui pouvait leur apparaître comme une écume fugitive. Je me souviens de la soutenance de thèse de Jean Miège sur La vie rurale dans le Sillon alpin. C’était en 1956 à Lyon avec Raoul Blanchard. On reprocha à Jean Miège de n’avoir utilisé comme statistiques de production que celles du recensement agricole de 1936. Il répondit que les données plus récentes n’étaient pas fiables, trop récentes pour être significatives. Un autre exemple : dans la collection Orbis aux PUF a figuré pendant des décennies un livre en préparation : La France d’André Cholley. Philippe Pinchemel racontait que lorsqu’on demandait à Cholley des nouvelles de son livre, il répondait : « En ce moment ça bouge trop vite ; j’attends que ça se calme ».

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Heureusement, Michel Roux n’a pas attendu que ça se calme.

La Grèce comme terrain et comme expérience

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J’ai commencé à travailler en Grèce en 1963 ; Bernard Kayser avait commencé en 1960 et Pierre-Yves Péchoux en 1962. Entre 1967 et 1970, j’ai été détaché comme directeur de recherches au Centre de Sciences Sociales d’Athènes. Lorsque j’ai soutenu ma thèse en 1972, la Grèce était sous la botte des colonels depuis 1967. Deux ans plus tard, en 1974, les colonels étaient balayés dans la malheureuse aventure de Chypre. En 1981, la Grèce entrait dans ce qu’on appelait alors le Marché Commun. On connaît la suite ou, du moins, je prétendais la connaître.

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Cette longue fréquentation de ce pays où, de surcroît, je passe une partie importante de mon année, a fait de moi une sorte d’expert de la Grèce, de spécialiste de ce pays, un peu à mon corps défendant. Non pas en tant que géographe : ceux qui me demandent de participer à une émission de radio ou un article s’en moquent la plupart du temps. Ce qui les intéresse, c’est la familiarité sur la longue durée avec le pays et sa société. La distinction entre les sciences sociales, géographie ou sociologie, anthropologie ou histoire, ces catégories importent peu. A la limite, on les considère volontiers comme une étiquette qui rend mal compte de la marchandise. Cette distinction compte dans la sphère académique parce qu’elle y fonde les relations de pouvoir et les limites admises de la compétence. Il me semble qu’au dehors, elle suscite souvent de l’indifférence. La recherche à partir d’un point de vue géographique aboutit à une connaissance où la géographie n’est plus en position centrale.

Géographie du progrès ; géographie de la crise

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La géographie de la Grèce, qu’avec d’autres j’ai contribué à écrire, est une géographie du progrès, de l’adaptation largement réussie d’une société de l’interconnaissance familiale et villageoise, celle qui émerge en 1950 de la guerre civile, à une société ouverte au monde entier.

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Pour l’observateur arrivé en Grèce au début des années 1960, autant dire peu de temps après la guerre civile, la Grèce montrait encore tous les signes d’une pauvreté générale. L’approvisionnement de l’épicerie d’un village de montagne était révélateur. On vivait autant que possible en autarcie. On trouvait sur les rayons des pâtes alimentaires, du riz, de la farine, des lentilles, des haricots secs, des boîtes de sardines et de thon, du lait concentré de la marque Nounou, du café, du Swann – sorte de jambon reconstitué –, du corned beef, du fromage Vache-qui-rit, des biscuits Papadopoulos, de la lessive Rol ou Tide, du liquide à vaisselle Ava, le sel Kalas, des épices, des anchois au sel, vendus en vrac. Pour ces articles, il n’y avait qu’une seule marque disponible. Faute de four électrique dans les maisons, on portait les plats à cuire au four du boulanger. L’automobile était rare et presque toujours à usage professionnel.

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L’entrée dans ce qu’on appelle la société de consommation a été lente au début, puis très rapide. On a vu apparaître, d’abord à Athènes puis dans les villes de province, toutes les marques de vêtements, de chaussures, d’équipement électroménager qui nous sont familières et qui sont répandues dans le monde entier.

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Dans les dix dernières années, le nouveau parc automobile, jusque dans les villages, nous a remplis de stupeur: abondance de véhicules 4X4 qui ont remplacé les modestes pick-up dits « agrotiko », véhicules agricoles qui servaient à transporter les récoltes, quelques animaux et parfois des membres de la famille. Cet évident bien-être prenait en ville des formes ostentatoires, tels les yachts sur les quais de Volos, qui détonnent dans cette modeste ville moyenne. Et puis, ces véhicules circulaient sur un réseau routier sans cesse en cours d’amélioration, aussi bien le long des grands axes que pour la desserte des villages de montagne. Les Jeux Olympiques d’Athènes permettaient de hâter la construction du métro, du nouvel aéroport, d’une rocade très utile à la capitale.

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Dans le même temps, en liaison avec la chute du mur de Berlin, la Grèce était devenue pays d’immigration et les Albanais se chargeaient de tous les travaux pénibles et mal rémunérés.

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Tout cela, on pouvait le voir et l’analyser avec nos outils habituels. Dès lors, se posait la question de l’origine de cette soudaine prospérité. Les subventions de Bruxelles y étaient pour beaucoup, comme le proclamaient les panneaux le long des routes. Mais là, nous entrions dans le domaine de ce que, par commodité, j’appelle la macro-économie.

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En tant que géographes, si nous avons un outillage pour analyser le progrès, nous sommes bien plus malhabiles à rendre compte de la crise. D’abord parce que les progrès que nous venons d’évoquer ont pris plus de trente ans à se mettre en place, alors que la crise dans sa forme actuelle touche le pays depuis l’automne 2009. Ensuite parce qu’il est plus facile de remarquer la construction d’une nouvelle taverne (le progrès) que la grise mine du patron parce que le client se fait rare (la crise). La crise est-elle un phénomène visible ? Ou plutôt, qu’est-ce qui est visible dans la crise ? Que doit-on attribuer à la crise elle-même dans des évolutions inquiétantes qu’elle met en évidence ou qu’elle accentue ?

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Prenons par exemple l’évolution d’Athènes. C’était une ville très sûre, alors qu’aujourd’hui elle l’est beaucoup moins dans certains quartiers. A deux pas du Musée National et de l’Ecole Polytechnique, les drogués sont bien visibles et en grand nombre. Même transformation dans le quartier de Psiri, derrière l’Hôtel de ville : dégradation de l’immobilier, multiplication des squats, vols à la tire, prostitution, le tout non pas en périphérie de la ville, mais dans des quartiers centraux. Les Athéniens mettent en évidence le rôle d’une immigration de transit, sans papiers et sans ressources, en provenance du Proche et Moyen-Orient, et qui vise en fait l’Europe de l’Ouest. La montée rapide du taux de chômage des jeunes n’est pas étrangère non plus à ces évolutions. Ni l’immigration, ni la drogue ne sont arrivées avec la crise, mais la crise les rend beaucoup plus visibles.

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La crise est moins visible dans les villes de province où elle se manifeste dans le paysage urbain par le grand nombre de commerces qui ont cessé toute activité. Les rideaux sont tirés depuis longtemps. Elle est encore moins visible dans les villages. Soit parce qu’il s’agit de zones touristiques : dans les zones de tourisme balnéaire, la saison 2013 a été bonne et on ne perçoit guère de difficultés particulières. Soit aussi dans les riches régions agricoles, parce que les prix des céréales ou des plantes industrielles (coton, betterave à sucre, tabac) ne dépend pas de la politique gouvernementale mais des marchés internationaux. Soit aussi parce que la population se replie sur l’autoconsommation familiale. On prend désormais grand soin des potagers et du petit bétail. On remet en service la barque pour pêcher quelques poissons. Même si ce repli apparaît dérisoire en face de la question posée.

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L’observation à partir du village ou d’une situation locale concrète permet souvent d’avancer dans la connaissance d’une situation, ou du moins de compléter utilement une information trop souvent limitée à ce qui se passe dans le centre de la capitale.

La géographie est-elle une science prédictive ? De la lucidité en géographie

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Ce que j’ai pu écrire pendant des décennies sur la Grèce explique très mal la situation actuelle et la crise qui frappe le pays. Ma consolation est que je ne suis pas seul dans ma cécité, si cécité il y a, et que cette cécité est même une quasi règle. Il serait cruel de rappeler ce qu’un géographe très bon connaisseur de la Yougoslavie, André Blanc écrivait en 1967 : « Or, s’il est un problème parfaitement résolu, c’est bien celui que posait cette macédoine de peuples : la Fédération est devenue un organisme vivant et sain » (Blanc, 1967, p. 220). Le contraste est total avec la position de Michel Roux.

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Est-ce par aveuglement personnel ou parce que les outils scientifiques dont les géographes disposent sont totalement insuffisants ? Ou encore, parce qu’il faut dans certains domaines reconnaître son incompétence et passer le témoin aux économistes ou aux politistes ou à d’autres encore ? Ou bien parce que rares sont ceux qui ne se trompent pas sur les évolutions à venir ?

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Il y a aussi des domaines où la dissimulation est la règle. Comment la géographie pourrait-elle nous expliquer les conséquences territoriales de la corruption, des détournements de fonds publics ? D’autant que les détournements de fonds n’empêchent pas que des équipements bien visibles et bien utiles ont été réalisés, par exemple dans le domaine des transports.

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Nous sommes plutôt démunis en face de groupes de pression bien armés pour dissimuler les comptes du pays. Je fais ici allusion aux tours de passe-passe qui ont permis à la Grèce de rentrer dans ce qu’on appelle maintenant l’euro-zone. Costas Simitis, ancien premier ministre, a d’ailleurs récemment rappelé que, dans cette opération, les responsables européens ont fermé les yeux (Le Monde, 16 novembre 2011). Comment savoir que les comptes nationaux sont faux parce que les équipements militaires ont été enregistrés rétroactivement à leur date de commande, et non pas à leur date de livraison comme c’est la règle ? Peut-on faire une analyse géographique de la dette nationale, ici et ailleurs ? Comment prendre en compte les dépenses somptuaires des Jeux Olympiques ? Comment justifier l’équipement à Marathon d’une rivière artificielle pour les compétitions de canoé-kayak ? De même, les équipements désormais inutilisés d’un immense stand pour les compétitions de tir ? Nous ne parlerons pas ici des dépenses militaires, que les Grecs estiment indispensables en face de la menace turque.

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Une des difficultés vient sans doute que cette crise est multiforme : il est impossible de ne pas tenir compte des critères macro-économiques, en tant que fondements de la crise, il est également impossible aussi de ne pas tenir compte des manifestations concrètes de cette crise dans les revenus des ménages et de leur retentissement sur l’opinion publique grecque, opinion publique qui s’édifie sur les difficultés quotidiennes de la population. Et ce sont ces difficultés quotidiennes que l’observation concrète permet parfois de déceler.

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Ces observations sont-elles le fruit d’une observation spécifiquement géographique ? Ou plus simplement d’une attention soutenue envers le pays ? Nous avons souvent l’impression de travailler en tant que géographe, à la marge des questions que les media se posent. Il est vrai que souvent cette marge est hautement significative.

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L’outillage géographique permet de déceler quelques traits spécifiques. Un exemple : j’ai eu l’occasion d’attirer l’attention sur une conséquence de l’émiettement universitaire dans le territoire grec. Les étudiants, dispersés dans de petites villes, loin de leurs relations familiales par suite du mode de recrutement des universités, qui se fait non pas en fonction de la proximité mais d’après les résultats d’un concours national, se retrouvent continûment sur les campus où les organisations syndicales peuvent aisément dispenser leur propagande. Les bâtiments universitaires sont propres à activer ce bouillon de culture. D’où les manifestations jusque dans de menues bourgades.

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Mais ces explications, pour intéressantes qu’elles soient, ne touchent pas le cœur de la question.

Le système électoral

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La Grèce a enregistré une simplification de ses formations politiques depuis 1974, date de la chute des colonels. Progressivement, se sont développés deux partis, l’un conservateur, mais très hostile à l’aventure des colonels, sous la direction de Constantin Karamanlis, exilé à Paris et revenu en 1974 : c’est actuellement la Nouvelle Démocratie, dirigée par le premier ministre Antonis Samaras. L’autre est le PASOK ou parti socialiste panhellénique dont la personnalité majeure était en 1981 Andreas Papandreou, lui-même fils de Georges, qui fut premier ministre dès les années 1930 ; c’est encore le petit-fils de Georges (même prénom) qui arrive au pouvoir en 2009. Du côté de la Nouvelle Démocratie, la famille Karamanlis joue un rôle comparable. Ces deux familles se partagent une partie importante du pouvoir politique selon des modalités variées depuis 1981. Après tout, ce système bipartite peut apparaître comme la version grecque de ce qui se passe dans la plupart des pays de l’Europe de l’ouest (Grande-Bretagne, Allemagne, France, Autriche, etc.)

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Sur le flanc de ces deux partis se place alors une extrême gauche divisée tandis qu’à droite naviguent des partis éphémères.

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Les élections de 2009 ont rebattu les cartes électorales. Mais surtout, elles ont fait apparaître au grand jour les faiblesses de cette organisation politique. Et les scores des deux partis principaux se sont effondrés, surtout celui du PASOK, tenu pour le principal responsable de la crise. Aux élections anticipées de 2012, il a fallu, après l’épisode du gouvernement de techniciens de Loukas Papadimos, se résoudre à un gouvernement d’Union Nationale présidé par Antonis Samaras, leader du parti conservateur Nouvelle Démocratie (129 députés) et intégrant ce qui reste du PASOK (33 députés) et, pour un temps, le nouveau parti de la Gauche Démocratique (17 députés), sorti cet été 2013 de la coalition. Rappelons qu’il y a 300 députés.

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Dès lors, le maintien du gouvernement est une lutte au jour le jour contre les créanciers ou plus exactement contre la fameuse « troïka » (les représentants du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission européenne). Et une réponse à la question posée initialement s’impose : l’Europe est assimilée aux exigences de ses représentants ; un anti -européanisme populaire se développe, qui profite aux partis hors de la coalition : extrême gauche, et particulièrement SYRIZA (gauche radicale non communiste) ; extrême droite, et particulièrement Aube Dorée néo-nazie, représentée par 17 députés au parlement.

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La découverte de la situation économique véritablede la Grèce en 2009 a amené une dépendance insupportable vis-à-vis des autorités financières européennes, du FMI et de la Commission européenne, source de multiples humiliations. On dépend désormais des créanciers, et la marge de manœuvre des gouvernements est réduite.

Deux positions politiques opposées et les écrivains en marge

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Dans les multiples articles consacrés à la crise, on relève un consensus et deux attitudes tout à fait opposées.

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Le consensus porte sur un point qui n’est pas spécialement rassurant : la responsabilité de la classe politique grecque. Là-dessus existe une quasi-unanimité sur la médiocrité générale. Toutes les conversations commencent par ce constat : incompétence et corruption des hommes politiques. Ce qui pose alors une autre question : pourquoi avoir avec constance voté pour des incapables ? Car enfin nous sommes dans une démocratie, dont les représentants sont régulièrement élus depuis l’effondrement du régime des colonels, en 1974.

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Une autre forme de consensus relève du rôle attribué à l’histoire. Évoque-t-on la grande difficulté à lutter contre l’évasion fiscale ? On argumente sur la position des Grecs vis-à-vis de leur Etat après l’Indépendance et le soulèvement de 1821, elle-même issue de leur position vis-à-vis de l’Empire ottoman. Mais la question est de faire rentrer des impôts qui ont été votés pour l’exercice en cours, même si on appelle « charatsi » [1][1]  Le charatsi (???????) était le principal impôt ottoman... l’impôt immobilier nouveau, pour en déconsidérer les initiateurs. Évoquer les siècles passés équivaut souvent à « botter en touche ».

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Il existe aussi une quasi-unanimité à propos du clientélisme. Les relations sociales ordinaires, mais aussi le système électoral passent par la proximité. On vote pour un député que l’on connaît, comme on a connu son père et son grand père, indépendamment des positions politiques. D’où la faveur que rencontre le vote au village d’origine où l’on est enregistré, plutôt que dans la ville de résidence. Les relations de ce type permettent de contourner la loi et les réglementations. Elles mettent aussi les citoyens sans défense devant la pratique du bakchich ou si l’on préfère, de l’enveloppe qu’on glisse pour faire progresser un dossier.

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Une première position politique dénie toute responsabilité à la société grecque. C’est l’attitude de la gauche communiste et aussi de la gauche radicale de Syriza. Dans cette vision, la Grèce est le maillon le plus faible du système capitaliste ultralibéral, à l’intérieur de l’Union Européenne. Le capitaliste ultralibéral, par essence mondialisé, a donc décidé de la mettre à genoux, mais les autres Etats ne perdent rien pour attendre : il suffit de regarder la situation du Portugal. Il s’agit, pour augmenter les profits du capital, de mettre à bas les acquis qui profitent à l’ensemble de la société : l’école publique, l’hôpital et le système de soins afférent, le système de retraites, les garanties salariales. Le numéro 39 de la revue Lignes d’octobre 2012, Le devenir grec de l’Europe néolibérale, est parfaitement caractéristique de ce point de vue. On y trouve un article d’Alain Badiou, « La Grèce, de nouvelles pratiques impériales », et un autre d’Etienne Balibar, « De la crise grecque à la refondation de l’Europe », qui ont comme caractéristique commune, en dépit de leur titre, de se dispenser de toute analyse de ce que peut avoir de spécifique la crise grecque. On voit bien pourquoi : la recherche du spécifique conduit à la recherche des responsabilités locales visibles. Or les responsabilités locales, par exemple l’évasion fiscale massive, sont bien présentes. Mais les souligner serait taire la responsabilité de la mondialisation.

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Finalement, la question est : faut-il parler de la crise grecque, la Grèce étant victime de ses particularismes, ou de la crise en Grèce, la Grèce n’étant plus que la version locale d’un dérèglement mondial ?

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Une seconde attitude est celle d’une partie des Grecs qui votent pour les deux grands partis, Nouvelle Démocratie et PASOK. Ils acceptent de descendre dans la hiérarchie des responsabilités et de ne pas se limiter aux élus. On souligne alors les dysfonctionnements des services publics, le recrutement clientéliste des fonctionnaires, jusqu’au niveau le plus modeste. On peut même entendre cette phrase : « Nous sommes tous responsables ».

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Les deux partis cités plus haut, qui forment aujourd’hui la coalition issue des élections anticipées de juin 2012, partagent ce point de vue. Ils ont la majorité à la Chambre. Ils naviguent devant les exigences des bailleurs de fonds, la « troïka » tant honnie, mais sont favorables au maintien de la Grèce dans la zone euro et dans l’Union Européenne. Pour cela, il faut en passer par les fourches caudines de la troïka, qui presse le gouvernement d’équilibrer ses comptes, soulignant que la dette représente environ 170% du PIB annuel.

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Comment équilibrer la balance des comptes ou du moins la rendre moins déséquilibrée ? Deux solutions : ou bien augmenter les recettes de l’État ou bien diminuer les dépenses. Il est bien plus facile de diminuer les dépenses. C’est donc la solution choisie par les gouvernements qui se sont succédé depuis 2009. D’où la diminution des salaires des fonctionnaires et même des salaires du privé d’au moins 30%, et la diminution des retraites et des prestations variées, la santé au premier chef. D’où aussi l’arrêt presque total des investissements publics.

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Tous les gouvernements éprouvent une grande difficulté à faire rentrer les impôts. Pour les salariés, ils sont retenus à la base. Mais comment faire pour toutes les professions libérales au sens où nous l’entendons (médecins, avocats) et pour l’artisanat, le commerce, les activités du tourisme ? Dans l’Union Européenne, la Grèce a la plus faible proportion de salariés dans la population active. Par ailleurs, il y avait peu ou pas d’impôt foncier jusqu’à l’instauration récente du charatsi, perçu sur la facture d’électricité. Ce nouvel impôt foncier a du mal à voir le jour, son assiette est mal établie : la Grèce n’a pas de cadastre.

Quelques autres voix

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On entend toutefois d’autres voix, et on peut être frappé de la petite musique que font entendre des non spécialistes : des écrivains, des auteurs de romans policiers, des hommes de théâtre, des témoins de la société de leur temps auxquels leur profession n’attribue aucune compétence particulière.

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Écoutons Vassilis Alexakis (1955, 2002, 2010), un romancier qui écrit au confluent des deux cultures, la grecque et la française : « Je suis condamné à lire des articles économiques que je ne comprends pas… Je suis surpris de voir que des économistes qui ont ruiné une foule de gens continuent à nous expliquer ce qu’on doit faire. Le moment est venu de donner la parole à des philosophes, des sociologues, des historiens » (Le Monde, 11 novembre 2011) ; ou encore : « On a un grand besoin d’impassibilité en ce moment ». Bien sûr, on pourra sourire et dire que c’est facile pour quelqu’un qui partage son temps entre Paris et Athènes.

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Il faut aussi écouter la parole de Petros Markaris, auteur de romans policiers et qui fut pendant des années le scénariste de Théo Angelopoulos, le plus grand metteur en scène grec. Il est le pendant d’Andrea Camilleri en Italie ou de Manuel Vazquez Montalban en Espagne, de Mankell en Suède, de Jean-Claude Izzo en France. La lecture de ses derniers « polars » (2012, 2013, 2014) est une excellente introduction à la Grèce d’aujourd’hui. Il écrit : « Nous avions une haute civilisation de la pauvreté ; nous ne l’avons plus et elle ne reviendra pas ». Arrêtons-nous sur cette phrase. La Grèce est sortie exsangue de la guerre civile, qui fait elle-même suite à une occupation allemande féroce, et secondairement bulgare et italienne. D’après l’historien britannique Mark Mazower (2002), les Allemands ont été bien plus durs qu’en France, les Oradour-sur-Glane se comptent ici par dizaines. A l’issue de la guerre, la société grecque des années 1950 vit mal, mange mal, se nourrit largement d’herbes et de cueillette : au printemps, les champs de la Mésogée à l’est d’Athènes sont fréquentés par des centaines de cueilleurs ; les Grecs partagent alors une connaissance approfondie des herbes comestibles. L’agriculture ne suffit pas à la consommation alimentaire. Un architecte suisse qui, dans les années 1950, passe six mois dans un village d’Epire pour rédiger un mémoire d’architecture rurale, se voit remercier par sa logeuse parce qu’il ne lui a jamais demandé de viande. Le souvenir de cette pauvreté et de la faim des Athéniens pendant la guerre est resté vif, et on soupçonne la Troïka de vouloir renvoyer les Grecs à cette pauvreté.

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La remarque de Markaris renvoie à la transformation radicale des habitudes de consommation survenue après l’entrée de la Grèce dans la Communauté européenne. L’opinion est unanime sur le rôle de l’incitation bancaire aux diverses formes de crédit de consommation, à partir des années 1990. Signez et vous paierez l’an prochain, pour l’appartement, la voiture, les vacances. C’est le moment où se multiplient les 4x4 rutilants sur les routes.

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Le recours au crédit n’est pas seulement le fait des particuliers. Depuis toujours, la valeur des exportations est très inférieure à celle des importations. Sans doute les services (le tourisme, la marine marchande, et aussi les remises des émigrés) contribuent-ils tant bien que mal à équilibrer les échanges. Mais à mesure que les années passent, le rôle des subventions de Bruxelles et des crédits bancaires devient de plus en plus important, du moins jusqu’en 2009 et la révélation de l’état des finances publiques grecques.

Le fonctionnement des services publics et la faiblesse de l’Etat

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Comment en est-on arrivé là ; comment s’est creusé ce déficit abyssal ? Un élément est essentiel : le mauvais fonctionnement de l’Etat. Pour qu’une démocratie fonctionne, il ne suffit pas que le régime électoral garantisse la représentation de tous, mais aussi qu’une administration compétente, indépendante et honnête soit en mesure de faire appliquer les lois. Or c’est là que le bât blesse. Au-delà du fonctionnement du système administratif figure la question de la légitimité de l’Etat.

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Pour prendre un exemple central, il ne suffit pas que l’assiette des impôts soit juste, encore faut-il que l’administration fiscale soit organisée pour les percevoir. Ce n’est pas le cas en Grèce et cette insuffisance est très ancienne. Et c’est à ce propos aussi qu’on évoque communément l’héritage ottoman.

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Une distinction s’impose entre ceux, fonctionnaires et assimilés, dont le traitement est grevé à la base des impôts correspondants et ceux qui, selon la terminologie grecque, appartiennent à des professions libérales, c’est-à-dire aux non-salariés, aussi bien les médecins et les avocats que les commerçants et artisans. Or la Grèce est, comme on l’a vu, le pays de l’UE qui comporte la plus forte proportion de non-salariés, d’où une évasion fiscale considérable et qui, dans une certaine mesure, s’accroît avec la crise. Beaucoup moins de biens ou services sont facturés, donc fiscalisés, pour compenser le recul des activités économiques.

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La question de la légitimité de la nation grecque ne se pose pas : elle est prouvée et écrite depuis trente siècles, mais la légitimité de l’Etat grec est beaucoup moins assurée.

L’efficacité de la médecine prescrite

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L’austérité ou la rigueur sont-elles à même de résoudre la question de la dette ? Elles visent du moins à rassurer les créanciers, publics et privés, et les instances internationales. La rétraction des importations a été si importante qu’à la fin de 2013, l’équilibre des comptes primaires est réalisé. Par là il faut entendre l’ensemble des services et des biens, le service de la dette étant exclu. Il en a résulté une diminution sévère du niveau de vie d’environ un tiers, et une forte contraction de presque toutes les branches de l’économie. Les activités liées à l’automobile en fournissent l’illustration : les immatriculations de voitures neuves représentent le quart de ce qu’elles étaient en 2008 ; les garages, les réparateurs, la vente de carburant en souffrent et les autoroutes sont vides. Une taxation beaucoup plus forte des véhicules selon leur puissance amène de nombreux possesseurs de voitures à renoncer à l’usage de leur véhicule. D’une manière générale, après une vaste restructuration du système bancaire, le recours au crédit, même celui à court terme et sans lequel l’économie ne peut survivre, est devenu très difficile.

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Beaucoup plus important et destructeur de la société, l’accroissement du chômage qui atteint 25% des actifs et plus de 50% chez les jeunes de 25 à 35 ans. Une atmosphère désespérée s’empare de la jeunesse qui ne pense plus qu’à fuir le pays.

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A cette situation désastreuse vient s’ajouter la question de l’immigration. Il convient de distinguer deux phases d’immigration en Grèce. La première suit la chute des régimes communistes de l’Est en 1989 et amène l’afflux des voisins albanais et dans une moindre mesure bulgares, roumains, moldaves. Ces migrants viennent en Grèce pour y demeurer et y travailler. Ils sont peu à peu acceptés et jouent un rôle économique fondamental. Ils assurent tous les emplois non spécialisés.

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La seconde phase est celle des années 2000 jusqu’à aujourd’hui. C’est celle des originaires du Proche et du Moyen Orient, Afghanistan et maintenant Syrie. Ils arrivent dans un pays dévasté par la crise et incapable de leur fournir du travail. D’ailleurs, pour eux, la Grèce est seulement le pays d’accès le plus facile pour entrer dans l’Union Européenne. Or la frontière orientale grecque, terrestre et maritime, est poreuse et la Grèce ne reçoit pas beaucoup d’aide de l’Union Européenne pour l’aider à la contrôler. Plus récemment, on observe un détournement de l’immigration de la Turquie vers la Bulgarie, qui n’est elle aussi qu’une étape vers l’Ouest, mais également l’arrivée de migrants de l’Afrique de l’Est et du Maghreb. Il est plus facile de rentrer en Grèce qu’en Italie et en Espagne.

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Ces gens sont sans ressources et le pays n’est pas en état de leur fournir du travail : ils sont ici pris dans une nasse. Il en résulte la dégradation de certains quartiers d’Athènes et la baisse du prix de l’immobilier dans ces quartiers. D’où le développement de la xénophobie, qui fait le fonds de commerce du parti néo-nazi Aube Dorée, dont le programme, stupide mais électoralement efficace, est de renvoyer tous les étrangers dans leur pays d’origine pour fournir des emplois aux Grecs.

Existe-t-il une géographie de la crise grecque ?

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Le géographe a-t-il quelque chose de spécifique à dire sur ce sujet ? Ou doit-il se borner à opérer un transfert des articles des économistes ? Autrement dit, doit-on se borner à traiter la crise d’une manière globale en supposant qu’elle touche la totalité du territoire et la totalité des catégories sociales ? Ou bien peut-on s’interroger sur les inégalités devant la crise, sur les différences non seulement entre catégories sociales mais aussi entre monde rural et monde urbain, entre petites et grandes villes, entre régions touristiques et régions à prédominance agricole ?

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Nous posons au départ que la crise est loin d’être ressentie de la même manière, et que ces différences en elles-mêmes peuvent nous conduire à en expliquer les racines. Bien entendu, on ne va pas nier que la crise touche l’ensemble de la société et du territoire de la Grèce. Cependant, la crise est extrêmement sévère pour les plus pauvres, ceux qui ont perdu leur travail ou qui n’arrivent pas à en trouver ; ceux qui, démunis, doivent rembourser des crédits immobiliers ou à la consommation. La crise est insupportable pour les jeunes. Elle est également très dure pour les classes moyennes, qui avaient le plus profité des quarante dernières années, les parents aussi bien que les enfants. Les enfants des classes moyennes, les mieux formés, quittent le pays, la destination première étant l’Europe occidentale.

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De même, la crise ne se répartit pas également sur le territoire. Elle touche sévèrement le monde urbain et particulièrement Athènes. Il y a là plusieurs raisons : concentration de migrants illégaux, concentration des sans-papiers, concentration de professions très fragilisées par la crise : architectes, bureaux d’études. Cette fragilité des classes moyennes est bien relatée dans la presse : les journalistes occidentaux rencontrent en priorité des représentants de ces catégories.

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Cette crise du monde urbain présente des conséquences inattendues. Des parents laissent leur appartement athénien à leurs enfants et reviennent au village ; dans d’autres cas, ce sont les enfants qui reviennent au village, dans l’espoir d’y créer une activité qui leur permette de survivre. Les structures familiales sont remises en cause tout autant que la logique de l’habitat.

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Les villes de province grandes et petites sont elles aussi sévèrement touchées. Les nombreux magasins fermés témoignent de l’ampleur de la crise. Quelques villes cependant tirent leur épingle du jeu, telle Kozani - et sa voisine Ptolémaïs- , en Macédoine occidentale, qui vit de l’extraction du lignite et de la production d’électricité thermique. L’Entreprise Publique d’Électricité est l’employeur principal et n’a pas diminué ses effectifs.

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D’une manière générale, il vaut mieux de nos jours vivre à la campagne qu’en ville, ce qui rappelle les années de guerre. Le recours au potager et au petit élevage permet de tenir. Les bonnes régions agricoles « tiennent » : les prix des matières premières de l’agriculture et de l’élevage ne dépendent pas des décisions gouvernementales, mais des marchés internationaux et des subventions de Bruxelles. Seuls pèsent les prix du combustible des machines et tracteurs, qui, il est vrai, a beaucoup augmenté.

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Les régions touristiques savent se mettre à l’abri. La Grèce bénéficie indirectement des troubles de Tunisie et d’Egypte et la fréquentation se reporte sur la Grèce. En outre, les touristes des pays balkaniques voisins mais aussi de Russie fréquentent désormais la Grèce avec une mention particulière pour la Grèce du nord. En 2013, on a enregistré une augmentation de 14% des effectifs et des rentrées de devises. Le tourisme international est le seul secteur en développement, alors que dans le même temps, le tourisme national s’est effondré. Le tourisme international est un tourisme balnéaire et de croisière : il bénéficie au premier chef aux îles et plus généralement aux littoraux de l’Egée méridionale. Ces régions ont également l’avantage de pouvoir échapper partiellement à la fiscalité en dissimulant une partie de leurs revenus touristiques.

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Ce bémol optimiste ne change cependant pas le bilan d’ensemble : la crise est profonde et les Grecs n’en voient pas l’issue. Dans le moment présent ils réagissent par le repli : repli sur le village, repli sur la famille, repli sur le troc qui représenterait le tiers des échanges.


Bibliographie

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    • DALÈGRE J. (dir.), 2011, la Grèce inconnue d’aujourd’hui. De l’autre côté du miroir, Paris, L’Harmattan, 256 p.
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Notes

Note de l'auteur

NDLA : Cet article a été rédigé en novembre 2011 et ne tient donc pas compte des développements ultérieurs d’une situation changeante dont les élections législatives du 25 janvier 2015 constituent le dernier épisode.

[1]

Le charatsi (???????) était le principal impôt ottoman payé par les rayas (« infidèles », c’est-à-dire sujets chrétiens). Le choix du terme n’est donc pas innocent.

Plan de l'article

  1. Un détour par Michel Roux
  2. Les géographes et la politique
  3. Les géographes et l’actualité
  4. La Grèce comme terrain et comme expérience
  5. Géographie du progrès ; géographie de la crise
  6. La géographie est-elle une science prédictive ? De la lucidité en géographie
  7. Le système électoral
  8. Deux positions politiques opposées et les écrivains en marge
  9. Quelques autres voix
  10. Le fonctionnement des services publics et la faiblesse de l’Etat
  11. L’efficacité de la médecine prescrite
  12. Existe-t-il une géographie de la crise grecque ?

Pour citer cet article

Sivignon Michel, « ‪Crise grecque et géographie‪ », Géocarrefour, 3/2014 (Vol. 89), p. 219-226.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-3-page-219.htm


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