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Géocarrefour

2014/3 (Vol. 89)


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Le déclenchement des révoltes arabes a entraîné une pléthore de publications le plus souvent vite écrites, et apportant peu d'éléments sur les fractures socio-spatiales qui y ont contribué. Le présent ouvrage, paru à l'automne 2010, continue face à ces lacunes une référence incontournable par son effort de bilan synthétique permettant de comprendre les trajectoires de développement des pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient jusqu'à leur essoufflement. Se présentant sous la forme d'un manuel, il se distingue de ses prédécesseurs et concurrents par une approche centrée sur la mondialisation, et donc une entrée principalement géoéconomique, et non géopolitique. Le glissement n’est pas anodin car il conduit à proposer une lecture moins centrée sur les particularismes régionaux sur lesquelles prospèrent les conflits, que sur une vision replaçant le Moyen-Orient et la Maghreb dans son environnement plus large – Europe, Afrique voire Monde, et étudiant ses relations avec ces ensembles. De même, les mutations internes sont d’abord envisagées d’un point de vue économique.

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La thèse centrale de l’auteur est que les pays de la région sont engagés aujourd’hui dans ce qu’il nomme la convergence libérale, qui fait suite à des politiques de développement post-indépendance marqués par des choix divergents (étatisme voire collectivisme d’un côté, voie libérale de l’autre). Si l’auteur reconnaît le rôle des politiques et des injonctions des organismes internationaux et des bailleurs de fonds – donc le poids des pressions externes, il affirme surtout que les raisons de cette convergence sont à trouver dans « l’évolution des rapports de force entre groupes sociaux au sein des partis uniques ou dominants et dans la conversion au libéralisme des élites accompagnant le reflux des légitimités révolutionnaires ou nationalistes » (p. 13). L’auteur entrouvre ainsi la porte à une économie politique fondée sur une analyse des rapports sociaux reléguant au second plan les appartenances confessionnelles ou ethniques et leurs effets. Non que ces questions soient éclipsées, mais la problématique générale s’attache davantage à une lecture socio-économique des disparités et de conflits. Bien que l'auteur ne risque aucune prédiction, nous constatons a posteriori le caractère particulièrement heuristique de cette lecture pour comprendre les révoltes arabes.

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Le plan est thématique et fait se succéder quatre parties. Les héritages historiques, les appartenances culturelles et les tensions géopolitiques liées à l’héritage historique constituent l’objet de la première partie. La deuxième partie est centrée sur les grands secteurs d’activités, hydrocarbures, industrie, agriculture et évalue leur contribution au développement et à l’intégration des pays de la région à l’économie mondiale; il se termine par une réflexion sur « Développement et risques. La question de l’eau ». La troisième partie, d’une construction très originale, s’intitule « La Méditerranée entre Europe et Maghreb-Moyen Orient ». Elle est centrée sur les relations entre l’Europe, les pays de la région et l’Afrique subsaharienne. Elle replace les évolutions sociales et démographiques en perspective entre ces deux ensembles, tout en abordant les flux commerciaux et financiers, les migrations internationales et le partenariat euro-méditerranéen. Enfin, la quatrième partie aborde les disparités spatiales entre centres et marges. Sa particularité est de ne pas s’appuyer sur une géographie régionale par sous-ensembles mais de dégager des types d’organisation spatiale, au premier rang desquels la métropolisation et la littoralisation.

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Le texte ainsi donné à lire est très dense et manque parfois d’articulations. Mais l’auteur évite toujours les généralités et propose une argumentation riche, souvent originale et en rupture avec les approches classiques de la géographie et de l’économie de cette région. Les différents chapitres offrent une profondeur historique appréciable qui permet de reconstituer finement les trajectoires politiques et de développement des différents pays. L’auteur a recours à de très nombreuses sources statistiques dont il discute, en véritable chercheur, les disparités en soulignant les effets de construction et les problèmes de collecte, ce qui permet d’aller au-delà des banalités médiatiques. Un schéma fort utile compare le prix réel et le prix nominal du pétrole et nuance ainsi les discours catastrophistes sur le boom des prix des hydrocarbures. L’analyse proposée des incohérences  dans l’évaluation des réserves pétrolières de l’Arabie Saoudite prend tout son sens dans l’analyse critique de la politique de production de l’OPEP, etc.

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Ces données statistiques sont largement cartographiées dans le texte, souvent en superposant plusieurs séries d’information et donc en combinant à-plat, figurés linéaires et ponctuels. Le cadrage retenu, autre innovation utile, est le plus souvent élargi et permet la visualisation des positions des pays du Moyen-Orient et du Maghreb par rapport à l’Europe, l’Afrique sahélienne et parfois l’Asie du Sud.

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De plus, ces sources générales sont éclairées par l’examen fouillé des données locales. Ainsi, l’analyse des problèmes d’assainissement ne se contente pas de l’énoncé des chiffres de raccordement aux réseaux d’évacuation: il les illustre par l’étude concrète de l’avancement de la réalisation des stations d’épuration et de leurs problèmes de fonctionnement.

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Pour l’étude de ces situations locales, l’auteur fait montre d’une autre qualité : il utilise nombre de travaux récents, dus souvent à de jeunes chercheurs dont il a lu les thèses ou les articles de recherche. On regrettera peut être que ces situations locales manquent d’illustrations, photos ou cartographies mais on pourra se reporter aux travaux originaux pour cela. La bibliographie finale, classée par thèmes, fournit ainsi une image fidèle de la recherche récente sur la région, à quoi s’ajoutent, fait remarquable, quelques références à des travaux en arabe, ce qui est peu courant pour un manuel. En revanche, l’auteur semble largement hermétique à la recherche anglophone.

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Parmi les développements originaux de l’ouvrage, citons deux exemples. Le chapitre sur l’économie et la géographie des hydrocarbures s’achève sur un intéressant tableau des stratégies d’utilisation des surplus pétroliers, notamment à travers les politiques d’investissement des fonds souverains des Etats pétroliers. Quant au chapitre sur la « fracture méditerranéenne », il comprend une analyse fort originale sur la pauvreté, qui dépasse les approches en termes d’emploi informel et de chômage pour insister sur l’endettement des ménages comme conséquence de l’accès à la consommation de masse ; voilà une chose que l’on avait jamais lue sur cette question et qui pourtant s’impose par sa pertinence.

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Toutes ces qualités et cette fraîcheur n’empêchent pas de soulever certains points de discussion. Le premier a trait au sous-traitement relatif des deux géants turcs et surtout iraniens. Le tropisme monde arabe domine l’ouvrage et ces deux puissances sont un peu noyées. C’était un choix éditorial que de les rassembler. George Mutin dans son ouvrage Le Moyen-Orient. Peuples et territoires avait utilement souligné l’intérêt du rapprochement entre ces deux pays et l’Egypte : cela manque un peu ici et l’on attend le géographe qui sera capable d’embrasser ces trois ensembles.

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Le deuxième point frustrant au regard des objectifs affichés par l’auteur concerne la question du bilan des privatisations, autrement dit de la vague libérale qui touche le monde arabe et turc (là encore, assiste-t-on à la même chose pour l’Iran ?). La vision d’un mouvement de privatisation qui touche les opérateurs de l’eau dans le monde arabe doit être singulièrement nuancée. Les grandes concessions mises en œuvre au Maroc n’ont nulle part leurs équivalents dans les autres pays où l’on assiste certes au développement de contrat de gestion, notamment en Algérie mais aussi, dans d’autres cas, à des retours en arrière vers une gestion publique – plus exactement à une gestion publique marchande [1][1]  Cf. Verdeil E. (éd.), 2010, Dossier thématique?: Services....

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Autre déception : alors que l’ouvrage s’ouvre en insistant sur la nécessité de ramener les évolutions et choix économiques aux groupes sociaux moteurs, notamment les bourgeoisies locales traditionnelles, l’armée et les nouvelles bourgeoisies liées aux bureaucraties en place, cette approche en termes de sociologie politique est finalement peu présente et confine souvent à l’anecdote. Enfin, et dans la même perspective, ce manuel omet de s’interroger sur la mondialisation par le bas pour privilégier une grille de lecture centrée sur les politiques économiques. Migrations, cultures, micro-résistances sont pourtant des dimensions de la vie quotidienne qui auraient enrichi la vision proposée.

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Il n’en reste pas moins que ce livre constitue une mine d’informations, propose un regard synthétique privilégiant des dimensions originales voire inédites des trajectoires des pays du Maghreb et du Moyen-Orient et qu’il mérite absolument, à ce titre, d’être consulté par tous les étudiants et chercheurs qui travaillent sur cette région.

Notes

[1]

Cf. Verdeil E. (éd.), 2010, Dossier thématique?: Services urbains en réforme dans le monde arabe, Géocarrefour, 2010, Vol. 85/2, p. 99-162.

Pour citer cet article

Verdeil Eric, « ‪Une somme pour comprendre le monde arabe à la veille des révoltes de 2011‪ », Géocarrefour, 3/2014 (Vol. 89), p. 227-227.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-3-page-227.htm


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