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Géocarrefour

2014/3 (Vol. 89)


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L’objectif revendiqué de ce numéro de la revue Hermès est de s’émanciper des barrières parfois érigées entre les disciplines de façon à comprendre la multiplicité des problématiques que recouvre la thématique en question. Dans un contexte de mondialisation, la multiplication des murs et frontières est soulignée – contradiction souvent mise en avant par les géographes notamment dans l’étude des conflits liés aux frontières. De ce constat nait une interrogation sur le rôle des frontières et des murs, qui ne peuvent, selon les coordinateurs, être uniquement appréhendés comme des barrières et des objets de séparation.

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Le dossier est divisé en trois parties distinctes. La première, dont on peine à comprendre le fil directeur, s’intéresse à une « cartographie sociale et culturelle » et mêle des approches diverses sur le plan disciplinaire (linguistique, sociologique, philosophique, géographique). Les textes de Michel Lussault ou de Gérald Billard et François Madoré auraient par exemple pu être inclus dans la deuxième partie intitulée « La géographie ça sert à justifier les frontières... ». Enfin, la troisième partie traite des « frontières communicationnelles ».

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La frontière est un thème qui intéresse et préoccupe les géographes depuis déjà fort longtemps. En 1938, le géographe Jacques Ancel publiait un ouvrage intitulé Géographie des frontières. Les nombreux travaux de Michel Foucher ont contribué, depuis près de trente ans, à faire évoluer les questions (notamment avec la notion de « dyade »), dans un contexte d’émergence des border studies.

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Si la diversité des thèmes abordés dans cette revue est marquée, celle des contributeurs l’est tout autant. Dans un article paru en 2009, Emmanuel Brunet-Jailly avait souligné que moins de 11% des articles publiés dans le Journal of Borderland Studies étaient l’œuvre de géographes. Apporter les contributions de linguistes, anthropologues, sociologues n’a donc rien d’illogique sur des questions qui, en plus d’avoir un sens éminemment territorial disposent aussi – comme cela est rappelé dans l’introduction générale – d’un sens figuré, d’une symbolique, et d’une dimension identitaire.

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Malgré cette diversité, on remarque tout de même l’importance accordée par bon nombre d’auteurs – non géographes – à la géographie et au territoire dans une revue dont la finalité est de traiter des problèmes « liés à la communication ».

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L’article de Luc Gwiazdzinski interroge un sujet peu étudié, celui du déplacement des frontières entre le jour et la nuit. Dans une société occidentale où le temps de la nuit se réduit constamment et où les espaces-temps tendent à se confronter entre la ville qui travaille, celle qui dort et celle qui s’amuse, cette contribution s’avère être très stimulante.

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Malgré leur incontestable intérêt, les articles de Michel Lussault ou de Gérald Billard et François Madoré ne constituent pas de véritables nouveautés, et le format court des textes ne permet pas de réels approfondissements par rapport aux précédents travaux de leurs auteurs. De manière générale, peu d’articles sont ici réellement nouveaux pour qui s’intéresse de façon régulière aux problématiques liées aux frontières et aux murs.

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Toutefois, la contribution de Clara Lecadet ou celle de Martin Lamotte apportent une réelle plus-value au géographe, parce qu’elles abordent des territoires nouveaux et font émerger des questionnements originaux. En s’intéressant aux stratégies mises en place par les migrants expulsés par les autorités algériennes, et qui se retrouvent enfermés à Tinzawaten (nord-est du Mali, à proximité de la frontière avec l’Algérie), Clara Lecadet étudie la façon dont ces hommes et femmes créent, sous la contrainte, de nouveaux cadres de vie. Cela doit nous inciter à étudier ce qui se passe après l’expulsion. Le texte de Martin Lamotte, en traitant du cas de la frontière Etats-Unis / Mexique, met en avant l’importance symbolique de la frontière et du mur qui sépare les deux Etats dans la construction d’un discours sur la souveraineté et sur la persistance d’un « Etat fort » côté étatsunien. L’action des minutemen et autres patrouilles est donc à replacer dans ce contexte. Il s’agit là de quelques-unes des rares contributions traitant des murs – thématique qui apparaît finalement moins que celle de la frontière. Le travail de Florine Ballif en est un autre exemple. L’auteure souligne le paradoxe d’un processus de paix nord-irlandais qui n’empêche pas – bien au contraire – la prolifération des peacelines à Belfast, éléments de fragmentation urbaine et de séparation des communautés.

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Le changement d’échelle effectué par Hedwig Wagner permet de s’émanciper de l’échelle locale, sur laquelle se focalisent les trois contributions évoquées précédemment. L’auteure traite la problématique de la sécurisation des frontières européennes et revient notamment sur le cas de l’agence Frontex. Elle montre que la politique de contrôle européenne, tout en s’appuyant sur des technologies de haute sophistication, contribue à déplacer les frontières.

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L’approche géographique est apparente dans d’autres contributions, notamment dans l’entretien réalisé avec le linguiste Louis-Jean Calvet. La question des langues a depuis longtemps intéressé les géographes, particulièrement dans l’analyse des constructions nationales. A ce titre, l’idée que le plurilinguisme puisse perdurer au sein d’un Etat sans créer de conflits est ici confortée par l’auteur.

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Le philosophe Jean-Louis Schegel insiste sur le fait que les religions sont des « marqueurs de différence » qui contribuent à faire apparaître des frontières (celle entre le sacré et le profane, entre le pur et l’impur, le religieux et le politique). Cette approche déterritorialisée questionne néanmoins le géographe, notamment sur la séparation entre l’espace public et privé et sur le rôle que joue la religion – à travers les représentations qu’elle peut véhiculer – dans l’existence de situations de ségrégation sociale. D’autres articles – comme celui de Franck Guarnieri et Eric Przyswa sur la cybercriminalité – ont une approche géographique limitée, ce que le lecteur pourra regretter (le sujet étant en l’occurrence l’objet de plus en plus de travaux dans la discipline).

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Ce numéro publié en 2012 constituera une lecture très intéressante pour les étudiants qui préparent le CAPES qui y trouveront de nombreuses études de cas. Cet ensemble d’articles permet d’obtenir une vision très large des problématiques relatives aux murs et aux frontières. La lecture d’une grande partie des textes confirme le rôle majeur de la symbolique et de l’ensemble des représentations en géographie, particulièrement dans l’analyse de questions frontalières, de séparation voire de séparatisme ou d’enfermement.

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On pourra toutefois se demander si la volonté de proposer un large panorama ne nuit pas quelque fois à la densité des propos tant on aimerait pouvoir en savoir plus sur certaines situations ou questions. Il conviendra donc de prendre ces courts textes comme des ouvertures aux travaux respectifs des différents chercheurs. Le glossaire réalisé par Thierry Paquot en fin d’ouvrage constitue à ce titre une façon très intelligente d’ouvrir de nouvelles portes.


Bibliographie

    • ANCEL J., 1938, Géographie des frontières, Paris, Gallimard.
    • ?BRUNET-JAILLY E., 2010, The State of Borders and Borderlands Studies in 2009: An Historical View and a View from the Journal of Borderlands Studies, ? ?Eurasian Border Review? ?, 1/1 p.? ?1-17.?

Pour citer cet article

Fortescu Thibaud de, « ‪Thierry Paquot, Michel Lussault (dir.), Murs et frontières ‪ », Géocarrefour, 3/2014 (Vol. 89), p. 229-229.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-3-page-229.htm


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