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Géocarrefour

2014/4 (Vol. 89)


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Parmi la floraison de livres qui concernent la recherche en tourisme, aucun ne semblait jusqu’à présent s’être spécifiquement consacré au travail de terrain. C’est pourtant une phase capitale de la recherche touristique. Il faut donc savoir gré au géographe M. Hall, qui y a produit 4 chapitres synthétiques, d’avoir piloté cet ouvrage, issu d’un séminaire pour doctorants tenu à Singapour et complété par quelques contributions d’ « anciens ». Les 23 chapitres sont dus à 24 auteurs, de 12 pays différents (quasiment tous du « monde occidental »). Outre 6 chapitres plus généraux, les expériences relatées concernent aussi 12 pays, dont les deux tiers d’Asie du Sud et de l’Est. Après deux chapitres plus théoriques sur les relations tourisme-terrain, dus à M. Hall et A. Lew, quatre parties se partagent l’ouvrage : « Les relations de recherche : pouvoir, politique et affinités pourvoyeur-solliciteur » (de l’information) (3 chapitres), « Positionnement : la position du chercheur dans les pratiques, périls et pièges du terrain » (6 chapitres), « Méthodes et procédés » (8 chapitres) et « Orientations pour le futur et nouveaux environnements » (4 chapitres).

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Comme le rappelle M. Hall, faire du terrain n’a pas toujours bonne presse, que ce soit auprès des organismes financeurs, qui le trouvent coûteux en argent, en temps, en moyens humains, de la société d’accueil, qui se méfie des intrus qui viennent l’ausculter de façon indiscrète et s’en retournent sans autre forme de procès, voire d’universitaires qui le jugent trop « qualitatif », trop empirique, trop « subjectif ». Et c’est pourtant indispensable. D’où la nécessité de connaître les écueils prévisibles pour asseoir le meilleur projet possible, éviter les approches trop naïves, utiliser au mieux les moyens impartis et anticiper, si possible, les difficultés. Car, si on ne peut se passer du terrain, il en va de la crédibilité (« l’élément le plus critique sur le terrain ». D.T. Duval, p. 312) de la recherche autant que de son efficacité.

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L’intérêt de cet ouvrage austère (un seul schéma) n’en est donc que plus évident. Mêlant les expériences et réflexions de jeunes chercheurs et de chercheurs confirmés, il revendique nettement une approche qualitative du tourisme. On n’y trouvera aucun développement méthodologique général et pas d’exposé systématique de méthodes et moyens utilisés sur le terrain. En revanche, les auteurs y font largement part de leurs propres interrogations relatives à leurs pratiques de terrain dans leur recherche et de leur vécu dans des situations concrètes. Quelques thèmes reviennent de façon plus récurrente, soit directement affichés, soit en filigrane à travers les contributions. Soulignons-en quatre principaux.

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Un premier thème concerne l’attention portée à la société d’accueil. Non seulement il est souhaitable qu’elle soit pleinement associée à la conception et la réalisation de la recherche, mais elle ne doit pas être oubliée au moment de diffusion des résultats, afin qu’elle puisse s’approprier à son tour ce qu’elle a contribué à faire émerger. Dans cette perspective, la dimension politique du tourisme ne peut être ignorée, et le chercheur doit y être sensible. Comme le souligne M. Hall, aucune recherche en tourisme ne devrait s’affranchir de cette dimension, car le tourisme est souvent utilisé, voire instrumentalisé, par le pouvoir politique au détriment des sociétés locales. Capitale aussi est la façon dont le chercheur se positionne (positionality) lui-même par rapport à son objet de recherche : il doit en être pleinement conscient, en s’interrogeant sur ses motivations, dans une « réflexivité » (reflexivity) sur son « moi » (self) et son histoire personnelle [1][1]  On pourra voir sur ce dernier point le récent ouvrage.... Car s’il est illusoire de prétendre à la « neutralité », à l’« objectivité », au moins convient-il d’être conscient au maximum de ce qui peut influencer la collecte et le traitement des informations et l’interprétation des résultats. Enfin, les nouveaux outils de recherche conduisent à être attentif à de nouvelles règles éthiques. S’il est clair que les expériences relatées dans le livre se réclament de méthodes à dominante ethnographique, l’utilisation d’internet donne une place croissante à la « netnographie » (netnography). Cela pose de nouvelles questions : identification de l’enquêteur et de l’enquêté, qui de surcroît ne sont plus en co-présence, contrôle des informations, participation à réseaux, confidentialité…, sans compter la difficulté d’enquêter sur des pratiques non-éthiques, très courantes dans le monde du tourisme.

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Bien sûr, ces quelques thèmes ne sont pas propres à la recherche en tourisme, et concernent peu ou prou l’ensemble des sciences humaines. Mais d’une part, il n’est pas sûr que les chercheurs en tourisme, jeunes et moins jeunes, y soient toujours attentifs autant que souhaitable. D’autre part, un intérêt majeur du livre est de fournir quantité d’exemples de situations vécues sur le terrain. Ces études de cas extrêmement diverses, de l’interview d’élites sur le tourisme médical en Inde et Thaïlande à une étude sur les restaurants hallal en Nouvelle-Zélande, et de recherches sur les résidences secondaires dans l’Afrique du Sud multiraciale au refus d’être enquêtés de touristes bénévoles au Vietnam, renvoient le lecteur à ses propres pratiques. Les nombreux chapitres, assez courts, facilitent la lecture, mais n’évitent pas certaines redondances. C’est souvent le lot de ce genre d’ouvrage résultant de l’assemblage, plus ou moins réussi, des contributions de nombreux auteurs. Et parfois, certaines réflexions semblent théoriser ce qui relève, à notre avis, du simple bon sens (par exemple, que les enquêtes de terrain donnent une « information valable » sur le comportement et les perceptions des touristes de nature… p. 237).

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Reproches à ne pas forcer cependant, car le fil rouge du « terrain » est globalement bien tenu, et l’ouvrage peut susciter bien d’autres réflexions. Fondé sur des approches surtout à grande échelle, dans les territoires et communautés locales, dues surtout à des géographes, il témoigne aussi de la difficulté de disposer de définitions et sources homogènes à travers des terrains de recherche mondialisés, ainsi que de la transdisciplinarité vécue du tourisme. Il peut donner bien des idées à ses lecteurs-chercheurs. S’y ajoute la richesse de bibliographies qui totalisent plus de 800 références, exclusivement anglophones (l’attention aux « sociétés d’accueil », affirmée par l’ouvrage, permet-elle de concevoir une recherche mondialisée en tourisme unilingue ou s’agit-il d’une exigence éditoriale ?). Toujours est-il que ce volume peut être source d’inspiration et de réflexion pour tous ceux qui, en tourisme, ne se contentent pas seulement d’analyses statistiques ou de compilations, mais vont collecter la matière première du tourisme à la source. Il témoigne de l’évolution des méthodes et de l’approfondissement des questionnements, il incite chacun à plus de rigueur dans cette phase indispensable de « terrain » qui fonde la crédibilité du chercheur et de ses travaux, il fait la meilleure part à l’« épaisseur humaine » qui constitue le fondement de la « matière touristique ». En somme, même s’il ne concerne qu’une phase dans le processus de recherche en tourisme, cet ouvrage, tout ou partie, sera lu avec grand profit par quiconque se considère comme chercheur en tourisme.

Notes

[1]

On pourra voir sur ce dernier point le récent ouvrage de Smith S.L.J. (éd.), 2010, The discovery of tourism, Bingley, Emerald Group Publishing Ltd, 258 p., qui montre comment l’histoire personnelle des chercheurs influe sur leurs orientations de recherche.

Pour citer cet article

Dewailly Jean-Michel, « ‪Michael C. Hall (ed.), Fieldwork in tourism. Methods, issues and reflections ‪ », Géocarrefour 4/2014 (Vol. 89) , p. 246-246
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-4-page-246.htm.


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