Accueil Revues Revue Numéro Article

Géocarrefour

2014/4 (Vol. 89)


ALERTES EMAIL - REVUE Géocarrefour

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 260 - 260 Article suivant
1

On ne sait trop sur quel registre aborder cet ouvrage. Vulgarisation de bon aloi, offrant de multiples réflexions d’un certain intérêt sur de nombreux lieux touristiques connus d’un large public ? Si tel était le cas, on pourrait saluer un petit ouvrage cultivé à l’usage de ce dernier. Ouvrage scientifique appelant une critique plus argumentée ? Cette exigence semble s’imposer. L’ouvrage est en effet produit, nous dit la 4è page de couverture, par « Rémy Knafou et son équipe de chercheurs », largement héritière, apparemment, de l’Équipe MIT [1][1]  Équipe "Mobilités, Itinéraires, Territoires" constituée... bien connue pour ses travaux sur le tourisme. De plus, outre une courte bibliographie finale, chaque chapitre fournit des références « pour aller plus loin ». Et dans l’ensemble de ces références bibliographiques, près de 45% proviennent de membres anciens ou actuels « héritiers » du MIT. Il y a donc une inspiration et une filiation incontestables mais, aussi, décevantes, car, du coup, l’ouvrage n’apprendra pas grand-chose aux lecteurs assidus du MIT (d’autant que toutes ces références sont quasi-exclusivement en français). On en retiendra surtout des actualisations ou présentations sur certaines pratiques ou lieux touristiques.

2

Paradoxe quand il s’agit de parler des « lieux du voyage ». Le lecteur en parcourt beaucoup, sur tous les continents. Collection impressionnante, que les 5 auteurs ont sans doute visitée, puisqu’ils reprochent à « beaucoup (de) parle(r) sans les connaître » (p. 17). Ce ne saurait sans doute être leur cas. Leur connaissance du terrain leur permet donc de décrypter des réalités souvent peu apparentes. « Mettant en perspective (l)es représentations des lieux » (4è de couverture), ils déroulent 11 brefs chapitres, apparemment ordonnés de ce qui fonde essentiellement le voyage touristique, le désir, jusqu’aux lieux qui marquent « l’achèvement de la conquête touristique du monde » (p. 187), en passant par les mythes, les lieux du déplacement, les hébergements, les sociétés liées au tourisme, la création des lieux touristiques avec des variantes (« patrimonialisation », insertion en grande métropole, « métamorphose » totale…). Les lieux sont souvent présentés en binôme : Bali et Oléron, Venise et Marrakech, Montmartre et Barcelone, Côte d’Azur et Gold Coast, Manaus et Auschwitz, auberge de jeunesse et palace… les auteurs concluent en insistant sur « la capacité de la grande majorité des lieux touristiques (à être)… désidurables » (p. 204), puisque témoignant d’une « mise en désir » qui perdure.

3

Du coup, on se demande d’ailleurs pourquoi les auteurs ne reconnaissent aux plus anciens lieux touristiques que « deux siècles d’existence », contemporains de « nombre de lieux nés de l’industrie à la même époque » (p. 12). La Révolution Industrielle a sûrement provoqué des conditions socio-économiques favorables au développement du tourisme contemporain, mais on ne voit pas pourquoi, si le tourisme relève d’un fait anthropologique (« le tourisme est…l’une des modalités inventées par les hommes pour passer … du rêve à la réalité, mais aussi du quotidien au hors-quotidien ». p. 11), il ne pourrait y avoir de tourisme « en soi », déconnecté de l’industrie. De nombreux auteurs ont déjà exposé que, il y a plus de 20 siècles, les Romains pratiquaient un véritable tourisme en fréquentant de véritables stations balnéaires ou thermales. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, bien des voyageurs fréquentaient des lieux de même nature, voire les mêmes, que de hauts lieux actuels du tourisme (stations thermales, lieux de pèlerinage…). Si c’est le même « désir d’ailleurs » inscrit au cœur de l’homme, bien des lieux sont plus anciennement « désidurables » qu’on ne le pense. Il ne semble pas y avoir de raison sérieuse de le contester [2][2]  Sur ce point, voir notre ouvrage Tourisme et géographie :....

4

Le titre de l’ouvrage surprend aussi par rapport à son contenu. En effet, le premier chapitre (c’est nous qui numérotons) pose d’emblée une distinction conceptuelle et terminologique essentielle entre le « voyage…projet de vie » et « le touriste qui fait du voyage un moment de recréation…, créant le conformisme social… Une autre différence fondamentale entre le voyageur et le touriste réside… dans l’affirmation… que l’objectif (pour le premier) est la route, alors que les touristes contemporains choisissent avant tout des destinations » (p. 23-24). Le voyage relève donc de « l’itinérance » (p. 24) et, avançant dans le livre, c’est donc à l’étude de celle-ci que le lecteur s’attend. Or, il ne s’agit ensuite quasiment que de « stations » que relient des « itinéraires », mais qui s’y opposent essentiellement. Et alors qu’on nous annonce « le voyage », c’est du « tourisme » (premier mot du livre, d’ailleurs), son exact opposé si l’on a bien compris, que l’on nous entretient au fil des pages. On a beau nous opposer « d’innombrables touristes (deux milliards, dans l’hypothèse la plus basse) » et « quelques milliers de voyageurs » (p. 90), c’est bien aux premiers que le livre s’intéresse, en dépit de son titre. Les lieux du voyage proprement dits se réduisent à des considérations sur Orly et la RN 7, d’ailleurs à partir de chansons. Une certaine confusion règne, assez gênante, s’agissant de l’objet de l’ouvrage : on ne sait, dans tout cela, s’il y a le « voyage » du touriste, « conformiste », et celui du voyageur, qui ne le serait pas ; ni ce qui les distingue réellement ; ni comment et pourquoi ; ni comment on y intègre la notion d’ « habiter », affirmée consubstantielle aux vacances (p. 210).

5

Ce livre oscille constamment entre impressions et réflexions personnelles et analyses de type scientifique. L’ensemble est très qualitatif, très impressionniste. L’argumentation n’est pas à la hauteur de conclusions fermement, parfois brutalement, assénées. On est très souvent dans le registre de l’opinion, fondée sur des images et respectable, mais pas du fait scientifique. Ainsi, la phrase (p. 31) « les enquêtes et témoignages semblent attester que la caractéristique des très grands sites au moins… » non seulement ne cite aucune des sources invoquées, mais atténue tant le propos (« semblent », « très grands » - définis comment, d’ailleurs ? -, « au moins ») qu’on se prend à douter de la généralisation, plus intuitive que démontrée, qu’il veut énoncer. Des expressions comme, entre autres, « on comprendra » (p. 93), « le constat peut être désormais établi » (ibid.), « dans beaucoup de cas » (p. 210) réclament du lecteur une adhésion aveugle qu’on souhaiterait plus rationnellement sollicitée. Les trois dernières pages font une timide allusion à d’autres réalités, mais on aurait aimé connaître, au moins dans une note infrapaginale (il n’y en a aucune) ces « enquêtes connues des employeurs, des syndicats de salariés et de quelques chercheurs (qui) révèlent la face cachée du lieu touristique » (p. 209), (mais toujours pas celle, éventuelle, du voyage). Il est quand même un peu facile de passer par profits et pertes les retombées négatives du tourisme en ses lieux, par obsession de ne pas paraître « touristophobe » ! Ni le « système » (p. 14) qu’est le tourisme, ni le voyage ne sont des mondes de romantisme éthéré. Pourquoi occulter les côtés moins brillants dudit système ? Ne seraient-ils pas liés aux « lieux » ? Tant et si bien qu’on est presque sommé de se rallier aux appréciations des auteurs.

6

Car, comme le MIT avait coutume de le faire – en dépit de plaidoyers pour l’ouverture à l’Autre et à l’altérité - [3][3]  Cf ses ouvrages Tourismes 1. Lieux communs, 2002,..., un certain nombre de cibles en prennent pour leur grade : Marc Augé (p. 58-59) et le Guide du Routard (p. 74-75), l’UNESCO (p. 124), les « retraités, bruyants, impolis et râleurs » (p. 61), les « beaux esprits et misanthropes avançant masqués » (p. 161), « une classe dirigeante » « touristophobe » (p. 204), les intellectuels « qui ne met(tent) évidemment pas (leurs) principes en pratique » (ibid.). Il ne fait pas bon être d’un autre avis que le MIT et ses tenants.

7

Cette propension à l’exclusion justifie sans doute le contenu d’un ouvrage très européo-centré et même très franco-centré. L’approche des auteurs, avec leur expérience et leur culture, est légitime et respectable, mais il faudrait sans doute parler, plus modestement de « lieux du tourisme vus par des universitaires français du début du XXI è siècle ». L’étude reste à faire, qui mériterait le titre retenu ici. Et puis, de façon aussi surprenante, même si une timide allusion est faite, on l’a dit, aux problèmes socio-économiques, rien n’est dit sur les questions environnementales. Négligeables, sans doute ? Car, curieusement, les auteurs font implicitement la part belle à un déterminisme que le MIT, à juste titre, a toujours récusé. Or, on lit : « le pétrole et le charbon sont à l’industrie ce que le sable est au tourisme » (p. 160). Pas beaucoup de rêve là-dedans ! Et pourquoi le sable plutôt que le soleil ou la chaleur ? Et la dernière phrase du livre est aussi des plus équivoques, sauf à provoquer le lecteur : « les lieux touristiques ont aussi été inventés pour incarner une part de rêve et on sait qu’il n’est pas toujours évident de vivre dans des “pays imbéciles où jamais il ne pleut” » (p. 210-211). Les auteurs auraient-ils quelque prévention contre les pays « secs » ? Où veulent-ils en venir par cette affirmation ? Faut-il comprendre que les pays « secs », donc ensoleillés et touristiques du Sud (en général), ne seraient pas le « paradis » souvent perçu ? Que les gens qui « rêvent » et s’y rendent en grand nombre ne sont pas très avisés d’aller « habiter » là-bas ? Comprenne qui pourra. Car on nous dit aussi que « prendre des vacances, (c’est) habiter temporairement un lieu touristique » (p. 210), comme si séjourner une semaine dans un lieu de vacances, c’était y « habiter ». « Loger », oui, mais « habiter », c’est autre chose. Mais il est vrai que nous sommes tous définitivement « habitants du monde »…

8

Bref, on retrouve ici, sur le fond, beaucoup de faiblesses et d’incohérences intellectuelles des auteurs principaux déjà signalées [4][4]  Cf Dewailly, 2006, op. cit.. On reste dans le manichéisme, la vision binaire des choses : « les métropoles » et les « lieux hors travail » (comme si personne ne travaillait dans ces derniers), les touristes et les autres (alors qu’il y a une foule de « voyages » aux multiples motivations, dont le travail, et donc de situations intermédiaires, dans un continuum, surtout avec les nouvelles technologies). Comment peut-on prétendre comprendre les lieux en en gommant les nuances quand elles dérangent ou en caricaturant presque les différences pour les besoins d’un propos plus tranché ?

9

Il y aurait encore bien d’autres points à discuter, tant sont nombreux les postulats, approximations, affirmations péremptoires et « franco-globalisantes ». Au début du livre, les auteurs, exposant « l’objectif de cet ouvrage », « exprim(ent) l’hypothèse qu’une addition de subjectivités informées, réfléchies et mises en perspective, est susceptible d’aboutir à une compréhension raisonnée et raisonnable des lieux que les touristes produisent » (p. 17) (et non par lesquels ils voyagent). On peut tout aussi légitimement penser qu’une autre « addition » fondée sur les mêmes critères, mais sur d’autres « subjectivités », informées par d’autres sources, plus complètes, et d’autres expériences, mais aussi « rationnelle » et « raisonnable » conduirait à des perceptions et interprétations différentes. Quelle serait la « compréhension » d’un Allemand ou d’un Chinois ? Par conséquent, la lecture de cet ouvrage culturellement marqué, qui livre une vision très amputée du « système » touristique et encore plus du voyage, n’a aucun caractère de nécessité pour qui s’intéresse au tourisme. Si l’on y ajoute que les illustrations et tableaux (p. 96, 130,145… par exemple) sont peu lisibles, ne comportent ni numérotation ni, souvent, indication de source, on n’a pas là de quoi le donner en modèle aux étudiants ou chercheurs, ni sur le fond, ni sur la forme. Ce livre prétentieux au titre trompeur manque décidément trop, malgré les apparences, de la méthode et du recul nécessaires pour qu’il soit à recommander.

Notes

[1]

Équipe "Mobilités, Itinéraires, Territoires" constituée dans les années 1990-2000 à l'Université Paris 7 - Denis Diderot.

[2]

Sur ce point, voir notre ouvrage Tourisme et géographie : entre pérégrinité et chaos ?, 2006, L’Harmattan, p. 71-76.

[3]

Cf ses ouvrages Tourismes 1. Lieux communs, 2002, Tourismes 2. Moments de lieux, 2005, Tourismes 3. La révolution durable, 2011 et l’ouvrage coordonné par M. Stock, Le tourisme. Acteurs, lieux et enjeux, 2003, tous quatre publiés chez Belin. Voir aussi notre ouvrage cité, p. 50-56.

[4]

Cf Dewailly, 2006, op. cit.

Pour citer cet article

Dewailly Jean-Michel, « ‪Une vision du tourisme assez particulière, Rémy Knafou (dir.), Les lieux du voyage‪ », Géocarrefour 4/2014 (Vol. 89) , p. 260-260
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-4-page-260.htm.


Article précédent Pages 260 - 260 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback