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Géocarrefour

2014/4 (Vol. 89)


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L’architecte-urbaniste anglais Raymond Unwin est à l’histoire de l’urbanisme ce que Shakespeare est à celle du théâtre : un classique incontournable. Son livre principal [1][1]  ‪Titre anglais‪   ‪: ‪ ‪Town Planning en Practice,..., publié à Londres en 1909, traduit en français en 1924, est le premier ouvrage d’urbanisme opérationnel en France. Il offre une réflexion sur l’aménagement des villes et leur extension sous forme de cités-jardins pour les classes populaires. Il était donc impensable de ne plus pouvoir le lire en français alors qu’il était devenu introuvable.

Une traduction inédite

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Cette nouvelle publication est un événement, non seulement parce qu’elle permet d’avoir à nouveau accès à ce texte fondateur, mais aussi parce qu’elle en propose une traduction inédite. Contemporaine du texte de Raymond Unwin, celle-ci a été réalisée vers 1914 par Henri Sellier, l’un des intellectuels de l’époque les plus au fait des questions de l’urbanisme naissant en France, célèbre promoteur du logement social et fondateur des premiers enseignements d’urbanisme dès 1919. Il existe 4 exemplaires de ce texte sans doute destinés aux collaborateurs de Sellier, mais ils étaient restés confidentiels jusqu’à aujourd’hui. Dans son introduction, Jean-Pierre Frey donne des informations très précises sur ces « tapuscrits », mais il ne précise pas qui est l’artisan de cette exhumation, peut-être lui-même ? Avant celle de Sellier, la traduction publiée était celle de William Mooser, dont J.-P. Frey montre bien les limites [2][2]  Cf. en particulier, le tableau comparatif des deux... : « la traduction de Sellier apparaît à la fois globalement plus sobre et plus proche des modes de pensée et de préoccupations opérationnelles de milieux urbanistiques français. [Sur certaines expressions] se marquent de réelles différences de culture politique et urbaine ». L’avantage de la traduction de Sellier par rapport à la précédente est en effet d’être au plus près des concepts et du vocabulaire utilisés à l’époque en France. Un petit regret : pourquoi alors ne pas avoir adopté aussi le titre de Sellier, plus proche du texte anglais : « La pratique de l’aménagement des villes, introduction à l’art de dessiner les cités et faubourgs », au lieu de celui de Mooser qui réduit un propos général à une réalité contextuelle française très datée, les plans d’aménagement et d’extension ? Le texte de Sellier est précédé de l’importante introduction de Jean-Pierre Frey d’une trentaine de pages, à la fois savante et foisonnante. L’auteur ne se contente pas de donner les éléments de contexte concernant Unwin, les écoles de pensée aussi bien politiques qu’artistiques qui l’ont influencé, son histoire professionnelle, sa posture par rapport à ses contemporains. Il retrace aussi l’histoire des différentes éditions et l’impact international du livre, il brosse le contexte français à l’époque de sa parution et, pointant ce qu’Unwin peut encore apporter aujourd'hui, il critique un certain type d’urbanisme actuel. Il faut donc rendre hommage aux éditions Parenthèses pour cette publication qui rajeunit singulièrement ce classique.

Le message du livre : planification et cités jardins

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Ce live est un véritable traité d’urbanisme qui propose une manière nouvelle de façonner l’espace urbain, ainsi que les cadres institutionnels, financiers et réglementaires permettant d’y parvenir. Les références d’Unwin, qu’il s’agisse d’auteurs ou d’exemples concrets, comme des villes ou des quartiers, sont internationales. Il s’appuie sur les travaux en anglais, mais aussi d’auteurs autrichiens et allemands, comme Camillo Sitte et Josef Stübben, qui constituent pour lui une source d’inspiration importante. Il connaît moins les références françaises, mais il cite tout de même l’haussmannisme et Eugène Hénard. Dans de nombreux cas, il redessine les propositions de ces auteurs, enrichissant ainsi son propos d’une riche iconographie ; celle-ci, constituée de dessins, plans, croquis, photos, donne un vaste éventail comparatif de nombreuses villes et villages d’Europe et des Etats-Unis. Il défend deux idées fondamentales, la planification des villes et les cités jardins. Si la première idée a largement essaimé puisque qu’aujourd’hui, dans beaucoup de pays, les pouvoirs publics s’appuient sur des cadres réglementaires pour projeter en amont l’évolution des quartiers, les espaces pour les bâtiments publics, les voies…, la seconde en revanche, l’extension des villes sous forme de cités-jardins, n’est actuellement qu’une des nombreuses manières d’urbaniser un espace même si celles-ci se sont beaucoup développées au Royaume Uni. La cité-jardin telle qu’il la conçoit s’inspire du village ou de l’enclos de cathédrale. A partir de sa conception d’une « harmonie générale », il esquisse une réglementation des lotissements à l’attention des maîtres d’ouvrage et des maîtres d’œuvre. Il est assez directif puisque, dans la typologie que l’on fait actuellement des lotissements (Clémençon, à paraître), il prône les deux types les plus planifiés (le lotissement conçu de A à Z, et celui assorti de certaines normes pour le bâti), laissant de côté les types les moins planifiés (dessin des voies et des parcelles). Il donne comme modèle les deux cités-jardins qu’il a créées et qui fonctionnent pour lui comme un laboratoire expérimental : Hampstead dans la banlieue de Londres et Letchworth. Dépassant le cadre d’un simple manuel d’urbanisme, Unwin pose là les bases concrètes de sa vision de la société et des rapports humains.

Pourquoi lire Unwin aujourd’hui ?

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Ce livre ne fournit pas seulement le plaisir de découvrir la traduction de Sellier, de se replacer dans le contexte de la naissance de l’urbanisme, et de prendre connaissance de l’état de nombreuses villes il y a un siècle. Il est beaucoup plus que cela car il présente une véritable actualité. Unwin est l’ancêtre oublié de la réflexion sur ce que nous appelons aujourd’hui « l’habitat groupé » et les « éco-quartiers », non pas dans les préoccupations environnementales, peu présentes à l’époque, mais dans les dimensions politiques et sociales. Il prend des positions affirmées contre le capitalisme et le développement de l’industrie. Mais surtout, à partir d’une critique de l’individualisme, il fait des propositions concrètes pour développer la dimension collective dans les lieux de vie, ce qu’il appelle « la coopération ». Les multiples solutions qu’il propose pour les cités-jardins sont des sujets de débat intenses aujourd’hui et des modèles à suivre… Alors que l’on mesure aujourd’hui les inconvénients majeurs de la voiture individuelle, le modèle de lotissement proposé par Unwin, antérieur au développement massif de la voiture, peut devenir un modèle de quartier sans voiture à l’image de ce qui a été tenté récemment à Fribourg en Allemagne (quartier Vauban). Dans le cadre d’une réflexion sur un urbanisme « durable », il est vrai qu’Unwin propose un seul modèle, celui du « cottage », aujourd’hui rejeté parce que participant à l’étalement urbain. Cependant, il critique le pavillon individuel au profit de maisons accolées, solution maintenant reconnue comme plus écologique. Au-delà de cette proposition d’une société plus humaine et plus collective, il développe de nombreuses idées à reprendre sur la façon de créer un lotissement, qui est un des modes fondamentaux de fabrication de l’urbain (comment diminuer les surfaces de voirie, créer une hiérarchie des voies, ménager des perspectives, disposer les bâtiments sur une parcelle pour favoriser les jardins et générer un « effet rue »…). Il donne à l’urbaniste des conseils qui sont toujours d’actualité : le respect de la ville existante et beaucoup, beaucoup de modestie.


Bibliographie

    • CLÉMENÇON A.-S., 2013 (à paraître), Du peu planifié au tout planifié : une typologie du lotissement, in Architecture de papier. Mélanges en l’honneur de François-Régis Cottin, Société historique, archéologique et littéraire de Lyon.

Notes

[1]

‪Titre anglais‪   ‪: ‪ ‪Town Planning en Practice, an introduction to the Art of Designing Cities and Suburbs.‪ Publié trois fois dans cette langue avant 2012, en 1924 par la Librairie centrale des beaux-arts, en 1932 par le même éditeur et, en 1981, par les éditions de l’Equerre.

[2]

Cf. en particulier, le tableau comparatif des deux traductions p. 32.

Titres recensés

  1. Une traduction inédite
  2. Le message du livre : planification et cités jardins
  3. Pourquoi lire Unwin aujourd’hui ?

Pour citer cet article

Clemençon Anne-Sophie, « Une traduction inédite du livre de Raymond Unwin (1909) par Henri Sellier : un événement dans le monde de l’urbanisme », Géocarrefour, 4/2014 (Vol. 89), p. 300-300.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-4-page-300.htm


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