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Géocarrefour

2014/4 (Vol. 89)


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Se présentant comme spécialiste de « géographie du tourisme » (4è de couverture), et donc habitué aussi aux questions relatives aux rapports entre le tourisme et l’imaginaire, P. Bachimon joue, de prime abord, dans le titre de son dernier livre, sur le pouvoir de suggestion du mot « vacance », qui évoque plutôt, au pluriel, cette période de non-travail qui permet de s’échapper dans d’autres lieux que ceux de son quotidien. Mais c’est bien d’un singulier qu’il s’agit ici. Et si on est d’abord surpris qu’il ne soit guère de question de « vacances », on perçoit vite, et de mieux en mieux, le lien qui unit les deux vocables à travers le propos de l’auteur.

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Avec le développement du tourisme culturel, faisant de plus en plus appel aux sites de mémoire, de plus en plus de lieux sont en effet incorporés dans le « produit touristique » (ou ce qui est susceptible de le devenir). Mais beaucoup de ces lieux ont eu autrefois une autre fonction que touristique, et ils sont souvent passés par une phase intermédiaire de « vacance », avant de retrouver une fonction liée au tourisme. Par quels processus, dans quelle appropriation sociétale, avec quel sens, avec quelle symbolique a pu se dérouler cette mutation qui permet de donner à un lieu « vacant », abandonné par son utilisation première ou antérieure, une nouveau sens et une nouvelle fonction liée au patrimoine, élément majeur du tourisme moderne et des politiques de développement local sensibles aux identités ?

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Cet ensemble de questions court au fil des 12 chapitres de l’ouvrage, déroulant la variété des situations d’« avant-vacance », qui donnent souvent leur sens aux lieux dans la société locale. Ces lieux, que la vacance résulte de la friche, du délaissé, de la déprise, de l’oubli, de la jachère, sont donc de nature très diverse selon leur affectation antérieure, en bâti (usine, entrepôt, village, y compris de vacances, infrastructures…) ou non bâti (espaces agricoles, plans d’eau…). Une phase de « (re-)naturalisation », de longueur variable, caractérise souvent l’état de vacance, avant que, de façon plus ou moins affirmée, et usant habituellement d’arguments patrimoniaux, une reprise ne mette fin à la déprise. Tout un processus est alors mis en œuvre pour justifier cette phase, identitaire, patrimoniale, culturelle, touristique, économique et politique. Les tendances socio-économiques actuelles, qui jouent sur la nostalgie, l’affirmation des identités locales (le marketing territorial exige en effet que tout « pays », ville, site touristique se démarque des autres), le développement économique cherchent le plus souvent à minimiser les friches, délaissés et vacuums en tout genre, pour en tirer le meilleur parti, ce qui conduit, comme le fait observer l’auteur dans son dernier chapitre, à une « inflation du stock patrimonial ». Paradoxalement, la « vacance » originelle conduirait donc finalement au trop-plein.

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Le sujet abordé est loin d’être anecdotique, à une époque où beaucoup déplorent, à juste titre, l’expansion continue des villes, de la consommation d’espace, de l’invasion omniprésente de pratiques de loisirs sur une planète dont la finitude saute toujours plus aux yeux et où les modèles consuméristes restent prépondérants. Il touche à tant d’éléments de notre « vivre ensemble », que l’auteur multiplie les analyses, les observations dans un grand nombre de domaines, ce qui rend le livre très riche, fouillé, foisonnant, au risque d’être parfois un peu touffu, voire redondant. Les très nombreux exemples, dont beaucoup pris en Polynésie et dans le bassin méditerranéen, deux aires touristico-culturelles particulièrement chères à P. Bachimon, permettent d’illustrer par la pratique, avec la diversité des échelles et la transdisciplinarité qui s’imposent, les éléments théoriques qui soutiennent son propos.

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Au nombre de ceux-ci, il fait une place particulière à un nouveau paradigme qu’il soutient, le CBBD, autrement dit le « Château de la Belle au Bois Dormant ». Il est vrai que les analogies avec les friches et délaissés divers ne manquent pas. Comme la Belle s’endort dans un château qui tombe dans l’oubli, est protégé par une végétation dissuasive et inspire la crainte, avant d’être réveillée par un prince qui, sur la foi d’une tradition orale, s’y est aventuré, l’espace vacant, sous quelle que forme qu’il se présente, commence d’abord par inspirer la répulsion et sombrer dans l’oubli, avant que, sur la base d’une prise de conscience de la société locale, on ne relate sa valeur patrimoniale, d’un coup magnifiée, voire embellie, annonciatrice d’un réveil, c’est-à-dire d’une réutilisation après réaménagement. Ce schéma de base global s’enrichit, bien sûr, selon les échelles d’analyse et les considérations locales, mais il est vrai que la métaphore semble assez pertinente. À chacun de la faire jouer selon ses besoins, mêlant les aspects symboliques (l’imaginaire individuel et collectif) et matériels (nature et évolution des lieux pour leur aménagement). Ce qui traverse, pour une société locale, cette problématique, c’est la question du sens, sur laquelle l’auteur insiste, en déplorant que ce ne soit pas toujours le cas. Il y a, évidemment, une gradation dans la vacance et sa revivification, mais il semble que le fil conducteur du CBBD puisse assurer une cohérence plus marquée à la démarche entreprise. Il est non moins certains que maints délaissés ne sont pas encore revenus à la vie, voire n’y reviendront jamais, tout au moins sous une forme qui prenne en compte leur signification antérieure. Pour d’autres, c’est bien l’opportunité d’une valorisation par le tourisme (au sens large) culturel qui leur donne une nouvelle chance de vie, mais jusqu’à quand ? Changeant de registre métaphorique, l’auteur conclut sur le caractère d’ « énergie fossile devenue renouvelable » de l’espace vacant. La dernière phrase de l’ouvrage résume bien sa pensée : « Le délaissé, comme nous l’avons maintes fois observé, permet de tels détournements (de sens), puisqu’a priori il a la légitimité mémoriale et qu’il permet a posteriori une reconstruction qui peut indifféremment s’autoproclamer “fidèle” ou se réclamer de la fantaisie » (p. 212). Réalité et fiction peuvent donc s’imbriquer dans un lieu vacant qui cesse de l’être en fonction du sens que parviendra à leur donner la société locale.

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À cet ouvrage qui avance de façon méthodique de l’avant-vacance à l’inflation patrimoniale, adressons quelques menus reproches. On ne voit guère apparaître la prise en compte des écomusées et musées d’arts et traditions populaires, fort nombreux en Europe du Nord et de l’Est, souvent à partir d’un atelier, d’une usine, d’un corps de ferme, d’un moulin… désaffectés, où sont souvent relocalisés des éléments devenus vacants en d’autres lieux (y compris d’imposants bâtiments) et dont le regroupement permet le sauvetage dans un but touristico-culturel. Cela permet d’ailleurs d’évoquer la question de l’authenticité, à laquelle l’auteur ne fait que de très timides allusions. Peut-être cela l’aurait-il poussé fort loin de son intention. Peut-être aussi le « CBBD » et son application soulèvent-ils la question de la « destruction créatrice », à laquelle notre société libérale semble souvent si fortement attachée, pour le meilleur et pour le pire. Développer cet angle d’approche aurait sans doute aussi entraîné l’ouvrage dans une autre dimension, mais la question se pose. La numérotation des « documents » est très curieuse : 37 sont repris en table des matières, alors qu’il y en a 53 en réalité : un « document » peut désigner une, deux, voire trois photos. Sur celui de la p. 105, il ne s’agit pas d’un « mur d’usine conservé … à Lille », mais d’un élément de façade d’une ancienne maison d’habitation. P. 112, on peut quand même trouver très étrange que, dans un chapitre consacré aux « mises en tourisme des friches » (p. 93), l’auteur s’attarde sur le Parc Astérix et Disneyland, dont il dit lui-même qu’ils se trouvent « dans un même environnement rural, celui de l’openfield céréalier et betteravier des périphéries de l’Île-de-France ». Curieuses friches… À moins qu’il ne se soit agi alors de « friches d’attente », selon une logique de grignotage péri-urbain qui a tendance à considérer l’espace rural comme une vaste réserve foncière « vacante » ?

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On pardonnera volontiers à l’auteur ces petites choses qui n’altèrent pas l’intérêt de l’ensemble. Il s’agit, à notre sens, d’un livre original, s’attaquant à une thématique spatiale transversale, exercice pour lequel un géographe dispose de quelques atouts. P. Bachimon les utilise au mieux. Cet ouvrage, pourvu d’un lexique et d’une bibliographie fort utiles, nous fait d’autant plus plaisir qu’il reprend, en quelque sorte, et développe en l’amplifiant de plus magistrale manière, la question de la « récupération d’espace » à laquelle nous nous étions intéressé pour les friches du Nord-Pas-de-Calais dans les années 1980. Il montre une autre facette, souvent oubliée, d’un type de fil sur lequel permet de tirer avec profit une géographie du tourisme ouverte. Et un tel ouvrage, outre qu’il montre l’intérêt de la géographie en général, témoigne à l’évidence que ce genre de réflexion participe de la géographie appliquée appuyée sur des fondements théoriques adéquats. Une telle réflexion transdisciplinaire de fond ne peut être qu’utile au praticien, à l’élu, à l’aménageur. À l’heure où, en France et en Europe, la géographie est l’objet de menaces récurrentes sur son utilité et sa place dans la formation des jeunes, on peut remercier Philippe Bachimon de nous donner la preuve de ce que la géographie peut apporter comme contribution spécifique, justifiant une recherche en sciences sociales que d’aucuns s’échinent à minimiser, quoique d’un indiscutable intérêt.

Pour citer cet article

Dewailly Jean-Michel, « ‪De la vacance aux vacances, Philippe Bachimon, Vacance des lieux‪ », Géocarrefour 4/2014 (Vol. 89) , p. 301-301
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-4-page-301.htm.


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