Accueil Revues Revue Numéro Article

Géocarrefour

2014/4 (Vol. 89)


ALERTES EMAIL - REVUE Géocarrefour

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 302 - 302
1

Une lecture trop rapide laisserait l’impression d’un bilan en fin de carrière. De fait, ce bel ouvrage, composé à partir de morceaux choisis retrace le double parcours d’une carrière universitaire et d’une vie, l’une entrant en résonnance avec l’autre. Bien qu’elle soit partagée pour l’essentiel entre l’Espagne du Sud-Est (le « Jardin espagnol ») et la Normandie, la carrière se situe entièrement au registre de la géographie sociale.

2

La partie centrale de l’ouvrage fait d’ailleurs l’objet d’une belle contribution théorique à cette branche de la discipline à l’objet encore imprécis, l’essentiel étant, en accord avec Renée Rochefort, de « renverser l’ordre des facteurs » les faits sociaux ayant de nos jours plus de poids que les données naturelles. Ce principe étant admis, reste que d’une génération et d’une école de géographie à l’autre, l’accent est porté tantôt sur la sociologie, tantôt sur l’économie, de sorte que les définitions proposées par Elisée Reclus, Pierre George, Abel Chatelain, Renée Rochefort, Paul Claval, Robert Chapuis et Armand Frémont, recensées dans l’ouvrage, loin d’être unanimes, laissent flotter un certain flou artistique.

3

Partant de cette somme d’approximations, Robert Hérin apporte sa propre contribution au débat et soutient que les rapports sociaux peuvent être de nature économique, écologique, historique, juridique affective ou idéologique, l’essentiel étant que «  les rapports entre le social et le spatial prennent forme dans l’espace social ». Certes, et on se gardera de confondre espace social et sociologie de l’espace. Mais, je ne sais pourquoi de telles subtilités évoquent la soutenance de thèse de Renée Rochefort et les atermoiements des membres du jury qui, sils étaient d’accord pour dire que l’impétrante faisait peut-être œuvre de géographe, en revanche son propos n’était ni sociologique, ni historique, ni économique, de sorte qu’au final, la géographie sociale, faute de s’intégrer aux disciplines nanties de solides assises était rejetée, non sans grande considération dans les ténèbres extérieures. Cela n’empêcha pas Renée Rochefort de maintenir fermement une thèse (au sens fort du terme) à laquelle la grande majorité des géographes souscrit mais que d’aucuns trouveront restrictive.

4

Ce point d’une discussion qui est loin d’être close étant posé, la succession d’articles ou d’extraits de publications qui font la trame de l’ouvrage aurait pu donner à celui-ci une tournure par trop académique, n’était que Robert Hérin a enrichi chaque morceau de cette anthologie par des propos à la fois personnels et actualisés : la présentation de telle vega perdue sur le cours du Segura prend vie au fil d’enquêtes où se confrontent et s’affrontent le secano et le regadio, le grand propriétaire et le paysan sans terre qui, après avoir chichement vécu de la sparte se voit contraint à l’expatriation vers les vergers français ou les usines allemandes. Et, d’une décennie à l’autre, le retour sur le terrain s’avère à la fois enrichissant mais aussi stimulant. La lutte des classes passe donc par la vega ou la huerta mais, chemin faisant, le chercheur boit le vin de Jumilla, perd sa voiture au fond d’un ravin et enrichit ses enquêtes dans les cafés, les gares routières ou le train qui relie Murcie à Madrid. Ainsi va la géographie entre les exigences de la recherche et les hasards du terrain.

5

Lecture faite, il est évident que Robert Hérin fut et reste un géographe à la fois heureux et engagé. Il dénonce la violence des rapports sociaux, les inégalités entre classes sociales et l’impact des crises économiques. Témoignent de cet engagement les pages normandes consacrées pour l’essentiel au travail, aux vies meurtries des travailleurs face à la faillite de telle multinationale ou à la logique du profit qui commande les délocalisations. Et de conclure « en dernière analyse, c’est le travail qui est en question. Ou « travailler plus pour gagner plus », c’est-à-dire dévaloriser le travail en le réduisant à une marchandise payée selon la quantité et la qualité des tâches accomplies. Ou continuer de penser que le travail est une valeur essentielle, créatrice de lien social et moteur de socialisation, et levier d’épanouissement personnel et de reconnaissance sociale ».

6

Ces prises de position tranchées et fortement affirmées tiennent des origines de l’auteur qui, dans la première partie de l’ouvrage, justifie son parcours par son enracinement dans un terroir travaillé des générations durant par des ancêtres et des parents qui ont légué au futur universitaire un certain nombre de valeurs condensées dans un parcours qui va de la petite école communale que l’on rejoint en passant par les prés humides de la vallée du Loir, au concours des bourses puis à l’admission à l’ENS de Saint-Cloud. Robert Hérin se définit comme un enfant formé par l’école laïque et républicaine. Loin d’oublier ses origines, il les revendique et s’est efforcé de rendre à l’école ce qu’elle lui a donné en s’investissant dans les programmes scolaires, la didactique, et en recherchant comment cette dernière discipline pourrait réduire les inégalités sociales. A dire vrai, ce dernier aspect d’un parcours personnel assumé rappelle un peu trop les lectures édifiantes de manuels scolaires maintenant tombés dans l’oubli. Heureusement, la partie de l’ouvrage placée sous le signe de la méritocratie est nuancée, voire corrigée par quelques écrits comme cet article consacré au tango, étude sérieuse derrière laquelle le lecteur, que l’on dira mal intentionné, devine le jeune villageois qui fréquentait les bals du dimanche une fois ses devoirs scolaires assumés.

Pour citer cet article

Bethemont Jacques, « ‪Robert Hérin, Chemin faisant, Parcours en géographie sociale‪ », Géocarrefour, 4/2014 (Vol. 89), p. 302-302.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2014-4-page-302.htm


Article précédent Pages 302 - 302
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback