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Géocarrefour

2015/1 (Vol. 90)


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Comme l’indique le titre de façon humoristique, Jérémie Cavé s’intéresse aux déchets sous l’angle de leur appropriation : « qui est le plus légitime pour s’approprier les ordures, objets précisément définis par leur abandon ? » (p. 30). Adapté de sa thèse de doctorat au Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés, Université Paris-Est  [1][1]  Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés, Université..., l’ouvrage se propose de répondre à cette question à partir de deux études de terrain minutieusement menées dans deux zones urbaines du Sud, Vitória au Brésil et Coimbatore en Inde, tout en mobilisant un vaste corpus interdisciplinaire convoquant l’économie des biens publics, l’anthropologie ou l’aménagement du territoire. Son travail interroge la nature duale du déchet, en montrant comment les jeux d’acteurs, formel et informels, s’emparent du déchet toujours en même temps en tant que ressource et en tant qu’ordure à éliminer. L’auteur suggère ainsi que « le gisement de déchets est toujours à la fois un bien privé et un mal public » (p. 126), d’où la construction du concept économique de « mal public impur », apport théorique majeur de l’ouvrage, s’inspirant des analyses désormais bien connues d’Elinor Ostrom sur les biens communs. Se rapprochant du concept de « bassin commun de ressources », le mal public présente, tout comme le bien commun, la double caractéristique d’être rival (la consommation du bien par un usager entraîne la réduction de l’accès à ce bien pour les autres usagers, comme dans le cas des ressources non-renouvelables et de certaines ressources renouvelables) et non-excluant (il est difficile d’exclure des agents de l’accès à ce bien, même si c’est rarement impossible). C’est cette caractéristique de rivalité notamment qui entraîne deux aspects majeurs des flux de déchets ménagers dans les villes étudiées : des effets d’éviction des acteurs entre eux, et une sur-utilisation du gisement, renvoyant aux pratiques d’écrémage constatées sur le terrain.

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De façon plus anecdotique, l’ouvrage suggère également que la gestion des déchets par plusieurs acteurs correspond en un sens à la cohabitation dans le même espace de différentes époques, notamment dans le cas de l’Inde : « un service municipal modernisé relevant du génie environnemental, une chaîne de récupération à l’ancienne et un dispositif déployé par un géant industriel » (p. 98). Si l’auteur nous propose une typologie fine des acteurs de la chaîne de récupération, des wastepickers ou catadores (Brésil) aux marchands et négociants, les acteurs des filières plus officielles ne reçoivent en revanche que peu d’attention, alors même que l’accent est mis sur les conflits et frictions entre ces différents acteurs et dispositifs.

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Dans les deux pays cependant, une chose apparaît certaine : la gestion des déchets ne peut se résumer à des oppositions binaires, que ce soit entre secteur formel et informel ou entre service public et secteur marchand, la réalité étant toujours plus complexe. L’auteur émet donc une recommandation en fin d’ouvrage : « il s’agirait de trouver un mode d’intervention minimaliste mais compréhensif, qui n’empêche pas les acteurs privés de créer progressivement des filières dès que les conditions technico-économiques sont satisfaites, tout en accompagnant rigoureusement ces évolutions » (p. 161). Enfin, l’ouvrage montre bien en quoi la gestion locale des déchets dépend toujours aussi d’enjeux globaux, à travers notamment les fluctuations mondiales des prix des matières premières - la plupart ayant fortement chuté lors de la crise de 2008 - faisant ainsi de la valorisation un enjeu stratégique majeur.

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L’ouvrage de Jérémie Cavé peut se lire à plusieurs niveaux. Pour les spécialistes du déchet, il présente de nombreuses données recueillies sur le terrain et dont il est fait sens notamment à travers l’élaboration de plusieurs schémas représentant les jeux d’acteurs et les flux de matière. Le cahier central regroupant de nombreuses photos prises sur le terrain sert également à illustrer le propos. Pour les autres, la lecture de l’introduction, particulièrement riche, offrira une présentation très accessible des différents enjeux et corpus à connaître sur la question.

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Quelques éléments sont à regretter toutefois : la quasi-absence de cartes, d’autant plus dommageable que l’auteur insiste sur l’importance de la dimension spatiale dans la gestion des déchets et sur les imbrications inter-scalaires, ainsi que les verbatim présentés parfois de façon un peu abrupte, et qui laissent entrevoir des entretiens particulièrement riches dont l’analyse aurait probablement pu être plus systématique – l’auteur nous dit que 130 entretiens ont été réalisés, mais le lecteur reste un peu sur sa faim. D’une façon plus générale, certaines ellipses, bien que probablement volontaires pour alléger le texte, nuisent à la compréhension immédiate. Dans l’introduction par exemple, qu’il s’agisse de la définition de la densité et de l’humidité des déchets, ou des critères utilisés par la Banque Mondiale pour déterminer les catégories de pays à bas, moyen ou haut revenu, le lecteur qui n’a pas un ordinateur connecté sous la main se sentira souvent frustré !

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L’originalité de l’étude repose avant tout sur son périmètre géographique, des villes « ordinaires » encore peu scrutées en comparaison des mégalopoles des Suds dont la gestion des déchets a déjà été abondamment étudiée. En se concentrant exclusivement sur les déchets des ménages toutefois, l’ouvrage renforce la tendance bien installée des universitaires et experts en rudologie à ignorer superbement la question des déchets d’origine industrielle et agricole, même quand l’imbrication dans un tissu industriel dense est pourtant mentionnée, comme dans le cas de Coimbatore. Il offre toutefois une vision riche et nuancée de la gestion des déchets urbains en proposant un apport empirique certain encadré par une bonne synthèse théorique actualisée d’une problématique encore bien peu traitée par les universitaires francophones, méritant ainsi son titre d’ouvrage de référence pour tous ceux qui s’intéressent à la gestion des déchets urbains.

Notes

[1]

Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés, Université Paris-Est

Pour citer cet article

Verrax Fanny, « ‪Jérémie Cavé, La ruée vers l’ordure : Conflits dans les mines urbaines de déchets‪ », Géocarrefour 1/2015 (Vol. 90) , p. 50-50
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-1-page-50.htm.


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