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Géocarrefour

2015/1 (Vol. 90)


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Voici un livre qui restera. Ses informations précises, ses raisonnements solides et son expression écrite d'une constante clarté suffiraient à plaider en sa faveur. Mais il y a plus : une interprétation intelligente de la rente comme phénomène à l'origine des difficultés structurelles auxquelles se heurtent les pays africains. Définissant la rente comme des « flux de ressources déconnectés d'activités de production » (p. 20) et caractérisant le régime rentier comme « une économie pouvant se reproduire sans accumulation » (p. 18), Géraud Magrin nous invite donc à un Voyage en Afrique rentière pour lire avec lui des trajectoires de développement avec un regard géographique. Il analyse dans une première partie les relations difficiles des systèmes rentiers et du développement, puis, dans une seconde partie, les formes de la conjugaison entre les rentes et les territoires, et s'interroge enfin, dans une troisième partie, sur la possibilité de réconcilier ces derniers avec les ressources.

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Cette étude repose sur une connaissance approfondie du continent noir, en particulier du Sénégal et du Tchad, mais pas seulement, de son économie et de ses structures socio-politiques, dans la longue durée comme dans l'histoire du temps présent. L'auteur résume parfaitement sa démarche quand il la situe à « l'articulation d'une géographie du pouvoir, d'une analyse des dynamiques des territoires et d'une réflexion sur le développement » (p. 27). Quelles sont ces rentes ? La tradition coloniale a mis en place des systèmes rentiers fondés sur la production agricole (les cultures de rente) et les activités extractives. Mais, dès auparavant, la Traite des esclaves, dans laquelle Roland Pourtier voit le premier paroxysme rentier, met en évidence deux traits jusqu'à aujourd'hui persistants : le divorce entre les intérêts individuels des « élites » et les intérêts collectifs, l'extraversion de l'économie africaine et donc aussi du territoire africain. Les indépendances n'y ont pas vraiment mis un terme. Elles y ont créé, pour certains pays et selon le tracé des frontières, ce que Géraud Magrin appelle les rentes de situation, à quoi s'ajoutent les rentes migratoires constituées des remises que les migrants envoient à leurs familles. Ce syndrome de dépendance pourrait être une chance pour le développement si les sommes reçues de l'étranger étaient investies dans l'appareil productif, mais tel n'est guère le cas, soit qu'elles servent la spéculation immobilière, soit que, plus simplement, elles fassent vivre les bénéficiaires.

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La rente constitue ainsi sur le temps long une structure qui imprègne l'économie, mais aussi la société, la sphère politique et l'organisation de l'espace : intrication des phénomènes dans un système que la géographie appréhende à travers le socio-spatial. La forme politique du régime rentier est l'État rentier, c'est-à-dire un État faible dépourvu d'institutions assez efficaces pour lever l'impôt et pour empêcher la captation de la rente par des intérêts privés, étrangers pour beaucoup d'entre eux. Encore faut-il ajouter que l'État est lui-même un outil pour capter une partie de la rente. C'est ce que Géraud Magrin appelle les rentes de souveraineté, dont fait partie l'aide internationale qualifiée par l'auteur de rente géopolitique, à la source des pratiques clientélistes. Mais cette rente de souveraineté varie selon les États, et notamment leur situation géographique conditionnant leur insertion dans l'économie mondiale et l'intérêt que leur portent les grandes puissances. A un Tchad enclavé à l'intérieur du continent et devenu un enjeu important seulement lorsque sa position a été perçue comme un carrefour géopolitique, s'oppose un Sénégal où « l'art de l'extraversion assure un équilibre entre une large ouverture sur le monde et des héritages socioculturels divers » (p. 162).

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Quelles configurations spatiales le processus rentier produit-il ? Sa forme élémentaire encore très répandue dans l'extraction minière (voir la Mauritanie) est l'enclave… encore que, suggestive précision, parler ainsi est adopter le point de vue de l'étranger alors que, examiné depuis le pays-hôte, le territoire concerné mériterait le nom d'exclave. Le phénomène consiste en effet en l'extra-territorialité, de droit ou de fait, limitant les effets d'entraînement et empêchant qu'il s'agisse d'une véritable greffe. Une territorialité multiple a été mise en place, dans laquelle le territoire traditionnel des populations autochtones est bousculé par les réseaux de l'économie transnationale. Les tentatives des États pour imposer une rationalité territoriale restant vaines, quand elles existent. Malgré les nationalisations qui ont suivi les indépendances, des acteurs étrangers tiennent souvent les premiers rôles, la France, mais aussi, entre autres, les États-Unis et la Chine. Géraud Magrin souligne l'asymétrie des rapports entre les États africains et les entreprises étrangères (on appréciera en particulier l'analyse qu'il fait des hydrocarbures) et montre que la faiblesse de la puissance publique a compté pour beaucoup dans les résultats médiocres qu'ont obtenus les plans d'ajustement structurel visant à transformer l'économie de rente en économie productrice de marché. Il en résulte, montrée par la carte sur l'Afrique utile et le reste (p. 242), une fragmentation qui aggrave les inégalités entre les lieux, encourage les égoïsmes territoriaux et met à mal la cohésion interne des pays.

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Il serait donc nécessaire, et urgent, d'articuler de façon plus efficace et surtout à l'avantage des populations, les systèmes locaux de production et les flux économiques internationaux. Géraud Magrin repère en Afrique un potentiel de développement d'une économie endogène (p319) et note que des réformes sont en cours depuis le début des années 2000 pour réguler les activités des opérateurs étrangers et faire sortir le continent de la malédiction des ressources (p320). Il faut dire que les compagnies étrangères, outre qu'elles exploitent le continent, financent les conflits armés qui le déchirent : l'extraversion de l'économie interfère avec les faits sociaux internes pour attiser les conflits. L'espoir se trouve alors dans la réaction de la société civile et son engagement pour imposer les principes que l'ONU a recommandés aux entreprises en matière de droits humains, de droit du travail, d'environnement et de lutte contre la corruption. Des progrès ont eu lieu, mais on peut s'interroger sur la capacité des Etats, c'est-à-dire la volonté des gouvernants, à poursuivre dans ce sens, car « la conversion à une économie post-rentière ne constitue pas seulement un défi économique, mais impose aussi un bouleversement des comportements à tous les niveaux de la pyramide sociale » (p330) : le Tchad des années 2000 et l'usage qu'il fait de ses ressources pétrolières ont de quoi tempérer tout excès d'optimisme. Toutefois, Géraud Magrin reprend la formule selon laquelle le pire n'est pas toujours sûr et envisage une ouverture du champ des possibles à travers ce qu'il appelle des moments de bifurcation (p344) : il est des situations où les acteurs peuvent choisir entre plusieurs options et ce n'est donc pas une fatalité que le continent africain s'enfonce dans une crise permanente. Le mot de crise ne dit-il pas lui-même possibilité de choix, ou mieux nécessité de choix. Les idées de démocratisation, de réforme et de transparence dans les affaires publiques vont peut-être s'imposer, portées qu'elles sont par une population en forte croissance.

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Sans afficher un réel optimisme, Géraud Magrin refuse donc l'afro-pessimisme tant de fois entendu et termine son propos sur une interrogation. Quel sera l'avenir du continent ? Sera-ce la poursuite de l'exploitation séculaire dont il a été l'objet, et avec elle le dénuement de la majorité de ses habitants ? Ou sera-ce le développement ? Nul ne le sait, mais l'ouvrage a le grand mérite de démontrer que l'avenir est ouvert et qu'il appartient d'abord aux citoyens africains d'en décider et de le mettre en œuvre.

Pour citer cet article

Bret Bernard, « ‪Géraud Magrin, Voyage en Afrique rentière, une lecture géographique des trajectoires du développement ‪ », Géocarrefour, 1/2015 (Vol. 90), p. 60-60.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-1-page-60.htm


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