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Géocarrefour

2015/1 (Vol. 90)


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Produit retravaillé d’une thèse soutenue en 2007, l’ouvrage d’Irène Salenson est très attendu. Il étudie ‘‘l’urbanisme schizophrène de Jérusalem’’ (selon Eric Verdeil dans la préface), dont la dualité et la situation conflictuelle sont plus que connues. Dès le travail de terrain mené de concert avec des acteurs palestiniens et des acteurs israéliens, la démarche d’Irène Salenson s’assume comme originale et complexe – ce qui a pu contribuer à déstabiliser son premier lectorat. Elle livre aujourd’hui une réflexion qui a gagné en efficacité. Le titre mise sur la sobriété pour énoncer une question simple, presque mathématique : comment faire en sorte que 1 + 1 = 1. Depuis 1948, c’est en effet un problème de souveraineté et d’aménagement de l’espace qu’a cristallisé le conflit israélo-palestinien à Jérusalem. D’une part, l’approche urbanistique s’intéresse au contenu de ces unités contradictoires et, d’autre part, l’approchepar les acteursétudie les jeux d’addition, de soustraction et de division opérés par les bâtisseurs de Jérusalem.

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La structure générale de la thèse a été radicalement réorganisée afin de tracer un cheminement en quatre étapes : de l’urbanisme autoritaire israélien à l’urbanisme subi par les Palestiniens, puis de l’urbanisme alternatif à l’urbanisme autonome palestinien. Cette dynamique dessine une gradation nuancée des types d’urbanisme, définis par l’architecture, les rapports de force, et les acteurs qui construisent main dans la main ou dos à dos, mais toujours côte à côte, une ville duale. Elle ouvre également un horizon politique, dont la téléologie de l’ouvrage se fait le porte-parole. Les deux pôles extrêmes entraînent une confrontation dont Jérusalem est devenue le symbole. Les degrés intermédiaires induisent cependant une coexistence, des échanges consentis ou forcés, en tout cas obligés, pour développer une ville qui reste un espace partagé. Ce cheminement didactique nous donne un panorama davantage terre à terre d’une ville, dont l’identité première n’est plus d’être « la ville trois fois sainte » ou l’image de la « Jérusalem céleste ». La capitale israélienne cherche aujourd’hui à se définir des objectifs économiques, sociaux et politiques, à l’égale de ses pairs dans un monde globalisé.

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Les premier et deuxième chapitres rafraîchissent Jérusalem en montrant sa quête de modernité et d’attractivité, dans le cadre d’un réseau urbain mondial en pleine expansion marqué par la compétition économique. Replacée au sein des circulations d’idées et de concepts urbains, elle sort de son saint isolement et se range aux côtés des capitales des autres puissances mondiales. Cette comparaison met en lumière ses carences en termes d’attributs urbains de premier plan.

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Sous la plume d’Irène Salenson, Jérusalem devient tour à tour une ville jalouse de Tel-Aviv, copieuse des modes des métropoles mondialisées, un centre patrimonial conservé par une élite ashkénaze laïque soucieuse de maintenir sa domination sur la société israélienne, ou encore une capitale politique en manque de rayonnement mondial. A travers un travail de différenciation des enjeux identitaires de la société israélienne, Jérusalem perd son caractère absolu, et redevient un produit politique. Dans cette même perspective, la sous-partie consacrée aux trajectoires des architectes de la ville contemporaine est très efficace. Ces protagonistes de premier plan dessinent des carrières internationales, loin d’être polarisées par le conflit ou le nationalisme.

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Les troisième et quatrième chapitres étudient les aménageurs au niveau local et les habitants au quotidien, en suivant les différentes stratégies mises en place pour rendre Jérusalem-Est viable et plus vivable. Au fur et mesure que l’on pénètre dans les arcanes de l’urbanisme israélo-palestinien, les acteurs surabondent et les sigles s’accumulent. On quitte la clarté des institutions israéliennes pour errer entre les différents responsables urbains de Jérusalem-Est, qui se partagent les compétences, les types d’autorité et les terrains. En perdant son lecteur dans le labyrinthe des acteurs municipaux, étatiques, de quartiers et des ONG, I. Salenson illustre, volontairement ou inconsciemment, cette confusion dans laquelle avancent les habitants de Jérusalem-Est, pour demander une autorisation de construction, une extension de route ou encore la mise en place d’une école.

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La multiplication et la fragmentation des pouvoirs urbanistiques sont en partie responsables de l’aspect actuel des quartiers palestiniens. Il est très difficile de distinguer des sources précises d’autorité dotées de compétences prédéfinies, ou même de localiser le pouvoir qui les en a investies. Mais, dans ce désordre, I. Salenson parvient à se focaliser sur quelques études de cas très justes comme celle d’un village palestinien devenu symbole de la coopération dans les discours politiques israéliens, celle d’un groupe d’habitants s’autonomisant par l’acquisition de compétences urbaines, ou encore sur le rôle ambivalent des ONG dont l’agenda diffère des priorités palestiniennes concernant le logement.

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Cette deuxième phase de l’ouvrage met en scène les compromis, les changements constants de positionnement des autorités localespalestiniennes qui mènentàbiendifférents projets à leur échelle. Expertise, créativité et louvoiement sont de mise pour réussir à construire une ville en commun avec les Israéliens.

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Jérusalem, bâtir deux villes en une compte sept cartes essentielles pour une étude urbaine. La cartographie rendue en noir et blanc semble de prime abord peu efficace dans ses efforts de localisation des différents quartiers ou projets analysés. La lisibilité des cartes n’est pas évidente. Mais ce subtil camaïeu de gris qui rend les frontières moins nettes, le découpage plus poreux, est finalement peut-être plus proche de la réalité quotidienne de Jérusalem.

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Dans la conclusion, qui n’arrive malheureusement pas à s’extraire du cas par cas, I. Salenson rappelle clairement que les enjeux démographiques israéliens restent prépondérants et que les Palestiniens pâtissent fortement de la négligence municipale israélienne. Après avoir réussi à décentrer son objet d’étude, elle peut se permettre de revenir au cœur du conflit israélo-palestinien. Il est important de noter que les chapitres sont organisés du point de vue des Palestiniens qui réagissent différemment aux effets de l’urbanisme israélien, et que les Israéliens étudiés sont des aménageurs, tandis que l’échantillon palestinien intègre le point de vue des habitants. Ce choix explicite clairement le positionnement de l’auteur, mais est aussi symptomatique des déficiences administratives palestiniennes, qui obligent les habitants à s’impliquer, ce qui n’est pas le cas de la population israélienne. Dans la lignée du choix éditorial, la dialectique de l’ouvrage menant de l’autoritarisme israélien à l’autonomie palestinienne ne peut être plus porteuse d’un message engagé pour les Hiérosolomytains. C’est un ouvrage qui rajeunit Jérusalem en redonnant à la ville son véritable âge, la dépouillant de son éternité pour la mettre face à des enjeux urbains très humains finalement.

Pour citer cet article

Vendryes Clémence, « ‪Irène Salenson, Jérusalem . Bâtir deux villes en une ‪ », Géocarrefour, 1/2015 (Vol. 90), p. 72-72.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-1-page-72.htm


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