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Géocarrefour

2015/2 (Vol. 90)


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Comme le rappelle Laurent Vidal dès les premières lignes de l’ouvrage qu’il dirige, « parmi les sciences sociales, aucun champ d’étude n’est consacré à l’analyse spécifique des villes capitales » (p.7). Pourtant, on comprend aisément l’intérêt de la discipline historique pour ce sujet tant le développement des capitales s’avère le miroir de trajectoires urbaines originales et contribuent à la constitution d’une mémoire nationale. Le livre a bien sûr des précédents puisque le directeur de cette publication s’intéresse depuis longtemps aux villes-capitales successives du pays (Vidal 2002; Vidal 2009) tout comme avant lui Alain Musset sur le Mexique ou Christian Montès sur les États-Unis. L’introduction de l’ouvrage elle-même présente une revue abondante de la littérature portant sur l’histoire du rapport entre ville et pouvoir politique. Mark Kristmanson, vers la fin de l’ouvrage, parle d’ailleurs de « palimpseste d’action qui absorbe les expériences collectives et intergénérationnelles d’un peuple » (p. 233).

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Laurent Vidal rassemble ici des contributions d’historiens brésiliens, canadiens et français travaillant sur l’espace américain. L’ouvrage donne à voir des travaux dont le point commun est de proposer une réflexion sur la nature du chef-lieu, ses logiques de localisation, les représentations qui y sont projetées ainsi que les implications économiques et sociales qu’entraîne la présence du pouvoir. La capitale devient ici un objet ou une figure récurrente dans l’aménagement et la construction territoriale des espaces américains, constamment perçus comme en devenir. Les premières installations officielles de capitale et leurs déplacements du pouvoir sont ici privilégiés, comme des moments où l’importance de leur situation et de leur identité se pose avec une acuité particulière, très productrice de discours.

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Au-delà des cas d’étude qui diffèrent d’un chapitre à l’autre, les auteurs se singularisent par leurs approches : certains s’attachant à la nature conceptuelle même de la capitale, et d’autres apportant des éclairages souvent plus précis sur les conséquences économiques et sociales du gain ou de la perte de la fonction de chef-lieu. Le livre est divisé en deux grandes parties, la première portant exclusivement sur le Brésil et la deuxième sur les déplacements d’autres capitales américaines, du Belize au Canada. Si le livre propose de nombreux exemples originaux, de larges pans de l’Amérique Latine, du cône sud aux Andes ou encore le Mexique, pourtant très riche en mouvements de capitales anciens ne sont pas abordés. On remarque également l’absence de Brasilia, seulement évoquée dans l’introduction, et qui avait pourtant les faveurs de la couverture. Plutôt qu’une exhaustive mais fastidieuse description des différentes contributions, je me concentrerai sur quelques idées phares et transversales dans l’ouvrage.

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Tout d’abord, la question de la fondation des capitales dans la construction territoriale des Etats américains est récurrente et considérée comme déterminante. L’appropriation des Amériques par les Européens est à peu près contemporaine de l’enracinement durable des capitales européennes comme lieu d’exercice et de représentation du pouvoir. Il s’agit d’un des traits conduisant à la construction d’Etats sur un modèle westphalien. Ainsi, l’ouvrage prend le parti de ne pas traiter des villes précolombiennes pour se consacrer aux territoires construits par la colonisation. En s’installant peu à peu, sur cinq siècles, les Européens ont maintes fois changé leur position avant que la constitution d’États-nations indépendants ne fige le déplacement de leur pouvoir. La désignation des premiers lieux centraux ont pu être rediscutés à mesure que se constitue, en Amérique, un système urbain véritable et une prise de distance politique et fonctionnelle vis-à-vis des empires européens. Le choix de villes côtières (Bahia, Rio de Janeiro, Belize City) a précédé le développement de villes intérieures, départs de front pionnier (São Paolo) ou simplement centrales et donc considérées comme plus à même d’incarner une forme de pouvoir proprement américaine (Washington, Belmopan). La capitale devient l’objet d’un tâtonnement entre plusieurs lieux, voire d’expérimentations de polycentrisme comme au Canada entre Montréal et Toronto ou à l’intérieur des États américains. La fixation (définitive ?) de la capitale se fait donc parfois tardivement, à l’occasion des indépendances et souvent bien après. La question de la durée, essentielle pour des capitales censées incarner des réalités politiques de long terme (une monarchie de droit divin, un empire, un État), paraît alors discriminante entre les destins des villes. Les auteurs emploient ainsi le terme de capitalité pour désigner la capacité d’une ville à endosser la fonction et à la conserver sur le long terme.

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La capitale, comme lieu incarnant une continuité de destin national, donne au territoire une historicité qui semblerait lui manquer. Québec, fondée sur un lieu déjà consacré par Jacques Cartier est restée capitale de la province éponyme jusqu’à aujourd’hui. Son image s’est forgée d’une ville qui n’est autre que capitale. A l’inverse, des capitales sont perçues comme le moyen de rompre avec une tradition ou au moins un passé, trop marqué par les choix d’une colonisation. La création de la capitale est souvent liée à une recherche de modernité comme à Belo Horizonte (Leticía Julião parle de « métaphore du progrès », p. 147), voire à une véritable rupture politique incarnée dans un objet urbain inédit. D’où la dimension utopique, mot le plus souvent remplacée par « rêvée » dans l’ouvrage. Ces utopies urbaines, ces villes rêvées, n’ont pas toutes abouti à la création de durables centres du pouvoir. Un des exemples serait le projet avorté de Saint-Louis du Maragnan, ville construite par des Français au début du XVIIe siècle dans le nord de l’actuel Brésil, capitale d’une excroissance de l’empire français en Amérique, qui n’exista jamais véritablement.

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L’ouvrage aborde enfin un sujet peu traité dans le champ finalement immense des capitales, celui de la trajectoire des villes déchues de leur statut, et les processus de décapitalisation à plusieurs reprises. La question en creux posée est celle d’une certaine inertie de la croissance économique et démographique acquise quand la ville était centre politique. Le statut de capitale n’est pas que symbolique, il s’accompagne de la présence d’une population aisée et de la mise en place d’un climat favorable pour le commerce. Au début du XIXe s., comme l’explique Pedro de Almeida Vasconcelos, 50 ans après le déplacement de la capitale à Rio de Janeiro a une taille équivalente à celle de Salvador de Bahia, qui reste un centre d’importance. Seule l’arrivée de la cour portugaise en 1808 et la mise en place d’un grand port à Rio vont permettre à cette dernière ville de dépasser l’ancienne capitale du Brésil. Certains déplacements ont été plus vite plus néfastes comme dans le cas de capitales régionales déjà sur le déclin tel Goiás avant le transfert du pouvoir en 1930 à Goiânia. Dans d’autres cas l’expérience de capitale fut éphémère et donc sans véritable conséquence sociale ou économique. C’est le cas de Toronto, Montréal avant l’avènement d’Ottawa ou de New York (qui s’en souvient ?) qui fut capitale des États-Unis de 1785 à 1790.

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La pluralité des approches de la question des capitales américaines dans ce livre laisse donc augurer, au-delà de ces études de cas conséquentes (le livre compte 284 pages écrites de manière serrée) mais au nombre fatalement fini, un grand nombre de recherches possibles sur les conséquences de la présence et de l’exercice du pouvoir sur le développement urbain et les représentations de la ville.

Pour citer cet article

Laporte Antoine, « ‪Laurent Vidal, Capitales rêvées, capitales abandonnées. Considérations sur la mobilité des capitales dans les Amériques (XVIIe- XXe s.)‪ », Géocarrefour, 2/2015 (Vol. 90), p. 130-130.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-2-page-130.htm


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