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Géocarrefour

2015/2 (Vol. 90)


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Marseille a été soumise, ces dernières années, à une exposition médiatique intense mais contradictoire : aux feux des paillettes illuminant les réjouissances culturelles de l’événement « Capitale de la culture », qui s’inscrivent dans une temporalité éphémère, s’opposent ceux des règlements de compte violents qui ensanglantent la ville, ou la chronique nauséabonde des affaires politico-économiques, deux expressions d’une histoire maudite qu’on pourrait croire indépassable. A ces images dominantes, André Donzel oppose un livre de synthèse qui se donne pour objectif de mettre au jour les transformations invisibles ou méconnues de la ville, de son économie, de l’action publique aménageuse et de son esprit civique. Il place sa réflexion sur ce Nouvel esprit de Marseille sous le patronage intellectuel de Boltanski et Chiapello, ce qui le conduit à insister sur l’émergence d’un capitalisme cognitif reconfigurant les expériences et les mondes, notamment par la prise en charge du rôle nouveau de la culture. Ce faisant, il lutte contre ces raccourcis médiatiques qui font de Marseille une ville irrémédiablement soumise à la pauvreté, à la corruption et au grand banditisme que Marseille Provence 2013 n’aurait que temporairement chassés de l’estrade.

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L’auteur suit les transformations sociales et économiques de Marseille et de sa région depuis longtemps, en sociologue urbain, et inscrit sa réflexion à la fois dans un dialogue avec ses pairs marseillais, en se basant sur des sources d’information très pointues et diverses, mais aussi avec les grands courants de la recherche urbaine et sociologique. Marseille est ainsi replacée dans une grille de lecture élargie ; si la ville a une trajectoire singulière, elle n’en reste pas moins en relation avec les autres villes françaises.

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Le livre est structuré en six chapitres. André Donzel met d’abord en avant l’émergence d’une nouvelle économie urbaine, soulignant à l’encontre des clichés le dynamisme portuaire, la construction du pôle technopolitain et, plus classiquement le poids de l’économie résidentielle, notamment le secteur de la construction. Le deuxième chapitre analyse la « dynamique de franchisation urbaine », autrement dit le rôle croissant des opérateurs privés dans la production urbaine, dans un contexte de retrait des acteurs publics. A. Donzel reconnaît que ces mutations ne sont pas favorables à une mise en œuvre satisfaisante de la transition écologique, ce dont les avatars de la question des déchets offrent une cinglante illustration. La société locale apparaît, en conséquence de ces dynamiques, de plus en plus polarisée, les classes moyennes fragilisées faisant grossir la masse des populations défavorisées. C’est l’objet du troisième chapitre. La gouvernance urbaine est mise en tension par ces évolutions, comme le montre le chapitre 4. Les acteurs publics locaux, notamment la municipalité centrale, sortent paradoxalement affaiblis de la décentralisation, ce qui explique la montée en puissance des grands opérateurs privés et le retour de l’État, notamment avec la construction à marche forcée d’une communauté d’agglomération élargie. La fragmentation sociale au sein de l’agglomération et l’affaiblissement du pouvoir local contribuent à des formes de défection politique, parmi lesquelles il range le vote FN ou les logiques d’entre soi visibles dans la montée de l’habitat fermé. Mais, en contrepoint, André Donzel souligne aussi d’autres formes de mobilisation sociales. Il présente ainsi une vision nuancée des mobilisations syndicales, auxquelles il a consacré par ailleurs une étude poussée, des nouvelles mobilisations au sein des élites mais aussi de la réinvention de la démocratie urbaine par en bas, sans enjoliver le bilan ni les minimiser les clivages politiques existants (chapitre 5). Enfin l’auteur analyse les transformations culturelles de la cité, qui dessinent selon lui une dynamique durable. Revenant après d’autres, comme Boris Grésillon, sur Marseille Provence 2013, il montre que cet événement a conforté ces dynamiques, malgré les divisions et les contestations qu’il a aussi suscitées (chapitre 6).

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Au total, ce livre présente une vision actualisée et neuve des transformations de cette agglomération, avec le souci de lutter contre les légendes noires. S’il ne minimise pas les difficultés et les problèmes, par exemple la pauvreté ou l’environnement, certaines dérives peuvent paraître édulcorées, comme les polémiques récentes sur les fermetures de piscines publiques ou les lacunes de l’encadrement périscolaire qui ont récemment défrayé la chronique et les réseaux sociaux. Par ailleurs, on pourra juger que sa présentation, construite sur un point de vue centré sur le cœur de l’agglomération, sous-valorise les périphéries urbaines et leur variété. Une approche plus géographique aurait sans doute pu rendre compte davantage de cette diversité, mais peut être en perdant de la cohérence du propos, qui est un vrai point fort de ce livre. Enfin, si André Donzel souligne les analogies et les différences entre la dynamique métropolitaine marseillaise et celle des autres villes françaises, il aurait aussi pu être intéressant de la confronter avec celle des villes méditerranéennes comparables, surtout si l’on prend au sérieux le renouveau des ambitions internationales de la cité.

Pour citer cet article

Verdeil Eric, « ‪André Donzel, Le nouvel esprit de Marseille‪ », Géocarrefour 2/2015 (Vol. 90) , p. 140-140
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-2-page-140.htm.


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