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Géocarrefour

2015/2 (Vol. 90)


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Ces ouvrages récents fournissent de nouveaux éclairages sur deux villes largement ignorées dans la littérature scientifique, particulièrement en français. L’historien et politologue français Pascal Menoret a vécu plusieurs années vécues dans la capitale saoudienne, avant de devenir professeur dans une université américaine. Dans ce livre, il documente d’une manière qui intéressera beaucoup les géographes les transformations récentes de l’urbanité de la capitale saoudienne, tout en fournissant des éclairages précieux sur la genèse de l’urbanisme de cette ville née de la richesse pétrolière et des caprices de princes. L’ouvrage de Caecilia Pieri sur Bagdad : la construction d’une capitale moderne relève clairement de l’histoire urbaine, dans la première moitié du vingtième siècle. Mais en mettant au jour à la fois les caractéristiques de l’architecture ordinaire – en grande partie préservée – et les grands projets coloniaux et post-coloniaux qui marquent encore le paysage de cette ville, ce livre est une source essentielle pour la période actuelle.

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L’ouvrage de Menoret vise à comprendre comment l’urbanisme de Riyadh, à travers les choix en matière de transport et d’habitat, qui reflètent la richesse du pays, se révèle en même temps un outil puissant de contrôle social et de gouvernement. La capitale saoudienne a connu en quelques années une extension spatiale formidable (la ville s’étend aujourd’hui sur près de 50 km du nord au sud comme de l’est à l’ouest) et une croissance démographique qui n’est pas moins spectaculaire avec une population estimée à 5,7 M d’habitants. L’auteur, après avoir explicité de manière très éclairante les difficultés d’une enquête ethnographique dans ce pays où la police le surveillait étroitement, propose d’abord un travail historique sur les modalités de la croissance urbaine. Il étudie les plans d’urbanisme proposés entre autres, à la fin des années 1960, par le Grec Constantinos Doxiadis, un expert proche des Américains qui a travaillé dans plusieurs villes de la région, de Beyrouth à Karachi, en passant par Bagdad. Les propositions, typiques de l’urbanisme moderne et fonctionnaliste de l’époque, font évidemment la part belle à la voiture, via une trame viaire orthogonale qui va structurer la croissance. Mais les intentions de contrôle de l’urbanisation dont les experts se targuent se heurtent à la rareté des données et à la difficulté d’y accéder. Le contexte politique voit la monarchie saoudienne tenter de pacifier les bédouins par la sédentarisation. A cette fin, elle recourt à des pratiques de clientélisme incluant la distribution de biens fonciers. Par ailleurs, le foncier, entre les mains des princes, est aussi le vecteur d’une spéculation qui contribue à l’étalement urbain, accentué par le choix d’un habitat individuel séparatif très peu dense. Ce mode d’urbanisation est encouragé en tant qu’il disperse la population et rend difficile le regroupement dans l’espace public qui pourrait favoriser des manifestations contestataires. Cette finalité de contrôle politique est également favorisée par l’automobilisation de la vie urbaine, qui bénéficie des prix très bas des carburants et sert les intérêts commerciaux des mêmes notables saoudiens qui en détiennent l’exclusivité d’importation. On comprend que cette forme urbaine et le tout automobile sont aussi un outil de contrôle de la mobilité des femmes, qui n’ont pas le droit de conduire (quand bien même les dispositifs juridiques varient dans le temps) et sont reléguées à domicile.

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La dernière partie du livre est consacrée à la manière dont la jeunesse masculine subvertit cet ordre, à travers la pratique du joyriding, c’est-à-dire de rodéos et de courses dans des voitures le plus souvent volées, dans un défi aux autorités urbaines, et non sans mise en danger personnelle des acteurs de ces jeux. L’auteur analyse le développement de cette pratique comme une subversion du contrôle politique, en raison de la capacité des acteurs à échapper à la police, en raison aussi de l’appartenance sociale d’une partie de cette jeunesse à l’underclass des bédouins sédentarisés. Ce faisant, ces acteurs produisent à travers les vidéos de leurs exploits, une image qui contredit celle que l’Etat saoudien projette de lui-même en tant que nation musulmane pieuse. Cette pratique traduit aussi une réappropriation de la ville par ses marges, en contrepoint d’une vision hiérarchique centrée sur les palais royaux. Dans une enquête fascinante, illustrée de nombreuses photographies et de quelques plans, Menoret explore les contours et les expressions (notamment les chants) de cette subculture, qui se constitue en une forme de contestation politique consciente d’elle-même, érigée en ennemi public par la police, les autorités religieuses et la sociologie d’Etat. Ce faisant l’auteur apporte un éclairage totalement inédit sur la révolte d’une jeunesse lue trop souvent à travers l’unique prisme de l’islamisme radical, même s’il souligne les proximités voire les chassés croisés entre ces diverses attitudes. Cette approche du politique par en bas renouvelle notre vision des sociétés urbaines arabes et éclaire d’un jour nouveau la compréhension des révoltes des cinq dernières années.

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Très différent est le propos de Caecilia Pieri, éditrice d’art devenue sur le tard historienne de l’architecture de Bagdad à la faveur d’un voyage dans l’Irak post-Saddam Hussein en 2003. Depuis, elle n’a plus cessé de revenir dans la ville en proie à la guerre et bouleversée par la violence née en réaction à l’invasion américaine, en arpentant aventureusement les quartiers et les (rares) centres d’archives. Ce travail, présenté pour une thèse et encore approfondi par la collecte de nouvelles sources, notamment auprès de la diaspora irakienne, est publié dans un pavé grand format, magnifiquement illustré de très nombreuses photos de l’auteur mais aussi de documents d’archives rares et intelligemment commentés. Par son titre, l’ouvrage se situe dans le prolongement de travaux menés par plusieurs historiens urbains français qui, du Caire à Beyrouth ou Damas, en passant par Istanbul, ont fait de l’étude de la production urbaine à la charnière du moment ottoman et de la colonisation, et jusqu’aux années de décolonisation, un analyseur de l’émergence d’une modernité. Modernité à comprendre non comme l’importation d’un modèle européen, mais plutôt comme la création disputée, par des voies et des acteurs multiples, non seulement d’un nouveau décor urbain mais d’une urbanité refondée, dans le creuset de nouvelles pratiques professionnelles (l’architecture et l’urbanisme), de visions concurrentes visant à faire de l’espace urbain la matrice d’Etats en formation et de pratiques sociales et de mouvements de population s’appropriant ces nouveaux espaces. L’ouvrage prend son point de départ dans la fin de la période ottomane, quand Bagdad enregistre déjà une série de changements, et se poursuit avec l’étude de la colonisation britannique qui va de pair avec la constitution d’une nouvelle entité politique indépendante, la royauté hachémite, formellement indépendant en 1932. Il s’achève avec l’émergence de la république irakienne après la révolution de 1958.

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Dans cet intervalle, la ville passe de la brique et de l’horizontalité au béton et à l’émergence de la verticale, même si la capitale irakienne reste une ville essentiellement plate et étendue de lotissements structurés à la manière d’une cité jardin, dont le récent documentaire Homeland. Irak année zéro, d’Abbas Fadhel montre la persistance jusqu’à aujourd’hui. L’auteure propose un découpage chronologique en six parties pour analyser cette évolution, d’où il ressort d’une part, que c’est seulement à partir de 1950 et d’un partage plus équitable des revenus pétroliers que s’affirme une vision urbanistique empreinte de modernisme, au service d’un Etat en construction. Elle en analyse en détail les principaux programmes dus à des architectes étrangers mais aussi locaux, le plus souvent formés à Liverpool. La tutelle anglaise, incertaine et contestée, n’a pas donné lieu à des aménagements spectaculaires, au contraire d’autres villes de la région auxquelles C. Pieri ne cesse, avec beaucoup de profit, de comparer Bagdad. D’autre part, elle montre qu’en dépit de cette absence d’ambition dans les politiques urbaines, la production architecturale présente une série d’innovations très originales et typées, témoignant à la fois des restructurations sociales et notamment l’émergence d’une petite bourgeoisie, et de l’hybridation des savoir-faire locaux, longtemps restés artisanaux. A travers l’architecture, elle éclaire d’ailleurs les mutations des pratiques sociales, sans négliger la ségrégation qui, inévitablement dans une ville en forte croissance, structure le tissu urbain et alimente les tensions sociales et politiques.

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Les deux ouvrages diffèrent bien entendu sur plusieurs plans, à commencer par leurs ancrages disciplinaires et les périodes couvertes. Néanmoins, leur lecture conjointe fait ressortir plusieurs points communs. Les deux auteurs ont beau appartenir à des générations différentes, ce qui les rassemble est visiblement la passion qu’ils ont développé pour leurs terrains respectifs, et le culot pour se jouer des obstacles et des entraves dans l’accès au terrain, si compliqué à cause des contextes politiques, de la surveillance policière à Riyadh et de la violence à Bagdad (et parfois même du fait des autorités françaises, soucieuses de leurs bonnes relations pétrolières), et à la documentation, lacunaire, interdite, détruite, etc. Leur côté baroudeur va manifestement de pair avec un don pour la rencontre avec autrui, qui rend ces deux ouvrages très vivants et riches de témoignages et points de vue divers et éclairants. Un autre point commun est le soutien qu’à divers moments de leurs recherches les auteurs ont reçu des instituts français de recherche à l’étranger, en particulier ici ceux de Sanaa (qui vient récemment de s’installer à Koweit à cause de la guerre) dont P. Menoret a été boursier et celui de Beyrouth, où Caecilia Pieri a eu le temps d’achever son livre. Ces instituts, aux moyens sans cesses rétrécis, permettent des recherches de terrain longues et poussées et leurs moyens éditoriaux sont essentiels ensuite pour la diffusion des travaux. Ces deux ouvrages produisent une image inédite et même renversante de ces capitales, l’un (Menoret) par dévoilement d’une culture urbaine alternative et protestataire au sein d’un royaume perçu comme conservateur et arriéré ; l’autre plutôt par la reconstitution d’un puzzle d’informations éclatées, disparues des radars, et en partie mises sous le boisseau idéologique du baassisme. Citons par exemple (parmi d’autres thèmes de renouvellement), le rôle de la bourgeoisie juive dans la modernisation urbaine de cette capitale du panrabisme, où la population juive représentait à la fin des années 1940 presque un tiers de la population, avant d’être brusquement poussée à la migration par la création d’Israël et les troubles politiques qui s’en sont suivis.

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Le rapport entre l’exploitation pétrolière, l’établissement de nouveaux Etats et la construction des capitales via les techniques de l’urbanisme moderne constitue un point d’intersection majeur entre ces travaux. Menoret en fait un thème majeur de son livre, insistant non seulement sur ce que l’argent du pétrole permet de construire mais aussi sur la disciplinarisation de la société qu’il permet de mettre en œuvre. L’automobile et les rocades asphaltées sont néanmoins, à l’inverse, les symboles et les moyens très concrets d’une contestation de cet ordre social et politique. Le passage de Doxiadis dans les deux villes symbolise l’articulation entre une volonté de refondation urbaine selon les canons du modernisme, portée par la richesse pétrolière, et la construction autoritaire de nouvelles nations – tout autant que la destinée pleine de contradictions, de ratés, de renoncements de ses projets souligne les ambiguïtés de ces tentatives et les résistances des pouvoirs comme des sociétés urbaines face à cette modernisation.

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Néanmoins, la place du pétrole dans les rapports de pouvoir et la structuration de la société ne doit pas être sur-interprétée. Dans un autre écrit, Pascal Menoret nous rappelle que d’une certaine manière, toutes les villes du monde sont aujourd’hui des villes du pétrole. De plus, ni Bagdad ni Riyadh ne sont des villes nées directement des besoins de l’exploitation pétrolière, comme nombre de company towns dans cette région du monde. Ne les lire qu’au prisme du pétrole, c’est prendre le risque de laisser dans l’ombre leurs caractéristiques propres, et en particulier leurs temporalités pré-pétrolières [1][1]  ‪MENORET P., 2014, Cities in the Arabian Peninsula:.... C’est ce qu’illustre magistralement l’étude de Caecilia Pieri sur l’originalité des formes architecturales à Bagdad et, par extension, sur les pratiques sociales « ordinaires », produisant une modernité hybride et en tension entre importation ou circulation de références extérieures et invention de nouveaux usages. C’est là d’ailleurs que son ambition comparative est la plus éclairante, lorsqu’elle montre les décalages entre Bagdad et d’autres villes de la région.

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Ces deux contributions essentielles et remarquablement documentées jettent une lumière inédite sur deux capitales qui sont parmi les plus peuplées du monde arabe aujourd’hui mais largement ignorées ou réduites à des images partielles et caricaturales. Elles illustrent les potentialités d’une recherche de terrain qui ne renonce ni au comparatisme ni à l’innovation. La construction heurtée et violente de ces capitales, entre géopolitique, politiques urbaines et pratiques citadines, tout à la fois reflète et accentue les contradictions et impasses de ces nations instables et en mouvement.

Notes

[1]

‪MENORET P., 2014, Cities in the Arabian Peninsula: Introduction, ‪ ‪City‪ ‪, vol. 18, n°6, p.698-700. ‪

Pour citer cet article

Verdeil Eric, « ‪Focus sur deux capitales arabes méconnues : Riyadh et Bagdad‪ », Géocarrefour 2/2015 (Vol. 90) , p. 152-152
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-2-page-152.htm.


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