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Géocarrefour

2015/2 (Vol. 90)


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La collection de l’EFR nous donne à lire, en deux volumes publiés à des dates très rapprochées, une esquisse de l’organisation spatio-ethnique de la ville de Rome à l’époque moderne. Ces deux livres d’histoire et de géographie sont d’une complémentarité évidente : plus large d’emprise chronologique, le collectif I luoghi della città, en italien, cherche, à travers la publication de 12 études très variées, à déterminer comment s’est effectuée la fabrique de la ville de Rome, dans ses quartiers mais aussi dans ses événements ; quant au second, La Rome des Français…, il étudie plus particulièrement la présence française et les circuits culturels qu’elle induit, durant la période d’une trentaine d’années qui précède la Révolution française.

Une ville construite par ses quartiers ?

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C’est la question principale posée par I luoghi della città. Ce volume publie les travaux d’un séminaire franco-italien (Ecole française de Rome-Université de Rome La Sapienza), régulièrement tenu entre 2001 et 2004. Son apport est essentiel pour ce qui concerne la fabrique des lieux et territoires de la ville de Rome, à travers l’analyse des différents modes de territorialisation et de différenciation des réalités sociales de chaque quartier. L’illustration, originale, est particulièrement intéressante. La publication est divisée en deux parties, l’une consacrée à l’examen du rôle des quartiers, étudiés sous la forme de monographies, l’autre à des études transversales et thématiques. A Rome, comme dans de nombreuses villes, le rôle des quartiers est considérable dans l’organisation de la société urbaine, tout d’abord dans les termes utilisés pour définir les quartiers de la Ville, dont certains remontent à la période romaine (rione, diaconie, borgo, parrochia…) et qui ont de tout temps marqué la description des entités géographiques. S’il existe un régionalisme romain, c’est à travers la coupure qu’occasionne le Tibre lors de sa traversée de la ville : l’identité du Trastevere la lui doit. De l’Antiquité à nos jours, ce quartier de Rome, isolé de la ville par le Tibre qu’on doit traverser, jouit de particularités encore fortes, comme cette fête de Noantri (no altri) célébrée dans la seconde quinzaine de juillet. Au XVIIIe siècle, suivant M. Cataneo, le quartier est peu loti, encore occupé pour une grande part par des vignes et des champs : « campagne de Rome intra-muros » en 1774, habitée par un « peuple à part », « ville dans la ville » pour Jérôme de Lalande en 1765. Ses habitants se disent descendants des anciens Romains, fiers et prompts à user du couteau pour régler des affaires de cœur ou d’honneur, les hommes sont forts et les femmes sont belles (elles trouvent aisément du travail à servir de modèles aux centaines d’artistes installés sur l’autre rive du Tibre) et ils « vont à Rome » lorsqu’ils franchissent le Tibre ! Ils sont encore célébrés par Desorgues dans « Les Transtévérins, ou les sans-culottes du Tibre » en 1794. Cette extériorité est partagée par les habitants du quartier de San Lorenzo et, partiellement, par ceux des Esquilies jusqu’au lotissement de ce dernier : colline des jardins sous Auguste et jusqu’au 4e siècle, région « de solitude et de silence » du 5e au 16e siècle, quartier des villas suburbaines de l’aristocratie pontificale aux 17e et 18e siècle, le quartier doit sa véritable renaissance aux travaux urbanistiques de Sixte Quint et à l’intégration de Sainte-Marie-Majeure dans le plan de Rome conçu par ce pape. Par contre, un quartier comme celui de Regola vit « dans la ville », avec ses nuisances, car entre le ponte Quatro capi, le ponte Sisto, le Campo de’fiori et le monte de’Cenci, il abrite les activités malodorantes de tannerie, qui dureront jusqu’en 1885, date de leur déplacement aux nouveaux abattoirs du Testaccio (on pense immédiatement à un parallèle avec la Bièvre et le faubourg Saint-Marcel à Paris). Enfin, le quartier de San Lorenzo (fuori mura), aujourd’hui autour du grand cimetière de Verano, des hôpitaux, université et ministères, vit une évolution particulière, faite de marginalité politique, par exemple au temps du Fascisme. Une étude très originale concerne les portes de Rome : percées dans la muraille d’Aurélien, chacune donnant sur une campagne différente, elles ouvrent Rome - plutôt que de l’enfermer – sur le monde : l’impression en est particulièrement forte avec les entrées royales comme celle de Christine de Suède, ou moins pompeuse comme celle de Stendhal ou du président De Brosses, à leur passage de la porta Flaminia.

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En second lieu, les études thématiques, transversales, apportent leur lumière sur certains aspects culturels ou politiques de la ville. L’étude sur les lieux de justice est particulièrement éclairante sur les emplacements où les décisions de justice doivent être lues et exécutées, avec des gibets en place de manière permanente, comme le montrent les gravures d’époque – et on exécutait beaucoup ! -, le Campo de’fiori, la piazza Navona, la piazza del popolo ou la piazza del ghetto ; la création de la nouvelle prison sur la via Giulia en 1655 est une manière de renforcer la présence de la justice pontificale en ville, en lui apportant également la « modernité » en matière d’architecture et d’hygiène carcérale. La justice est alors spectacle, peut-être éducative ( ?) Enfin, la dernière communication étudie l’évolution de la mobilité des Romains au XIXe s., période des premiers grands bouleversements liés aux transports dont la ville est l’objet entre l’arrivée des transports collectifs et celle, dans les années 1920, de l’automobile. Avant les gigantesques travaux mussoliniens qui donnèrent aux axes de circulation romains la physionomie d’aujourd’hui, s’ébauchèrent ainsi les axes de circulation d’une ville promue capitale de l’Italie.

Une ville de réseaux ?

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L’article sur les ateliers d’artistes et leur place dans la ville permet de rejoindre le second ouvrage, celui de G. Montègre, et de croiser les enseignements de l’article de M. Cataneo sur le Trastevere (déjà cité). Nous remarquerons que les logements d’artistes fournissent une manne financière pour les Romains, à condition d’être placés dans les lieux « stratégiques », à la rencontre du public des commanditaires. Avec G. Montègre, suivons donc quelques-uns des participants au « Grand Tour », et notamment le biologiste bordelais François de Paule Latapie (ainsi que tous ceux qui figurent dans l’annuaire méticuleux qu’il a dressé en annexe 1). Tous prennent résidence temporaire dans la ville, pour quelques mois ou plusieurs années (une carte précise leur lieu de séjour). Sur place, le contact avec la population romaine est assuré par le truchement de réseaux initiés par l’ambassadeur de France (et l’on surligne la personnalité du Cardinal de Bernis, passionné d’Italie, académicien à 29 ans, ami de Clément XIV, pape fondateur des musées du Vatican…), le consul ou le directeur de l’Académie de France. Les lieux sont fixés, le long du Corso, au pied du Quirinal, autour des places d’Espagne ou Colonna, le long de la via della Scroffa. Les dîners, salons et conversations de ces hauts personnages se distinguent par leur qualité, et très vite leur renommée, dans la société romaine. Des réseaux de relations se tissent très vite, des réseaux de culture aussi, autour des bibliothèques des couvents et des particuliers, particulièrement autour du père Jacquier à la Trinité des Monts (carte h.t. p. 398). On assiste également à la fondation de deux « piliers » de la présence française, la banque Moutte et la librairie Bouchard et Gravier. L’inventaire des ouvrages commandés par la librairie est d’un grand intérêt, parce qu’elle identifie les centres d’études des lecteurs, autour des disciplines comme physique, biologie, botanique…

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La période choisie par G. Montègre pour son étude coïncide également avec la fondation de la loge maçonnique de la Réunion des amis sincères à l’Orient de Rome en 1787.

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Pourquoi Rome, « ville endormie » (Voltaire), « moribonde » (Jaucourt) à la fin du XVIIIe siècle - alors qu’en 1705 elle fascinait Saint-Evremont - attirait-elle autant de visiteurs à la fin de l’Ancien Régime ? Ces deux ouvrages nous donnent quelques-unes des clés du mystère : une ville « plurielle » et variée, marquée dans chaque quartier par une forte présence humaine attachante.

Titres recensés

  1. Une ville construite par ses quartiers ?
  2. Une ville de réseaux ?

Pour citer cet article

Buisson André, « ‪La petite fabrique de Rome moderne‪ », Géocarrefour 2/2015 (Vol. 90) , p. 186-186
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2015-2-page-186.htm.


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