Géoéconomie 2008/3
Géoéconomie
2008/3 (n° 46)
150 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782916722436
DOI 10.3917/geoec.046.0017
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Dossier Le krach agricole

Vous consultezPropositions pour une nouvelle vision de l’agriculture

AuteurJacques Carles du même auteur

Délégué général de Momagri (Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture).

L’ardente nécessité d’instaurer une nouvelle coopération internationale autour de l’agriculture et de ses enjeux


La crise alimentaire, qui a sévi dans de nombreux pays du monde en 2008, a provoqué une prise de conscience internationale autour de l’agriculture et de ses enjeux. C’est ainsi que le rapport sur le développement dans le monde, publié par la Banque mondiale en 2008, présente l’agriculture comme le pilier du développement et la clé de l’avenir de la planète : « Les objectifs primordiaux pour le XXIe siècle – éliminer la faim et la pauvreté, préserver l’environnement, assurer la sécurité et gérer la santé mondiale – ne pourront être atteints sans l’agriculture ».

2 Les chefs d’État et de gouvernement ont confirmé à Rome, lors du Sommet mondial sur la Sécurité alimentaire début juin, l’importance d’une « nouvelle donne » internationale. Le Momagri, mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture, travaille en ce sens depuis trois ans. Il construit, à cet effet, des instruments d’aide à la décision indispensables à cette mutation, tel le modèle Momagri qui permet de mesurer l’impact sur les prix, la pauvreté et l’environnement des politiques conduites par les États et par les institutions internationales.

3 Ce modèle, qui est le premier à prendre en compte les spécificités de l’agriculture et notamment la volatilité structurelle des prix, est un atout majeur pour conduire les changements nécessaires.

4 Une agence de notation en cours d’élaboration viendra compléter ce modèle, afin de fournir à tous les acteurs des indicateurs et une information leur permettant de prendre les décisions les plus appropriées.

5 Les coopérations engagées avec l’Union européenne, la FAO et plusieurs thinks tanks internationaux viennent s’ajouter à celles nouées en France avec le monde agricole et les pouvoirs publics. Elles démontrent la pertinence et l’utilité de la démarche de momagri qui est à la fois un think tank et un acteur indépendant, dont la principale ambition est de favoriser l’émergence de cette nouvelle coopération internationale, autour de l’agriculture et de ses enjeux.

6 Quel pourrait être le cadre de cette nouvelle coopération ? C’est ce que décrit le présent article en prenant appui sur le préambule ci-après.

7 Plutôt que de créer ex nihilo une nouvelle institution internationale, nous préconisons de créer une institution transversale regroupant des moyens et des compétences venant des grandes institutions concernées : la Banque mondiale, l’OMC, le FMI, le PNUE, la CNUCED et bien sûr la FAO et le FIDA. L’Organisation mondiale de l’agriculture serait ainsi une entité légère, une « task force » destinée, d’une part, à évaluer et anticiper les évolutions des marchés des matières premières agricoles et, d’autre part, à organiser la concertation, pour faciliter les prises de décision de la communauté internationale : qu’il s’agisse de la prévention des crises ou de leur traitement.

Penser autrement la coopération internationale pour donner toute sa place à l’agriculture

8 Il s’agit en effet de penser autrement les stratégies de croissance et la coopération internationale, car des facteurs puissants de changement viennent s’imposer, là où les certitudes d’experts ont fait faillite :

  • la croissance démographique qui portera inéluctablement l’humanité à 9 milliards d’hommes avant le milieu du XXIe siècle. Il faut rappeler, à cet égard, que le monde ne comptait qu’un milliard d’hommes en 1900, 3 milliards en 1950 pour atteindre 6 milliards d’hommes en 2000 ;
  • l’émergence, à côté des États-Unis et de l’Union européenne, de puissances économiques mondiales dotées d’un potentiel productif, financier et politique considérable : la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, mais aussi la Russie, l’Iran, le Mexique, sans compter les regroupements régionaux qui s’affirmeront au fil des prochaines années ;
  • la persistance d’une humanité en détresse cohabitant avec les bénéficiaires d’une croissance à deux chiffres au sein des pays émergents, ce qui accroît la demande alimentaire entre la réponse aux besoins de survie et l’aspiration à une consommation de produits plus riches en matières protéiniques ;
  • des pays « développés » confrontés globalement à la stagnation démographique et au vieillissement de leur population dont une part, désormais très faible, travaille dans l’agriculture ;
  • une disponibilité de terres arables limitée par la nécessité de préserver les forêts, même s’il existe encore des réserves permettant de pallier les diminutions liées à l’urbanisation et aux infrastructures, notamment dans les pays à forte croissance démographique ;
  • l’émergence de nouvelles technologies qui offrent la possibilité d’asseoir une croissance durable des productions agricoles par une augmentation régulière et accélérée de la productivité ;
  • la volatilité des prix agricoles qui, en privant les agriculteurs de toute visibilité sur leurs revenus, les dissuade de produire et alimente l’exode rural, en particulier dans les pays les plus pauvres. Cela contribue à former des bulles de pauvreté autour des villes du tiers monde qui, loin d’offrir des activités de substitution, deviennent d’immenses no man’s land dont la seule fertilité est la production de délinquance et de terrorisme ;
  • une dégradation forte et continue de l’environnement et de la biodiversité sous la pression du développement industriel pendant les trente glorieuses avec aujourd’hui la difficulté de réguler l’impact environnemental de la croissance des pays en rattrapage économique. À cela, s’ajoutent les inquiétudes relatives aux changements climatiques, dont on cerne encore mal les effets à long terme ;
  • enfin, les pressions spéculatives de plus en plus intenses, qui enflamment les marchés agricoles et conduisent aux conséquences dramatiques que de nombreux pays connaissent à travers les émeutes de la faim. Cette spéculation est le fruit de la totale perméabilité des échanges financiers internationaux, du poids considérable et de la mobilité des masses financières en jeu.

Ces facteurs forment des défis qu’aucun système de coopération internationale existant n’a su résoudre. En témoignent :

  • le quasi abandon du financement de projets agricoles (4 % de l’aide publique mondiale au développement, alors que 70 % des populations des pays pauvres sont des ruraux) ;
  • le cheminement, depuis qu’en 1986 l’agriculture a été intégrée au Gatt, vers une libéralisation non régulée des échanges internationaux au détriment de la sécurité alimentaire ;
  • les interrogations « pathétiques » des décideurs internationaux, tels de nombreux chefs d’États ou responsables d’organisations internationales comme Dominique Strauss Kahn, sur la régulation. Mot banni jusqu’à une époque récente car synonyme pour beaucoup de protectionnisme et qui renaît de ses cendres comme un phénix, déjà groggy de tous les espoirs que l’on met en lui. Car, au fond, personne n’a de doctrine ni de solution pour faire face aux crises qui se succèdent. Il faut repenser le monde et plus particulièrement la gouvernance mondiale. C’est ce à quoi nous nous sommes attelés depuis trois ans autour de l’agriculture et de ses enjeux et nous livrons ici les principes.

Les questions de fond auxquelles il faut répondre…

9 Quelles sont les questions de fond qu’il faut que la communauté internationale résolve et que la coopération actuelle ne traite pas, ou est incapable de traiter malgré de grands engagements comme le millénium round, les accords de Kyoto ou la déclaration de Rio ?

  • comment nourrir une population mondiale qui s’accroît et dont les habitudes de consommation changent avec le développement économique et les mutations sociales ?
  • comment assurer une sécurité alimentaire minimale, sinon optimale, pour chaque pays ou région intégrée du monde ?
  • comment lutter contre la pauvreté la plus insoutenable qui affecte encore près d’un milliard d’hommes ?
  • comment pallier la raréfaction des terres agricoles et des ressources naturelles indispensables à la production agricole, végétale et animale ?
  • comment renforcer les effets positifs de l’agriculture sur l’environnement et la gestion des territoires, et continuer d’en atténuer les effets négatifs ?
  • comment permettre à la recherche et à l’innovation en matière agricole de faciliter le traitement des questions précédentes ?

Malgré les sommes en jeu et la multiplication des organisations ou agences, la communauté internationale n’y est absolument pas préparée. Elle continue de se concentrer sur des négociations qui ne peuvent pas aboutir à des solutions viables et qui risquent même d’aggraver les choses.

10 En effet, le cloisonnement de chaque institution internationale empêche de poser les problèmes de manière transversale et la prééminence prise par l’OMC les a « enkystés » sur des positions idéologiques défendues par des barrières technocratiques. En un mot, ces négociations ont complètement faussé la donne puisqu’elles ne portent que sur les échanges qui représentent moins de 10 % de la consommation mondiale de produits agricoles.

11 Elles concernent de surcroît l’industrie et les services, c’est-à-dire l’ensemble des activités mondiales, ramenant l’agriculture à n’être que l’antichambre des grandes négociations à venir. Enfin, elles se sont appuyées sur les résultats complètement erronés du modèle de la banque mondiale qui démontrait qu’en libéralisant les échanges on favorisait les pays les plus pauvres. C’est non seulement faux (cf. étude de momagri : « Les modèles internationaux au banc d’essai ») mais illusoire, car cela serait-il vrai qu’il faudrait encore des moyens d’investissement qui font totalement défaut aux pays les plus pauvres pour saisir les opportunités qui pourraient apparaître.

… en évitant la martingale du désastre que prépare le cycle de Doha

12 Et pourtant le fait que le cycle de Doha ait été nommé cycle du développement oblige les principaux États à adopter une attitude très prudente face à un échec, pourtant, quasi inéluctable de ces négociations. Aucun ne voudra être tenu, vis-à-vis de son opinion publique, pour responsable d’un blocage définitif alors qu’un éventuel accord, fut-il symbolique, ne résoudrait rien notamment pour les pays les plus pauvres.

13 Quelques grandes consciences commencent à souligner cet aspect fondamental des choses tel Jacques Chirac. Il n’en reste pas moins qu’avec une constance inébranlable certains font le « forcing » pour vendre, une dernière fois, l’aboutissement du cycle de Doha sur l’agriculture, comme la solution à tous les maux. Ce remède ressemble fort aux saignées qui, autrefois, étaient censées soulager les patients de tous les maux et qui contribuaient en général à les tuer.

14 Nous savons, aujourd’hui que seul un vrai bilan médical permet de choisir le bon traitement. Et cela n’a jamais été fait puisqu’on a agi, jusqu’à maintenant, plus par conviction idéologique renforcée par des outils d’expertise totalement inadaptés, qu’en cherchant à y voir clair, puis à agir en conséquence. On a même été jusqu’à nier des réalités de bon sens, comme l’importance stratégique d’une sécurité alimentaire minimale, alors que l’on sait très bien que les échanges ne pourront pas répondre à la croissance de la demande mondiale.

15 Nous risquons donc de prendre de plein fouet l’effet retard des mauvais choix opérés depuis dix ans, tant à l’OMC qu’en Europe avec la réforme de la PAC.

16 La crise financière vient à point nommé poser le problème de manière plus large, mais les tenants du « laisser faire » restent nombreux pour estimer que dans le long terme tout s’équilibrera. Certains économistes vont même jusqu’à nier l’impact de la spéculation en disant qu’il ne s’agit que de « l’écume des choses ». Bref, à force de nier les évidences en s’arqueboutant sur des convictions totalement dépassées et en ne faisant rien, la « martingale du désastre » est en place. Nous devrons son avènement à une myopie collective, entretenue par l’influence des idéologies, ainsi qu’à un désintérêt coupable de la part de la grande majorité des responsables politiques.

17 Nous ne pouvons plus ignorer que la situation est critique et qu’il faut à la fois :

  • créer les instruments pour anticiper l’avenir et faire émerger les conditions pour de bonnes prises de décisions ;
  • définir selon quels principes et dans quel cadre pourra désormais s’organiser une coopération internationale qui aura l’agriculture comme cœur de cible et ses multiples effets sur le développement et l’environnement comme enjeux fondamentaux ;

… et en tirant les leçons des résultats du modèle Momagri

18 C’est la feuille de route que s’est donnée Momagri dès sa création fin 2005.

19 Nous avons commencé par le plus urgent, c’est-à-dire voir clair et faire prendre conscience de la réalité. Cela semblait presque déplacé de citer cet objectif comme un préalable absolu ! Mais encore aujourd’hui, trop nombreux sont ceux qui vivent dans les certitudes créées par des décennies d’illusion.

20 Momagri a ainsi fait porter une bonne part de son effort depuis trois ans sur la construction d’un modèle économique qui permettra de décider juste et d’éviter des choix inappropriés. Ce sera un outil indispensable aux enjeux de l’agriculture mondiale destiné à susciter une prise de conscience, sans laquelle on ne pourra pas répondre aux questions fondamentales posées ci-dessus.

21 Les premières conclusions ont été présentées au Parlement européen le 9 avril 2008 et ont été largement relayées. Nous en reprenons l’essentiel ci-après pour préciser le socle sur lequel nous avons construit les propositions d’organisation de la coopération internationale en matière agricole que nous exposons dans cet article.

22 Tous les « modèles standards » communément utilisés par les institutions internationales et les gouvernements dérivent de modèles industriels (Banque Mondiale, OCDE, FAPRI…). Or les spécificités de l’agriculture sont telles qu’il n’est plus possible de fonder les analyses et décisions de politique nationale ou internationale sur des modèles aussi inadaptés. Et cela d’autant plus que les enjeux de l’agriculture, en ce début de XXIe siècle, sont considérables pour l’avenir de l’humanité : qu’il s’agisse du développement des pays les plus pauvres, de la préservation de l’environnement ou de l’alimentation de la planète.

23 Ainsi, entend-on un peu partout vanter les mérites d’une concurrence totale. Elle favoriserait, dit-on, les agriculteurs du monde entier en leur assurant des prix rémunérateurs et les consommateurs en leur garantissant des prix bas et une charge fiscale allégée du fait de la disparition de toutes les subventions. Et, en prime, ce credo étend ses convictions à « l’amélioration miraculeuse » qui toucherait les pays pauvres censés alors exporter sans entraves (puisqu’il n’y aurait plus de droits de douane à l’entrée des pays riches).

24 Cette vision idyllique du monde, qui se pare de beaucoup de cautions, est fausse et peut conduire à beaucoup de désordres et de larmes.

25 C’est ce que nous défendons depuis 2005 en allant à contre-courant des idées reçues. Nous disons que ce n’est pas parce que la demande mondiale de produits alimentaires augmente que les prix vont continuer de monter. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on oublie l’évolution de l’offre et la force des mouvements spéculatifs.

26 Aujourd’hui nous sommes à même de démontrer que nos appels au bon sens reposent sur des résultats scientifiques et concrets car ils prennent en compte la principale spécificité de l’agriculture, la volatilité des prix, dont nous avons réussi à modéliser les trois causes :

  • les anticipations des agriculteurs qui décident de leur production future en fonction des prix en vigueur au moment de leur décision, créant ainsi la cause profonde du non ajustement permanent entre l’offre et la demande. Les choix ne sont, en effet, jamais vérifiés en raison du décalage entre la mise en production et la production elle-même, un an à deux ans plus tard ;
  • l’impact de la spéculation, via les marchés à terme, qui devient de plus en plus financière et tend à amplifier cette volatilité intrinsèque
  • les risques naturels (climat, épizooties…).

Nous pouvons ainsi simuler comment réagissent les secteurs agricoles et l’économie mondiale en fonction des différents scénarios possibles.

27 Que ressort-il de nos travaux ?

  • que, en cas de libéralisation non régulée des échanges, les prix agricoles vont continuer de fluctuer et qu’il est dangereux de miser comme le font de nombreux experts sur un maintien des prix à un niveau élevé ;
  • que la volatilité des prix agricoles s’accroît fortement lorsque le degré de libéralisation augmente car la spéculation se déploie sans contraintes. On estime qu’en période de forte spéculation, 95 % des transactions sur le marché des céréales de Chicago correspondent à des opérations purement financières sans dénouement physique ;
  • que dans ce contexte, il est beaucoup plus urgent de réfléchir à la mise en œuvre d’une régulation appropriée au plan international, que de poursuivre « en aveugle » les négociations du cycle de Doha. Elles aboutiraient à prendre des décisions relatives au commerce (moins de 10 % de la consommation mondiale) alors que le sujet majeur est celui du niveau de production et de la sécurité alimentaire ;
  • qu’il est donc impératif de créer les conditions pour instaurer un processus de coopération internationale qui permette l’émergence d’une politique agricole et alimentaire mondiale, fondée principalement sur des instruments d’information et de régulation partagés ;
  • que les enjeux d’une telle politique sont multiples et qu’ils dépassent largement les marchés agricoles pour toucher directement la sécurité alimentaire, la préservation de l’environnement, la lutte contre la pauvreté, l’innovation, la santé et la biodiversité. Entre les objectifs restreints et idéologiquement marqués de Doha et de tels enjeux, le choix doit être fait rapidement par la communauté internationale.

Les principes fondateurs et les modes d’organisation d’une future Organisation mondiale de l’agriculture, cœur d’une nouvelle coopération internationale

Les fondements institutionnels : l’agriculture et l’alimentation doivent être considérées comme des biens publics mondiaux

28 L’agriculture revêt un caractère stratégique pour l’avenir de l’humanité : elle est à la base de la sécurité alimentaire et constitue le fondement du développement économique et de la lutte contre la pauvreté.

29 L’agriculture et le commerce agricole international requièrent donc des modes de régulation qui leur sont propres, mais qui sont aujourd’hui inexistants ou remis en question, alors qu’ils seraient le garant d’une véritable libéralisation des échanges. Or, depuis la fin des années 1990, le concept de « bien public mondial » apparaît comme un cadre de pensée à même de répondre aux problèmes émergents relatifs aux domaines variés que sont l’environnement, le climat, la santé, la justice et la paix, ou encore l’éducation. La promotion de cette notion plaide pour un retour de l’action publique, dans un espace qui dépasse les frontières des pays.

30 En fait la notion de bien public associe plusieurs approches complémentaires :

  • une approche économique. Sont des biens « publics » ceux dont la production résulte de choix collectifs (le marché ne peut les produire, il faut par conséquent une intervention publique pour stimuler leur production) et du fait de l’étendue de leurs externalités ;
  • une approche géopolitique. Sont des biens publics des grandes causes mondiales comme la paix et la sécurité, le contrôle des pandémies, les biens communs naturels (environnement, biodiversité, climat…), l’ouverture commerciale, la stabilité financière internationale et la connaissance ;
  • une approche orientée vers l’économie politique qui analyse les Biens publics mondiaux (BPM) en termes de « construits historiques » qui sont fonction de décisions politiques prises sur des bases économiques, technologiques, culturelles, sociales et géopolitiques propres à la période dans laquelle nous vivons.

Ces trois niveaux de définition sont intéressants mais trop limités pour créer le socle large de ce qu’est un BPM. C’est pourquoi nous proposons une définition stratégico-institutionnelle, seule capable de créer les conditions pour évoluer vers une gouvernance mondiale :

  • un bien public mondial est un bien qui doit être géré collectivement, à l’échelle internationale, et selon le principe de subsidiarité, c’est-à-dire tout domaine d’action qu’une gouvernance mondiale peut mieux gérer qu’une gouvernance nationale ou bien sous régionale ;
  • cette définition et cette démarche s’appliquent tout particulièrement à l’Agriculture, et c’est celles que nous suivons pour la construction d’une Organisation mondiale de l’agriculture ;
  • l’agriculture relève, en effet, de cette nouvelle notion de BPM et ce, à trois niveaux, qui reflètent son caractère stratégique et qui constituent les bases institutionnelles d’une politique agricole et alimentaire mondiale.

À un niveau primaire, qui s’apparente à une définition économique : ses liens avec l’environnement et l’utilisation des ressources naturelles telles que l’eau, l’air et la terre impliquent une appartenance de l’agriculture aux BPM, en tant que résultante de leur emploi et du fait de l’étendue des externalités agricoles.

31 À un niveau secondaire : les liens qu’entretient l’agriculture avec la lutte contre la pauvreté, la santé, la sécurité alimentaire et le respect du droit fondamental qu’est celui à l’alimentation conduisent à penser l’agriculture comme un BPM dans ses effets humanitaires et sociaux.

32 À un niveau tertiaire, que nous qualifierions de « service international de la régulation », l’agriculture et le commerce agricole international appellent à une coopération mondiale car, en l’absence de cette régulation, les marchés livrés à eux-mêmes produisent des effets négatifs sur les pays les plus pauvres comme sur les pays les plus riches.

Les principes de régulation et d’organisation des échanges internationaux

33 Considérer l’agriculture et l’alimentation comme des BPM légitime pleinement que des principes de régulation et d’organisation des échanges internationaux soient appliqués.

Les principes généraux de régulation

34 Ils s’organisent autour de quelques idées forces :

  • Des prix d’équilibre par produit agricole et par grande zone économique homogène.

    • Un prix d’équilibre correspondrait à un niveau de rémunération équitable pour les producteurs et il serait différencié par grande zone économique homogène, regroupant des pays ayant des niveaux de développement équivalents et des problématiques démographiques, sociales et de croissance proches.
    • C’est ainsi que le niveau de ces prix pourrait être choisi, de telle manière que les dits prix assurent une rémunération minimale, en fonction de paramètres liés au degré de développement des pays.

  • Des plages de variation libres de toute régulation et un processus de négociation obligatoire au-delà.

    • Une plage de variation des prix autour de ces prix d’équilibre serait définie, par négociation internationale, comme libre de toute régulation car traduisant une variabilité acceptable compte tenu des fluctuations moyennes observées par le passé pour le produit concerné.
    • Si le prix d’un produit agricole venait, pendant une période excédant une durée minimale, à s’écarter significativement de la plage de variation des prix, un processus d’alerte serait engagé.
    • Ce processus d’alerte enclencherait un dispositif de négociation qui serait obligatoire. Tout État ou région pourrait décider, au-delà d’une durée maximale de négociation, d’appliquer des clauses de sauvegarde, pour protéger ses intérêts.
    • Les cas de mise en œuvre de cette clause de sauvegarde seraient prévus et codifiés, afin d’éviter tout abus au regard du droit international.

  • Des stocks d’intervention gérés au plan international.

    • Un des moyens d’action prioritaire de la communauté internationale, pour agir, en cas de dérapage des marchés, est l’existence de stocks d’intervention publics, dont la constitution et l’emploi seront définis par l’OMA.
    • Au demeurant, pour les grands produits agricoles, il y a peu de producteurs– exportateurs disposant d’excédents ; ce qui devrait faciliter la recherche d’un consensus.

Les principes d’organisation des échanges agricoles internationaux

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  • En privilégiant la régulation des marchés on facilitera la poursuite de leur libéralisation en réduisant les aides et subventions.

    • L’application de ces principes devrait conduire à une réduction des subventions à l’exportation et des aides internes beaucoup plus surement que des négociations dans le cadre de l’OMC.
    • La concurrence qui jouera pleinement pourra être contrôlée en cas d’excès du marché, le risque politique et stratégique prenant alors le pas sur une liberté économique susceptible de devenir destructrice.
    • Les termes du débat international sur la poursuite de l’ouverture des marchés deviendront de toute manière plus clairs et moins conflictuels. C’est la raison pour laquelle il est urgent de sortir l’agriculture des négociations actuelles de l’OMC.

  • Un système de prélèvement-restitution pourrait être mis en œuvre sur la base des prix d’équilibre.

    • Les échanges entre grandes zones économiques homogènes se feraient en appliquant aux frontières de ces zones des prélèvements ou des restitutions différenciés selon les zones de départ et d’origine. Le prix de référence serait le prix d’équilibre. Mais, tant que les prix d’échanges se situeraient dans la plage de variation libre des prix, ces prélèvements ou restitutions ne seraient en général pas appliqués.
    • Il en résulterait une véritable ouverture des marchés sans subventions coûteuses et distorsives des échanges, tout en conservant la possibilité pour certains pays, notamment les pays en développement, d’appliquer un système d’écluse aux frontières permettant à leur agriculture de se développer.

  • L’investissement dans le développement des agricultures des pays les plus pauvres sera rendu possible.

    • La référence aux prix d’équilibre conduira pour certains produits à être en décalage avec la tendance. C’est pourquoi dans les pays les plus pauvres, en prenant appui sur cette référence, la communauté internationale aura la faculté de financer les investissements nécessaires au décollage d’agricultures en difficulté.
    • C’est un véritable renversement des choses puisqu’en agissant ainsi, on transfèrerait en réalité une partie des budgets agricoles des pays développés vers un fonds d’aide au développement, sans affecter le revenu des agriculteurs des pays développés, puisque le principe de régulation les mettrait à l’abri.

Le cadre de décision et les modalités de fonctionnement

Le modèle Momagri et l’agence de notation constituent le socle d’information et de prise de décision

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  • Pour faire fonctionner cet édifice il faudra disposer d’instruments de simulation et de pilotage qui faciliteront la prise de décision des États membres.
  • C’est pour cette raison que Momagri a créé le modèle Momagri qui permet d’ores et déjà d’avoir une bien meilleure visibilité et de créer des repères pour définir les stratégies à mettre en œuvre.
  • Viendra dès 2009 la création de l’Agence d’évaluation et de notation qui fournira les indicateurs pertinents et les recommandations nécessaires pour nourrir les négociations et aider aux prises de décision.

Les marchés agricoles seront suivis par des comités d’évaluation et de coopération adossés à l’Agence de notation.

37 Cette Organisation mondiale sera constituée secteur agricole par secteur agricole, par les principaux pays producteurs. Mais, pour ne pas tomber dans un schéma oligopolistique, qui est le reproche fait à l’OPEP, il faudra que pour le suivi de chacun de ces secteurs les principaux pays consommateurs participent à la définition des prix d’équilibre par zone homogène. Chaque secteur agricole sera donc surveillé et évalué par un comité de suivi par produit regroupant les pays producteurs et les représentants des pays consommateurs.

38 L’Agence de notation assurera la veille permanente et fournira les éléments d’appréciation à ces comités, qui se réuniront une fois par an et en période de prévention de crise.

39 Des comités de gestion transversaux seront en outre constitués. En première analyse, trois devraient être créés : phytosanitaire et qualité des produits, recherche et innovation, sécurité alimentaire.

Le cadre des prises de décisions

40 L’Organisation mondiale de l’agriculture reposera sur un pilier politique et un pilier de gestion.

  • Le pilier politique représenterait les États et les grandes Institutions internationales et sera une instance décisionnaire apte à donner les grandes impulsions au niveau international.
    N’en feront pas partie simultanément tous les États du monde, mais sur le principe du Conseil de sécurité de l’ONU, un Conseil permanent sera constitué : le Conseil de sécurité alimentaire mondial, regroupant une vingtaine d’États représentant les cinq continents. Le Conseil changera par roulement et prendra les décisions. Une Assemblée générale siègera chaque année pour donner les grandes orientations.
  • Le deuxième pilier de gestion sera bâti sur une administration restreinte destinée à :

    • constituer les bases de données nécessaires au fonctionnement du système et proposer des décisions relatives aux prix et aux mesures annexes qui s’imposeront, en s’appuyant notamment sur l’agence de notation ;
    • contribuer à enrichir et à développer le modèle Momagri de prévision et de simulation ;
    • créer et assurer le fonctionnement des systèmes d’alerte et de convocation du Conseil de sécurité alimentaire.

Ce dispositif devrait redonner à la coopération internationale autour des grands enjeux du monde contemporain et en exerçant une mission centrée sur l’agriculture, l’efficacité qui lui manque aujourd’hui malgré les intentions affichées et la multiplicité des acteurs.

 

Résumé

Pour résoudre les problèmes grandissants que connaît l’agriculture (spéculation sur les prix agricoles, réduction de la superficie des terres arables, accroissement démographique, crise alimentaire, etc.), l’auteur ne propose pas la création d’une nouvelle institution internationale en charge de la question agricole. Il avance plutôt l’idée de fédérer des institutions déjà existantes afin d’éliminer la faim et la pauvreté, de préserver l’environnement, d’assurer la sécurité et de gérer la santé mondiale. Ainsi, pour Jacques Carles, relever ces défis suppose de penser autrement les stratégies de croissance et la coopération internationale. Aussi, il propose un modèle, créé par le Momagri, mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture, susceptible de mesurer l’impact sur les prix, la pauvreté et l’environnement des politiques agricoles des États.



Abstract
With regard to the growing problems concerning agriculture, like the speculation on agricultural prices, the arable lands’ decrease, the demographic growth, the food crisis etc., the author suggests the federation of all the existing institutions to eliminate starvation and poverty, to preserve the environment, to assure security and manage the world health, rather than a new international institution directly responsible for agriculture’s issues. So, according to Jacques Carles, it is necessary to re-elaborate the international cooperation and development strategies to face this challenge. Therefore he suggests a model created by the movement for a World Agriculture Organization, Momagri, likely to measure the impact of states’ agricultural politics on prices, poverty and environment.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jacques Carles « Propositions pour une nouvelle vision de l'agriculture », Géoéconomie 3/2008 (n° 46), p. 17-34.
URL :
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2008-3-page-17.htm.
DOI : 10.3917/geoec.046.0017.