Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Géoéconomie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezNe pas sacrifier l’agriculture française
AuteurChristian Pèes du même auteur
Agriculteur d’Athos-Aspis dans les Pyrénées-Atlantiques et président d’Euralis, coopérative du Sud-Ouest, a publié, en janvier 2007 un ouvrage intitulé L’arme alimentaire, les clés de l’indépendance au Cherche Midi.Géoéconomie Dans votre livre « L’arme alimentaire, les clés de l’indépendance », vous dénoncez les discours de la classe politique et des consommateurs qui ne percevraient pas les menaces qui pèsent sur l’agriculture française.
2 Christian PEES- Le monde agricole connaît depuis un certain nombre d’années un « malaise » profond. D’un côté, Les paysans sont confrontés à la perversité du système des subventions (et du découplage des aides agricoles) et montrés du doigt parce qu’ils arrosent ou fertilisent. D’un autre côté, il faut rappeler que l’agriculteur hexagonal est plus performant que son homologue américain ou australien, il utilise des méthodes de production raisonnable et il joue un rôle déterminant pour la balance commerciale. Il a, pour ainsi dire, plusieurs cordes à son arc.
3 À partir de cet état de fait, j’interpelle à la fois le citoyen et l’homme politique. Pour le premier, je dénonce ses incohérences. Il réclame plus de sécurité, de goût et de qualité tout en demandant des prix bas et en se ravitaillant au hard discount. Il suffit de d’observer le débat actuel sur le pouvoir d’achat.
4 Concernant la classe politique, je pense qu’elle est bien consciente des nécessités relatives au développement des biotechnologies et au stockage de l’eau. Mais sur ces sujets comme sur bien d’autres, ce qui prédomine est bien l’absence de décision précise. Ce manque de courage politique ne m’inspire que colère et indignation.
5 En outre, le discours qui revient continuellement est celui du coût de l’agriculture. À titre d’exemple, la part de la dépense publique affectée en France à l’agriculture (26 000 euros par actif concerné) est inférieure à celle qui concerne les transports (37 000 euros) ou l’aérospatial (78 000 euros). Ce qui est regrettable, c’est que même en étant la première industrie française avec 125 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 18 % des emplois, l’agroalimentaire est en danger.
6 G.- Au-delà d’une problématique strictement nationale, quel regard portez vous sur les enjeux agricoles internationaux ?
7 C. P.-L’augmentation de la population de 6 à 9 milliards d’habitants d’ici à 2050, les questions environnementales et la réduction des surfaces disponibles au profit des aires urbaines donnent la mesure du défi à venir. Et je n’ose aborder le défi induit la demande croissante en biocarburants. Pour nourrir la planète, il convient de doubler au minimum la production agricole mondiale dans les quarante années à venir alors qu’aujourd’hui déjà, un milliard d’êtres humains ont faim et deux milliards supplémentaires souffrent de mal nutrition.
8 G.- Vous axez prioritairement vos critiques sur le mode de régulation international actuel symbolisé par les accords européens (politique agricole commune) et mondiaux via l’Organisation mondiale du commerce…
9 C. P.- Il faut sortir au plus vite de ces dérives. Cet ultralibéralisme offre aux marchés la liberté de décider la spécialisation agricole d’une région. Dans un pays comme le nôtre, nous ne pouvons accepter que l’on conserve une agriculture résiduelle. Dérives spéculatives et écroulement des prix, concentration de l’agriculture dans quelques zones géographiques, disparition du monde paysan ailleurs… Tels sont les résultats du libéralisme, qui, en vertu du libre-échange généralisé, entend loger à la même enseigne produits de beauté et produits laitiers. Or, nous avons tendance à oublier qu’il est possible de vivre sans produits de cosmétique mais qu’il est impossible de survivre sans les produits laitiers.
10 Jean Ziegler, rapporteur spécial à l’ONU de la Commission des droits de l’homme pour le droit à l’alimentation a particulièrement bien résumé la situation actuelle : « étant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement : tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné ».
11 G.- Quelles sont selon vous les solutions pour combattre les visions les plus radicales qui sévissent dans le monde agricole ?
12 C. P.- Il y a effectivement deux verrous à faire sauter pour contribuer à un nouvel élan de l’agriculture. Les agriculteurs sont tiraillés entre deux postures fondamentalement opposées. La perspective libérale postule qu’il importe de concentrer sa production sur les segments les plus compétitifs. L’approche altermondialiste envisage tout simplement un retour à une agriculture archaïque. Je dénonce ces deux visions, je plaide pour le développement des innovations technologiques, notamment celles des OGM. Certes, je comprends les réticences éthiques liées aux incertitudes qui pèseraient sur ces innovations, cependant l’urgence d’un monde peuplé de 9 milliards d’individus en 2050 nécessite une évolution du débat pour éviter une déroute alimentaire. Le monde agricole souffre aujourd’hui d’un cruel manque d’innovation. Les agriculteurs hésitent toujours à recourir aux OGM malgré les progrès énormes qui ont été réalisés dans le domaine. Pis, on s’oppose à leur utilisation sur notre sol mais nous achetons des semences à des pays qui les produisent en les utilisant !
13 G.- N’est ce pas réducteur de scinder le monde agricole entre deux courants distincts ?
14 C. P.- L’agriculture française est refermée sur elle-même, elle ne s’ouvre pas assez au reste du monde. Cette attitude laisse la communication agricole aux seules mains des deux courants de pensée dominants que je viens d’évoquer. Or, cela débouche sur un débat stérile. D’un côté, l’ultralibéralisme prône la théorie de l’avantage comparatif ricardien et de l’autre, l’altermondialisme milite pour le retour à une agriculture vivrière nostalgique. L’erreur à commettre serait de sortir du système libéral actuel pour en choisir un tout aussi illusoire et inefficace.
15 Le courant altermondialiste souhaite une agriculture de proximité comme celle des Trente Glorieuses, mais il occulte de fait une réalité. Ce modèle ne peut nourrir au mieux que 3 milliards d’habitants. De plus, ce système productif agricole est incompatible avec l’organisation de nos sociétés, avec notre urbanisation, etc. Sans vouloir être cynique, il faudrait m’indiquer quels sont les 5 milliards d’humains qu’il conviendrait d’éradiquer.
16 À l’opposé, la vision ricardienne entend spécialiser les zones agricoles avec des productions intensives dans lesquelles aucune des normes qualitatives, environnementales ou sociales auxquelles nous sommes si attachés en Europe, ne sera respectée. Cela ne peut fonctionner que dans un monde unifié et pacifié grâce à une sorte de gouvernement mondial. Lorsque l’on observe le monde réel, nous constatons l’augmentation du nombre de conflits régionaux ainsi que la prédominance de la menace terroriste.
17 G.- Ces deux courants empêchent donc, selon vous, l’instauration d’un débat ouvert et constructif ?
18 C. P.- Exactement. Ce que je ne supporte pas, c’est la confiscation du débat par ces deux camps. Malheureusement, le courant altermondaliste recueille plutôt la sympathie des Français tandis que le discours libéral sert de répulsif. En attendant, personne ne décide de rien concernant les enjeux véritables. Par exemple, notre effort de recherche concernant les OGM était en 2000 dans un rapport de 1 à 4, par rapport aux Américains. Aujourd’hui, il n’est plus que de 1 à 40 et cela me révolte. Avec ces deux courants, nous sommes plongés en pleine idéologie sans prendre en compte les résultats réels.
19 G.- Vous estimez qu’il manque une impulsion politique avec un vrai projet pour l’agriculture française ?
20 C. P.- Oui, il manque ce projet pour sauver l’agriculture française. Celui proposé par le courant altermondialiste ne saurait être satisfait. La décroissance est un mythe. Il est impossible de se sauver de la sorte.
21 À l’inverse, avec une agriculture ultra-libérale et hyperspécialisée, c’est l’ensemble de mes concitoyens qui vont y perdre. Ceux-ci doivent prendre conscience des risques qu’ils encourent en cédant aux sirènes de ce modèle. Ils ne trouveront guère supportable de perdre notre indépendance alimentaire, ils ne pourront plus exiger nos normes actuelles, ni faire la fine bouche sur la qualité des aliments importés ni se prémunir contre des sautes de prix.
22 Par conséquent, nous devons, en France et en Europe, faire un véritable choix culturel. Avec quoi vont se nourrir les 85 % de Français qui ne pourront se payer le luxe de manger bio ou de n’avoir que des produits du terroir ? Avec des produits venus d’ailleurs, produits selon des méthodes mêlant dumping qualitatif, social et environnemental ? Ce n’est absolument pas vertueux.
23 G.- Pourtant, au vu de ces nombreux défis, les problématiques agricoles ont été globalement occultées de la campagne présidentielle de 2007.
24 C. P.- Je considère même qu’elles ont été totalement absentes du débat électoral. Je persiste à dire qu’il faut une grande politique, une vraie vision du sujet. Par ailleurs, je ne crois plus que le projet agricole d’un pays puisse être défini par les seuls agriculteurs. Cette époque est révolue, il convient désormais d’associer les consommateurs, c’est-à-dire les citoyens. Ceux-ci doivent exprimer leurs attentes et prendre du même coup leurs responsabilités. Quant aux politiciens, leur rôle est d’arbitrer les modalités, d’accorder des ressources budgétaires suffisantes et d’obtenir les inflexions nécessaires pour le bien commun.
25 Je pense qu’une réflexion collective doit être menée sur les questions suivantes : notre pays a-t-il sa place dans la mondialisation des industries agroalimentaires et dans celles de l’énergie ? Voulons-nous préserver notre indépendance sur le plan agricole ? Si la réponse est négative, déléguons à d’autres le soin de nous nourrir, de nous chauffer et de faire fonctionner nos industries… Il reste à espérer qu’aucun tiers mal intentionné n’aille jamais brandir contre nous les armes alimentaires et énergétiques. En revanche, si nous considérons que l’indépendance agricole est une priorité stratégique ; donnons urgemment les moyens pour mener à bien une politique agricole à la hauteur des enjeux.
26 G.- Votre proposition est celle de la troisième voie. Elle prend en compte les perturbations actuelles sans tomber dans les dogmes déjà évoqués. Qu’est-ce qui caractérise la troisième voie ?
27 C. P.- Il existe, en effet, une troisième voie plus pragmatique permettant de produire plus grâce aux biotechnologies mais aussi plus proprement. Et nous sommes quelques-uns à croire que les convictions des uns et des autres pourraient s’y retrouver. Entre ultra-libéralisme débridé et régression altermondialiste, il convient de conjuguer le souci de l’humain et le respect du marché. La troisième voie allie modernité et solidarité, elle puise ses racines dans l’esprit coopératif. L’agriculture française et européenne peut être à la fois productive, rentable et respectueuse de l’environnement dans le contexte de la mondialisation. Non seulement elle le peut, mais elle le doit. Nous n’avons plus le choix.
28 G.- L’agriculture française a donc un avenir ?
29 C. P.- Je ne peux pas imaginer une France sans agriculture. Ce pays est envié dans le monde entier pour son climat, ses qualités agronomiques, la technicité et le savoir-faire de ses exploitants, ses équipements, ses infrastructures logistiques et ses garanties alimentaires. Qui pourrait envisager de la sacrifier ? La dépendance française dans le domaine agricole impliquerait obligatoirement celle de l’Europe. L’alimentation est une arme, les Américains ne l’ont jamais oublié, c’est pourquoi ils ont toujours protégé leur agriculture. Pour tous les présidents des États-Unis de l’après-guerre, l’agriculture et l’agroalimentaire ont été des enjeux stratégiques majeurs. J’aimerais que l’Europe ait la même ambition. Il faut une vision globale sur les grands enjeux de la planète et repenser d’urgence notre agriculture. L’indépendance alimentaire est une question de vie ou de mort.
30 Il nous faut inventer une agriculture régulée, innovante et respectueuse de l’environnement, qui permettrait de préserver la puissance agricole de la France et de faire face aux enjeux démographiques, alimentaires et énergétiques du XXIe siècle. Pour une agriculture moderne et efficace, il faut valoriser l’acte de production et ne pas refuser les engrais, l’irrigation ou les biotechnologies. Il y a aussi la nécessité d’une nouvelle régulation mondiale de l’agriculture permettant un partage équitable des ressources. Ces propositions sont relayées par le Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture (MOMA), imaginé en 2005 conjointement par des responsables coopératifs français et des économistes.
31 G.- Le système agricole mondial actuel doit donc être profondément remanié. La problématique est cependant complexe compte tenu des intérêts des autres puissances agricoles.
32 C. P.- L’agriculture de demain restera globalisée mais elle devra être régulée. Un marché sans règle est comme une démocratie sans loi. L’OMC actuelle est modelée par les intérêts des États-Unis et des pays du groupe de Cairn[1][1] Le Groupe de Cairn est constitué de pays où l’agriculture...
suite. Or, pour réussir, l’Europe doit constituer un front uni à la table mondiale. On peut même penser à créer une organisation mondiale spécifique à l’agriculture, comme le propose le MOMA.
33 Dans le même ordre d’idée, on peut proposer la création d’un modèle NRA (Nouvelles régulations agricoles) qui intègre dans les simulations économiques une panoplie de paramètres nouveaux : les risques climatiques et de marché, le niveau de dépendance par rapport à l’étranger, les effets sur la pauvreté, la croissance et les effets intergénérationnels, l’innovation, le lien entre environnement et équilibre des marchés, le développement durable et l’avenir de la planète.
34 En parallèle, le MOMA développe une agence de notation et d’évaluation, visant à diffuser avis et recommandations pour orienter les choix politiques et stratégiques des gouvernements. La vie ce n’est pas que du commerce, il faut une approche plus globale et multisectorielle des relations internationales…
Notes
[1] Le Groupe de Cairn est constitué de pays où l’agriculture est totalement libéralisée : Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, Brésil, Argentine, Chili.
Résumé
L’agriculture fait face à des défis importants, à savoir nourrir une population toujours croissante tout en voyant les surfaces agraires se réduire ou être orientées vers la demande en biocarburants. S’ajoute à ce constat le malaise des paysans, confrontés à un système de subventions pervers et accusés de pollution. Christian Pèes pointe les dérives du mode de régulation agricole libéral (spéculation, productivisme et concentration agricole) tout en balayant les chimères altermondialistes qui créeraient plus de problèmes qu’elles n’en régleraient. Ainsi, il propose des solutions pragmatiques, reposant sur l’innovation, la concertation et la création d’une Organisation mondiale de l’agriculture. L’alternative proposée serait celle d’une agriculture respectueuse de l’environnement tout en donnant à la France un moyen de nourrir sa population et de préserver sa sécurité alimentaire.
Abstract
Agriculture has now to face some strong challenges because it has to be able to feed a growing population whereas agricultural areas are more and more reduced or exploited to the biofuels’ request. It’s also important to observe the peasant’s unease. They have to deal with a wicked allocation system and are blamed for pollution. Furthermore, Christian Pèes stresses the different drifts of the liberal agricultural regulation (speculation, productivism and agricultural concentration) sweeping away the antiglobalization’s pipe dreams, more likely to create problems than to solve them. Therefore, he suggests some pragmatic solutions concerning innovation, cooperation and the creation of a World Agricultural Organization. The proposed alternative would be a kind of agriculture able to respect the environment and to allow France to feed its population and preserve its food security.
POUR CITER CET ARTICLE
Christian Pèes « Ne pas sacrifier l'agriculture française », Géoéconomie 3/2008 (n° 46), p. 87-93.
URL : www.cairn.info/revue-geoeconomie-2008-3-page-87.htm.
DOI : 10.3917/geoec.046.0087.




