Géoéconomie 2008/3
Géoéconomie
2008/3 (n° 46)
150 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782916722436
DOI 10.3917/geoec.046.0095
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Dossier Le krach agricole

Vous consultezLes biocarburants : un engagement responsable

AuteursXavier Beulin du même auteur

Président de la Fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux (FOP).

Propos recueillis par
Pascal Lorot du même auteur


Géoéconomie- L’environnement énergétique se complexifie à cause de la raréfaction des ressources pétrolières et gazières. Les biocarburants sont-ils une contribution à l’indépendance énergétique ? Quelle est la place des biocarburants dans la balance énergétique mondiale ? Quels sont les principaux producteurs, quelles sont les régions qui consomment le plus de biocarburants ? Pourquoi ?

2 Xavier BEULIN - L’environnement énergétique se complexifie effectivement avec la fin de l’ère du tout pétrole. Même si les experts ne sont pas d’accord sur l’échéance de fin du pétrole, il est clair qu’il nous faut trouver d’autres sources d’énergie et se tourner au maximum vers le renouvelable. Mais l’énergie n’est pas le seul défi que l’agriculture doit relever aujourd’hui. La première priorité est, et il ne faut pas l’oublier, celle de l’alimentation puisqu’à l’horizon 2050, ce seront 9 à 10 milliards d’individus qu’il faudra nourrir. S’ajoutent aussi d’autres enjeux comme la menace du changement climatique que plus personne n’ose contester aujourd’hui ou encore la nécessité de préserver les ressources naturelles, la biodiversité, la terre et l’eau.

3 C’est en tenant compte de tous ces éléments que nous développons les biocarburants en France, notamment au sein de la filière biodiesel Diester. Nous prônons un développement économique équilibré de la production agricole, respectueux de l’environnement, s’inscrivant dans une démarche de développement durable et permettant aux producteurs de satisfaire l’ensemble de leurs missions. Si je suis certain que le remplacement du pétrole ne se fera pas uniquement par les biocarburants, je suis en revanche convaincu qu’ils ont une place importante à jouer dans le mix énergétique renouvelable de l’après-pétrole.

4 Prenons l’exemple de la France. Nous consommons plus de 30 millions de tonnes de gazole et 10 millions de tonnes d’essence. Sur les 30 millions de tonnes de gazole, une dizaine de millions est importée, notamment de Russie. La France, en traduisant les objectifs européens d’incorporation de biocarburants s’est logiquement tournée vers les biodiesels qui se substituent au gazole. Le programme qui a été mené par de la filière Diester permettra de produire 2 millions de tonnes de Diester dès 2009 à partir essentiellement du colza et de tournesol cultivés par des agriculteurs français. Si la production reste modeste au regard de la consommation totale, elle contribue néanmoins à diminuer notre dépendance vis-à-vis de certains États.

5 Mais ça n’est pas tout. Cela semble sans doute paradoxal, mais la production du Diester nous affranchit également en partie d’une autre dépendance, celle ci, vis-à-vis de l’alimentation de nos élevages. Pour nourrir ses élevages, la France importe 45 % de ses besoins en protéines végétales sous forme de soja. Et l’Europe 73 %. Or, pour chaque litre de Diester produit en France par notre filière, nous produisons simultanément 1,5 kg d’aliments qui viennent se substituer au soja. Trois conséquences en découlent : d’abord, en développant le Diester, nous limitons notre dépendance pour l’alimentation de nos élevages. Ensuite, ce soja qui n’est plus importé, demeure disponible pour nourrir d’autres élevages dans le monde. Enfin, la pression pour le développement de cette culture, qui se fait au détriment de la biodiversité mondiale, n’en est que plus limitée.

6 Relevons aussi que si la France et l’Europe ont fait le choix des biodiesels, il n’en est pas de même ailleurs. Le biocarburant le plus utilisé dans le monde est celui qui se mélange à l’essence, l’éthanol. En 2007 dans le monde, ce sont 8,5 millions de tonnes de biodiesel qui ont été produits contre 48 millions de tonnes de bioéthanol. Avec un parc automobile à plus de 70 % diesel, l’Europe est le leader de la production de biodiesel : elle en produit 5 millions de tonnes sur les 8,5 au niveau mondial. Pour l’éthanol, ce sont les États-Unis, avec 24 millions de tonnes d’éthanol produits en 2007 à partir du maïs, et le Brésil, avec 19 millions de tonnes d’éthanol produits à partir de canne à sucre, qui mènent la danse.

7 Encore une fois, chaque continent répond à ses besoins internes et, pour certains, à ses ambitions pour l’exportation. Les pays consommateurs d’essence se tournent vers l’éthanol et les pays consommateurs de gazole, à l’image des pays européens, vers les biodiesels.

8 Le Brésil est un cas à part. Avec la production d’éthanol à partir de canne, il bénéficie de la plante qui possède le meilleur rendement énergétique pour la production de biocarburants. Il veut devenir le réservoir du monde en accélérant sa production. D’où sa quête effrénée de surfaces, avec l’impact environnemental que l’on connaît. Car, en l’état actuel des choses, le Brésil ne s’impose pas les mêmes critères de durabilité que l’Europe pour le développement des biocarburants. C’est là que le bât blesse : pour ma part, je refuse que soit ainsi hypothéqué l’avenir des générations futures. Je pense qu’il est de la responsabilité des pouvoirs publics et des responsables économiques de se soucier de la préservation de ce bien commun qu’est la Terre.

9 G.- Dans un environnement où les prix du pétrole sont relativement élevés, celui des biocarburants parait accessible, si demain nous assistons à un revirement des prix du baril, quelle serait la rentabilité des biocarburants ? Quel est le positionnement en termes de prix par rapport aux autres énergies. Finalement les biocarburants sont-ils réellement compétitifs ?

10 X. B.- Je pense qu’il faut être précis : l’intérêt du développement des biocarburants doit être vu de façon globale, c’est-à-dire en fonction des avantages qu’ils apportent à notre société et non sous le seul angle de la rentabilité immédiate. D’ailleurs la crise financière mondiale sans précédent que nous traversons aujourd’hui est là pour nous rappeler qu’il faut se méfier de toute logique de développement basée sur les seuls critères financiers à court terme. Là aussi je suis partisan d’une économie basée sur le réel et non le virtuel.

11 Ceci dit, il faut reconnaître que les biocarburants sont encore dans une phase de démarrage. Cela se conçoit d’autant plus facilement qu’il s’agit d’un secteur jeune, en plein essor, qui nécessite des investissements massifs. Il faut aussi savoir deux choses : d’abord, le prix de vente dépend du prix du baril de pétrole, il augmente et baisse avec lui. Ensuite, son coût de production dépend d’une part des cours des matières premières utilisées, mais aussi du coût de l’énergie. La volatilité des marchés n’est pas là pour simplifier le calcul de la compétitivité.

12 Pour inciter l’essor des biocarburants dont nous avons besoin – notre avenir énergétique se prépare dès maintenant –, l’État a mis en place une exonération partielle de la taxe intérieure de consommation pour les biocarburants (TIPP). Cette exonération partielle est à mes yeux totalement justifiée. Elle l’est en effet par tous les avantages environnementaux, économiques et sociaux qu’apporte cette filière en comparaison des filières pétrochimiques. La filière Diester a investi plus de 550 millions d’euros entre 2005 et 2008 afin de construire de nouvelles usines – ou de renforcer les capacités des usines existantes – pour assurer la transformation des graines en huiles, puis la production de 2 millions de tonnes de Diester en France. De même, elle a procédé à de nombreux investissements dans d’autres pays de l’Union européenne.

13 Ce sont des débouchés qui ont été développés, offrant ainsi aux producteurs agricoles de nouveaux marchés et donc de nouvelles sources de revenus. Au-delà, ce sont plusieurs centaines d’emplois qui ont été créés et quelques milliers d’emplois qui ont été maintenus grâce à cette production. Il faudrait aussi parler des gains engendrés pour les collectivités locales par le développement économique induit mais aussi des projets de développement générés en termes par exemple d’infrastructures terrestres, fluviales ou ferroviaires. Au-delà de ces aspects déjà fondamentaux, a fortiori en cette période difficile, il faut rappeler que nous contribuons à la lutte contre l’effet de serre, à l’indépendance énergétique de notre pays, à la préservation des ressources naturelles, à la limitation des importations pour l’alimentation animale…

14 Alors, quel est le coût de cette défiscalisation au final ? La question mérite d’être posée. Tout d’abord, en 2008, le montant de taxe payé pour le biodiesel est de 20 centimes d’euros par litre puisque nous avions une exonération partielle de 22 centimes, les pétroliers payant eux autour de 42 centimes d’euros de taxes pour le gazole. Il faut ensuite souligner que les pétroliers et distributeurs de carburants qui incorporent des biocarburants dans le gazole ou l’essence ne répercutent pas le surcoût au consommateur. Il faut enfin relever que ce montant a été fortement revu à la baisse depuis l’origine et le gouvernement voudrait aller encore plus loin.

15 Un point qui me semble d’autant moins compréhensible que les filières se mettent en place et qu’il serait autrement plus souhaitable d’accompagner plus fortement le démarrage de leur activité. Les opérateurs industriels, comme les agriculteurs, ont besoin de lisibilité pour savoir comment rentabiliser des investissements dont les effets induits, je le rappelle, bénéficient à tous. Cela est d’autant plus évident qu’une étude conduite en 2004 a démontré que la quasi-totalité de ce manque à gagner retournait à l’État les années n+1 à n+3 sous forme de d’économies liées aux gains environnementaux, sociaux, de taxes et d’impôts divers payés par les acteurs du secteur. Et à l’époque, l’exonération partielle était à un niveau bien supérieur. Alors aujourd’hui, j’affirme que ces filières rapportent plus à l’État que ce qu’elles lui « coûtent ». Surtout si l’on considère l’économie comme un tout.

16 Par ailleurs, il faut aussi souligner que nos principaux concurrents n’ont aucun état d’âme sur ce sujet. Nous savons bien que les coûts de production dans bon nombre de pays sont très nettement inférieurs aux nôtres. Et je ne parle pas des conditions de production ! Cela valant d’ailleurs pour bien d’autres secteurs économiques… C’est pour cela que nous avons demandé, en lien avec nos collègues européens, à l’Union européenne de s’intéresser au mécanisme infernal de subvention dont bénéficie le biodiesel américain (appelé aussi B99) et d’envisager, si nécessaire, un recours juridique. En effet, par un simple tour de passe-passe favorisé par une législation douanière souple, ce biodiesel entre dans l’Union en étant encore plus compétitif que nos propres produits. Faut-il accepter une nouvelle dépendance énergétique alors que nous avons les moyens de produire et de répondre à nos attentes en Europe ?

17 G.- Les biocarburants sont issus des produits végétaux, à un moment ou le monde fait face à une crise alimentaire inédite, caractérisée par la raréfaction relative des ressources alimentaires dans un environnement démographique en pleine explosion, les biocarburants ne sont-ils pas un accélérateur de la raréfaction des ressources végétales ? Ne contribuent-ils pas à l’accélération de la guerre alimentaire mondiale ?

18 X. B.- J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur ce sujet au sommet de la FAO en juin dernier. Notre planète doit nourrir et fournir de l’énergie et autres biens à l’équivalent d’une ville de 200 000 habitants en plus, chaque jour ; et ceci dans un contexte où pèsent des incertitudes majeures comme le changement climatique, l’accès limité à l’eau douce pour certaines régions du monde, la disponibilité en terres arables… autant de sujets sources de potentiels conflits.

19 Il faut sur ce sujet distinguer le court terme du moyen/long terme. Sur le court terme, l’analyse de la situation actuelle du marché des matières premières agricoles montre qu’il n’y a pas de cause unique à la hausse des prix que nous venons de connaître : sur les deux dernières années, la production mondiale de blé a diminué de 62 millions de tonnes (soit 10 %) pour cause de sécheresse dans plusieurs régions du monde. À cela s’ajoutent les changements d’habitudes alimentaires, notamment en Asie, avec l’introduction des produits carnés qui génèrent une demande forte. Il y a aussi l’impact des marchés financiers qui n’est plus à démontrer. À titre d’exemple, les échanges et les mouvements sur le marché à terme du blé à Chicago ont été multipliés par 4 par rapport à une année normale. Même s’il est difficile d’évaluer le poids réel de cette spéculation financière, elle a forcément joué un rôle dans l’évolution des cours. Enfin, n’oublions pas les conséquences en cascade des décisions unilatérales de certains États – par exemple en Argentine, Ukraine ou Thaïlande – lorsqu’ils ont décidé de taxer, voire de fermer, leurs exportations de matières premières ; ou encore de celles découlant des politiques publiques, notamment dans les pays de l’OCDE, qui, avec les excédents des années 1980, ont désinvesti dans les mécanismes de régulation et de stockage.

20 Pour revenir aux biocarburants, je souhaite aborder quelques points. La part réelle des surfaces consacrées aux biocarburants dans le monde n’est pas ce que l’on croit, ou que l’on veut nous faire croire : elles sont de 1,1 % en Europe, 1 % au Brésil et 4 % aux États-Unis. Je laisse chacun juger de leur impact sur le cours des matières agricoles au regard des éléments cités plus haut ! De plus, comme je l’ai expliqué plus tôt, l’industrie des biocarburants génère des coproduits valorisés en nutrition animale. En outre, les biocarburants ne sont pas et ne doivent pas être réservés aux seuls pays riches. Ils peuvent également répondre utilement à l’indépendance énergétique dans les pays en développement tout en étant un facteur de croissance.

21 Car, je voudrais ici insister sur une autre vraie crise à laquelle nous devons faire face aujourd’hui : celle de la répartition des richesses entre ceux qui ont les moyens de produire ou de payer les matières premières quel qu’en soit le prix, et ceux qui ne le peuvent pas. Les biocarburants ne doivent pas être un faux prétexte pour ne pas s’interroger sur les moyens d’éviter ce que vous appelez « une guerre alimentaire mondiale ». Par contre, la question que vous posez est celle de la répartition des richesses. Pour apporter des éléments de réponse à cet affrontement Nord-Sud, j’estime qu’il faut redimensionner l’aide au développement, mais aussi et surtout opérer une réallocation, une réorientation des ressources financières dans ces États. Les PVD ne consacrent que 4 % de leurs moyens à l’agriculture, c’est trop peu.

22 C’est pourquoi je pense qu’il est indispensable d’agir sur ce point avec conviction car nos destins sont liés. Si les échanges commerciaux constituent un facteur essentiel pour le développement de l’agriculture, le contexte actuel doit inciter les États et les gouvernements nationaux, en particulier au sein des grands sous-ensembles régionaux, à créer les conditions d’un développement agricole répondant prioritairement aux besoins de leurs populations. Je souligne à ce propos que je doute de plus en plus fortement que les règles de l’OMC puissent s’appliquer à l’agriculture, notamment si elles prônent toujours plus de dérégularisation des marchés et de libéralisme outrancier. J’estime aussi que l’aide alimentaire doit rester quelque chose d’exceptionnel, qu’elle ne peut et ne doit en aucun cas constituer une politique en soi, et encore moins une stratégie. Ce qui doit être une vraie stratégie de l’organisation du commerce mondial est plutôt de donner aux agriculteurs la possibilité de contribuer à la sécurité alimentaire de leur pays, de pouvoir s’organiser sur le marché, et gérer les risques.

23 La question n’est donc plus simplement celle du développement des biocarburants, elle est bien celle du développement agricole et de sa capacité à répondre aux attentes des habitants. Je suis personnellement favorable à la mise en place de politiques agricoles fortes qui serviront ensuite de socle à un véritable développement économique. La priorité pour moi est d’abord et avant tout de structurer et de pérenniser l’activité agricole et agro-industrielle. Et nous savons bien aussi que le développement d’échanges commerciaux structurés et pérennes conduit en douceur à des évolutions politiques.

24 Voilà pourquoi j’estime que l’effort que nous devons faire est bien de mobiliser de vrais moyens pour inciter les États, en lien avec les organisations agricoles, à investir dans le foncier, dans les infrastructures telles que le stockage des denrées, dans la modernisation de l’agriculture avec l’accès à la mécanisation, aux engrais, à l’irrigation, aux semences de qualité… Nous devons aussi favoriser l’organisation des filières par produit, de façon à responsabiliser les acteurs tant en termes de prix que de qualité des produits, que de capacité à se défendre face à des marchés qui seront de plus en plus volatils. Assurer un revenu aux producteurs, c’est assurer des produits de qualité aux consommateurs. S’organiser en filière, c’est permettre à chacun une juste répartition de la valeur ajoutée tout en partageant une volonté commune de relever les défis, au premier rang duquel figure une alimentation saine et de qualité. La gestion des risques est, elle aussi, essentielle pour les agriculteurs : aucun d’entre eux ne peut faire face seul aux aléas climatiques, sanitaires, de marché. Dès lors, pour résumer, sans incitation, il ne peut y avoir d’investissement. Sans investissement, il ne peut y avoir de production. Sans production, il ne peut y avoir de rémunération. Sans rémunération, il ne peut y avoir de développement durable.

25 G.- Y a-t-il des végétaux privilégies ? Les OGM sont-ils une solution pour alimenter les produits en biocarburant sans que cela affecte les ressources au niveau mondial ?

26 X. B.-En Europe, où les plantes utilisées pour produire des biocarburants sont le colza, le tournesol, la betterave, le maïs ou le blé, les OGM ne constituent pas la matière première pour les biocarburants. Outre-atlantique, avec le soja et le maïs, ils sont effectivement utilisés pour produire des biodiesels ou de l’éthanol. À ma connaissance, il n’existe pas de recherche pour développer une variété dédiée spécifiquement à la production de biocarburants.

27 En ce qui concerne la production, la recherche s’oriente sur la production de biocarburants dits de deuxième génération qui transformeront des plantes entières quand aujourd’hui nous transformons uniquement les organes de réserves : les grains de colza, tournesol, maïs ou blé, ou la racine de la betterave. Notre filière travaille activement sur un projet de production de biodiesel à partir d’une voie appelée « Biomass to Liquid » ou BTL. L’idée est de réaliser en quelques heures ce que la nature a fait en plusieurs milliers d’années en formant le pétrole. Nous partirons alors de matières premières très diverses, toutes contenant de la ligno-cellulose, une matière organique présente dans tous les végétaux, et transformerons ainsi en biocarburant des plantes entières cultivées spécialement, des résidus agricoles, des déchets forestiers, ou même des déchets organiques ménagers.

28 Je pense aussi que les biotechnologies doivent être appréhendées objectivement : elles peuvent contribuer à combiner intelligemment la performance économique, la performance environnementale et la biodiversité.

29 Je déplore à ce propos qu’il ne soit pas possible de débattre rationnellement de ce sujet dans notre pays et en Europe. Sur les OGM, il est incompréhensible que ceux qui refusent leur production acceptent leur importation ! De façon plus globale, les biotechnologies sont un sujet crucial pour l’avenir. Les refuser ou les diaboliser dans le secteur agricole est une faute majeure : nous allons nous retrouver pieds et poings liés, totalement dépendants de quelques majors américains ou autres. Ce serait une véritable régression pour notre pays alors que nous étions en pointe dans le secteur de la recherche et de l’innovation. J’en suis d’autant plus attristé que certains grands noms sont d’ores et déjà en train de délocaliser leur recherche, y compris dans d’autres pays de l’Union. Quand les détracteurs des biotechnologies comprendront-ils que délocaliser la recherche c’est se créer notre propre concurrence et dépendance ? J’ai peur que sur ce sujet, le réveil soit douloureux.

30 Douloureux pas seulement d’ailleurs pour les producteurs agricoles. Douloureux plus généralement pour le secteur agro-industriel et donc pour notre pays. Il faut en effet souligner que ce secteur est l’un des rares qui aujourd’hui tire notre économie : le solde de la balance commerciale agro-alimentaire est excédentaire de 4,6 milliards d’euros, celui de la France étant déficitaire de plus de 24 milliards. Sans oublier qu’il représente plus de 15 % des emplois. Là aussi, de façon plus générale, il faut avoir ces chiffres en tête lorsque se prennent des décisions : il ne faudrait pas que, sous couvert d’environnement, nous tombions dans une dérive environnementaliste qui ferait de l’agriculture le bouc émissaire de tous les maux de la société et l’amputerait de toute capacité de production en la conduisant dans des impasses techniques ou agronomiques. Il convient de veiller à maintenir un équilibre réel entre le « produire plus » et le « produire mieux ».

31 G.- Que représente le marché des biocarburants en France, quelles projections peut-on effectuer concernant ce secteur d’activité et concernant Proléa à 10 ans, 20 ans…

32 X. B.- En France, le développement de la première génération de biocarburants est défini à l’horizon 2010. Ce seront 3,2 millions de tonnes de biodiesel que la France consommera à cette échéance. Proléa, la filière française des huiles et protéines végétales, entend bien rester un acteur prépondérant sur ce marché où à l’heure actuelle nous réalisons les 2/3 de la production française et détenons 30 % du marché européen. Nous nous y préparons fortement.

33 Pour l’avenir, nous sommes directement impliqués dans les travaux sur la deuxième génération de biocarburants qui devraient aboutir à une production d’ici une dizaine d’années. Sur ce point en effet, il faut être réaliste et savoir que produire des biocarburants de seconde génération ne se décrète pas. Bien au contraire, comme pour tout process industriel, il faut prendre le temps de la recherche, de l’expérimentation, de la validation et de la production. L’intérêt de cette deuxième génération de biocarburants est, en complément de la première génération développée de façon raisonnée, d’apporter des réponses sans faire peser de risque sur les ressources mondiales.

34 Parallèlement nous axons aussi notre stratégie sur le développement de la chimie du végétal. Le végétal constitue également une matière première idéale pour le remplacement du pétrole dans la chimie. Les possibilités et opportunités sont immenses notamment dans les bitumes, les biolubrifiants, les solvants, les peintures, les produits de beauté. Ce marché, comme celui plus généralement des dérivés du pétrole, offre des débouchés et des perspectives considérables.

35 Bien sûr, quelque soit notre développement, il s’appuie en priorité sur l’alimentation humaine et l’alimentation animale. La valorisation de nos productions oléoprotéagineuses, mais aussi notre conviction de la nécessité de construire et d’organiser une filière cohérente au sein de laquelle se développent de vraies synergies entre le secteur de la production, de l’industrie, de la recherche, de la commercialisation nous avait conduit, en 2003, à procéder au rachat de la société Lesieur puis de Puget. C’est ce même état d’esprit qui nous a conduit à nous investir plus fortement dans le secteur animal qui est le premier débouché de nos tourteaux. C’est pourquoi en 2007, nous avons décidé de reprendre le groupe Glon, un partenaire avec qui nous travaillions depuis 1998. C’est pourquoi nous avons aussi passé un accord avec Hendrix Genetics, une entreprise spécialisée dans la génétique animale au niveau international.

36 Nous avons donc aujourd’hui la capacité de répondre « présent » aux défis qui nous attendent. Nous sommes en mesure de prendre et d’assumer pleinement nos responsabilités pour répondre aux attentes de nos concitoyens et participer à l’instauration, en France et en Europe, d’un nouveau bouquet énergétique. Mais nous avons besoin de lisibilité politique à tous les niveaux.

37 C’est ainsi qu’au niveau européen, nous devons avoir une démarche cohérente. Les dispositifs ne peuvent changer sans cesse ni faire fi des réalités : l’agriculture, avec tout ce qu’elle induit, est un secteur qui ne peut changer de cap au gré des humeurs politiques et surenchères médiatiques. De même, il importe de ne pas demander aux opérateurs européens de respecter des obligations qui ne seraient pas imposées aux autres pays. Je comprends et approuve totalement, dans le respect des limites indiquées, qu’il faille fixer des critères de durabilité, des critères sociaux, des critères environnementaux. Mais ceux-ci doivent s’appliquer à tous. Nous devons faire le choix du progrès social et nous donner les moyens d’y arriver. Je suis pour une nouvelle préférence communautaire qui nous mette à égalité de droits et de devoirs avec nos concurrents.

38 Sinon, non seulement nous nous tirons une « balle dans le pied », mais en outre nous contribuons à encourager à l’extérieur de nos frontières ce que nous dénonçons à l’intérieur : comment critiquer la déforestation, la protection de l’environnement, le maintien de la biodiversité, le travail des enfants si nous acceptons les importations sans sourciller ?

39 Les biocarburants et, au-delà ce qu’ils impliquent, nous obligent à adopter une attitude responsable. Nous devons gérer l’après-pétrole, nous en avons les moyens. Nous devons préparer cette transition. Les biocarburants de première génération sont immédiatement disponibles et doivent nous permettre d’attendre l’essor d’autres énergies issues de ressources renouvelables et durables. Nous y travaillons en vertu du principe selon lequel « pour être prêts demain, il faut investir aujourd’hui ». Il convient donc de développer les biocarburants pour ce qu’ils sont et d’appréhender cette problématique pour ce qu’elle est : une ressource énergétique parmi d’autres qui contribue à valoriser des productions, diversifier les activités, développer les économies, satisfaire des besoins complémentaires à ceux de l’alimentation humaine, et faire vivre dignement des hommes et des femmes grâce aux fruits de leur travail. Ceci tout en en faisant des acteurs prépondérants de la vitalité et de la préservation de leurs territoires. Telle est du moins la ligne directrice de l’action de Proléa, celle que j’entends promouvoir.

 

Résumé

La fin relative de l’ère du pétrole induit une complexification de l’environnement énergétique. D’autres sources d’énergie, notamment renouvelables, doivent être favorisées et l’agriculture a un rôle à jouer. Outre l’objectif de nourrir la population, l’agriculture est une source énergétique potentielle via les biocarburants. Encore faut-il trouver un moyen pérenne de les développer. Changement climatique, rôle de l’État dans leur soutien, développement durable, rentabilité financière, concurrence internationale d’autres pays et filières et rôle des OGM sont autant de déterminants à prendre en compte selon l’auteur afin de structurer l’activité agricole et agro-industrielle de notre pays. Ce qui n’est pas sans ouvrir de nombreux débats d’ordres politique, économique et éthique.



Abstract
The relative end of oil era leads to a more complex energy environment. Other energy sources, specially the renewable ones, have to be necessarily supported and agriculture has now a new role to play. Besides the objective to feed the population, agriculture is a strong potential energy source thanks to biofuels, but we have to find a way to develop them. According to the author, other factors like climate change, states’ support and role, sustainable development, financial profitability, international competition of other states and lines and finally the role of GMOs have to be considered in order to structure our country’s agricultural and agro-industrial activities. So, there will inevitably be different political, economic and ethical debates.


POUR CITER CET ARTICLE

Xavier Beulin « Les biocarburants : un engagement responsable », Géoéconomie 3/2008 (n° 46), p. 95-106.
URL :
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2008-3-page-95.htm.
DOI : 10.3917/geoec.046.0095.