Géoéconomie 2009/3
Géoéconomie
2009/3 (n° 50)
152 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782916722597
DOI 10.3917/geoec.050.0139
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Regards sur les grands défis géoéconomiques
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AuteurDidier Lucas du même auteur

Rédacteur en chef de la revue Géoéconomie et directeur de l’Institut Choiseul.

La fin des cadres traditionnels d’analyse


Les quinze dernières années ont accouché d’un nouvel ordre international où l’accélération du processus de mondialisation a durablement redessiné les équilibres géopolitiques classiques. Dès 1992, Edward Luttwak professait l’avènement d’une ère dite « géoéconomique »[1][1] « La géoéconomie apparaît comme l’analyse des stratégies...
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. Celle-ci est marquée par la constance des affrontements entre nations pour la conquête des marchés en forte croissance et la maîtrise des technologies critiques. L’élan récent de l’école réaliste[2][2] L’école réaliste classique puise sa tradition chez Thucydide,...
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a redonné une impulsion aux politiques de puissance des nations.

2 Historiquement, le réalisme postule que l’analyse politique et la compréhension du système international résident dans l’étude des stratégies de puissance des États. Le renouveau de cette école au début de la décennie écoulée a coïncidé avec l’élaboration d’une doctrine de sécurité économique américaine incluse dans la doctrine de sécurité nationale. Le second point fondamental de cette théorie porte sur l’affirmation des dynamiques politiques auxquelles sont subordonnées les problématiques économiques. Ainsi les États seraient strictement motivés par la poursuite et la protection de leurs intérêts nationaux. Or, les interrogations stratégiques du XXIe siècle (arrivée des nouvelles puissances, défi de la gouvernance, persuasion collective et grandissante des phénomènes d’insécurité, définition d’un nouveau modèle capitaliste pour sortir de la crise économique) bouleversent les cadres traditionnels d’analyse de la puissance[3][3] Selon un cadre théorique classique, il s’agit de distinguer...
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. La globalisation pensée et voulue par les nations occidentales semble échapper à ses géniteurs et témoigne d’une érosion de l’occidentalisation du monde. Ainsi, la métamorphose des conditions d’exercice de la puissance a radicalement modifié les règles des interactions entre acteurs. La prospective stratégique relative aux deux prochaines décennies pose une complexité inédite d’un monde multipolaire que ni les États-Unis, ni l’Europe ne paraissent capables de comprendre. Le XIXe siècle a été celui de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, le siècle écoulé fut américain. Celui en cours verra l’affirmation des nouvelles machines de guerre économique que sont la Chine et l’Inde. Profitant des errements des grandes institutions financières internationales pour juguler la crise et relancer la croissance mondiale et pour peu que leurs propres économies n’en souffrent pas trop ; les nouvelles puissances vont, à la faveur du contexte actuel, augmenter leurs marges de manœuvre afin d’imposer leurs conditions, notamment en ce qui concerne des grands dossiers internationaux (contrats commerciaux majeurs et investissement directs de premier ordre). Il ressort ainsi que la crise va accélérer le processus de mondialisation. Elle ne réduira pas les rivalités concurrentielles, elle va au contraire les accentuer. Tenter de dessiner les reliefs et d’évaluer les futurs rapports de forces géoéconomiques, tel est l’objet de cet article.

3 Nous entrons aujourd’hui dans la quatrième phase de la mondialisation. Rappelons si besoin est, que ce phénomène est la résultante de choix politiques délibérés, ce n’est pas la conséquence de lois naturelles ou le produit inévitable de l’histoire. Le premier temps de la mondialisation contemporaine remonte à l’immédiat après guerre avec la création de l’ONU, symbole d’une universalité des relations internationales. C’est le lancement de la mondialisation politique. Ce processus se structure dans un second temps avec l’organisation des systèmes économiques et financiers. Le doublement du nombre d’États membres du GATT au milieu des années 1970 marque l’approfondissement du phénomène jusqu’à l’aboutissement qu’est l’Organisation mondiale du commerce. La troisième vague mondialiste, celle-ci perceptible par l’ensemble des individus, est induite par la révolution des instruments de communication. À la révolution technologique, succède donc ce quatrième épisode : la mondialisation juridique et ses conséquences normatives. Tentons maintenant de définir quelles sont les hypothèses qui plaident en la défaveur des puissances occidentales et revenons sur les perspectives historiques précitées.

4 Le système politique de régulation des relations internationales mis en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale a donné l’impulsion au processus de globalisation. Instrument d’affirmation du pouvoir des nations, de développement de la puissance, de contrôle des ambitions diverses, des organisations comme l’ONU ont échoué dans leur mission de prévention et de gestion des conflits de toute nature[4][4] Depuis les années 1960, le nombre de conflits militaires...
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. Face à ce constat, les « nouvelles puissances » développent des alliances, mettent en œuvre des démarches de lobbying pour contribuer à la transformation de ce type d’institution. En effet, la question de la représentativité de cette organisation constitue une problématique de premier ordre. La surreprésentation de l’Europe (3/5e des sièges au Conseil de sécurité alors qu’elle ne pèse que 20 % de la population mondiale) atteste d’un déséquilibre important maintes fois dénoncé par des pays asiatiques (Inde et Indonésie notamment) et des puissances émergentes (Afrique du Sud, Brésil). La composition actuelle ne reflétant plus le système international, nous envisageons l’hypothèse d’une crise politique rampante en cas d’absence de négociations collectives à moyen terme.

5 Le système économique et financier international, notamment représenté par des institutions telles que l’OMC, le FMI ou la Banque mondiale, est également marqué par une domination des États-Unis et des pays européens. Le décalage entre le discours officiel qui vise à la promotion d’un système d’échange (réellement) multilatéral et une mainmise occidentale sur ces institutions laisse planer la menace d’organisations alternatives. Ainsi, le principe de la constitution d’un Fonds monétaire asiatique destiné à pallier une crise financière internationale n’est pas à exclure même si la tentative précédente fut infructueuse. En effet, le projet émis par le Japon en 1997 échoua suite aux pressions directes émises par les États-Unis. S’il avait vu le jour, il aurait contribué à une fragilisation du système occidental. Les pays asiatiques se seraient prémunis d’attaques spéculatives sur leur monnaie locale, et cette étape aurait signifié à moyen terme la constitution future d’une monnaie unique sur l’échiquier asiatique. Quant à l’ANASE (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), l’hypothèse d’un véritable marché commun en son sein d’ici à 2020 est particulièrement crédible. Nous assistons donc à une véritable stratégie de puissance collective des pays asiatiques sur les questions économiques, financières et monétaires.

6 Conséquence d’erreurs coupables, de stratégies hasardeuses et de spéculation effrénée ; la crise internationale scelle la faillite morale du modèle occidental. L’incapacité relative des institutions financières à juguler rapidement les effets de cette crise renforce la thèse d’un système asiatique alternatif qui soutiendrait les échanges d’un marché régional à très fort potentiel.

7 La mondialisation technologique, troisième stade de la constitution du village planétaire figure à ce jour comme une menace à court terme pour les principales démocraties. Si nous avons renoncé au mirage des autoroutes de l’information censées relier les peuples et leur permettre de communiquer harmonieusement afin de réduire les clivages, nous observons que la société de l’information est une société du conflit. Autrement dit, la généralisation des Technologies de l’information, de la communication et de la connaissance (TICC) dans toutes les strates sociales a favorisé l’émergence des acteurs issus de la société civile. Parmi eux, les ONG[5][5] « Les ONG sont productrices de concepts qui s’imposent...
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sont devenues, quels que soient leur statut ou leur objet, des créateurs de connaissance susceptibles d’interférer sur les équilibres politiques définis par les États. Il est aisé de prédire la multiplication des TICC, ainsi que leur progression au sein des économies émergentes.

8 L’uniformisation juridique constitue le quatrième stade de la mondialisation. Il apparaît aujourd’hui que les affrontements les plus importants portent sur la capacité des acteurs publics et privés à imposer leur volonté, à créer des soft law, à édicter des normes. Rendue possible par l’avènement des TICC, la bataille des normes oscille elle aussi entre une tentation hégémonique des nations occidentales afin de réglementer la déréglementation (notamment économique et commerciale) et les aspirations des nouvelles puissances dont la stratégie consiste à multiplier les sources normatives afin de fragiliser un système universel pensé par les États dominants. Ainsi, la superposition des normes nationales, internationales (à vocation régionale ou mondiale) d’origine étatique, supra étatique ou privée, entraîne une véritable prolifération des cadres juridiques. Cet affaiblissement du droit classique ouvre des champs d’interprétation extrêmement large. Ainsi, les acteurs les plus offensifs et les plus agressifs disposent par là même d’instruments de contournement, d’interdiction, de contrainte et de sanctions. C’est l’un des nombreux paradoxes contemporain. Les politiques de standardisation ont généré une fragmentation du droit et renforcé l’arbitraire alors qu’elles étaient destinées à les combattre.

La perte d’hégémonie du monde occidental sur l’économie de marché

9 La prolifération des communautés virtuelles va donc engendrer des mouvements non contrôlables par les États et renforcer le pouvoir des acteurs non-étatiques. Nous allons donc assister à un affrontement larvé et asymétrique entre les États et les organisation de la société civile pour l’instauration de nouveaux cadres normatifs. Parce qu’il y a globalisation du savoir, les activités internationales seront influencées par la production de connaissances nouvelles. Il en résultera une mutation probable des modes de gouvernance et la mise en place de nouvelles politiques de responsabilité sociale qui auront un impact croissant sur le développement des nations et des entreprises. Cependant, ce système trouve ses limites lorsque certains États dérogent aux principes de respect des problématiques éthiques et environnementales. Là encore, l’évaluation des pratiques de gouvernance chez les puissances montantes atteste que ces États n’ont pas d’intérêt immédiat quant à l’application de ces directives. Ils sont pour l’instant tenus d’accroître par tous les moyens leur potentiel économique et financier en s’affranchissant comme ils le peuvent des restrictions imposées par les poussées « moralistes » du monde occidental.

10 Ce combat pour les normes est contigu aux enjeux cachés de la mondialisation juridique. Les États-Unis tentent par tous les moyens d’imposer à la communauté économique internationale les pratiques du droit anglo-saxon. A priori, ils sont en passe d’y parvenir. Mais, ne s’agit-il pas d’une victoire à la Pyrrhus ? La Chine, l’Inde et les économies émergentes les plus déterminées ont tout intérêt à profiter des failles juridiques développées par le monde occidental tout en se servant de la complexité de leur propre système juridique comme instrument de défense. Les entreprises occidentales sont démunies dans leur conquête des marchés asiatiques car leurs compétiteurs orientaux se soustraient encore aux préceptes de gouvernance. En cherchant à renforcer la transparence financière des entreprises cotées, les autorités américaines ont créé de nouvelles vulnérabilités. Première grande réforme du droit des affaires depuis les années 1930, la loi Sarbanes-Oxley[6][6] Votée en 2002 par le Congrès des États-Unis à la suite...
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contraint les entreprises cotées aux États-Unis à effectuer des audits extrêmement coûteux pour satisfaire aux exigences juridiques et rassurer les actionnaires. Cette nouvelle législation modifie les stratégies des entreprises : certaines acceptent les règles de la transparence, tandis que d’autres suspendent leur cotation à cause d’un risque informationnel (dégradation de l’image ou de la réputation) très élevé. Le modèle anglo-saxon d’économie de marché n’a pas encore réussi à trouver un seuil d’équilibre entre le développement de positions dominantes et les conflits d’intérêt potentiels. Les affaires de corruption dénoncées régulièrement par des magistrats américains atténuent la légitimité du processus occidental de moralisation des affaires. Le marketing de l’éthique est contredit par la réalité des faits. C’est un fait, la communication de firmes multinationales en faveur du développement durable est suivie de peu d’effets. Dans le même ordre d’idées, la notion d’investissement socialement responsable telle qu’elle est véhiculée par les entreprises nord-américaines suscite des divergences culturelles entre l’Europe et les économies émergentes. Pareillement, le débat qui sévit à propos des réserves allouées par les établissements bancaires afin de rémunérer leurs meilleurs traders constitue pour beaucoup une problématique difficilement acceptable si l’on songe que de nombreuses banques doivent leur salut aux plans de sauvetage publics. En l’occurrence, le flou qui l’entoure porte atteinte à l’image du modèle économique américain.

11 Envisagée pour assurer une stabilité politique, pour instaurer un équilibre des forces, pour favoriser les échanges entre les États du Nord et du Sud, tout en préservant les atouts et les ressources des nations les plus avancées, la mondialisation a paradoxalement relancé la dynamique des rapports de force. Elle a donné naissance à de nouvelles puissances dont les appétits non-masqués laissent craindre le développement d’affrontements géoéconomiques de grande ampleur. L’affirmation sur la scène internationale de la Chine, de l’Inde, de l’Indonésie (mais aussi de l’Afrique du Sud et du Brésil) va-t-elle fragiliser le système international actuel au point d’aboutir à un déplacement du centre de gravité mondial vers l’Asie ? Désormais, la puissance d’un État est intimement liée à sa capacité à façonner le monde, à influencer les acteurs étatiques et non-étatiques. Prévu dès sa genèse comme l’aboutissement de la pacification des échanges, le quatrième temps de la mondialisation (juridique et normative) est peut-être celui de la relance des stratégies de puissance pour la conquête du monde. Il est un postulat communément accepté : la globalisation est quasi-irréversible. La multiplication de firmes multinationales orientales permet d’affirmer qu’il sera impossible d’enrayer la montée du continent asiatique. La question des transferts de technologies vers ces nations en forte croissance pose la problématique de la pertinence de tels échanges.

12 Dans quelle mesure les puissances émergentes jouent-elles sur l’attractivité de leur marché pour imposer des nouvelles règles de compétition et ainsi faire l’acquisition des technologies clés qui leur manque ? En vendant des savoir-faire de souveraineté, les nations occidentales ne cèdent-elles pas à des considérations strictement financières contraires à la prudence et à la raison stratégique ? Affrontement non pas des civilisations, mais des puissances économiques : il s’agit d’un défi crucial à relever pour les États occidentaux. L’ancien ambassadeur des États-Unis en France, Felix G. Rohatyn[7][7] « Menaces sur le capitalisme américain », article paru...
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, en est bien conscient lorsqu’il écrit dans les colonnes du quotidien Le Monde :

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« Les intérêts politiques nationaux empiéteront toujours sur les marchés libres. Il est donc temps de se demander si les conseils d’administration ne devraient pas élargir leurs responsabilités. L’un des modèles possibles est le capitalisme des parties prenantes : les dirigeants ne décideraient plus seulement en fonction du cours de la Bourse mais prendraient en compte d’éventuelles conséquences négatives sur les non-actionnaires (salariés, tissu local, clients, fournisseurs). Ce qui est en jeu, ce sont des questions de changement social, d’influence politique et de capacité de décision ».

14 Ainsi, le poids croissant des problématiques géoéconomiques et sociétales va durablement rythmer l’agenda des nations « historiques ». Elles devront développer des politiques actives de soutien pour permettre à leurs entreprises d’atteindre la taille critique exigée par la mondialisation. Il importera également qu’elles relèvent le défi de la généralisation des affrontements informationnels pour ne pas s’autodétruire dans une concurrence exacerbée intra-occidentale sur les marchés en forte croissance, tout en assurant la préservation des secteurs d’activité jugés stratégiques face aux manœuvres économiques offensives des nouvelles puissances.

15 Il est acquis que le XXIe siècle sera celui de la Chine et de l’Inde (à cause de la combinaison suivante : forte croissance économique, extension des capacités militaires, populations importantes et encore jeunes, adhésion des élites au patriotisme économique). La programmation de ces puissances majeures induit qu’elles vont très prochainement être en mesure de créer de nouvelles règles d’ordre politique, économique et financière mais surtout juridique. En 2020[8][8] Source National Intelligence Council 2020 project : “Mapping...
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, le PNB chinois dépassera celui des pays industrialisés (excepté celui des États-Unis). Le PNB de l’Inde sera au même niveau que celui des États européens. Ainsi les clivages historiques Est/Ouest, Nord/Sud, développés/non-développés, alignés/non-alignés vont être dépassés dans un futur proche. Coincés entre ses vertus pédagogiques sur l’économie de marché et ses besoins en termes de préservation de la puissance géopolitique et militaire, les États-Unis ont quelques difficultés à définir une stratégie de long terme pour freiner la montée de ces puissances.

16 Depuis la survenue de la crise, les enjeux géopolitiques interdisent formellement toute dégradation de la performance chinoise sur la scène internationale. Désormais, il ne faut plus parier sur son implosion eu égard à ses multiples contradictions internes pour garantir au monde occidental la pérennité de domination. En effet, la Chine est le moteur principal de la croissance mondiale. Économiquement, les États occidentaux sont donc les alliés objectifs de l’empire du Milieu. Sur le plan politique, il semble inévitable à terme de rééquilibrer les rapports de force au sein des organisation internationales sous peine de voir émerger des organisations régionales à l’image d’un Asian Monetary Fund concurrent du Fonds monétaire international. Sur le plan financier, les banques centrales asiatiques vont accroître leurs réserves (elles s’élèvent déjà à ce jour à 850 milliards de dollars pour le Japon, 500 milliards pour la Chine, 120 milliards pour l’Inde) dans leur monnaie nationale afin de se préserver d’une crise financière liée à une chute du cours du dollar. L’impact de ce principe de précaution, annoncé sur les marchés financiers notamment à New York et à Londres, va doper les marchés asiatiques et les rendre plus attractifs, déplaçant ainsi le centre de gravité financier mondial. Sur le plan économique, la formidable attractivité et la croissance des marchés asiatiques inciteront les nouvelles puissances à imposer des standards régionaux pour favoriser l’émergence de leurs propres firmes multinationales dans la compétition mondiale. De fait, les règles du marché mondial risquent de basculer progressivement en faveur des compétiteurs asiatiques.

En guise de conclusion

17 Si l’hégémonie du monde occidental sur l’économie de marché est remise en cause par les nouveaux entrants asiatiques, elle l’est aussi en termes d’économie de puissance. Face à des régimes plus autoritaires et/ou face à des dictatures, les démocraties occidentales ont plusieurs défis à surmonter :

  • Le facteur temps : le rythme des élections handicape les États occidentaux dans la mesure où les dirigeants politiques privilégient leur succès électoral aux dépens des stratégies collectives de moyen et long terme.
  • La manière de concevoir l’accroissement de puissance : les opinions publiques occidentales désavouent par principe les dynamiques d’affrontement au nom de leurs acquis sociaux et de leur volonté de vivre dans un monde pacifié. Ce n’est pas le cas des peuples asiatiques qui ont conscience que les affrontements économiques sont inévitables pour pérenniser leur développement.
  • La symbiose patriotique entre les gouvernances étatiques et industrielles : le thème du patriotisme est mal perçu en Europe. Ce n’est guère mieux aux États-Unis dans les milieux industriels. Ce refus de la prise en compte des impératifs de la puissance aux dépens des exigences du marché n’existe pas chez les nouveaux entrants asiatiques, pas plus qu’il n’existe d’ailleurs en Russie ou au Japon qui sont pourtant présentés comme des pays en phase avec le système occidental. Ce décalage de perception dans la hiérarchie des enjeux est une faiblesse endémique des modèles démocratiques nord-américains et européens.
  • Les dirigeants occidentaux sont victimes du syndrome de Goliath : ils envisagent l’affrontement en focalisant leur attention sur les rivalités économiques et financières à l’intérieur du monde occidental. Les nouveaux compétiteurs bénéficient de ce complexe de supériorité qui atténue l’analyse de la menace asiatique. Les dirigeants des firmes issues de ce continent en tirent déjà des avantages concurrentiels.
  • L’acceptation de la dimension conflictuelle de la société de l’information et la multiplication des formes d’affrontement économique : la guerre de l’information est devenue une pratique courante pour déstabiliser l’adversaire et créer des avantages compétitifs voire renforcer sa suprématie. Les États-Unis sont les leaders dans les technologies de l’information car ils sont les premiers à avoir utilisé Internet comme levier de l’essor et du développement. Les élites européennes n’ont pas encore compris l’utilité du management offensif des sources ouvertes et restent enfermées dans l’univers du cloisonnement, du secret et de la rétention des connaissances.

Force est de constater que les entreprises américaines et européennes se rejoignent sur un point : elles subissent de plus en plus la loi du targeting des multiples acteurs de leur propre société civile. Ce n’est pas le cas en Asie. Cette différence de vulnérabilité pourra à l’avenir jouer en notre défaveur.

18 Pour faire face à la mutation des rapports de force provoquée par la mondialisation et accentuée par la crise économique mondiale, les démocraties occidentales vont être obligées de modifier en profondeur les règles de la gouvernance étatique et de la gouvernance industrielle. Il s’agit pour l’instant d’un vœu pieux. Notre inaction profite à nos adversaires.

Tableau 1 - Prospective à l’horizon 2020. Enjeux de puissance ?


Tableau 2 - Prospective à l’horizon 2020. Stratégie de puissance ?


 

Notes

[1] « La géoéconomie apparaît comme l’analyse des stratégies d’ordre économiques décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains secteurs bien identifiés de celle-ci ». Pascal Lorot, « Géoéconomie un champ nouveau », in Géoéconomie, n° 22, été 2002. Retour

[2] L’école réaliste classique puise sa tradition chez Thucydide, Machiavel et Hobbes. Le néoréalisme se distingue par la prise en compte des interdépendances, la nécessité de renforcer les logiques temporaires d’alliances afin de bâtir des systèmes de sécurité. Ainsi, les États chercheraient à maintenir un équilibre permanent des forces afin de juguler le développement de la puissance d’autres États considérés comme concurrents. Retour

[3] Selon un cadre théorique classique, il s’agit de distinguer la puissance structurelle, de la puissance de contrôle exercée par un État ou un groupe d’État. La première pose la réalité de la nature du système qui s’impose aux acteurs. Elle renvoie aux concepts d’écosystèmes où les acteurs les moins performants subissent les contraintes de l’environnement international. La puissance de contrôle signifie qu’un acteur est capable de modifier le comportement d’un autre acteur. Ainsi, la mutation du Hard Power (allocation de ressources militaires ou économiques en vue d’orienter ou de limiter l’action d’autres pays) vers le Soft Power (mise en œuvre de stratégies d’influence politique ou culturelle afin que des pays définissent des intérêts convergents avec l’initiateur de la stratégie) nécessite de repenser les modalités d’action et d’accroissement de la puissance par le recours à des opérations de management de l’information adaptées à la mondialisation. Retour

[4] Depuis les années 1960, le nombre de conflits militaires officiels dans le monde a toujours oscillé entre 20 et 25 par an. Ces statistiques n’intègrent pas les conflits non-étatiques tels que les guerres civiles (également de l’ordre d’une vingtaine). Si l’on considère qu’il existe à ce jour environ 200 pays dans le monde, près de 20 % des États ont été confrontés depuis les quarante dernières années à un conflit militaire ou civil. Les crises n’ont pas diminué, ce qui traduirait une incapacité de l’ONU à prévenir et maîtriser des conflits qui affectent majoritairement les États du Sud. Or, le siècle qui débute voit l’émergence des puissances de cet hémisphère. Leur volonté de se faire entendre sur la scène internationale adossée à des stratégies de puissances individuelles plaident pour une érosion du pouvoir des organisations internationales occidentales. Retour

[5] « Les ONG sont productrices de concepts qui s’imposent à la classe politique et au monde économique : gouvernance, précaution, ingérence, développement durable, exception culturelle. Elles sont évaluatrices : chartes, codes, déclarations, best practices, notation, certification […]. Elles produisent des normes relatives à l’échange équitable, à la corruption, que les autorités tendent à intégrer : les softs laws. Elles sont sources d’expertise, deviennent des vigies chargées de détecter des périls actuels ou futurs, ce qui les amène à établir l’agenda de l’action internationale. Décider ce qui fera débat et de ce qui disparaîtra dans la spirale du silence est une forme cruciale du pouvoir. D’une façon plus générale, elles animent le mouvement en faveur d’une gouvernance globale qui implique le dessaisissement du vieil État nation au profit de l’application directe de normes transnationales ». François-Bernard Huyghes, in Comprendre le pouvoir stratégique des médias, Eyrolles, 2005. Retour

[6] Votée en 2002 par le Congrès des États-Unis à la suite des affaires Enron et Worlcom, la loi Sarbanes Oxley repose sur quatre grands principes : l’exactitude, l’accessibilité de l’information, la responsabilité des gestionnaires et l’indépendance des vérificateurs/ auditeurs. Retour

[7] « Menaces sur le capitalisme américain », article paru le 12 mai 2006. Retour

[8] Source National Intelligence Council 2020 project : “Mapping Global Future”.Retour

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Didier Lucas « Le temps de l'hypercompétition », Géoéconomie 3/2009 (n° 50), p. 139-149.
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DOI : 10.3917/geoec.050.0139.