Géoéconomie 2011/4
Géoéconomie
2011/4 (n° 59)
144 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782362590276
DOI 10.3917/geoec.059.0009
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Géoéconomie

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Éric Besson
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Entretien

Vous consultezLa politique de gestion des métaux stratégiques

AuteurÉric Besson du même auteur

Ministre de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique.

Géoéconomie – Vous avez annoncé la création d’un Comité pour les métaux stratégiques (COMES) le 26 janvier 2011, qu’attendez-vous d’une telle structure et quelles sont les priorités que vous lui fixez ?

2 Éric Besson – L’État prend au sérieux le risque de perturbation des approvisionnements en matières premières. Notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour approvisionner nos industries en métaux stratégiques demande une mobilisation de nos atouts dans de nombreux domaines.

3 C’est pour cela que j’ai mis en place le Comité pour les métaux stratégiques (COMES) le 30 mars dernier. Il a pour mission d’assister le ministre chargé des matières premières dans l’élaboration et la mise en œuvre de la politique de gestion des métaux stratégiques, en vue de sécuriser les approvisionnements nécessaires à la compétitivité durable de l’économie.

4 J’attache une importance toute particulière à cette instance de dialogue et d’échange entre les acteurs économiques, les établissements experts et l’État. Des groupes de travail ont été constitués pour faire progresser notre réflexion sur quatre sujets prioritaires :

  • l’évaluation des besoins de notre industrie ;
  • la connaissance des ressources ;
  • le recyclage, la recherche et l’innovation ;
  • les questions internationales.

Lors de la prochaine réunion du COMES, j’aurai l’occasion de mesurer les progrès effectués et je souhaite que des propositions d’actions concrètes me soient transmises.

5 G. – Quelles sont, à votre avis, les industries françaises et européennes les plus concernées par cette problématique des minerais stratégiques et pourquoi ?

6 É. B. – Le développement de notre industrie occidentale repose de plus en plus sur des métaux aux qualités spécifiques, intégrés dans des applications de haute performance. Le nombre de « petits métaux » couramment utilisés par notre industrie est passé d’une dizaine environ dans les années 1980, puis une quinzaine dans les années 1990, à plus de 60 au début des années 2000.

7 C’est pourquoi l’ensemble de nos filières industrielles sont concernées. Elles ne le sont pas toutes au même niveau bien sûr mais toutes les filières doivent se poser la question de leur exposition aux risques potentiels. Depuis que nous sommes entrés dans le nouveau millénaire, la configuration des marchés des métaux a considérablement évolué. L’accès aux métaux indispensables au bon fonctionnement de notre économie s’est trouvé brutalement contraint par une dynamique de croissance des besoins, notamment des pays émergents, sans que la production minière mondiale puisse y répondre.

8 Le scénario de rupture d’approvisionnement peut apparaître virtuel aujourd’hui, mais dans un fonctionnement en flux tendu de l’industrie, il faut bien avoir à l’esprit qu’une ressource manquante, même accessoire, peut déstabiliser toute une chaîne de production. Les événements tragiques du Japon nous l’ont rappelé ces derniers mois.

9 G. - Quelles sont, pour vous, les ressources les plus critiques ? Et par ailleurs, quelles sont les régions productrices dans le monde qui vous paraissent les plus sensibles d’un point de vue stratégique ?

10 É. B. – Le caractère critique d’une ressource est très évolutif dans le temps ; tout dépend du lieu et des conditions de production et aussi de ses usages. Prenons par exemple le platine et le palladium : ils sont actuellement indispensables à l’industrie automobile car ils interviennent dans la composition des pots catalytiques des automobiles pour la dépollution des gaz d’échappement. En outre, ils proviennent à plus de 90 % de deux pays, la Russie et l’Afrique du Sud. Cependant, la découverte de nouveaux gisements ou encore le passage à des motorisations électriques affranchies de ces platinoïdes, pourraient complètement changer la donne, mais ce n’est pas encore le cas. Il faut donc être prudent lorsque l’on parle de métaux critiques.

11 Le plus sensible d’un point de vue stratégique c’est lorsqu’un seul pays contrôle la quasi-totalité de la production mondiale d’une ressource stratégique. À titre d’exemple, les terres rares proviennent aujourd’hui à 95 % de la Chine et le niobium à 90 % du Brésil.

12 G. - Que pensez-vous de la stratégie chinoise de restrictions à l’exportation des terres rares produites dans ce pays ?

13 É. B. – Les terres rares sont en effet en haut de l’échelle des préoccupations, mais la France est jusqu’à présent bien approvisionnée.

14 La Chine est entrée à l’OMC, ce qui se traduit pour ce pays par des avantages mais aussi des obligations. Les restrictions à l’exportation mises en place par ce pays constituent une entrave au commerce sur ce marché. Ceci rend les filières consommatrices concernées très vulnérables.

15 Enfin, et je m’en réjouis, la situation actuelle de quasi-monopole chinois risque d’évoluer d’ici peu car plusieurs projets de mise en exploitation d’autres gisements dans le monde sont en train d’aboutir.

16 G. - Peut-on imaginer des accords européens de sécurité d’approvisionnement avec des entreprises de pays producteurs comparables au modèle d’accord signé en 2006 entre Boeing et VSMPO Avisma sur l’approvisionnement en titane de l’avionneur américain ?

17 É. B. – L’accord auquel vous faites référence est un accord commercial entre deux entreprises privées. Je considère en effet que de tels accords commerciaux, lorsqu’ils sont possibles, constituent une réponse possible pour sécuriser l’approvisionnement d’entreprises françaises ou européennes. Il est de notre responsabilité de créer un environnement favorable au développement de nos entreprises. Par conséquent la France et l’Europe œuvrent avec détermination en faveur de la mise en place d’une stratégie commerciale promouvant l’accès libre, transparent et ouvert aux matières premières.

18 G. - Où en est la prospection minière dans les territoires français du Pacifique ? Le BRGM avait prévu une campagne d’exploration sur Wallis et Futuna ? Qu’en est-il ?

19 É. B. – Une première campagne d’exploration à Wallis et Futuna a été conduite en 2010 par un consortium regroupant l’IFREMER, ERAMET, AREVA, TECHNIP et le BRGM. Les résultats de ces travaux sont encourageants. Elle est programmée du 3 novembre à début décembre 2011 avec le navire Atalante et financée par les partenaires du consortium (AREVA, TECHNIP, ERAMET et IFREMER). Elle sera financée à hauteur d’1,6 million d’euros par les industriels dont j’ai obtenu l’accord, l’IFREMER apportant sa contribution scientifique.

20 Nous nous situons là dans une phase très en amont de ce que pourrait être l’exploitation minière sous-marine. Par de telles actions nous préparons l’avenir et nous intégrons dans cette perspective tous les composants de ce type de projet, les aspects techniques, technologiques, économiques et enfin environnementaux. La croissance des besoins mondiaux pour des ressources qui seront de plus en plus restreintes pour des raisons géologiques mais aussi géopolitiques, fait qu’il est prudent d’examiner dès maintenant les conditions d’une possible exploitation minière sous-marine. Ce sont des stratégies à moyen et long terme qu’il faut préparer.

21 G. - Le recyclage est-il une piste de substitution crédible ? Pour quels métaux ?

22 É. B. – Le recyclage apparaît comme un levier prépondérant pour renforcer la sécurité d’approvisionnement du pays et des entreprises. Par exemple, savez-vous que le taux de recyclage du plomb en France est de près de 100 % ? Les métaux sont recyclables à l’infini ou presque et cette qualité doit être exploitée à plusieurs titres. En effet, la production de métal secondaire économise les ressources primaires et limite la consommation d’énergie grâce à des procédés beaucoup moins énergivore que pour une production issue du minerai. Le recyclage permet également de moins dépendre d’approvisionnements lointains car le gisement est déjà présent sur notre territoire : on appelle ceci la « mine urbaine ». Toutefois, ce serait un leurre de croire que le recyclage permettrait de se dispenser de mines.

23 Tous les métaux sont concernés sous réserve qu’ils puissent être identifiés, collectés et séparés en vue d’une réutilisation économiquement rentable. Pour les métaux de base comme l’acier, l’aluminium, le cuivre, etc., les filières sont organisées et les technologies de retraitement sont au point. En revanche, pour certains petits métaux aux usages diffus dans l’économie, il reste des progrès à faire.

24 Le COMES travaille sur ce sujet avec un groupe dédié au recyclage. Je me réjouis notamment de voir une grande entreprise comme RHODIA être en pointe sur ces questions et procéder à des investissements sur notre territoire, par exemple pour le recyclage des terres rares contenues dans les lampes basse consommation usagées ou dans les aimants.

25 L’État soutient par ailleurs le recyclage dans le cadre des investissements d’avenir : un montant de 250 millions d’euros est consacré aux projets de développement des technologies de collecte, de tri, de recyclage et de valorisation des déchets ainsi qu’à l’éco-conception.

26 G. - Comment voyez-vous ce sujet des minerais stratégiques à l’horizon 2020 ?

27 É. B. – Sur le moyen et long terme, les besoins de l’économie mondiale seront croissants et tirés par la démographie et le progrès technique. À défaut de la mise en œuvre de nouveaux projets miniers d’envergure, les marchés pourraient rester sous tension. Les prévisions peuvent même être assez inquiétantes lorsqu’on additionne les ressources connues, les projets miniers annoncés et les projets probables et qu’on les compare aux prévisions de consommation mondiale…

28 Mais ces périodes de tension sur les marchés sont autant à craindre que les périodes d’abondance de l’offre car elles démobilisent les acteurs et remettent en question les investissements porteurs de progrès.

29 C’est tout l’enjeu de nos plans d’action, qui devront permettre de stabiliser au mieux l’environnement de nos entreprises afin qu’elles sécurisent leur activité et améliorent leur compétitivité.

 

POUR CITER CET ARTICLE

Éric Besson « La politique de gestion des métaux stratégiques », Géoéconomie 4/2011 (n° 59), p. 9-13.
URL :
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-4-page-9.htm.
DOI : 10.3917/geoec.059.0009.