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Géoéconomie

2016/4 (N° 81)

  • Pages : 210
  • ISBN : 9782362590665
  • DOI : 10.3917/geoec.081.0201
  • Éditeur : Editions Choiseul

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EAST ASIA’S REEMERGENCE, Philip Golub, Polity, 2016

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Après un précédent ouvrage consacré à l’histoire de la puissance américaine (Une autre histoire de la puissance américaine) paru aux éditions du Seuil en 2011, Philip Golub propose dans son dernier livre une réflexion consacrée au retour de l’Asie de l’Est comme acteur de premier plan sur l’échiquier international.

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Selon l’auteur, la réémergence de l’Asie de l’Est comme l’un des foyers de l’économie mondiale constitue l’une des transformations systémiques les plus importantes depuis la Révolution industrielle et la mondialisation. Ce retour de l’Asie de l’Est comme acteur de premier plan clôt donc le chapitre de la domination sans partage des pays occidentaux sur la sphère des relations internationales. L’auteur souligne qu’une telle mutation ne s’effectue(ra) pas sans « frictions ».

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Afin de comprendre la nature de cette transformation, Philip Golub propose une analyse des facteurs tant structurels que contingents qui ont donné naissance à ce qu’il nomme « la révolution économique d’Asie orientale » et aux conséquences structurelles qui s’en sont ensuivies. L’auteur mobilise les apports de la sociologie historique pour rendre compte de l’émergence et de la consolidation d’États bureaucratiques modernes et « développeurs ».

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L’ouvrage se structure en six chapitres. Dans le premier, « Globalisation, Asie de l’Est et dynamiques du développement capitaliste », l’auteur propose un rappel historique global remontant jusqu’au XVIIIe siècle mais qui insiste tout particulièrement sur le virage intervenu il y a une trentaine d’années et qui a vu l’Asie de l’Est commencer à bouleverser la structure économique verticale qui avait été mise en place par les puissances occidentales au cours du XIXe siècle.

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Le chapitre 2, « Rencontres modernes et collisions contemporaines », analyse le passage du système international polycentrique qui prévalait avant la Révolution industrielle au système hiérarchisé centré autour de l’Atlantique caractéristique de la seconde moitié du XXe siècle. Les « collisions » entre l’Est et l’Ouest qui ont eu lieu au cours de cette période ont fini par déboucher sur la construction d’États modernes. Tout d’abord au Japon avec les réformateurs Meiji qui ont renversé en 1868 la dynastie Tokugawa. Puis en Chine avec l’abdication de Puyi en février 1912 – le « dernier empereur » de la dynastie Qing – et la création de la République chinoise (avec Sun Yat-sen comme premier président). Les trente années qui ont suivi, et qui ont abouti à la création de la République populaire de Chine en 1949 – et de la République de Chine (Taïwan) –, ont été nécessaires pour unifier et commencer à moderniser une Chine morcelée par les Seigneurs de la guerre.

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Les chapitres suivants analysent les mutations survenues après 1945. Les chapitres 3 et 4 examinent les facteurs endogènes et exogènes qui ont conduit à la création des États développementalistes d’Asie du l’Est : Corée du Sud, Taïwan, Japon (même si dans ce dernier cas, il faut parler non de création mais de recréation).

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Ainsi, le chapitre 3, « Faire la guerre et construire l’État après 1945 », examine notamment le rôle que les États-Unis ont joué après la fin de la guerre du Pacifique dans l’émergence et la consolidation de régimes conservateurs et développementalistes (dotés d’une forte administration et relativement autonomes) chez leurs alliés qui constituaient ainsi autant de plateformes utiles à l’effort américain de lutte contre le communisme.

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Le chapitre 4, « États développementalistes et vols d’oies sauvages [1][1] Le « vol d’oies sauvages » est une expression qui désigne... », analyse comment l’idéologie que l’auteur qualifie de « nationalisme développementaliste » a permis au cours de la guerre froide non seulement de rallier les populations derrière des chefs d’États autoritaires, de justifier des régimes à parti unique, mais encore d’établir un pont avec l’histoire que ces nations avaient connue avant la deuxième guerre mondiale, afin de situer leur présent d’alors dans une perspective historique longue. Ces dynamiques ont favorisé une forme d’intégration économique régionale au cours des années 1980.

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Ce mouvement a commencé à englober la Chine post-maoïste comme le détaille le chapitre 5 intitulé « La mutation du capitalisme d’État chinois ». Celui-ci est consacré à la façon dont la Chine s’est intégrée à partir des réformes impulsées en 1978 et avec le succès que l’on sait dans la mondialisation grâce à un modèle économique particulier. Ceci s’est fait grâce à un système combinant un État fortement interventionniste, un vaste secteur étatisé, une politique industrielle et un contrôle du taux de change.

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Enfin, le chapitre 6, « Se tourner vers l’avenir », analyse les processus de transnationalisation, d’intégration, de diffusion mais aussi de reconcentration du pouvoir que pose le retour de l’Asie de l’Est.

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L’auteur se garde bien de faire l’apologie d’un modèle en particulier. On est loin de Michel Aglietta et Guao Bai assénant dans leur ouvrage sobrement intitulé… La Voie chinoise : « La Chine n’est pas un régime politique autoritaire comme les autres. C’est un modèle sui generis. Il est autoritaire parce que l’autorité du Parti communiste ne procède pas de la règle majoritaire. Mais la politique chinoise s’ancre dans une culture très ancienne, fondée sur une puissante vision éthique de l’harmonie fondamentale entre nature et humanité. Il s’ensuit que le gouvernement est de bien des façons responsable devant la population ». Avant de renchérir deux pages plus loin par une affirmation qui semble tout droit sortie du Quotidien du peuple : « L’autre atout du gouvernement chinois, c’est sa vision à long terme et la planification stratégique qui lui est associée. Indépendant du pouvoir de l’argent [2][2] Nos deux auteurs ne semblent pas être au courant des..., il a la possibilité d’adopter une ligne de conduite à long terme dans l’intérêt de la population, au lieu de servir des groupes d’intérêts [3][3] M. Aglietta et G. Bai, La Voie chinoise, Paris, Odile... ». Les auteurs ne nous disent pas si les violations répétées des droits de l’homme, l’intimidation des universitaires, le reniement de la démocratisation du système politique hongkongais, la corruption qui gangrène le Parti et qui permet par exemple à certains industriels de s’affranchir de tout respect des réglementations sociales et environnementales [4][4] « After the Tianjin Disaster. Poisonous connections »,...… contribuent à l’avènement de cette « harmonie universelle » qu’eux-mêmes (et le PCC) semblent appeler de leurs vœux.

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Bien loin de ces pétitions de principes que la Chine (et assez généralement l’Asie) suscite à foison, East Asia’s Reemergence a le grand mérite de situer la « question » de la montée en puissance de l’Asie de l’Est dans une perspective historique relativement longue, d’éviter les pièges d’un certain déterminisme historique de type marxiste, de faire ressortir les facteurs explicatifs communs aux pays de la zone mais également ceux spécifiques à chacun d’entre eux en particulier. Enfin, l’auteur fait le point de façon extrêmement analytique sur les enjeux futurs de cette évolution. Il ne prévoit pas l’émergence d’un système international centré sur l’Asie ou même sur la Chine. Il met en évidence que la globalisation intervenue à la fin du XXe siècle – que l’on nomme parfois la « troisième mondialisation » – a engendré des pressions systémiques qui ont produit des effets variables selon les capacités des États et leur niveau de souveraineté.

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Le livre de Philip Golub traite donc de façon extrêmement originale et détaillée, et dans un style fluide, un sujet d’une grande actualité… et qui le restera durant de nombreuses années.

Notes

[1]

Le « vol d’oies sauvages » est une expression qui désigne une théorie du développement économique dont le but originel était d’expliquer le développement de l’économie japonaise.

[2]

Nos deux auteurs ne semblent pas être au courant des soupçons et des scandales de corruption qui ont défrayé la chronique depuis de nombreuses années. Ainsi, en février 2011, un ministre des chemins de fer était limogé pour avoir reçu 800 millions de yuans (91 millions d’euros) de pots-de-vin dans le cadre de contrats d’extension du réseau à grande vitesse. En juillet de la même année un accident sur le TGV chinois causait la mort d’au moins 36 personnes, confirmant les doutes sur la sécurité du réseau ferroviaire à grande vitesse chinois. Depuis, les révélations se sont multipliées, par exemple s’agissant des fortunes que les « princes rouges » placent à l’étranger. Voir par exemple « La Chine ‘dégrippe’ à nouveau les rouages du système bancaire », Le Monde, 23 janvier 2014. L’Assemblé nationale populaire (le Parlement) chinois compte parmi ses membres une trentaine de milliardaires (en dollars) dont Zong Qinghou, l’homme le plus riche de Chine. Sans doute une preuve supplémentaire de l’indépendance du pouvoir à l’égard de l’argent.

[3]

M. Aglietta et G. Bai, La Voie chinoise, Paris, Odile Jacob, 2012.

[4]

« After the Tianjin Disaster. Poisonous connections », The Economist, 22 août 2015.

Titres recensés

  1. EAST ASIA’S REEMERGENCE, Philip Golub, Polity, 2016

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