2004
Géographie Économie Société
Comptes rendus
Comptes rendus
BEAUCHEMIN Jacques, 2002, L’Histoire en trop. La mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB éd., 213 pages
Le pluralisme identitaire, souligne l’auteur à juste titre, constitue « l’une des données les plus fondamentales de la dynamique des sociétés contemporaines » (p. 10). Cette ouverture à la diversité « engendre, en même temps, une certaine dissolution de la figure du sujet politique national », traditionnellement perçu comme « centralisé, unitaire, cohérent et plus ou moins intimement associé à une communauté d’histoire repérable » (ibid.). Comment, dès lors, célébrer autrui, reconnaître (au sens de Charles Taylor) l’apport des immigrants ou des minorités, être respectueux des droits civiques sans renier le sentiment d’appartenance que l’Histoire a laissé en héritage, notamment aux Franco-Québécois ?
C’est à cette question délicate et de plus en plus complexe que s’attaque avec brio Jacques Beauchemin. Cinq chapitres, tous remarquablement argumentés, structurent la réflexion. Le premier, réexaminant les positions « ethnicistes » ou « exclusivistes » défendues par François-Xavier Garneau puis Lionel Groulx, invite le lecteur à « atténuer la sévérité de la critique » habituellement réservée aux approches de type « essentialiste » et aux « errements » (« autoritarisme », « conservatisme », « mauvaise conscience ») auxquels celles-ci ont parfois donné lieu dans un contexte très longtemps marqué par la peur de l’assimilation (pp. 26 et suiv.). Après cette mise en perspective, place à l’analyse des « identités », de leur fragmentation et de leurs recompositions, la « fascination de la souche » (l’expression est de Régine Robin) cédant le pas à d’autres « référents » : l’âge, le sexe, le milieu d’origine, le niveau de diplôme… Sont ici mis en exergue, en relation avec le thème de l’« américanisé », les travaux de Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, Ronald Rudin et Joseph Yvon Thériault.
Autre temps fort : la discussion – tout en nuances et riche d’enseignements – du nouvel argumentaire antinationaliste, tel qu’il a été par exemple développé par Mordecai Richler, Nadia Khouri ou Esther Délisle, la dénonciation des idéologies du « ressentiment » laissant toutefois sur sa faim car mésestimant la dimension symbolique du projet souverainiste. Toutes ces théorisations ayant fait l’objet de présentations détaillées, il est alors possible de formuler un autre questionnement : « Qu’avons-nous en commun qui nous permette de dialoguer ? » (p. 22.) Deux pistes peuvent être, sous cet angle, envisagées : celle du « patriotisme constitutionnel » (dans le droit fil des écrits de Jürgen Habermas) et celle de l’« intention éthique » (la culture, telle que la conçoit Fernand Dumont, étant considérée comme le « fondement du politique »).
Les dernières pages sont consacrées au poids de la mémoire, la confrontation des thèses de Gérard Bouchard et de Jocelyn Létourneau étant à cet égard très fructueuse.
Une contribution, on l’aura compris, de grande qualité et qui nous aide à élucider la singularité de l’aventure québécoise sur le continent nord-américain.
Gilles Ferréol
Université de Poitiers
CHARBONNEAU François, LEWIS Paul, MANZAGOL Claude, eds., 2003, Villes moyennes et mondialisation, Montréal, Trames, 334 pages
Sans tergiversation, j’affirme avoir trouvé cet ouvrage fort intéressant. Pour avoir contribué à une quinzaine d’ouvrages collectifs et pour avoir fait le compte rendu de plus du triple, il m’est facile d’avouer que, de façon générale, on trouve dans de telles œuvres collectives du meilleur et du pire en passant par bon nombre de répétitions. Ce n’est pas le cas pour ce volume auquel ont contribué pas moins de 38 auteurs donnant lieu à 28 articles se rapportant à 10 pays de façon spécifique en plus de se référer parfois aux continents africain, européen ou latino-américain. Que l’on ne se méprenne pas par le nombre de pages, il s’agit d’un ouvrage très volumineux, chacune des pages, de grande dimension, comprend en effet trois colonnes. Chez un autre éditeur, on risquait de se retrouver avec une brique de neuf cents pages. Le lecteur saura gré aux responsables de son édition, tous trois professeurs à l’Université de Montréal, d’avoir invité chacun des collaborateurs à fournir une introduction et une conclusion bien mise en évidence. Les graphiques et les tableaux qui accompagnent la plupart des textes sont présentés avec des coloris qui en facilitent et agrémentent la lecture. Certains pourront se surprendre qu’avec cinq textes le Vietnam se trouve à être sur-représenté. Cet intérêt plus particulier envers cette ex-colonie française s’explique par le programme de gestion urbaine au Vietnam subventionné par l’Agence canadienne de développement international auquel a contribué l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal.
Recenser un ouvrage collectif oblige forcément à faire des choix non imprégnés de subjectivité. Dans le cas présent, ils s’expliquent par des contributions d’auteurs qui me sont familiers ainsi qu’aux lecteurs de GES. Mais, avant de les aborder. il importe de s’entendre sur le concept de ville moyenne. Je sais par expérience personnelle qu’en matière d’urbanisme, ce qui est moyen au Brésil est très grand au Québec. On lira donc avec les nuances qui s’imposent un texte sur le pays de Gilles Vigneaut et un autre sur celui de Gandhi. Mais de façon générale, les divers auteurs qui ont proposé une définition ont fait la preuve d’une belle unanimité. Ainsi, pour Thérèse Saint-Julien, de Paris I, les villes moyennes sont celles qui, par leur taille et leurs fonctions apparaissent en deçà des niveaux des villes capitales et des métropoles régionales majeures. Pour la France ce sont des villes dont la population oscille entre 50 000 et 200 000 habitants. Pour sa part, Mark Seasons, de l’University of Waterloo au Canada écrit : « (…) typical mid-size cities in Canada have an urban form that is dispersed, rather than concentrated around the central business district or core. As a consequence, commercial, retail and institutional development occurs throughout the community rather than in the traditional core area. » C’est l’occasion de préciser que 7 des contributions sont publiées dans la langue de Shakespeare. Avis à ceux pour qui le recours au dictionnaire s’impose. De son côté, Jean-François Pérouse, de l’Institut français d’études anatoliennes, profite de l’exemple de la Turquie pour signaler la non-universalité de la notion de ville moyenne tout en s’interrogeant sur les exigences d’une politique des villes moyennes. Pour cet auteur, les faits observés en Turquie permettent de constater combien la notion de ville moyenne peut servir de révélateur des politiques d’aménagement du territoire et de décentralisation administrative. En ce qui regarde l’Espagne, Joan Ganau et Joan Vilagrasa de l’Univesidad de Lleida, considèrent comme moyenne des villes dont la population va de 50 000 à 300 000 habitants tout en considérant pour les fins de leurs travaux les capitales provinciales ayant moins de 50 000 habitants. Enfin, avec G. Cases de Paris I on peut lire une conception statistique rigide : une population comprise entre 20 000 et 100 000 habitants ou tout siège de préfecture avec une population inférieure à 20 000 ha. Si on préfère une vision essentiellement qualitative, en assimilant la notion de moyen à la banalité et à la standardisation en plus de la position intermédiaire dans une hiérarchie, on obtient le concept de « villes ordinaires », Hey oui, si avec Robert Charlebois on connaissait le concept de gars « ben ordinaire », on voit qu’il peut en être de même avec des villes bien ordinaires.
La problématique des villes moyennes se trouve abordée à l’intérieur de quatre rubriques : les villes moyennes à l’épreuve ; la physionomie et l’aménagement des villes moyennes ; les stratégies de positionnement ; tourisme et culture. Dans le cadre de la première rubrique, Mario Polèse et Richard Shearmur de l’INRS-Urbanisation (Montréal) expliquent avec brio pourquoi la population canadienne se concentre autour des grandes zones urbaines. On retrouve ici des résultats de leurs travaux publiés un an plus tôt sur les régions périphérique de l’est du Canada où ils signalent que le facteur distance intervient toujours comme obstacle au développement économique. À nouveau, ils écrivent donc que les NTIC ne représentent pas la panacée des villes petites et moyennes en périphérie. Faut-il s’étonner que 72 % des Canadiens vivent à moins d’une heure d’une des huit grandes métropole de leur immense pays ? Il faut donc composer avec un état de fait qui positionne les régions périphériques canadiennes dans une situation que l’on ne peut comparer avec ce qui prévaut en France ou en Italie, est-il observé. La contribution qui suit, sous la plume de Marc-Urbain Proulx de l’Université du Québec à Chicoutimi, offre une nouvelle configuration de la répartition des activités économiques du Québec en trois types de centres distincts qui mettent en évidence une polarisation de plus en plus marquée. Il s’agit des centres d’extraction (et leur fragilité), des centres de production en redéploiement et des centres de consommation. Ainsi, à l’encontre de la dualité classique centre/périphérie, la nouvelle division spatiale des activités économiques prend actuellement la forme d’un triangle qui représente de mieux en mieux la nouvelle géo-économie en émergence au Québec.
Dans la deuxième rubrique, Perre Filion et ses collègues de l’University of Waterloo et de Wayne State University en arrivent suite à leurs travaux au même constat signalé plus haut par le duo Polèse/Shearmur : l’avenir apparaît plutôt sombre pour les villes moyennes (cores areas) de la grande majorité des régions éloignées du Canada. Et là où on mise sur le tourisme (voir la dernière rubrique) il ne faut pas trop y compter, ce ne peut être une panacée. Par ailleurs, ces auteurs ne plongent pas dans le misérabilisme et considèrent que tout espoir n’est pas vain. En effet, le recours à l’imagination par une mise en valeur des ressources patrimoniales et l’aménagement des places commerciales (pedestrian-friendly) peuvent apporter un souffle nouveau et dégager une dynamique porteuse de chances de succès. Enfin, Joan Ganau et Joan Vilagrasa, cités plus haut, font une remarque que j’ai eu moi-même souvent l’occasion de formuler en relation avec les plans stratégiques. Dans le but de vouloir à tout prix faire la preuve d’un consensus entre toutes les parties impliquées, en Espagne, comme ailleurs semble-t-il, on en arrive à proposer des plans d’action tellement vague ou de facture tellement générale qu’ils ne présentent pas de distinction entre les différentes villes. Tout le monde s’entend pour être en faveur de la vertu et contre le vice.
La troisième rubrique commence avec un article de Régis Guillaume de Toulouse-Le Mirail qui insiste sur le fait que le destin des villes moyennes m’est ni figé ou tracé de façon définitive car il dépend de leur capacité à développer une stratégie et un projet territorial. Les exemples ici présentés permettent de montrer à quel point la notion de réseau ou de systèmes d’acteurs s’avère utile pour les fins de l’aménagement du territoire. L’article suivant est dû à Christophe Demazière et à Pierre Ménages respectivement de l’Université de Tours et de la SEMAEB à Vannes. À leur tour, ces auteurs observent des faits qui vont dans le sens de ceux signalés par nos amis Polèse/Shearmur : la région parisienne abrite 49 % des entreprises ouvrant dans le domaine informatique. Onze régions françaises cumulent 42 % de ce même type d’entreprise ce qui ne laisse que 9 % aux 11 autres régions. Et puisque l’on doit s’en tenir aux villes moyennes, même celles situées dans les régions les plus dynamiques, ne présentent que de faibles possibilités de développement en matière NTIC. Vient ensuite une contribution de Georges Benko et de Jean Bouinot tous deux de Paris I. On y trouve une allusion aux indices de Florida (rien à voir avec l’État qui doit à un certain G.W. B. d’occuper le poste le plus prestigieux de la planète) du nom d’un auteur qui explique que les gens sont la vraie source de la croissance économique. Les auteurs veulent-ils faire plaisir à certains en prenant Montréal comme exemple ? On y voit une intéressante masse critique de créateurs, un taux de tolérance permettant à un quartier gay de prospérer, une qualité de vie indéniable malgré une architecture on ne peut plus banale. Mais on s’éloigne de la problématique du volume. Pour s’en tenir à l’essor des villes moyennes, les auteurs évoquent la nécessité de développer une spécificité territoriale. À leurs yeux il s’agit là d’une piste sérieuse pour renouveler les politiques publiques de développement. Avec Christel Alverne du programme PDM à Cotonou, on change évidemment de contexte pour aborder les dimensions territoriales du NEPAD (New Partnership for African Development). Ce texte, comme le suivant de Jacques Fisette de l’Université de Montréal s’appuie sur une hypothèse qui, comme il est signalé, a longtemps été écartée en Afrique : la ville engendre le développement. Dur ! dur ! pour le spécialiste du développement rural et disciple de René Dumont que je suis. Mais comment pourrais-je éviter d’écrire en paraphrasant l’humoriste québécois Yvon Deschamps : Mieux vaut être riche et en santé en ville que pauvre et malade à la campagne. Dans ce texte, au demeurant captivant, l’auteure évoque ce que pourrait être le NEPAD dans vingt ans. On peut lire que l’Afrique semble suivre la voie de l’Amérique latine et d’Asie dans une urbanisation concentrée. En effet, et Dieu lui évite les problèmes urbains brésiliens qui me sont bien familiers. Et elle écrit, que Dieu l’entende : pour que l’urbanisation n’engendre pas la pauvreté, il est nécessaire d’anticiper les changements en cours. Anticipons, ça urge !
La quatrième rubrique, moins importante en termes de contributions, porte, rappelons-le, sur la culture et le tourisme, contient un texte de Krisztina Keresztély de l’Académie des sciences de Hongrie. Le tout débute par une citation de Lucchini (ne pas confondre bien sûr avec Luchini…) : « La culture est considérée comme un atout de cohésion sociale et comme un facteur de dynamisme local à travers des retombées économiques que ces activités suscitent. Elle intervient stratégiquement sur la capacité de rayonnement de la ville et, ainsi, sur sa fonction d’attraction. » L’analyse des études de cas présentées dans ce texte montre l’importance montante de la culture en termes de développement urbain dans les villes moyennes tout comme dans la capitale magyare. Pour les villes en région, l’auteur met en évidence le rôle joué par leurs dirigeants dans le cadre de leur politique culturelle. Enfin, pour sa part, Georges Cazes cherche à répondre à diverses interrogations comme celle portant sur la responsabilités des villes moyennes françaises en matière tourisme et culture. Ou encore, est-il possible d’identifier, parmi les stratégies mises en œuvre, un corps de doctrine innovant ?
En fait, tous les auteurs auraient mérité une mention dans cette recension dont la lecture, même ves la fin (c’est toujours long vers la fin, dixit Woody Allen), demeure captivante. Si tous les pays faisant l’objet d’un texte ne peuvent intéresser tous les lecteurs, ceux-ci pourront trouver à tout le moins dans le cadre conceptuel présenté et la méthodologie décrite de précieux éléments d’information.
André Joyal
Université du Québec à Trois-Rivières
COLLIGNON Béatrice, STASZAK Jean-François, eds., 2004, Espaces domestiques, Paris, Bréal, 447 pages
Géographie de la maison ! Cet ouvrage comble partiellement un vide relatif dans les recherches en sciences sociales : les études des espaces domestiques. Seulement quelques rares livres ont été consacrés à ce thème depuis une trentaine d’années en français. Les revues spécialisées en architecture abordent le problème, mais souvent sous l’angle de la construction : soit esthétique, soit fonctionnel. Max Sorre dans les années 50 a consacré une partie de son ouvrage Fondement de la géographie humaine à l’habitat (vol. 3), ou d’autres ont réfléchi sur la question comme Pierre Deffontaine (voir notamment L’homme et sa maison, 1972) ou partiellement Augustin Berque dans Vivre l’espace au Japon, entre autres. Probablement le travail plus systématique a été mené depuis plus de vingt ans par Jacques Pezeu-Massabuau. Les termes « habitat » ou « espace domestique » apparaissent dans les publications consacrées au champ urbain, mais en général liés à l’aménagement, à la politique du logement ou encore à la morphologie urbaine ou de vie de quartier. En grande majorité l’observateur s’arrête à l’extérieur, (formes, couleurs, matériaux, taille…) mais ne franchit quasiment jamais le seuil de l’habitat, l’organisation interne lui échappe. Dans les pays anglo-saxons le thème est plus souvent abordé, d’une part dans le cadre du « tournant culturel » de la géographie, et d’autre part dans les travaux liés aux women studies, donc dans les études féministes. Parmi les auteurs on peut citer, à titre d’exemple, James Duncan ou Linda McDowell.
Il apparaît que l’espace domestique a une importance majeure pour la connaissance et la compréhension des sociétés. La maison est le miroir de l’organisation sociale d’un espace, elle exprime la culture, les coutumes, la situation économique, le goût… de ses habitants, mais aussi elle est remplie de symboles et de rêves (home, sweet home).
L’espace domestique a de multiples facettes et soulève de nombreuses interrogations. Espace privé et espace familial, espace du foyer (d’une personne à plusieurs générations… composé, recomposé, éclaté, et même, de moins en moins souvent uni), c’est aussi un espace différencié et un espace anthropologique. Un espace organisé, divisé, même « territorialisé », conçu selon des fonctions sociales, la division est également « sexuelle », un lieu privilégié des relations homme/femme. Souvent aussi une limite entre le public et le privé.
L’habitat, le logement ou l’espace domestique ouvrent des perspectives d’analyse en économie, en sociologie, en psychologie, en politique, en architecture et en design. Ils expriment modernité ou traditions, une différenciation forte tant verticale (hiérarchie sociale) qu’horizontale (diversité spatiale).
L’ouvrage édité par Béatrice Collignon et Jean-François Staszak présente une grande fraîcheur, comme souvent les travaux de ces deux géographes. Ils dépoussièrent la vieille géographie. L’idée est originale, la sélection des auteurs est pertinente (variété des disciplines et des approches, et diversité géographique), les thèmes sont variés et attractifs, les illustrations bien choisies. Les apports théoriques et les examens empiriques se complètent bien. Enfin on ne s’ennuie plus en lisant de la géographie. Et finalement l’excellente présentation du livre mérite d’être mentionnée aussi.
Georges Benko
CEMI-EHESS
LAZAR Judith, 2004, Punir, pour quoi faire ?, Paris, Flammarion, 184 pages
Discuter de la punition aujourd’hui est à l’évidence de la première urgence. Non seulement parce qu’il s’agit de comprendre comment les limites, les codes sociaux peuvent se former ou se déformer dans le fil du temps, mais parce que celle-ci apparaît comme un recours ultime à la reconstruction de la stabilité du corps social. C’est la contrepartie du délabrement de l’ensemble des institutions, et au premier rang de l’éducation. La montée de la délinquance apparaît comme la contrepartie du désintérêt lancinant pour la chose publique (que Judith Lazar repère notamment dans l’éloignement des jeunes de la lecture de la presse écrite par exemple).
L’axe principal de la réflexion de Judith Lazar porte directement sur les rapports que la société entretient avec l’idée de punir. Et si on considère un temps long, on se rend compte que les périodes pendant lesquelles l’idée de punir est apparue comme anachronique, en voie de disparition, sont extrêmement brèves dans le temps. Et par conséquent, si aujourd’hui la question de la punition revient sur le devant de la scène, c’est bien parce que la cohérence interne de la société tend à se défaire. Comment interpréter cette apparente nécessité du retour de la punition ?
Dans quel sens faut-il interpréter la nécessité de la punition ?
- comme préexistant à l’organisation sociale ?
- comme provenant au contraire d’une inadaptation aux règles ? Donc comme le résultat de la transgression.
Comment interpréter le débat contradictoire qui a lieu aujourd’hui ?
- est-ce parce que la société régresse que nous avons besoin de rétablir, ou de durcir les punitions ?
- ou au contraire est-ce que le retour de la punition engendre la décomposition d’une forme de cohésion sociale ?
Les formes de la punition changent avec les formes de la délinquance et de la criminalité. Mais il y a des raisons « économiques » à ces variations. On peut les regarder au niveau macro-économique, et constater qu’entre 1945 et 1970 (en gros) le nombre d’actes criminels est en régression, et même aux États-Unis le nombre de prisonniers tend à diminuer. On peut attribuer ces résultats à l’amélioration générale du niveau de vie et à un resserrement des inégalités. D’un autre côté, on peut aussi dire que c’est là le résultat général des efforts d’éducation qui ont fini par porter leurs fruits. Au niveau micro-économique, c’est plus compliqué, et de nombreux économistes, dans le sillage de Gary S. Becker qui lui s’inspire ouvertement de Bentham, considèrent que le « crime » est en général assimilable à un différentiel entre le « coût » (ici la peine ou la punition) et le « bénéfice », donc ce que cela peut rapporter. Dans ce dernier cas, les inégalités de revenus, si elles augmentent devraient alors être compensées par un accroissement des peines !
Il y a une autre manière « économiciste » d’envisager le rôle de la punition dans une société où justement les conduites s’individualisent. Considérer la délinquance comme la consommation de conduites valorisantes pour des individus qui n’ont que leur force virile pour se situer sur le marché de la séduction. Comme le montre le chapitre 5 de l’ouvrage de Judith Lazar, ce sont les filles qui évidemment dans les cités souffrent le plus de la transgression des normes de la civilité. Et à ce titre, on pourrait dire que c’est ici que la logique du marché a le cours le plus libre. Mais il y a une sorte de marché pour les incivilités, le marché est au sens smithien une forme institutionnelle du pouvoir : quel pouvoir avons-nous sur autrui ? Celui de lui faire accepter le prix que nous demandons pour la marchandise que nous voulons vendre. Les jeunes délinquants parlent très souvent du respect qu’on leur doit, et comme le précise fort justement Judith, s’ils ne s’attardent guère sur leurs devoirs, ils connaissent bien leurs « droits ». Cette notion de « droits » plus ou moins bien comprise les encourage à se présenter comme des victimes. Ils manquent d’argent, ils sont victimes du racisme, etc. Mais en aucun cas ils ne sauraient reconnaître une once de responsabilité. Probablement que s’ils naviguent en bandes, c’est aussi parce qu’ils comprennent qu’individuellement ils ne font pas le « poids ». Certainement aussi qu’ils ont peur de l’avenir, et cette peur, ils veulent s’en débarrasser pour la transmettre dans le présent. À l’intérieur même des ghettos, ils vendent des « protections » illusoires. Ils obtiennent une certaine tranquillité pour leurs « petites affaires » (ils sont d’ailleurs les premiers à parler clairement de leurs « business » pour parler de leurs trafics illicites). Il y a du reste cette illusion diffuse que la réussite incombe au plus malin, au plus fort, à celui qui sait le mieux contourner les règles et le droit, et du reste ils sont encouragés à ces conduites par les exemples qu’on déballe à longueur de journée sur les réussites de la corruption des hommes politiques, des grands chefs d’entreprise qui semblent échapper à la règle commune du droit. Et l’exemple vient de très haut. Dans le vote de mai 2002 qui a vu la réélection inespérée de Jacques Chirac, il y a aussi cette manière de s’identifier à un grand délinquant, et pas seulement une faillite de ses concurrents. La réussite dans la délinquance plus ou moins grande est un véhicule médiatique attrayant pour les populations les plus fragilisées, et en tous les cas une carrière possible. Toujours dans le cadre d’une lecture économiciste, on pourrait continuer en disant que la délinquance est d’autant plus grande que les peines légères (punitions) ne sont pas appliquées, puisque le délinquant recherche la punition, il fera monter le degré de la violence tant qu’il n’aura pas obtenu le prix de son action. Pour cette raison de nombreux auteurs américains considèrent que la montée de la violence sous toutes ses formes provient du fait que les petites fautes ne sont pas sanctionnées !!
De même, les populations les plus pauvres et les plus jeunes, celles pour lesquelles le temps passé en prison a un prix assez bas finalement, ont un avantage économique incontestable à entrer en délinquance dans une période où les peines s’adoucissent. Pour cette raison, ce sont les jeunes immigrés qui remplissent les prisons. D’autres réalité globales ne sont pas prises en compte dans cette analyse : pourquoi parmi les immigrés délinquants ce sont les jeunes d’origine maghrébine qui sont le plus fréquemment concernés par la punition ? Quel est le facteur culturel qui explique cela ? Peut-être suffit-il de dire que les problèmes de discipline se posent d’autant plus violemment que le groupe n’est pas homogène dans ses comportements culturels, sociaux et économiques (p. 76 Judith Lazar rappelle que le système scolaire en France a évolué vers une cassure importante entre des établissements qui traitent la masse des élèves et ceux qui préparent les élites : ici le résultat passe par une discipline forte qui empêche de comparer l’école à une entreprise offrant des services à la demande).
La question de la punition se trouve évidemment au cœur des règles qui sont édictées pour que la société reste cohérente. Néanmoins, non seulement les formes de la punition évoluent dans le temps, mais en outre, la justification de la punition change également. Judith Lazar insiste sur un point important : la punition a deux formes de justification, le rachat de la faute pour obtenir un pardon hypothétique, soit le redressement du sens moral. Les deux véhicules de la transformation de la punition sont l’évolution des formes et des fonctions de l’école et celle de la justice. Le passage du Moyen-Âge aux Temps Modernes s’appuie sur la transformation de ces deux fonctions, dans un sens du durcissement. On sait par exemple que la justice royale en France, au fur et à mesure qu’elle prend le pas sur la justice cléricale, est beaucoup plus sévère parce qu’elle a du mal à inclure dans ses modalités la notion de pardon (cf. par exemple les travaux d’Arlette Farge ou de Bronislaw Geremek).
Cependant, la question qu’on doit alors se poser est la suivante : qu’est-ce qui fait que la société dans son ensemble devient systématiquement plus dure ?
N’est-ce pas parce qu’elle s’organise dans son entier de plus en plus autour de la notion de travail qui est déjà en elle-même une forme de punition ? L’injonction divine qui impose de gagner son pain à la sueur de son front est une forme de rachat pour les fautes passées.
Judith Lazar constate à juste titre que l’autorité n’a pas été remise en question seulement à partir du mouvement de 1968. Elle renvoie d’ailleurs à Hannah Arendt qui montre que le délabrement de la culture est déjà inscrit dès le début du siècle dans le devenir des sociétés occidentales, et Judith Lazar a raison aussi d’établir un parallèle entre l’effondrement de l’autorité dans les pays occidentaux avec la reconsidération de la place des enfants dans la famille et dans la société. Ce phénomène en fait ne concerne pas seulement les pays occidentaux, mais également tous les pays qui ont atteint un certain niveau de richesse et qui maîtrisent leur fécondité. C’est le cas des pays asiatiques. Joseph Schumpeter analyse lui aussi cet effondrement de l’autorité, notamment comme une défiance à l’égard de la hiérarchie au cœur de l’entreprise, comme le résultat paradoxal de la réussite du développement économique. L’accroissement du niveau de bien-être, et des connaissances sur la réalité du fonctionnement de l’économie et du partage des richesses, conduit à une revendication plus hédoniste, plus individualiste. Ce qui veut dire que cette détermination individuelle ne peut plus cadrer avec l’achèvement d’un projet collectif, et que par-là elle heurte les règles sociétales les plus diverses.
L’influence de la télévision sur la délinquance est assez contradictoire, on pourrait dire que la télévision incite à la délinquance et donc à la transmission de la loi, parce qu’elle définit des comportements valorisants en termes de représentation sociale. Mais on peut dire aussi que la télévision ne fait que donner une tribune à des idées qui se généralisent parmi les populations les plus acculturées.
Dans la punition, il y a aussi, n’importe quel psychanalyste vous le dira, la volonté du délinquant d’être puni. Pourquoi cette volonté augmenterait-elle dans les périodes d’instabilité économique ? Ou pourquoi est-elle aussi forte parmi les populations déracinées, les jeunes immigrés ? Une tentative d’explication est que la place dans la hiérarchie sociale génère chez les plus pauvres une culpabilité qui ne peut être que compatible avec une volonté d’être puni.
Les enseignants ne peuvent pas être responsables de l’effondrement de la discipline : à la fois parce qu’ils ont répondu aux injonctions du ministère de l’éducation nationale et parce qu’ils ont aussi répondu aux attentes des parents. L’effondrement de la discipline dans les écoles est évidemment aussi l’effondrement de la discipline au sein de la famille (p. 78).
Dans le chapitre 6, Judith Lazar considère que le rétablissement des fonctions vitales de la société passe par une réhabilitation de la punition, elle justifie cela aussi par le fait que celle-ci est, au-delà de la vengeance, une manière pour celui qui a transgressé les règles de réintégrer la collectivité après avoir payé ses dettes à la société. Mais bien sûr, encore faut-il que tout le monde ait les mêmes idées sur le devenir de la collectivité, sur ce qui cimente la société sur le plan de la morale. Or, la montée des communautarismes, dérive de la tendance individualiste des sociétés modernes, contrecarre ce projet. Il ne faut pas oublier non plus que les sociétés modernes se sont stabilisées d’abord dans le cadre national. Aujourd’hui pour des raisons diverses et variées, la nation est devenue un cadre dépassé. C’est aussi dans le cadre d’exaltation de la nation que l’éducation a produit ses meilleurs résultats. Et le drame est qu’il n’y a rien pour le remplacer ! La sanction ne peut être admise par les délinquants que du point de vue d’un cadre autoritaire auquel ils adhèrent. Et l’adhésion aux normes sociales ne peut pas se réaliser par décret. On a beaucoup parlé de la dévalorisation permanente de l’éducation en tant qu’institution, mais on parle moins du manque de respect qui est porté aujourd’hui sur la justice. Par exemple, les juges aujourd’hui savent qu’ils ont moins à craindre des véritables voyous qui savent très bien ce qu’ils risquent en s’impliquant dans la grande criminalité que des délinquants de banlieue qui contestent ouvertement, c’est-à-dire à l’intérieur même des tribunaux leur condamnation. Un vrai voyou accepte finalement de purger sa peine, même si celle-ci est lourde, parce qu’il sait que c’est la contrepartie de son activité criminelle, mais à l’inverse les délinquants impliqués dans la dégradation de matériel, dans les violences à autrui, notamment dans les viols en réunion, contestent jusqu’au bout le châtiment qui leur sera délivré. On a vu ces derniè-res années, une organisation quasiment communautariste se mettre en place pour menacer juges et témoins. Et du reste cela finit par payer.
Un des points qui n’est pas tout à fait abordé dans l’ouvrage, par ailleurs remarquable et bien écrit de Judith, est aussi que cette déliquescence des institutions chargées de donner une cohérence et un ordre à la société, est la disparition de la référence au travail. Cette disparition renforce cette idée que nous devons vivre aujourd’hui dans un monde dominé par une enfance prolongée. Et par nature, comme le dit pourtant si bien Judith Lazar, un enfant n’est pas tout à fait responsable de ses actes. On se rappellera les difficultés qu’un personnage aussi médiatique que Bertrand Cantat a eues à admettre sa responsabilité dans le meurtre de Marie Trintignant et aussi la complaisance des médias à son endroit. Avec son visage enfantin, il ne peut pas être responsable de la mort de sa compagne ! On a pris des subterfuges pour dire que c’était une triste fatalité, un accident, ou encore simplement que c’était la « passion amoureuse » la seule responsable de ce drame affreux. Et comme par hasard c’était encore une femme qui était la victime !
René Teboul
Université de Provence
PECQUEUR Bernard, ZIMMERMANN Jean-Benoît, eds., 2004, Économie de proxi-mités, Paris, Lavoisier/Hermes, 264 pages
En 1991 on assiste à la naissance d’une école de pensée autour de la notion de proximité, que je nommerais « école française de l’économie de proximités » avec les contributions actives de B. Pecqueur, A. Torre, J.-P. Gilly, C. Dupuy, Y. Lung, J.-B. Zimmermann, G. Colletis, entre autres. Il s’agit dans leur approche de mettre en valeur les proximités géographiques et organisationnelles, à travers des institutions et de l’apprentissage collectif. Une première publication faisant état de l’idée et des pistes de recherches a paru en 1993, le numéro spécial de la Revue d’Economie Régionale et Urbaine, n° 3, « Économie de proximités ». Après douze années de réflexions, plusieurs colloques – le dernier étant en juin 2004, les Quatrièmes Journées de la Proximité : « Proximité, réseaux et coordination » – et la publication d’une série d’ouvrages et articles, on attendait la parution en 2004 d’un livre de synthèse, qui peut servir de manuel aux étudiants. Il vient de paraître sous la direction de Bernard Pecqueur et de Jean-Benoît Zimmermann.
Ce travail collectif présente les convictions et les bases communes des participants de ce mouvement d’idées : l’accent est mis sur les phénomènes productifs ; la prise en compte de la dimension historique ; le rôle essentiel des interactions dans l’émergence des territoires ; l’importance des relations hors marché et donc des institutions.
Y est également introduite l’hypothèse fondatrice selon laquelle l’analyse s’appuie sur deux dimensions majeures des relations de proximité. La proximité géographique ne con- Y est également introduite l’hypothèse fondatrice selon laquelle l’analyse s’appuie sur deux dimensions majeures des relations de proximité. La proximité géographique ne concerne pas seulement la distance physique, au sens où elle n’est pas uniquement conditionnée par les contraintes naturelles : elle est socialement construite, ne serait-ce que par le biais des infrastructures. La proximité organisationnelle traduit la séparation économique entre les agents, les individus, les différentes organisations et/ou institutions. La notion de proximité territoriale est conçue comme intersection-recouvrement des deux formes principales de proximité.
L’ouvrage part du constat de l’émergence d’un nouveau champ d’analyse à la frontière de l’économie industrielle et de l’économie spatiale, investi par les économistes de la proximité qui confrontent ici leurs vues avec d’autres courants de pensée. Ce livre constitue un bilan des recherches menées au niveau international et met en lumière les avancées et les passerelles théoriques récemment jetées, à partir des travaux d’une vingtaine de spécialistes.
Les réflexions sont interdisciplinaires réunissant des contributions d’économistes, de géographes, de sociologues. L’accent est tout particulièrement mis sur la question de savoir à quel type de problème la prise en considération de la proximité et de ses différentes dimensions est liée. Le livre est divisé en trois parties, la première comprend des articles centrés autour de l’acteur comme l’individu situé, la deuxième est intitulée « de l’individu au groupe » et la troisième « du groupe aux structures macroéconomiques ».
L’ouvrage est composé de chapitres, sur des questions variées dans le champ d’analyse de la proximité, telles que la mesure et la modélisation de la proximité en mathématiques, les ancrages territoriaux des entreprises, le rapport distance-proximité en économie et en sociologie et les proximités dans les politiques publiques, la gouvernance, le développement local, la recherche et l’innovation entre autres.
Les idées sont particulièrement originales sur les questions de coordination spatiale, les rapports entre territoire, action collective et gouvernance locale, les processus de territorialisation de la Recherche/Développement et des politiques technologiques locales, et les relations firme-territoire dans le cas d’externalités de proximité.
Le groupe « Dynamiques de Proximité » a élargi fortement son audience, en particulier auprès des jeunes chercheurs et des doctorants en sciences économiques. Sa vitalité actuelle se manifeste non seulement par ses publications impressionnantes en qualité et en quantité, mais également par ses projets. Un groupe qui reste ouvert aussi bien d’un point de vue disciplinaire que méthodologique.
On peut dire que c’est un livre utile, bien réussi, formant une synthèse attendue sur l’économie de proximité. Les contributions sont de grande qualité, le travail éditorial cohérent, dans une présentation agréable.
Georges Benko
CEMI-EHESS
Prétentaine, 2003/04, n° 16/17, 500 pages, (Montpellier, Université Paul Valéry), « Villes », (M. Uhl, ed.)
Un numéro spécial très volumineux – 500 pages – de la revue Prétentaine, analyse la ville selon de nombreux points de vue, qui soulignent les multitudes de problématiques que l’espace urbain soulève en ce début de siècle. Les trois parties du numéro sont basées sur les dualités symétriques : construction – dispersion, création – évasion, fondation – dévastation. L’objectif de ce volume est d’explorer la ville dans ses dimensions créatrices. Villes, diversités phénoménales, lieux de vie, univers culturels, espaces géographiques, sociaux mais aussi symboliques, des entités métaphysiques, mystiques, oniriques… En associant diverses disciplines autour de la ville, cette publication favorise une démarche ouverte s’interrogeant sur « l’être de la ville ». Histoire, politique, rêve, imagination, arts, mémoires, utopies, formes, cultures se croisent, et enrichissent les réflexions. Plus de trente essais d’auteurs de divers horizons, comme Richard Sennett, Thierry Paquot, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean-Marie Brohm ou Jean-Pierre Garnier. Globalement un travail passionnant, un style parfois brillant, agréable à lire.
Georges Benko
CEMI-EHESS
SCHMITZ Hubert, ed., 2004, Local Entreprises in the Global Economy, Cheltenham, Edward Elgar, 392 pages
L’ouvrage collectif « Entreprises locales dans l’économie globale » est une contribution importante dans le débat contemporain en sciences sociales. Les auteurs utilisent un cadre conceptuel récent sur les « clusters » ou SPL, et dans différents espaces étudiés, comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Brésil, le Pakistan ou Taiwan. Le chapitre introductif d’Hubert Schmitz rappelle les convergences des vues sur la question, revisite les concepts de base et repositionne le champ de la politique locale. Il est intéressant que non seulement des pays développés sont traités aussi bien dans les réflexions théoriques que dans les analyses empiriques mais des pays en voie de développement sont également étudiés. Le chapitre solidement construit de Dirk Messner souligne le rôle de la région dans l’économie mondiale et présente un schéma original en liant le local et le global, dans un modèle explicatif nommé « le triangle de l’économie mondiale », en évoquant les mécanismes du fonctionnement économique à partir de trois des composants essentiels. Les idées économiques sont étroitement liées aux questions politiques. Politiques internationales et stratégies du développement locale sont revues avec leurs cohérences et avec leurs contradictions. Ce chapitre fournit une bonne base de débat. Les autres chapitres, majoritairement empiriques, traitent pratiquement tous la problématique de la politique locale, et de la gouvernance. L’ensemble des travaux présentés forme une mosaïque variée sur les recherches actuelles et à la mode en économie régionale.
Georges Benko
CEMI-EHESS
SEDJARI Ali ed., 2003, Gouvernance et conduite de l’action publique au XXIe siècle, Paris/Rabat, L’Harmattan-GRET, 424 pages
Cet ouvrage, coordonné par Ali Sedjari, regroupe une vingtaine de communications présentées à Rabat les 28 et 29 mai 2003 à l’occasion du VIIe colloque international du GRET (Groupement de recherche sur l’espace et les territoires, Université Mohamed V, Rabat). consacré à la gouvernance et à la conduite de l’action publique.
Quatre parties structurent la réflexion. La première s’efforce de repérer puis d’analyser les principales évolutions intervenues au sein de l’administration et de son environnement. Une double mutation, souligne Gérard Timsit, mérite attention dans le traitement des situations de crise ou de risque : celle conduisant de l’uniformité à la singularité et celle substituant à la fixité l’adaptabilité. Il est dès lors nécessaire, comme nous y invite Mohamed Berdouzi, de valoriser davantage les impératifs de civilité ou d’universalité tout en se dotant de critères adéquats tels ceux touchant à la crédibilité et à la réceptivité, à l’effectivité et à la responsabilité, la confiance – précise Cécile Gode-Sanchez – étant de plus en plus fréquemment mentionnée dans l’interprétation des phénomènes de coordination inter et intra-organisationnels. Sont également à l’honneur la problématique de l’urgence (A. De Raulin) ainsi que les approches en termes de légitimation-domination (Salsabil Klibi).
Après ces éléments de cadrage, place aux nouvelles cultures de gestion associées à une réforme de la sphère étatique. Michel Bouvier s’intéresse, sous cet angle, aux dispositifs de surveillance multilatérale, aux codes et aux chartes de bonne conduite en matière financière. Nourredine El Hachami, de son côté, met en exergue les apports du management participatif. La prise en compte de la déréglementation (M. Belmihoub), des technologies de l’information (R. Marchand) et de la recherche de la performance via le partage des compétences (Paul Bernard) est également pleine d’enseignements. En témoignent les exemples canadiens (Luc Bernier et Taïeb Hafsi) ou marocains (Nadia Salah et Martial Laurent). Sont notamment évoquées ou discutées de manière plus approfondie les différentes facettes de l’entrepreneuriat, les transformations des systèmes de rémunération, de promotion et d’évaluation, la rationalisation des chaînes de contrôle…
Autre moment clé : l’examen des procédures de contractualisation dans des secteurs aussi variés que ceux du transport, de l’énergie ou de la protection sanitaire. Les modalités mises en œuvre peuvent être très complexes (Yves Jégouzo) et ne produisent pas toujours les résultats escomptés (Narjess Tahar), le concept de PPP (partenariat public-privé) étant à creuser car susceptible de constituer une « bonne thérapie » (Ali Sedjari, p. 250). Encore faut-il ne pas perdre de vue les objectifs de transparence et de cohérence (France Guerenne), les contraintes d’interdépendance et de transversalité (Francesc Morata), de territorialité et de développement durable (Michel Casteigts).
Les dernières contributions portent sur l’émergence de contre-pouvoirs. L’implication des citoyens, fait observer Hatem M’Rad, est à cet égard essentielle, que ce soit à travers des « comités de quartier » ou des « agences de voisinage ». Les références à la « qualité » ou aux « apprentissages » s’avèrent, à ce titre, très précieuses (Jean-Louis Coujard), de même que celles relatives à la dynamique associative (Robert Fouchet et Olivier Grimaldi) ou aux protocoles d’arbitrage et de médiation (Louis Chedly). Une telle perspective, centrée sur des logiques de réseaux, appelle des « règles du jeu plus interactives qu’unilatérales, plus managériales que juridiques, plus stratégiques que procédurales » (p. 312).
L’action publique, est-il rappelé en conclusion, n’a de sens que si elle est porteuse de projets, d’imagination créatrice, l’État devant faire sa propre mue afin de répondre plus efficacement à des attentes ou à des exigences de plus en plus complexes. Ce n’est qu’à ce prix que la gouvernance pourra être au service de la cohésion sociale et du bien-être collectif.
Un recueil, on l’aura saisi, très riche et stimulant, conjuguant avec bonheur théorie et pratique.
Gilles Ferréol
Université de Poitiers