2005
Géographie Économie Société
Comptes rendus
Comptes rendus
Benko Georges et Strohmayer Ufl eds., 2004, Horizons géographiques, Paris, Bréal, 350 pages
Offrir une vue d’ensemble de la géographie humaine, rendre compte de la vivacité des débats qui ont construit ce champ de connaissance en Occident depuis le XIXe siècle, contribuer à une redéfinition de l’apport possible des géographes aux questions actuelles de société : tels sont quelques-uns des objectifs de cet ouvrage. C’est dire si cette publication suscite l’intérêt lorsqu’elle arrive sur votre bureau. La réalisation d’un tel projet éditorial supposait l’adhésion de spécialistes reconnus au niveau international, acceptant de consacrer du temps à une réévaluation de travaux anciens et à une mise en perspective de débats contemporains. Déjà coresponsables de plusieurs ouvrages traitant des rapports entre théorie sociale et espace, Georges Benko et Ulf Strohmayer — qu’il est inutile de présenter ici — ont su impliquer des chercheurs travaillant des deux côtés de l’Atlantique, pensant dans des langues différentes. Après probablement maintes relectures et va-et-vient avec la douzaine de contributeurs, ce livre présente une remarquable unité de ton. Accueilli dans la collection D’autre part dirigée par Jean-François Staszak chez Bréal, cet ouvrage est publié parallèlement en version anglaise.
Après une introduction de Georges Benko et Ulf Strohmayer retraçant la genèse du projet et la démarche adoptée, le corps de l’ouvrage est composé de six chapitres. Ceux-ci sont consacrés respectivement à la géographie humaine dans son ensemble (Peter Gould et Ulf Strohmayer), à la géographie sociale (Chris Philo et Ola Söderström), à la géographie économique (Georges Benko et Allen Scott), à la géographie politique (Peter Taylor et Herman van der Wüsten), à la géographie culturelle (Paul Claval et Nicholas Entrikin) et à la géographie historique (Mark Bassin et Vincent Berdoulay). Chaque chapitre présente à peu près la même structure : évocation de la pensée géographique du XIXesiècle dans un champ considéré, examen des controverses et des débats qui ont jalonné l’histoire, mise en évidence de bifurcations méthodologiques ou thématiques, réflexion sur les derniers développements. Pour rythmer la lecture, les références bibliographiques mobilisées (évidemment très nombreuses) sont à chaque fois précédées de deux annexes. L’une recense les revues de niveau international dans le champ ; l’autre propose une chronologie des principaux ouvrages publiés. Le lecteur peu familier de telle ou telle sous-discipline peut ainsi avoir une vue synoptique des principaux travaux, avant de se plonger dans le corps du chapitre considéré. Selon ses besoins ou ses envies, le lecteur peut également utiliser ces annexes dans une optique comparative. On s’aperçoit ainsi que certains ouvrages sont cités dans plusieurs chapitres, voire dans tous (Reclus, Mackinder, Bruhnes, Blanchard…). Egalement, il apparaît que certains domaines comptent très peu de revues spécialisées — c’est le cas notamment de la géographie historique — ce qui constitue une limite importante à la diffusion des travaux.
Il serait vain de vouloir rendre compte ici de chacun des chapitres, qui portent sur plus de cent ans de recherches. Par contre, quelques remarques transversales peuvent être proposées. Le grand intérêt de cet ouvrage, pour un étudiant comme pour un chercheur, est qu’à chaque fois, les auteurs exposent en détail les travaux innovateurs et leur retentissement dans le champ. On est ainsi placé au cœur des débats de l’époque, les prises de position de tel ou tel auteur nous étant fidèlement restituées. Le chapitre sur la géographie politique est un modèle du genre, qui propose à la fois un découpage en plusieurs époques (exercice délicat) et se réfère à des « publications charnières ». Également, ce chapitre se penche sur les traditions nationales tout en rendant compte des débats internationaux. À travers ces états des lieux localisés dans le temps et l’espace, il s’agit de faire à la fois l’histoire et la géographie de la géographie humaine. Comme le reconnaissent tous les auteurs, et notamment Georges Benko et Ulf Strohmayer dans le chapitre conclusif, cette ambition ne peut être close par cet ouvrage, tant les dernières décennies ont vu une extension des domaines de recherche en géographie, mais aussi une sophistication des méthodes et une multiplication des supports de publication. Horizons géographiques n’est pas une encyclopédie ou un dictionnaire, ouvrages qui ont leur intérêt mais aussi leurs limites. Ce livre permet de s’initier facilement aux débats en cours dans d’autres pays (et pas seulement outre-Atlantique). Il rappelle l’unité et la diversité de la géographie humaine. Il constitue également une base pour intensifier les échanges avec des collègues d’autres disciplines, car si la dimension spatiale de nombreux phénomènes est aujourd’hui de plus en plus reconnue en sociologie, sciences de la communication ou dans l’analyse de politiques publiques, les approches pluridisciplinaires sont toujours à conforter.
Christophe Demazière
Université Françoi-Rabelais, Tours
MATTEACIOLI Adrée, 2004, Philippe Aydalot, pionnier de l’économie territoriale, Paris, L’Harmattan, 414 pages
Avec cet ouvrage, un projet éditorial original et méritoire se concrétise : permettre à un large public de chercheurs et d’étudiants de découvrir ou redécouvrir les écrits d’un spécialiste de l’économie trop tôt disparu, Philippe Aydalot. Au cours des années 1970 et 1980, les écrits de Philippe Aydalot ont stimulé, au sein de la science régionale, le déclin des modèles statiques et ont amené la prise en compte des variables institutionnelles, sociales ou culturelles. Disparu en 1987, à l’âge de 48 ans, Philippe Aydalot a continué à peser sur l’évolution de l’économie régionale et urbaine, notamment par les travaux du Groupe de Recherche Européen sur les Milieux Innovateurs (GREMI), qu’il a fondé en 1984 avec des chercheurs comme Michel Quévit, Denis Maillat ou Roberto Camagni. Au-delà, les héritiers de sa pensée sont très nombreux ; on en compte peut-être autant que de lecteurs attentifs. Cet économiste s’est toujours tenu à l’écart des querelles de chapelle ou d’école, pour développer une pensée originale, fournissant une grille de lecture toujours largement valide pour analyser la dynamique spatiale de l’économie.
Très proche collaboratrice de Philippe Aydalot au sein du C3E, Andrée Matteaccioli est particulièrement bien placée pour nous faire découvrir le chercheur et l’originalité de sa pensée. Ceci fait l’objet de la première partie de l’ouvrage, qui occupe près de 200 pages, tant les travaux du chercheur ont été nombreux et nécessitent une restitution précise. Comme le montre Andrée Matteaccioli au fil des pages, Philippe Aydalot a eu le grand mérite (et la témérité) de partir non pas des théories économiques, mais des problèmes de son temps (l’aménagement du territoire, la rurbanisation, le sous-développement, la désindutrialisation…). Ce faisant, il a opéré des relectures théoriques, produisant ainsi à la fois des synthèses inattendues et de véritables novations. Parmi les multiples apports conceptuels, retenons en trois, sachant que ce faisant on opère une sélection arbitraire. Cet auteur a contribué à révolutionner la perception commune, celle de l’espace comme ensemble de distances, pour promouvoir le territoire, exprimant des rapports techniques, économiques ou sociaux. Observant les comportements de localisation des grandes entreprises, Ph. Aydalot a forgé le concept de division spatiale du travail, avec des auteurs comme Alain Lipietz ou Doreen Massey. Enfin, dressant un parallèle entre la désindustrialisation du Nord et de la Lorraine et l’héliotropisme des activités de haute technologie, il a formulé l’hypothèse d’un renversement spatial des dynamiques du développement. Il a alors lancé, dans le cadre du GREMI, des recherches sur les conditions favorisant l’éclosion d’entreprises innovantes.
Dans une deuxième partie, Andrée Matteaccioli confronte les développements de l’économie régionale et urbaine intervenus depuis vingt ans aux écrits de Philippe Aydalot. Qu’il s’agisse de l’économie de la proximité, de travaux sur les « clusters », ou de recherches sur l’innovation, on s’aperçoit que Philippe Aydalot est toujours très lu et commenté, parfois critiqué. L’économie territoriale, qualifiée justement par A. Matteaccioli de « chantier en construction », fait l’objet de thèses nombreuses, dont « chacune (…) emprunte, rejette ou prolonge l’une ou l’autre des analyses de Ph. Aydalot, et ce, d’autant plus que ces dernières n’ont cessé d’évoluer » (p. 285). On touche là un aspect important pour l’actualité de la pensée de Ph. Aydalot. Comme l’exprime Claude Lacour dans la troisième partie de l’ouvrage, consacré à un hommage rendu par une quinzaine de chercheurs de renom qui l’ont côtoyé, « Ph. Aydalot construit (…) une pensée cohérente (…) mais qui apparaît tournoyante, fulgurante, éclectique. (…) À trop vouloir le suivre, on ne le trouve pas forcément sur le terrain attendu » (p. 297).
Deux décennies après la disparition ce théoricien, il revient à chacun, et notamment aux jeunes chercheurs, de s’approprier les travaux de Philippe Aydalot, et ainsi de faire vivre sa pensée. Dans cet objectif, Andrée Matteaccioli propose, dans la dernière partie de l’ouvrage, une sélection de « morceaux choisis », regroupés en huit thèmes, qui vont du développement régional aux dynamiques urbaines, en passant par le changement technologique ou la critique des politiques d’aménagement du territoire. L’ouvrage se clôt par la liste des publications de Philippe Aydalot, invitant ainsi à poursuivre dans la durée la lecture d’écrits d’un chercheur remettant perpétuellement en cause ses cadres de pensée. Hommage à Philippe Aydalot, l’ouvrage d’Andrée Matteaccioli est une réussite qui dépasse la présentation et la discussion de travaux fondamentaux. C’est aussi une excellente initiation aux débats scientifiques actuels sur la dynamique économique des territoires. À ce double titre, il s’agit d’un ouvrage de référence qui mérite d’être lu par un large public de chercheurs et d’étudiants.
Christophe Demazière
Université Françoi-Rabelais, Tours
PANHUYS Henry, 2004, La fin de l’occidentalisation du monde ? De l’unique au multiple, Paris, L’Harmattan, 536 pages
Se définissant comme un « altermondialiste convaincu mais nuancé » (p. 526), Henry Panhuys a beaucoup de cordes à son arc : praticien chevronné du développement, coordonnateur et concepteur de multiples projets socio-économiques ou éducatifs, membre actif de plusieurs réseaux associatifs, chercheur hétérodoxe inséré dans diverses structures universitaires (notamment au Littoral-Côte d’Opale), directeur de collection, excellent connaisseur des pays arabes et de l’Afrique subsaharienne, chargé de mission depuis plus d’une trentaine d’années auprès de nombreuses organisations internationales…
La « somme » qu’il nous propose est le fruit de cinq années de travail et comprend trois grandes parties. Faisant suite à une longue introduction mettant en exergue la « revanche des cultures locales » face au rouleau compresseur de la globalisation financière et de l’occidentalisation du monde, la première prend appui sur le paradigme des sites symboliques d’appartenance, cher à Hassan Zaoual, et entend dénoncer de manière argumentée les impasses non seulement de l’« économicisme » mais également du « culturalisme ». Plusieurs approches, intégrant mythes et croyances, imaginaire et éthique, sont alors mobilisées : situationnelle et positionnelle, principielle et déontologique, matricielle et spectrale, la prise en compte de singularités et d’une perspective à la fois « pluridisciplinaire et autocritique » (p. 109) éclairant utilement la discussion et débouchant sur une rationalité « contextualisée », « de caractère éminemment qualitatif », « toujours spécifique, imprévisible, à nulle autre pareille » (p. 117).
Après cette présentation théorique très charpentée, agrémentée d’encadrés ou de schémas récapitulatifs fort précieux, place à des « figures emblématiques de la mondialisation contemporaine ». Sont ainsi successivement abordés l’insurrection zapatiste des Indiens du Chiapas, la fermeture en février 1997 de l’usine Renault de Vilvoorde dans le Brabant flamand, les modes d’entraide mutualiste de la dispora chinoise (à dominante sociofamiliale) et de la confrérie sénégalaise des Mourides (basée sur la religion), l’impact des actions d’information préventive sur le sida conduites par des ONG, des Églises ou des artistes à Rio de Janeiro et à Kinshasa, le parasitage et le phagocytage opérés par les mafias japonaises et russes. Toutes ces études de cas renvoient à des questions majeures (songeons, par exemple, au problème agraire ou aux enjeux écologiques) et révèlent « une complexité, une actualité et une territorialité qui n’excluent pas […] une unité et une historicité […] mosaïques » (pp. 155-156).
Les cinq derniers chapitres s’inscrivent dans le cadre d’une « histoire interculturelle des sociétés » (p. 271). L’accent est mis sur quelques-uns des principaux sites générateurs d’Empires tant dans l’Antiquité que dans la période médiévale (d’Alexandre le Grand à Gengis Khân). D’autres éclairages tout aussi instructifs sont portés sur la communauté amérindienne des Bororos, sur le despotisme oriental et la bureaucratie céleste, sur l’esclavage et son abolition, sur le génocide rwandais de 1994 (800 000 morts, rappelons-le, en trois mois et demi), ou bien encore le mouvement set setal (« propreté, rendre propre », en Wolof) orchestré à Dakar par des milliers de jeunes de toutes origines afin d’embellir leur cité… La confrontation de ces différents univers témoigne d’une réalité paradoxale sur laquelle il convient de méditer et que l’on peut formuler de la sorte (cf. le chap. 13, pp. 433-454) : plus la mondialisation instantanéise, uniformise, polarise ou enrichit, plus elle temporalise, différentialise, atomise ou appauvrit. Même si quelques coquilles subsistent (cf. l’orthographe de Lévi-Strauss, p. 467) et si certains passages (comme ceux consacrés à la « mission civilisatrice » du capitalisme) restent insuffisamment étoffés, cette contribution — attachante et de qualité — vaut, à n’en pas douter, le détour.
Gilles FERRÉOL
Université de Poitiers
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