Géographie, économie, société
Lavoisier

I.S.B.N.sans
110 pages

p. 315 à 320
doi: en cours

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Volume 7 2005/4

2005 Géographie Économie Société

Éditorial

Mondialisation, restructuration et gouvernance territoriale

Bernard Pecqueur  [*] Institut de Géographie Alpine Université Joseph Fourier, Grenoble Patrick Ternaux  [**] PEPSE Institut Espace Europe Université Pierre Mendès-France, Grenoble
Le fordisme, comme modèle de développement capitaliste dominant sur la période des Trente Glorieuses, se caractérisait par une division du travail, un régime d’accumulation et un mode de régulation, assurés pour l’essentiel dans le cadre national. Le faible degré de mobilité des capitaux, le type de division internationale du travail, permettaient une gestion de la force de travail à l’abri, en partie, de la contrainte internationale. Dans ce contexte, les restructurations industrielles étaient accompagnées par l’État avec comme objectif une amélioration de la croissance et de la rentabilité afin de constituer des champions nationaux qui soutiendraient le marché intérieur et les exportations. En fait, le schéma fordiste articulant un régime de productivité, adossé à « une organisation scientifique du travail », et un régime de demande où la croissance du pouvoir d’achat favorise l’essor d’une consommation de masse, dissimule ce que devrait être une interrogation sur l’organisation de l’espace. À l’exception de certains travaux (Lipietz, 1977) qui traitaient du déploiement spatial du régime d’accumulation fordiste en circuits de branches, la tendance était encore de faire dépendre les caractéristiques d’une région de sa place dans un espace englobant (Benko, Lipietz, 1995). Il était alors de bon ton de parler d’autonomie des espaces, en particulier des régions, des nations délimitées par des frontières administratives. Mais le caractère auto-producteur d’un territoire, la capacité de régulation du local n’étaient pas encore perçus (sauf chez P. Aydalot, 1984, 1986) comme des fondements d’une régulation globale.
Certains faits stylisés ont contribué à cet état : le rôle fondamental des grandes firmes dans la structuration de l’espace ; une division spatiale du travail guidée par le jeu de spécialisations industrielles qui identifiaient un territoire par le biais d’un secteur ou même d’une firme (Michelin à Clermont-Ferrand, Renault à Boulogne-Billancourt), une centralisation du rapport salarial.
Or, depuis les années quatre-vingts, ce modèle est en crise et d’aucun s’accorde sur le sens et la portée à accorder « au nouveau régime de croissance » et à la mondialisation. Cette période serait caractérisée par une expansion du volume des échanges mondiaux, un essor des firmes multinationales, une internationalisation croissante des processus productifs, une explosion des marchés financiers, mais aussi par un profond mouvement de mutations économiques et sociales qui commencent à bouleverser sérieusement un certain nombre d’ordres établis, tant dans le domaine de l’organisation industrielle que dans celui des stratégies de localisation des firmes. Précisément, plusieurs changements structurels ont contribué à remettre en cause les bases spatiales du régime de croissance antérieur. Cela concerne l’évolution de la demande finale et des normes de consommation, la montée en puissance des services, l’émergence de nouvelles logiques de localisation des activités productives.
La demande de consommation des ménages a profondément évolué. La croissance du pouvoir d’achat, liée au sentiment de distinction (Bourdieu, 1979) de larges couches de la population, fortement entretenu par les milieux professionnels du marketing et de la publicité, a engendré des comportements de consommation que les entreprises ont dû prendre en compte dans un contexte de modération salariale. Dès lors, la satisfaction de la demande passe par le prisme d’une contrainte de coûts beaucoup plus élevée, non seulement à cause de la concurrence croissante, mais aussi par la nécessité de proposer des produits de plus en plus variés, de bonne qualité, au moindre prix. Ce comportement de la demande a sensiblement joué sur les inflexions stratégiques des firmes dans certains secteurs, leur influant de nouvelles logiques dans leur mode d’implantation territorial, souvent insufflées par l’émergence d’une économie néoricardienne assise sur la rhétorique des coûts comparatifs.
Par ailleurs, l’ouverture internationale des économies favorise l’expansion de la part relative des emplois et des activités de services — y compris des nouvelles technologies de l’information et de la communication — au détriment des emplois de l’industrie manufacturière. Les pratiques de délocalisation sont là pour nous rappeler l’importance de la variable territoriale qui, contrairement à une idée reçue, ne joue pas exclusivement selon une logique de dotation de facteurs, mais aussi de création de ressources. En d’autres termes, un territoire n’est pas seulement attractif en raison de sa capacité à délivrer des ressources génériques, c’est-à-dire discriminées par les prix selon une logique ricardienne, mais par ses facultés à fournir des prestations et des produits spécifiques, liés à un usage particulier et à un coût d’irréversibilité qui font qu’il serait très désavantageux d’opérer leur transfert en un autre endroit, pour la simple raison qu’il ne serait pas possible d’obtenir en cet autre lieu ce que l’on obtenait au premier. De la sorte, on comprend que les gains de productivité ne soient pas systématiquement liés au territoire d’origine, mais à celui (ou ceux) qui pro-pose(nt) la meilleure offre de spécificité. C’est en partie la raison pour laquelle les pratiques de délocalisations doivent être relativisées. Par exemple, les activités d’innovation et de recherche-développement restent largement concentrées dans les pays de la Triade (Mouhoud, 2004), c’est-à-dire sur des territoires qui présentent des avantages de spécificité axés sur des connaissances rares. Dans le contexte actuel de mondialisation, les firmes tendent à redéfinir le contenu de leurs besoins et de leurs activités selon une logique de compétences, recourant de manière croissante à l’externalisation spatiale périphérique des taches de type générique. Une division cognitive du travail s’accompagne d’une division spatiale du travail, celle-ci n’étant seulement plus limitée à sa caractéristique technique.
La géographie économique peut-elle pour autant, se satisfaire de ces termes : mondialisation, versus internationalisation pour les uns, globalisation, versus mondialisation « globale » pour les autres.
Pour certains, la mondialisation est plutôt de nature globale, effaçant simultanément les frontières et les prérogatives de l’État (Ohmae, 1994, 1995), se situant dans une perspective de fin de l’histoire (Fukuyama, 1992) à laquelle nous conduiraient, a priori les firmes multinationales. Pour d’autres, elle est encore essentiellement de nature internationale, une forme avancée d’internationalisation des échanges (Keohane et Nye, 2000), où les interdépendances entre les États, leurs coopérations, restent fortes. Or, il est clair que nous sommes encore assez éloignés d’un monde parfaitement globalisé. Cela supposerait qu’aucune nation ne puisse intervenir sur les prix absolus (a fortiori relatifs), puisqu’ils s’imposeraient aux biens et aux facteurs. Pour qu’un territoire soit parfaitement intégré, faudrait-il que les biens, les services, les facteurs de production soient accessibles en même temps, aux mêmes conditions de prix, de volume et de qualité (Siroën, 2000). Faudrait-il encore que les firmes disposent du même pouvoir de marché en tout point du globe, puisqu’il n’y aurait plus de frontières entre les territoires. Cela n’est évidemment pas le cas. Le vaste mouvement actuel de mondialisation n’efface pas les frontières et l’intégration se heurte à de nombreux obstacles (distances et coûts de transport, préférence nationale, abus de position dominante des firmes, préférences politiques, protections aux frontières, monnaies nationales…) qui relativisent l’efficacité des politiques d’intégration régionale. En revanche, la mondialisation induit une concurrence, une compétition beaucoup plus vive entre les territoires. Ces derniers ne sont pas homogènes et tous ne rivalisent pas avec les mêmes armes et les mêmes atouts. Certains gagnent et d’autres perdent. Pour dépasser ce constat, il est important de s’interroger non pas seulement sur les mutations macro-économiques et sociales qui secouent nos sociétés, mais de considérer que l’espace n’est pas neutre, que les territoires ne sont pas que des conteneurs de ressources, mais le résultat de jeux d’acteurs qui participent à leur construction. L’analyse des nouvelles dynamiques économiques induit celle des dynamiques territoriales.
Le dossier proposé ici cherche donc à développer une hypothèse générale sur le rapport économique et géographique entre le local et le global. Il apparaît en effet de plus en plus clairement, une disjonction fonctionnelle entre territoire et entreprises implantées sur ces territoires. En d’autres termes, on peut considérer que depuis le développement de l’indus-trie fordiste comme moteur de la croissance, la présence d’une entreprise de production industrielle impliquait mécaniquement une création sur place de richesses sous forme d’emplois mais aussi de dépense de revenu, d’équipements, etc. En bref, là où s’implante l’activité productive, là est la richesse. Dans ce contexte, le territoire n’existe pas, il s’agit simplement d’une étendue d’espace physique plus ou moins bien doté en facteurs génériques : présence de matière première, marché du travail combinant salaires modérés et bonne productivité, existence d’un capital en infrastructure, localisation côtière ou flu-viale, etc. La stratégie des acteurs localisés sur ces espaces était (comme en témoigne toute la littérature sur l’Aménagement du territoire de la seconde moitié du XXe siècle) de s’insérer dans la course concurrentielle à la localisation des entreprises de production. Cependant, les évolutions des formes de globalisation évoquées plus haut, tendent à faire mentir le principe apparemment acquis et adopté par les élus des collectivités territoriales : « ce qui est bon pour l’entreprise est bon pour son territoire d’implantation et inversement ». Ce qui est observé aujourd’hui, en particulier avec les délocalisations parfois spectaculaires, c’est l’éloignement de plus en plus important entre une population et une éco-nomie de firmes nomades pour laquelle les centres de décisions sont ailleurs et lointains. Cela ne signifie pas pour autant que l’économie se « dé-territorialise » purement et simplement. On voit au contraire émerger, et c’est là le corollaire de l’hypothèse de disjonction fonctionnelle entre entreprises nomades et territoires, des stratégies de construction économique par les acteurs dans des espaces géographiques ad hoc : les territoires. Face à l’économie nomade, se bâtit une économie plus spécifique qui vise à valoriser les externalités propres aux lieux et qui résultent d’un processus de révélation et de transformation assez complexe faisant passer les ressources le plus souvent potentielles des territoires à l’état d’actifs concourant à créer des situations de renouvellement économique localisé. Les mouvements stratégiques des territoires produisent alors des entreprises « ancrées » qui sont des émanations du processus et non pas des arrivées de l’extérieur.
Ce mouvement de « clusterisation » de l’économie contemporaine se manifeste sous des formes diverses dont la plus célèbre a été la forme « districts industriels » abondamment commentée, notamment dans la revue Géographie, Économie, Société. Mais on peut également y inscrire les pôles de technologie (le syndrome des « vallées » à la suite de la Silicon Valley et de la génération de ces pôles dans la plupart des pays industrialisés et qui émergent dans la plupart des grands pays en émergence : Inde, Brésil…), ou encore les systèmes agro-industriels localisés, les multiples formes de systèmes productifs localisés plus ou moins nettement constitué, les différentes formes de labellisation et de signes de qualité notamment pour les produits agroalimentaires qui utilisent l’origine géographique comme outil de valorisation. Enfin, on doit citer la multiplication des plates formes spécifiques au sein des villes qui fait que la spécificité est devenue une caractéristique de l’économie urbaine et du phénomène de métropolisation.
Ainsi, ces nouvelles formes spatiales et ces nouveaux modes d’organisation territoriale apparaissent et conduisent à s’interroger sur le rôle particulier de la gouvernance territoriale comme processus de coordination des acteurs, notamment publics, mais aussi de construction de la territorialité et d’appropriation des ressources. Cette forme de gouvernance s’adosse dès lors sur une situation de proximité mixte qui combine proximité géographique et proximité institutionnelle des acteurs. On voit donc que la proximité des acteurs est une caractéristique fondamentale de la coordination dans un contexte de globalisation [1]. Cette proximité ne peut se contenter d’être seulement organisée (combinant des rapports d’organisation et des rapports institutionnels), la notion d’ancrage géographique est essentielle dans la mesure où l’effet de la proximité passe par la réappropriation d’une histoire commune, d’un paysage et de sa formation et, finalement, de l’élaboration de la culture du lieu.
Pour tenter de faire avancer cette hypothèse, le dossier propose quatre textes pour expliciter et illustrer ce propos. Dans le premier texte, F. Leloup, L. Moyard et B. Pecqueur proposent, en partant de définitions du territoire et de la gouvernance territoriale, de montrer comment les deux notions se combinent afin de reformuler la notion d’action publique comme avatar moderne de la traditionnelle politique publique. Dans le second texte M.F. Raveyre développe la relation grands groupes/territoires en montrant que des coordinations nouvelles sont à l’œuvre et donnent corps à la notion de gouvernance territoriale. Le facteur historique comme une donnée essentielle du processus de fabrique des territoires, est au centre du troisième papier de A. Mendez et D. Mercier qui illustrent leur argumentaire avec deux cas assez contrastés le district de la parfumerie à Grasse et le système d’industrie plus classique de la Ciotat. Enfin, J. Garnier, apporte des précisions sur la notion encore en chantier, de proximité en économie. Il distingue la proximité lourde et la proximité légère aux effets différenciés qu’il place dans le contexte de l’aire métropolitaine marseillaise.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Aydalot, P., 1984. Crise et espace, Paris, Economica.
·  Aydalot, P., 1986. Milieux innovateurs en Europe, Paris, GREMI.
·  Benko, G., Lipietz, A., 1995. « De la régulation des espaces aux espaces de régulation », in Boyer R. et Saillard Y. (éd.) Théorie de la régulation : l’état des savoirs, La Découverte, Paris, pp. 293-303.
·  Bourdieu, P., 1979. La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit.
·  Fukuyama, F., 1992. La fin del’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion.
·  Keohane, R., Nye Jr., J.S. « Globalization: What’s New? What’s not? (And So What?) », Foreign Policy, spring, pp. 104-119.
·  Lipietz, A., 1977. Le capital et son espace, Paris, Maspéro.
·  Mouhoud, E.M., 2004. « Mondialisation et localisation des activités de R&D », Cahiers français, n° 323, novembre-décembre.
·  Ohmae, K., 1994. The Borderless World, New York, Profiles Books.
·  Ohmae, K., 1995. The End of the Nation State, Nem York, Simon & Schuster.
·  Pecqueur, B., Zimmermann, J.B., 2004. Économie de proximités, Paris, Hermès-Lavoisier.
·  Siroen, J.M., 2000. La régionalisation de l’économie mondiale, Paris, La Découverte.
 
NOTES
 
[*]Auteur correspondant. Adresse bernard. ppecqueur@ ujf-grenoble. fr
[**]Auteur correspondant. Adresse ppternaux@ wanadoo. fr
[1]On lira à ce propos la synthèse collective récente sur cette question : B. Pecqueur et J.B. Zimmermann éds., 2004, Économie de proximités, éditions Lavoisier/Hermès, Paris, 264 pages. On lira la recension de l’ouvrage dans Géographie, Économie, Société, n° 2, 2004.
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