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Gérontologie et société

2001/1 (n° 96)



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La prise en charge des personnes âgées s’est développée depuis 30 ans dans une perspective souvent unidimensionnelle : la thérapie, avec un soin médical et infirmier dominant, et une approche psychothérapeutique tolérée. Les autres ont été minorées, voire niées, y compris les approches sociales et culturelles.

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Dans le secteur gériatrique, les premières « animations » datent de 1975. Les premières démarches construites apparaissent au début des années 80. En 25 ans, le paysage a changé; le public a évolué; l’animation s’est affirmée. Tout le monde en parle, plus souvent qu’elle n’existe : « on pourrait faire de l’animation si on avait le temps, le personnel ou les moyens » et on a vite appelé « animation » la relation et tout ce qui n’est pas du soin technique.

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L’animation en général reste à la fois courante et méconnue : on la croise tous les jours, mais si les animateurs communiquent parfois sur les résultats de leurs manifestations, ils expliquent rarement les fondamentaux de leurs démarches. Les manuels n’existent pas, et la démarche s’apprend sur des terrains pratiques et dans des organismes de formation : un apprentissage long, difficile et probablement jamais terminé. Il n’y a ni recette, ni miracle.

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Pour un animateur, chaque situation est nouvelle; chaque interlocuteur est différent; chaque groupe est spécifique; chaque projet est unique. En animation, copier n’est pas jouer, c’est se tromper et aller à l’échec. C’est pourquoi aucun organisme de formation sérieux, aucun animateur compétent ne propose un guide en dix leçons. Ceux qui, malheureusement, existent, viennent de personnes extérieures à l’animation (psychologues, thérapeutes, enseignants, sociologues, sportifs, éducateurs, gestionnaires, professions nécessaires et respectables. Nombreux sont ceux qui disent « comment faire », avancent la solution (souvent le produit qu’ils ont à vendre); ils proposent recettes, techniques, fiches, tableaux et « grilles » à remplir (ou pour enfermer ?), provoquant échecs et désillusions chez ceux qui tentent de les utiliser...

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Réalisations, expérimentations et recherches se sont multipliées dans l’animation avec les personnes âgées depuis 25 ans, les plus performantes dans des cadres pluridisciplinaires. La démarche d’animation a sa spécificité et sa place. Nous l’approcherons en examinant trois points :

  • les évolutions historiques de l’animation et de ses démarches;

  • le vieillissement social, ou plus exactement le vieillissement des rôles sociaux, dimension complémentaire aux vieillissements physiologiques et psychologiques;

  • les réponses possibles en terme d’animation sociale, de réactivation des rôles sociaux; des pistes sérieuses existent, même si nous n’avons pas encore toutes les réponses.

APERÇU HISTORIQUE SUR LES ÉVOLUTIONS DE L’ANIMATION

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L’animation n’a pas toujours existé, et, si fêtes et loisirs existaient, ils relevaient d’évènements exceptionnels pour presque tous nos ancêtres. Nous pouvons situer l’apparition de l’animation, en Europe de l’Ouest, au début des années 1880, en même temps que la généralisation de l’école, et elle est liée à des évolutions considérables dans nos sociétés.

L’INDUSTRIALISATION, L’URBANISATION, ET L’APPARITION DE L’ANIMATION

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L’industrialisation et l’urbanisation sont des transformations économiques et sociales marquantes du XIXe siècle dans l’Europe de l’Ouest. Il ne s’agit pas ici d’en chercher les causes, mais de prendre en compte certaines de leurs conséquences sur la vie quotidienne d’habitants passés en quelques années d’un mode de vie à un autre radicalement différent.

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Une d’entre elles est la conception, la pratique et l’organisation des lieux et des temps : dans la société rurale traditionnelle, il y a unité de lieu et unité de temps (comme dans le théâtre classique): le lieu, c’est la ferme et le village, et tout s’y passe : vie de famille, vie professionnelle, rencontres, repos, repas… L’extérieur est exceptionnel : fêtes locales et religieuses, foires, service militaire; il y a aussi unité de temps, le temps de la vie de famille se confond avec celui de la vie professionnelle, et chacun participe à la production de la ferme dès son plus jeune âge, progressivement, et il y participe jusqu’à la fin de sa vie.

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Avec l’industrialisation et l’urbanisation, cette unité explose : il y a des lieux où se déroule la vie de la famille (l’appartement), des lieux où l’on produit (l’usine, le bureau ou le service), des lieux où l’on apprend (l’école)... là où il y avait un lieu unique. Apparaissent aussi des temps où l’on apprend, des temps où l’on produit, des temps où l’on ne travaille plus (retraite), des temps de vacances; le temps unique éclate en temps familial, temps personnel, temps de travail, temps de transport, temps de repos et plus tard le temps libre. La généralisation de l’école se fait vers 1880 en France (lois de Jules Ferry) dans ce contexte.

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L’animation arrive au même moment; elle touche d’abord les enfants; elle prend place dans cette fragmentation du temps et de l’espace, dans ce qui est ni le temps familial, ni le temps scolaire, ni le temps personnel de la vie spirituelle, dans un embryon de temps libre, et elle développe ses propres lieux (patronages et colonies de vacances).

LES ORIENTATIONS DE L’ANIMATION DANS LES PREMIÈRES ANNÉES (1880-1914)

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Les premiers organisateurs sont des mouvements protestants, puis catholiques, puis des œuvres patronales. Les mouvements laïcs s’y investissent dès 1890, après leur propre structuration et la structuration de l’école, élargissent leurs actions avec la réorganisation du monde associatif (1901 en France, 1905 en Allemagne), sans oublier la séparation des églises et de l’état (1905 en France). Mouvements syndicaux et instituteurs développent patronages et colonies, des concurrences s’installent entre les organisations religieuses et laïques (comme pour l’école). Les premiers « patronages » [1]  Le nom « patronage » désigne à la fois l’organisation... [1] organisent dès les années 1880 ce que l’on appelle aujourd’hui les secteurs péri et post scolaires. La première colonie de vacances est créée en Suisse par le Pasteur Bion en 1875, et en France ce sera « l’œuvre des trois semaines » en 1882. Le scoutisme de Baden-Powell naît en Angleterre en 1907…

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L’animation n’a pas alors une dimension propre; elle se situe dans la dimension éducative, en complément : apprendre des activités apprises ni à l’école, ni dans la famille; elle vise aussi la socialisation : faire ensemble. Cette période est marquée par une conception forte, loin de l’activisme dont on l’a souvent accusée. Les objectifs clairs correspondent à des préoccupations précises :

  • sanitaires : l’air de la ville est mauvais, rien ne vaut un retour à l’air pur, avec plein air, sport, bonne nourriture, suivi sanitaire et apprentissage de l’hygiène;

  • morales et d’ordre public : ne rien faire est un défaut; l’ennui est une maladie et l’oisiveté est la mère de tous les vices. La pratique d’activités saines empêche l’oisiveté et permet d’éviter le regroupement de jeunes oisifs qui « pourraient mal tourner »;

  • Éducatives : avec des activités sportives (un homme sain dans un corps sain), artisanales et artistiques (celles qui sont peu onéreuses : plâtre, raphia, peinture, collages, herbiers…);

  • d’insertion sociale : on apprend à être ensemble, à faire ensemble, à vivre ensemble, et l’organisation militaire est la formule la plus fréquente;

  • d’émancipation de l’homme : ces organisateurs militants forment des citoyens autonomes, maîtres de leurs choix, pouvant guider les autres. Tout a une dimension formatrice : réalisations pratiques, vie quotidienne, entretien du matériel, organisation de jeux, sorties : chacun apprend à y tenir une place en fonction de son expérience et de ses qualités. Beaucoup de leaders humanistes du XXe siècle sont passés par cette formation.

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Cette pédagogie forte marque toute l’évolution de l’animation; elle durera très longtemps, et on la trouve encore dans quelques secteurs. C’est ce qu’on appelle une pédagogie de l’activité, où la priorité est d’apprendre à faire ensemble.

LES ÉVOLUTIONS ENTRE LES DEUX GUERRES (1914-1945)

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La guerre de 14-18 arrête la plupart des réalisations. Elles reprennent dès 1919, avec, comme après chaque guerre, une forte préoccupation sanitaire, conséquence des privations subies. Les perspectives pédagogiques restent les mêmes mais les évolutions sont nombreuses :

Tout d’abord, l’évolution du public : avant 1914, les enfants sont les seuls concernés; après la grande guerre, on voit deux nouveaux publics :

  • Les jeunes sont touchés par ce mouvement, aidés par les mouvements de jeunesse. C’est la grande période des auberges de jeunesse, mouvement créé en Allemagne en 1909, européen à partir de 1918, mondial après 1945. Entre 1920 et 1930, le nombre d’auberges passe en Europe de 200 à 2000. En France, la première auberge de jeunesse est fondée en 1929 par le chrétien Marc Sangnier; les suivantes le sont par une association laïque. Les objectifs sont proches : favoriser les échanges entre jeunes issus de milieux et de pays différents, développer l’esprit de groupe et la vie en collectivité.

  • Puis les adultes sont touchés : leur temps libre augmente. La réduction de la journée de travail à 8 heures et le droit aux vacances arrivent à partir de 1924 et sont généralisés en 1936. Les loisirs pour adultes se développent; les maisons familiales de vacances se développent : elles pratiquent des prix bas, demandent des participations aux services autant pour abaisser les coûts que pour développer un esprit de communauté et de solidarité.

    Ces évolutions sont accélérées par la démocratisation des moyens de transport (billet de congés payés en 1936) et par l’arrivée de matériels nouveaux, comme le camping, développé en Angleterre, qui envahit l’Europe dès 1920 : faible coût mais aussi rencontre avec les autres, proximité de la nature et activité sportive.

  • Enfin, les organisateurs évoluent : les militants demeurent mais des nouveaux arrivent : les collectivités locales et les ancêtres des comités d’entreprises et des caisses de solidarités, ceux que l’on appelle aujourd’hui les « institutionnels » et qui sont devenus, depuis les années 1960, les principaux organisateurs.

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La seconde guerre mondiale arrête les réalisations (sauf celles proches des régimes fascistes et de Vichy). Beaucoup de militants issus des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire se retrouvent dans des mouvements de résistance et en forment l’encadrement. Les actions reprennent en 1945, avec à nouveau une préoccupation sanitaire pendant une dizaine d’années.

LES DÉVELOPPEMENTS DE L’APRÈS-GUERRE (DE 1945 À 1965)

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Cette période voit des évolutions quantitatives importantes. Les articulations avec le pouvoir politique ont commencé à se définir avec le Front Populaire en 1936; avec la politique de la jeunesse de Vichy (et en réaction avec la phase précédente), les articulations se définissent autour des notions d’agrément et de subvention. Ces principes ne sont pas remis en cause en 1945; leur application se fait plus large et plus transparente et, petit à petit, les moyens de fonctionnement arrivent.

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Les évolutions viennent surtout du monde économique : le loisir n’est plus un complément éducatif, c’est une des premières activités économiques du monde; c’est un produit et l’on parle de la « civilisation des loisirs ». La généralisation de la voiture individuelle, l’augmentation de la durée des congés, le développement de nouveaux modes d’hébergement (caravaning, villages de vacances…), la baisse du coût du voyage aérien accentuent le mouvement : le tourisme mondial explose : entre 1950 et 1995, la population mondiale a doublé mais le nombre des touristes est multiplié par 18, avec une répartition inégale.

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On voit aussi l’apparition d’un nouveau public : les retraités. Au début des années 60, arrivent les clubs de retraités, fondés sur trois activités : les jeux (boules ou cartes), le tricot et surtout le goûter. Tous les villages, tous les quartiers ont leur club dont les appellations évitent systématiquement le nom de « vieux »: club des chênes verts, ou de l’âge d’or, mais la couleur bleue sera vite associée à la vieillesse.

LES RÉVOLUTIONS PÉDAGOGIQUES DEPUIS 1965

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Vers 1965, apparaît une première révolution pédagogique, et, reconnaissons-le, personne ne l’avait prévue. Elle est la conséquence de l’évolution économique : la reconstruction de l’aprèsguerre est terminée; les guerres coloniales s’achèvent en 1962; des moyens peuvent s’investir ailleurs, dans l’éducation, la santé et l’animation; la concurrence fait rage autour des loisirs.

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Pour se développer, il faut investir. Comités d’entreprises, collectivités locales et associations multiplient les équipements. Avant 1965, le sport se faisait dehors, dans un champ, avec un ballon et des poteaux de bois; tout le monde faisait le même sport en même temps, et s’il n’y avait pas assez de place, on pouvait aller dans le champ à coté. A partir de 1965, l’investissement amène la création de terrains en stabilisé, de gymnases; c’est un progrès, car l’activité sportive va pouvoir être pratiquée par n’importe quel temps. Mais surtout, la règle du jeu change : investissement implique amortissement. A quoi sert d’avoir un gymnase, si on ne s’en sert pas ? On va l’utiliser non pas une heure par jour, mais huit heures par jour, et on n’a d’ailleurs pas le choix, car on met moins de monde dans un gymnase que dans un champ. On rentabilise; on planifie; certains font du sport au gymnase (avec de nouveaux sports) pendant que d’autres font d’autres activités et feront du gymnase plus tard. Tout le monde ne fait plus la même chose en même temps, les possibilités se multiplient. Les gens choisissent et les pédagogues s’aperçoivent alors qu’apprendre à choisir est presque aussi important qu’apprendre à faire. C’est la première révolution pédagogique et très vite se met en place une pédagogie du choix [2]  En effet, il apparaît vite que le choix ne se fait... [2] .

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La seconde révolution pédagogique intervient peu après, au début des années 70. La jeunesse s’est révoltée (en particulier en 1968); les vieux schémas éducatifs et sociaux (agir pour le bien de l’autre, décider à sa place, parce que l’on sait et que l’on a l’expérience) volent en éclat; la consommation est contestée; sont mis en avant de nouveaux schémas d’autonomie : chacun décide ce qui est bon pour lui et le met en place.

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La pédagogie de l’activité avait la couleur du paternalisme; la pédagogie du choix a celle de la consommation, car le choix est proposé entre des produits tout faits, prêts à consommer.

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Apparaît une nouvelle forme de pédagogie : pourquoi ne pas prendre en compte les attentes, les souhaits, les demandes et construire ensemble la réponse ? Se met en place la pédagogie du projet, ou animation globale, avec un fonctionnement par objectifs.

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L’animation devient autonome : il ne s’agit plus d’éduquer mais de faire surgir la demande, faciliter les relations, intégrer, faire participer. L’animation quitte le monde de l’éducation et s’insère dans le travail social, culturel et politique.

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Prenons par exemple un animateur de jeunes : il y a 40 ans, on lui demandait de maîtriser le savoir et la pédagogie de quelques activités; il y a 30 ans, on souhaitait un animateur qui puisse maîtriser les plannings et proposer des activités nombreuses et variées; aujourd’hui, on lui demande d’étudier le contexte, de rencontrer les jeunes, de saisir leurs attentes, de proposer des projets, de les mettre en œuvre. Apprendre à faire, apprendre à choisir, apprendre à construire.

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Cependant une évolution n’est jamais uniforme : certaines transformations sont rapides, d’autres lentes, et l’on voit cohabiter différentes formes d’animation. Le but de ce rappel historique est Gérontologie et Société - n° 96 mis à jour septembre 2006 page 16 de cerner les évolutions, leur sens, le sens de l’histoire. L’animation/activité a longtemps dominé, l’animation/choix a ouvert des voies, l’animation/projet est aujourd’hui majoritaire. Qu’y aura-t-il après ? Quand ?

LES ÉVOLUTIONS SUR LE SECTEUR DES PERSONNES ÂGÉES

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Les retraités et leurs clubs ont connu les mêmes évolutions, avec quelques années de décalage. Nous avions au départ, au début des années 60, des clubs d’activités où tout le monde faisait la même chose en même temps (jeux, tricot, goûter). Dans les années 70, les propositions se développent : gymnastique douce, art floral, encadrement, arts graphiques… et bien sûr, les voyages et le tourisme; choisir est nécessaire. Dans les années 80, le fonctionnement par projet s’implante, en partant des demandes des retraités. Aujourd’hui, dans tous les catalogues du tourisme Troisième âge, on trouve une longue liste d’activités possibles (choix), puis une précision : des animateurs seront là pour aider les vacanciers à réaliser leurs attentes (projets).

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Cette même évolution se retrouve chez les très âgés, avec quelques années de décalage. Dans les années 75, on commence à parler d’animation, pour répondre à des constats dans les hospices de l’époque : les vieux s’ennuient. On propose des activités pour lutter contre l’ennui, pour occuper les pensionnaires; c’est l’époque des activités occupationnelles, des occupations thérapeutiques, des thérapies occupationnelles, réalisées par des agents sans formation complémentaire, baptisés « ergothérapeutes » (d’où une regrettable confusion avec la véritable ergothérapie), qui ne peuvent que reproduire ce qu’ils ont connu enfants. Cette période aujourd’hui dépassée prête à rire mais il s’agissait de la première tentative réelle pour répondre à un manque constaté.

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Dans les années 80, apparaîtront des fonctionnements par choix; dès 1984, les premiers fonctionnements par projets se créent dans quelques hôpitaux gériatriques; en 1988, on parle de projet d’animation, de projet de vie; les premières reconnaissances de qualification se font entre 1990 et 1993 [3]  J.-J. Amyot, F. Robert « Travailler auprès des personnes... [3] .

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Aujourd’hui, dans les structures gériatriques, les trois formes d’animation cohabitent, et, comme partout, le fonctionnement par projet progresse. Cependant, l’animation/activité reste encore une réalité, entretenue avec soin par des structures et des équipes fonctionnant à l’habitude, persuadées que « ce qui marchait il y a vingt ans doit encore marcher », inquiètes de voir que « ça ne marche plus », mais « c’est sûrement parce qu’« ils » sont plus dépendants qu’avant ». Soyons sérieux : qu’y a-t-il d’étonnant à ce que des actions qui ne fonctionnent plus nulle part, ne fonctionnent plus avec les anciens ?

VERS L’ANIMATION SOCIALE

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La société de l’après guerre est marquée par la reconstruction, la croyance en un progrès infini, le travail pour tous, le développement des mass-média et des loisirs. La société depuis les années 70 est marquée par les premières crises du pétrole, la mondialisation, un taux de chômage permanent important, des difficultés d’insertion généralisées, des risques de ruptures professionnelles, sociales et familiales qui touchent toutes les catégories.

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La crise économique et la mondialisation des activités [4]  Nous n’entrerons pas dans le débat pour savoir lequel... [4] entraînent la crise du modèle de promotion sociale par les classes moyennes : personne n’est épargné, le risque de précarisation est général. Pendant les courtes périodes de développement économique, la priorité va vers la réinsertion de ceux qui ont été précarisés, par ceux qui ont été épargnés. Il est de plus en plus facile d’entrer dans la précarité et de plus en plus difficile d’en sortir. Les évolutions technologiques nouvelles se révèlent être des progrès qui accentuent la difficulté à sortir de la précarité : l’arrivée massive d’outils informatiques (années 80 et 90) privilégie ceux qui y ont accès et accentue la marginalisation des autres…

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Le constat est unanime sur les politiques urbaines, les sans abris, l’insertion de la jeunesse, l’intégration des migrants, les préretraites précoces, l’isolement des très vieux… Souvent, il faut des drames ou de fortes médiatisations pour que les prises de conscience se fassent (marche des banlieues, restos du cœur, voitures qui brûlent, incendies de taudis ou les 15000 morts de 2003…). Cette unanimité dans le constat (depuis 1989, depuis la fin de la guerre idéologique et froide) se traduit par l’utilisation par tous de termes hier rejetés : « nouveaux pauvres », « fracture sociale » (1995), « perte de la cohésion sociale » (2002), « rupture des liens sociaux » (2003)…

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Gérontologie et Société - n° 96 mis à jour septembre 2006 page 18 Des spécialistes « se penchent sur les problèmes » des jeunes, des exclus, des vieux, des quartiers, des migrants, des sans-domicile, sans-emploi et sans-perspective. Les réponses vont du « développement social des quartiers », au « plan de cohésion sociale », en passant par le plan « vieillissement et solidarités ». Les résultats sont variables; les échecs sont justifiés par des éléments extérieurs (montée du chômage, crise économique, financière, mondialisation, insuffisance d’ordre, d’autorité, météo…). Les évaluations approfondies de ces plans ne sont pas faites, surtout par peur d’accentuer les craintes de marginalisation.

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La situation particulière des adultes âgés mérite quelques lignes : leurs conditions de vie se sont améliorées dans les années 60 à 90 (généralisation et augmentation des retraites, aides au domicile, tarifs seniors…). La situation évolue différemment depuis les années 90 : réforme des retraites (1994), indexation des retraites sur les prix et non sur les salaires, montée des charges sociales sur les pensions, deuxième réforme des retraites (2004), baisses des prestations sociales et de santé, …). Nous avançons vers la fragilisation de la vieillesse et vers le risque de précarisation d’une partie importante de la vieillesse, fort probablement la plus âgée, la plus dépendante et la plus faible … Les signes sont déjà présents : des 6000 morts supplémentaires (et non remarqués) de la sécheresse de 1976 aux 15000 morts supplémentaires de 2003, de la stagnation des ressources à la montée des coûts des services.

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Les approches développées depuis dix ans sur le vieillissement des rôles sociaux [5]  Cet aspect du vieillissement des rôles sociaux est... [5] , et le phénomène croissant d’une « mort sociale » [6]  Suivant l’expression apportée par A.-M. Guillemard…... [6] avant la mort biologique nous amènent à considérer que les personnes âgées sont une catégorie en risque croissant d’exclusion sociale.

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Dans toutes ces exclusions, nous retrouvons des éléments, des mécanismes et des processus communs et des spécificités liées aux publics ou aux structures.

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L’animation évolue de fait, sous la pression des réalités économiques et sociales, vers des objectifs d’insertion sociale ou de maintien de l’insertion, par des leviers autres que l’emploi. L’animation devient partout de l’animation sociale : socialisation de l’enfant, insertion sociale des jeunes, maintien des liens sociaux chez les vieux… Les buts évoluent : son action ne touche plus uni-Gérontologie et Société - n° 96 mis à jour septembre 2006 page 19 quement le loisir, mais tout le champ de l’activité sociale. Ses orientations évoluent vers : l’insertion dans la société, la participation à cette société, le développement de rôles sociaux.

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Cette approche s’enrichit avec le développement de l’histoire, de la sociologie, de la psychologie sociale et les travaux sur les rôles sociaux [7]  A. Ripon. « Eléments de gérontologie sociale » Privat,... [7] . Le secteur gérontologique y a sa place. Les notions de vieillissement des rôles sociaux apportent un éclairage nouveau à une réalité plus ancienne.

LE VIEILLISSEMENT DES RÔLES SOCIAUX

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L’homme se définit par des caractéristiques physiologiques (normales ou pathologiques), psychologiques (explorées depuis un siècle) et sociales (souvent oubliées). Ce dernier aspect se concrétise dans ce qu’on appelle les rôles sociaux, c’est-à-dire les rôles que l’on a, que l’on nous donne, ou que l’on prend, vis-à-vis des siens et de la société.

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Ces rôles ne sont pas figés, ils se transforment tout au long de la vie. Nous disons aujourd’hui que les rôles sociaux vieillissent quand ils subissent une transformation définitive. La transformation est normale, et le vieillissement des rôles sociaux est défini par le caractère définitif de la transformation [8]  Tous ces éléments sur le vieillissement des rôles... [8] . L’exemple le plus connu est le passage à la retraite, et c’est son caractère définitif qui le marque, la page est tournée.

LE VIEILLISSEMENT HABITUEL DES RÔLES SOCIAUX

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Le premier exemple du vieillissement des rôles sociaux se situe une dizaine d’années avant la retraite : quand les enfants quittent le milieu familial (le nid vide). Le rôle de parents se transforme de façon définitive : les parents n’ont plus les mêmes rôles vis-à-vis de leurs enfants; ils ont toujours un rôle mais il est différent, avec moins d’autorité et plus d’encouragements. Cette transformation est souvent suivie par l’apparition un peu plus tard du rôle nouveau de grands-parents. Il s’agit de la transformation définitive d’un rôle principal mais tout aussi importante est la transformation des rôles secondaires issus de ces rôles principaux :

  • l’éducation est terminée mais l’encouragement demeure;

  • le rôle de parent d’élève disparaît puisqu’il n’y a plus d’élève;

  • l’aide quotidienne sur l’alimentation, le linge, l’entretien disparaît et est remplacée par une aide ponctuelle (aider à l’installation, apporter le petit supplément en confort…);

  • certaines relations avec les voisins changent (celles qui passaient par les enfants).

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Dans le passage à la retraite, il ne s’agit pas uniquement de la transformation du rôle principal (quitter un rôle de producteur de biens ou de services) mais aussi des transformations définitives des rôles secondaires : relations avec les clients, avec les fournisseurs, avec les collègues, rôles syndicaux, mandats électifs, rôle de formateur par rapport aux jeunes…

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La vieillesse est chargée de ces ruptures et de ces transformations définitives, probablement plus qu’à tout autre âge de la vie :

  • la disparition du conjoint fait quitter le rôle d’époux et plus souvent d’épouse;

  • le passage à un hébergement collectif modifie le rôle de consommateur : la personne fait un chèque global chaque mois, là où elle faisait de multiples petits achats chaque semaine; mais surtout les rôles secondaires se modifient : les relations avec le facteur, le concierge, le boucher, le boulanger, le plombier, l’électricien, l’aide à domicile...

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Il s’agit là d’évolutions habituelles de la vie, partagées par un nombre de plus en plus important de nos concitoyens. La publicité encourage le rôle de consommateur. L’éclatement des cellules familiales a renforcé le rôle des aînés dans la recherche des racines. On parle aujourd’hui de vieillesse réussie quand les compétences acquises dans des rôles précédents sont transférées sur des rôles nouveaux (souvent familiaux, amicaux ou associatifs).

LE VIEILLISSEMENT DIFFICILE DES RÔLES SOCIAUX

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Malheureusement, le vieillissement des rôles sociaux n’est pas toujours aussi facile. De même que nous avons un vieillissement physiologique normal et un vieillissement physiologique pathologique, il y a un vieillissement habituel des rôles sociaux et un vieillissement difficile de ces rôles. Nous trouvons ces évolutions difficiles quand, par exemple, la maladie physique, les troubles neurologiques et les handicaps empêchent la personne âgée de remplir son rôle. Nous sommes là face à une évolution anormale qui se caractérise non pas par la transformation définitive d’un rôle mais par la suppression totale de ce rôle.

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Pour la personne âgée atteinte de maladie d’Alzheimer, il y aura une disparition progressive et définitive de ses rôles, suppression justifiée pour la société et catastrophique pour la personne : les troubles de l’orientation et du jugement entraîneront la suppression de son permis de conduire, d’une partie de sa liberté et de la totalité de son rôle de conducteur; la mise sous tutelle entraînera une suppression de son rôle de gestionnaire et aussi de son rôle de citoyen; l’évolution de la maladie et la non reconnaissance des siens le mettront dans l’incapacité de remplir son rôle de parent et de grand-parent… Et les quelques moments, puis les quelques flash de lucidité que la maladie épargne permettent de se rendre compte que l’on n’a plus de place, plus de rôle vis-à-vis des siens et vis-à-vis de la société [9]  On peut également noter que, tous les éléments jouant... [9] .

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Ce phénomène est aggravé par le fait que, pour des personnes nées au début du siècle, les rôles sociaux sont certes liés à des droits mais surtout à des devoirs.Si nous parlons de droit de vote, l’ancien parle de son devoir civique [10]  Et la vieille dame née avant 1930 est d’autant plus... [10] . Pour eux, les relations avec les générations suivantes sont faites de plaisirs, de bonheur et de difficultés mais aussi de devoirs, et même de devoirs réciproques. Pour eux, quand on ne peut plus remplir ses rôles, quand on ne peut plus tenir sa place, on n’a plus qu’à partir. La disparition des rôles sociaux entraîne la mort sociale mais aussi la détérioration de l’image de soi, la perte de l’envie de vivre et parfois l’apparition de telle ou telle maladie. Chez l’être humain, les aspects physiologiques, psychologiques et sociaux sont en constante interaction.

LA SITUATION NOUVELLE DES INSTITUTIONS GÉRIATRIQUES

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Ce vieillissement anormal des rôles sociaux se trouve aujourd’hui dans deux catégories :

  • les personnes âgées atteintes d’incapacités ne leur permettant plus de remplir leur rôle;

  • les personnes très âgées (plus de 95 ans) qui ont vu disparaître la totalité de leur entourage (et souvent même leurs enfants), qui ne peuvent plus remplir de rôle vis-à-vis de leurs proches, puisqu’ils n’ont plus de proches.

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La remarque la plus fréquente dans les établissements gériatriques n’est plus « j’ai mal », les traitements contre la douleur se sont réellement étendus et améliorés; ce n’est pas « je veux mourir », cette remarque existe, mais est rare, et si l’interpellé prend le temps d’échanger, la remarque se trouve modifiée « plus tard » ou « après avoir revu mes enfants ». La remarque la plus fréquente est « A quoi je sers ?», « Quelle est ma place, quel est mon rôle ?»

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Nous connaissons aujourd’hui dans les institutions gériatriques, loin des regards, des situations vécues par les anciens, leur famille et les personnels, des situations nouvelles hier inconnues où la mort sociale intervient avant la mort biologique.

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Là, les réponses ne sont ni médicales, ni psychologiques; elles sont sociales et politiques. Elles dépassent les contingences immédiates (mais urgentes et réelles) sur les retraites et la dépendance, sur les soins et recherches; la place des personnes très âgées dans la société constitue, avec l’insertion de la jeunesse, un des plus grands défis des décennies à venir car aucune société ne peut survivre avec une catégorie entière sans rôle social.

L’ANIMATION SOCIALE ET LA RÉACTIVATION DES RÔLES SOCIAUX

L’APPORT DE L’HISTOIRE

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Les questions sur la place des anciens ne datent pas d’hier [11]  J.-P. Bois. « Histoire de la vieillesse » Que sais-je ?... [11]  : la première étape de la transition démographique a eu lieu au XVIIIe siècle, sous le règne de Louis XV, où le pourcentage des plus de 60 ans passe, en une génération, de 4% à 8%, résultat de progrès économiques, de répartition des richesses, progrès de niveau de vie, d’hygiène et de santé. La vieillesse était rare; elle devient commune. Les familles passent de deux générations à trois générations : le schéma ancien (le grand a l’autorité, le petit obéit) ne fonctionne plus.

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La Révolution ne veut pas laisser les aînés sans place. En 1790, les pensions de retraites sont étendues aux serviteurs de l’État. En 1793, le secours aux vieillards nécessiteux est généralisé. En 1795, une fête de la vieillesse est instituée : le 27 août, les jeunes vont chercher les anciens; des cadeaux sont échangés; les anciens lisent la constitution, racontent l’histoire, enseignent les chansons patriotiques, ont un rôle d’éducation civique et morale. La recherche du rôle de l’ancien n’est pas nouvelle ! Le modèle de la Révolution ne tient pas car trop rigide et ritualisé. Le modèle de la famille bourgeoise l’emporte au XIXe, avec un rôle d’autorité et d’éducation pour les parents, un rôle plus affectif pour les grand-parents. Au XXe siècle, le passage à quatre générations se fait sans modifier le schéma mais le nouveau passage à cinq générations laisse quelqu’un sur la touche, bien sûr le plus faible, le très vieux.

LA RÉPONSE DE L’ANIMATION SOCIALE : LA RÉACTIVATION DES RÔLES SOCIAUX

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Certaines réponses existent mais s’appliquent à une partie de la vieillesse, les retraités actifs et aisés [12]  Mais n’oublions pas les risques de précarisation déjà... [12] , consommateurs choyés qui ont temps, argent, et de multiples rôles à tenir, en particulier dans le monde associatif et dans leur famille. Ces « seniors » ont parfois vécu une étape délicate lors du passage à la retraite mais arrivent à maintenir, souvent pendant plus de vingt ans, une vie personnelle, familiale et sociale riche. Les solutions proposées présentent de multiples intérêts, en particulier celui de la diversification de leurs rôles (soutien scolaire aux enfants, aide à la recherche d’emploi pour les jeunes…). Elles doivent être encouragées mais elles ne doivent pas constituer toute la politique sociale de la vieillesse : elles invitent ces retraités (qui ont plus besoin d’incitation que d’aide) à tenir leur rôle.

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Les besoins sont différents avec le public très âgé et dépendant; les réponses, différentes, se situent dans une continuité. Les expériences récentes permettent d’avancer trois réponses :

  • Créer un rôle nouveau

    Si l’intention est louable, la pratique montre que ce qui est possible dans des perspectives d’insertion de jeunes, d’adultes ou de seniors actifs, est plus délicat et plus rare quand il s’agit de nonagénaires malades, diminués. Se créer un rôle nouveau à la retraite, avec des perspectives et une énergie, est possible. Au grand âge, et avec maladie et dépendance, c’est plus rare, mais cela arrive. Les expériences d’expression plastique menées dans plusieurs établissements touchent de 3 à 5% des résidents, avec des résultats variables : expression avec un nouveau moyen adapté à ses difficultés, expression répétitive, communication et parfois création. Il y a intérêt à diversifier les modes d’expression (musique, voix, corps…). Certains résultats existent et doivent être suivis; il faut tenter sans démagogie : cela fonctionne avec un nombre restreint mais réel.

  • Exercer ou ré-exercer un rôle traditionnel

    Cette tendance est efficace dans de nombreuses situation. Par exemple, continuer à remplir son rôle citoyen et participer à la vie de la cité est tout à fait possible avec des handicaps physiques : des moyens techniques et humains peuvent rendre ce rôle effectif. Ceci est plus difficile avec des désorientations importantes. Cette vision amène à recenser les rôles traditionnels du vieux et à leur donner les moyens de s’exercer : transmettre son expérience, son savoir, raconter des histoires fantastiques, faire découvrir des dimensions oubliées, donner le sens de l’histoire et de la vie… Cette pratique se développe, avec un avantage par rapport aux activités occupationnelles : elle recherche le sens, les valeurs de la personne, pas l’oubli. Cependant, le travail avec des personnes très âgées, malades, dépendantes amènent à constater que l’exercice de ces rôles est parfois impossible, soit à cause des incapacités (le rôle n’a pas été perdu par hasard), soit parce que ces rôles ne sont plus perçus comme opérationnels [13]  Est-il pertinent de transmettre son expérience quand... [13] .

  • Réactiver des rôles traditionnels ou des parties de rôles

    Ces constats ont amené des équipes à travailler les rôles, à les décliner, à en voir les facettes, les rôles secondaires, les aspects plus profonds. On peut être sportif, ne plus pouvoir pratiquer de sport mais s’y intéresser, et même peut-être ne rien comprendre mais être sensible à l’ambiance qui s’en dégage (en particulier pour des personnes atteintes de désorientation grave). La cuisinière peut faire un bon plat mais aussi exercer son rôle par des conseils ou des remarques. Il est important avec des personnes âgées malades dépendantes d’effectuer une distinction nette entre faire et participer. Le petit vieux du Midi de la France, assis sur le banc, sur la place du village, le menton appuyé sur sa cane, ne fait rien; il regarde et participe à la vie du village. La déclinaison des rôles sociaux va permettre de retrouver ceux, plus profonds, qui vont permettre la participation. Il est exact que certains constituants ne peuvent plus s’exercer du fait de difficultés, que d’autres ont perdu leur pertinence, ou ne sont plus acceptés par l’autre, mais certains constituants permettent de tenir sa place et de jouer un rôle par rapport à l’autre. Prenons une application sur le rôle de conteur dans des échanges inter-générations.

L’EXEMPLE DE L’INTER GÉNÉRATION

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L’inter-génération regroupe de nombreuses réalisations, des plus simples, au plus élaborées. Elles n’ont pas toutes le même intérêt : certaines se limitent au placement dans le même lieu de deux groupes d’âges différents [14]  Il s’agit là d’une vision restrictive trop souvent... [14] ou à des activités d’enfants censées intéresser tout le monde, d’autres ne prennent en compte que la dimension affective, beaucoup ne voient l’intérêt que de l’une des deux catégories d’âge; quelques uns expérimentent dans des échanges dont la pédagogie est active, riche et complexe [15]  Marie-Pierre Dubois, Anne Huot, Bernard Hervy, « Inter... [15] .

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Dans des groupes qui comportent des personnes aux deux extrêmes de la vie, la question centrale est celle du développement des rôles des uns par rapport aux autres :

  • quel est le rôle de l’enfant par rapport au vieux ?

  • quel est le rôle du vieux par rapport à l’enfant ?

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Prenons un exemple : des personnes âgées malades et des enfants d’une crèche se rencontrent à Pâques au sujet des œufs de Pâques. Là, on peut aller du pire au meilleur : certains adultes bien intentionnés vont cacher les œufs, poussent vieux et enfants à chercher, à chercher ensemble, brouillent les rôles et arrivent au contraire de ce qu’ils recherchent : tout le monde est infantilisé, y compris les anciens. La même réalisation peut s’envisager en cherchant constamment le rôle de l’un par rapport à l’autre : l’ancien peut cacher l’œuf, ou conseiller une cachette, puis aider l’enfant à chercher, l’encourager, l’inciter, partager la découverte… Non pas infantiliser, mais aider chacun à tenir son rôle par rapport aux autres, sur des modèles qui fonctionnent encore.

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Après un exemple sur la poursuite d’un rôle, nous en prenons un sur la réactivation d’un rôle, celui de conteur. Certaines tentatives échouent, car la perte du rôle peut être liée à la perte de capacités : ils ne se souviennent plus; ils oublient l’histoire; ils racontent d’une manière qui ne captive pas et sont en échec. Mais sous le rôle de conteur, se cachent d’autres rôles : rassurer l’enfant, l’encourager, l’aider à se confronter au monde magique (l’enfant en a besoin pour se construire), l’amener à l’autonomie. Nous pouvons approfondir les différences entre rôles de surface et rôles profonds. Ne plus pouvoir conter ne signifie pas que certaines parties du rôle ne peuvent plus être tenues. Il est possible d’aider l’enfant à se confronter au fantastique, non plus à travers un conte, mais par le vécu. Ce sera par exemple l’aventure réussie sur le retour de la sorcière de la rue Broca [16]  Anne Huot, Bernard Hervy « Le retour de la sorcière... [16] . Des personnes dépendantes, qui ne peuvent plus raconter, vont aider l’enfant à rencontrer le fantastique. L’évolution du rôle des enfants se dessine : ils aident ceux qui les aident. Les échanges s’opèrent en renforçant les rôles des uns par rapport aux autres.

L’APPROCHE PAR LA DÉMARCHE OU L’APPROCHE PAR L’ACTIVITÉ ?

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Deux approches sont présentes dans l’animation, l’une centrée sur les activités, l’autre sur la démarche. Elles sont la conséquence du flou des définitions étymologiques : nul ne sait s’il s’agit d’animer quelque chose ou quelqu’un [17]  Pour compléter ce panorama, il convient de préciser... [17] . Nous éviterons de réduire l’une ou l’autre à des caricatures : activité ne signifie pas activisme, démarche ne signifie pas laisser faire.

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L’approche par activité : elle est en filiation directe avec l’animation d’origine. Elle se retrouve dans l’animation d’activités sportives, manuelles, culturelles, de loisirs. Elle se caractérise par :

  • la mise en œuvre d’activités pour un public identifié et défini, et souvent déjà mobilisé ou attiré par l’activité proposée;

  • le développement de compétences des personnes dans la mise en oeuvre de ces activités;

  • les « vertus » de l’activité;

  • le faire avec et ensemble est un facteur d’intégration;

  • l’ouverture reste possible vers la dynamique « insertion - participation ».

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L’approche avec priorité donnée à la démarche : dans l’animation sociale, la démarche est priorisée et le support peut varier; son importance est secondaire face au processus « insertion - participation ». Les caractéristiques sont :

  • les personnes en situation (ou en risque) d’exclusion ne sont pas au départ « mobilisées » sur une activité ou un support; plus l’exclusion est forte, plus le désir est faible;

  • la personne et ses attentes (confuses et diffuses, non exprimées) se trouvent au point de départ;

  • le support n’est pas déterminé au préalable et il ne doit pas l’être, la démarche consistant à faire émerger des points d’attente, à trouver des attentes convergentes et à construire les réponses « avec », dans et par le groupe, en tenant compte de l’environnement;

  • participer est plus important que faire et le « faire avec et par » prime.

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Si l’entrée par l’activité sera efficace avec un public qui connaît ses désirs et choisit sa réponse, elle ne marche pas avec un public en situation d’exclusion; la priorité sera l’émergence des attentes et la « construction avec », en dehors de schémas préétablis.

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Nous n’opposerons pas ces deux approches, mais chacune a ses limites, et le passage de l’une à l’autre doit être facilité, y compris par les compétences des animateurs. C’est pourquoi le BP animation sociale comporte des certificats de spécialisation complémentaire qui peuvent s’adosser à d’autres BP, afin de faciliter cette prise en compte de la personne.

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L’arrivée des objectifs culturels et sociaux modifie l’animation qui n’a plus besoin de justifications éducatives (pour les enfants ou les jeunes) ou thérapeutiques (pour les personnes âgées). Cette évolution suit celles des décennies précédentes : éducation populaire, puis socio-éducatif, socio-culturel, et… animation sociale. Cette reconnaissance d’objectifs spécifiques ne doit pas mener à l’isolement, car les ruptures de liens et les pertes de rôles ont toujours plusieurs causes, physiologiques, psychologiques, culturelles, sociales… Cette pluri-causalité doit être prise en compte, les réponses sont multiformes. L’enjeu pour les rendre opérationnelles se situe dans l’articulation de réponses multiples et dans l’interprofessionnalité [18]  Voir D. Manière and all. «Interprofessionnalité en... [18] .

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Les évolutions de l’animation vers une pratique de la vie sociale trouvent déjà des concrétisations dans certaines structures gérontologiques. Mais une vie sociale ne peut pas s’envisager seul dans sa chambre, ou dans une structure isolée du monde. Qui dit vie sociale, dit ouverture, et dit passage par le groupe à un moment ou à un autre. Les soignants sont, par leur formation et leur pratique, essentiellement orientés vers une relation duelle particulière, la relation soignant-soigné (avec ses effets bénéfiques). L’animation vise les relations entre les personnes et les rôles qu’elles développent les unes par rapport aux autres. Il ne s’agit pas d’opposer ces deux approches, mais de les identifier, de reconnaître leurs caractéristiques pour les rendre complémentaires. C’est là, dans une véritable interprofessionnalité, quand les interactions et complémentarités sont actives que chacun peut, dans ses fonctions propres, avec sa démarche, dans le respect de l’autre, aider la personne âgée à vivre pleinement.


OUVRAGES NOUVEAUX ET IMPORTANTS DEPUIS 2001 SUR CETTE THÉMATIQUE

  • VERCAUTEREN R. & HERVY B. « L’animation dans les établissements pour personnes âgées – Manuel des pratiques professionnelles », éditions Erès, Toulouse, mai 2002 (rééditions 2003,2004,2006), 234 pages.
  • HARTWEG C & ZEHNDER G. « Animateurs et animation en établissements pour personnes âgées », éditions Erès, Toulouse, novembre 2003 (réédition 2006), 144 pages.
  • La revue « DOC’ANIMATION EN GÉRONTOLOGIE » depuis octobre 2003, Trimestriel, 148 pages par numéro, éditeur « Doc’Edition », 14 avenue Jean Jaurès, 55800 Revigny.
  • HERVY B. « Propositions pour le développement de la vie sociale des Personnes Agées », éditions ENSP, Rennes, novembre 2003 (réédition 2005), 168 p.
  • LANGLACÉ A. « Animateur dans le secteur social et médico-social, formations, diplômes, profession », éditions ASH, Paris, septembre 2004, 134 p.
  • MANIÈRE D. (collectif). « Interprofessionnalité en gérontologie; travailler ensemble, des théories aux pratiques », éditions Erès, Toulouse, mars 2005,280 pages.
  • MOULIAS R. (collectif). « Alzheimer et maladies apparentées, traiter, soigner et accompagner au quotidien », éditions Masson, Paris, juin 2005, 510 p.
  • Le DVD « animation et gérontologie ». FNG, Schifter (avec de nombreux partenaires pédagogiques et financiers), Paris, juin 2005.
  • Les textes sur le BP animation sociale. JO du 21.12.2005 et annexes dans le Bulletin Officiel Jeunesse et Sports du 31.12.2005.

Notes

[*]

La réédition (fin 2006) de ce numéro de « Gérontologie et Société » de mars 2001 sur l’animation signe la réussite de ce numéro, mais aussi de la démarche qui le guide. Avec le temps, ce numéro apparaît comme un des fondements d’une véritable démarche d’animation en direction des adultes âgés. Les articles, dans leur diversité, restent pertinents et d’actualité.

Les modifications touchent à la reconnaissance progressive des démarches d’animation et à l’amélioration des compétences par la professionnalisation des intervenants. Le terme « animation sociale », qui était le titre de cet article introductif en 2001, est devenu le nom du nouveau diplôme des animateurs de cette branche. L’article est réactualisé par son auteur

Plusieurs points de réactualisation sont des adaptations de l’article « l’émergence de l’animation sociale », B. Hervy, in « Doc’Animation en Gérontologie » n° 10, janvier 2006, pages 17 à 30.

[1]

Le nom « patronage » désigne à la fois l’organisation et le lieu où il s’effectue.

[2]

En effet, il apparaît vite que le choix ne se fait pas uniquement sur la « valeur » (éducative, thérapeutique, culturelle ou sociale) de l’activité, mais aussi à partir d’autres critères aussi (ou plus) importants : les autres participants, les réseaux de complicité, le lieu, le confort, voire la personnalité de l’animateur.

[3]

J.-J. Amyot, F. Robert « Travailler auprès des personnes âgées », Privat, Toulouse, 1995, en particulier le chapitre sur l’animation.

[4]

Nous n’entrerons pas dans le débat pour savoir lequel des deux (crise économique ou mondialisation des activités) est la conséquence de l’autre, et ce d’autant que ces deux notions souvent associées ne sont pas systématiquement dépendantes l’une de l’autre.

[5]

Cet aspect du vieillissement des rôles sociaux est essentiel et fondamental dans l’analyse des phénomènes de vieillissement et complète utilement les visions physiologiques et psychologiques qui ont leurs apports propres. Voir le rapport de la mission du Secrétariat d’Etat : B. Hervy, «Propositions pour le développement de la vie sociale des personnes âgées, rapport de la mission « vie sociale » du Secrétariat d’Etat aux Personnes Agées», op. cit.,p. 57 et suivantes.

[6]

Suivant l’expression apportée par A.-M. Guillemard… en 1973 !

[7]

A. Ripon. « Eléments de gérontologie sociale » Privat, Toulouse, 1992.

[8]

Tous ces éléments sur le vieillissement des rôles sociaux ont été repris et approfondis dans la mission « vie sociale des personnes âgées » du Secrétariat d’Etat aux Personnes Agées. Voir le rapport de mission, Hervy B., « Propositions pour le développement de la vie sociale des Personnes Agées », éditions ENSP, Rennes, novembre 2003 (2e édition 2005), 168 p.

[9]

On peut également noter que, tous les éléments jouant les uns sur les autres, la perte de rôles chez le malade Alzheimer va souvent entraîner des modifications des rôles de ses proches vis à vis de lui, voire même l’inversion de rôles mère – fille plusieurs fois décrite par les psychologues.

[10]

Et la vieille dame née avant 1930 est d’autant plus poussée à accomplir son devoir qu’elle n’a pas eu le droit de vote en arrivant, mais pendant sa vie d’adulte (1945).

[11]

J.-P. Bois. « Histoire de la vieillesse » Que sais-je ? n° 2850 – PUF, Paris 1994, en particulier les pages 62 à 81 sur le XVIIIe siècle.

[12]

Mais n’oublions pas les risques de précarisation déjà développés.

[13]

Est-il pertinent de transmettre son expérience quand il s’agit d’un savoir dépassé par les évolutions et d’un métier qui n’existe plus ? La grand-mère qui apprend à tricoter à son arrière-petite-fille parfois plus intéressée par le vêtement de marque porté par toutes les copines, est-ce toujours un schéma accepté par l’une et par l’autre ? L’évolution démographique et l’accélération de l’évolution des normes, des habitudes, des mœurs, nous obligent à constater que certains rôles ne sont plus acceptés et ne fonctionnent plus.

[14]

Il s’agit là d’une vision restrictive trop souvent rencontrée : l’animation ne peut pas se réduire à la mise en situation ou au dispositif. La posture d’animation, centrer l’attention sur le support à l’échange, faciliter expression et échanges, sont essentiels. Beaucoup d’échecs viennent de cette insuffisance professionnelle.

[15]

Marie-Pierre Dubois, Anne Huot, Bernard Hervy, « Inter génération : de l’expérience à la politique institutionnelle » in « Objectif soins » n° 38, décembre 1995, pages 29 à 32.

[16]

Anne Huot, Bernard Hervy « Le retour de la sorcière de la rue Broca » in Gérontologie Pratique, mai 1997.

[17]

Pour compléter ce panorama, il convient de préciser que l’approche centrée sur l’activité humaine, différente de celles centrée sur les activités et leurs bienfaits, part des attentes et besoins de chaque personne. Elle se situe donc clairement dans les démarches projets, mettant en avant la nécessité de l’activité humaine, et non l’obligation de telle ou telle activité. Voir G. Zehnder, « Relire Winnicott et travailler avec des vieux », in «Doc’Animation en Gérontologie» n° 7, p. 47 à 51.

[18]

Voir D. Manière and all. «Interprofessionnalité en gérontologie», éditions Erès, Toulouse, mars 2005.

Résumé

Français

L’animation avec les personnes âgées est ici présentée avec un regard d’animateur professionnel: évolution de la prise en compte de la personne âgée, mais aussi évolution des conceptions et des pratiques de l’animation depuis 125 ans. Les changements des dernières décennies expliquent pourquoi l’animation avec les adultes âgés évolue comme passant des activités d’occupation, d’éducation ou de thérapie, à des choix, et maintenant à des projets d’animation. Ces nouvelles pratiques sociales et leurs évolutions permettent d’étudier un aspect oublié du vieillissement, à coté du vieillissement physiologique et des aspects psychologiques: le vieillissement des rôles sociaux, dans leurs transformations habituelles comme dans leurs évolutions difficiles. L’animation sociale avec les adultes âgés vise alors à faciliter le maintien de l’insertion des anciens dans la société, leur participation à la vie sociale, à leur permettre d’exercer un rôle, voire d’engager des processus de réactivation de rôles sociaux, seule réponse à une mort sociale qui intervient parfois avant la mort biologique (article remis à jour en septembre 2006).

English

SOCIAL ENTERTAINMENT FOR ELDERLY PEOPLE Entertainment activities for elderly people are presented here by a social worker within the context of the developments which have taken place in dealing with elderly people and within the evolving concepts and practices of entertainment over the past 125 years. Pedagogical development over the past forty years shows why entertainment has evolved in geriatric institutions like everywhere else. It has shifted from occupational activities, or occupational therapy, to a choice of activities and then to animation projects. These new social practices, as well as evolving history, sociology and social psychology, have made it possible to define a forgotten aspect of ageing, alongside psychological ageing and psychological aspects. This is social ageing or rather the ageing of social roles, within their normal as well as their more difficult transformations. The importance of social entertainment for elderly people is to facilitate their insertion into society, their participation in social life and especially to allow them to play a role, even to reactivate social roles. This is the only answer to social death which sometimes occurs before biological death.

Plan de l'article

  1. APERÇU HISTORIQUE SUR LES ÉVOLUTIONS DE L’ANIMATION
    1. L’INDUSTRIALISATION, L’URBANISATION, ET L’APPARITION DE L’ANIMATION
    2. LES ORIENTATIONS DE L’ANIMATION DANS LES PREMIÈRES ANNÉES (1880-1914)
    3. LES ÉVOLUTIONS ENTRE LES DEUX GUERRES (1914-1945)
    4. LES DÉVELOPPEMENTS DE L’APRÈS-GUERRE (DE 1945 À 1965)
    5. LES RÉVOLUTIONS PÉDAGOGIQUES DEPUIS 1965
    6. LES ÉVOLUTIONS SUR LE SECTEUR DES PERSONNES ÂGÉES
    7. VERS L’ANIMATION SOCIALE
  2. LE VIEILLISSEMENT DES RÔLES SOCIAUX
    1. LE VIEILLISSEMENT HABITUEL DES RÔLES SOCIAUX
    2. LE VIEILLISSEMENT DIFFICILE DES RÔLES SOCIAUX
    3. LA SITUATION NOUVELLE DES INSTITUTIONS GÉRIATRIQUES
  3. L’ANIMATION SOCIALE ET LA RÉACTIVATION DES RÔLES SOCIAUX
    1. L’APPORT DE L’HISTOIRE
    2. LA RÉPONSE DE L’ANIMATION SOCIALE : LA RÉACTIVATION DES RÔLES SOCIAUX
    3. L’EXEMPLE DE L’INTER GÉNÉRATION
    4. L’APPROCHE PAR LA DÉMARCHE OU L’APPROCHE PAR L’ACTIVITÉ ?

Pour citer cet article

Hervy Bernard, « L'animation sociale avec les personnes âgées », Gérontologie et société 1/ 2001 (n° 96), p. 9-9
URL : www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe-2001-1-page-9.htm.
DOI : 10.3917/gs.096.0009


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