Gérontologie et société 2001/3
Gérontologie et société
2001/3 (n° 98)
180 pages
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DOI 10.3917/gs.098.0239
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Vous consultezReprésentations de la vieillesse chez des jeunes adultes et des octogénaires

AuteurCornelia Hummel du même auteur

DOCTEUR EN SOCIOLOGIE, MAÎTRE-ASSISTANTE AU DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE DE L’UNIVERSITÉ DE GENÈVE, 1211 GENÈVE 4, CORNELIA-HUMMEL@SOCIO.UNIGE.CH.

La littérature gérontologique rend compte d’un intérêt croissant pour l’étude des représentations de la vieillesse au sein de nos sociétés. On souligne tantôt la prédominance d’une image négative, associant la vieillesse à un cortège de pertes, tantôt l’émergence d’une image positive reposant sur l’autonomie et la participation. Le questionnement sans cesse renouvelé des représentations de la vieillesse « en général » se trouve ici doublé d’une seconde interrogation : comment les aînés eux-mêmes se repré-sentent-ils cet âge de la vie dans lequel ils sont supposés se trouver ? En présentant les résultats d’une analyse comparative portant sur des données issues de deux enquêtes distinctes, nous proposons d’examiner les regards croisés sur la vieillesse de deux groupes d’âges : des jeunes adultes et des octogénaires.

MÉTHODE

2 La coïncidence temporelle de deux enquêtes[1] [1] Ces deux enquêtes, l’enquête « Les représentations...
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menées l’une sur un échantillon de jeunes adultes, l’autre sur un panel d’octogénaires, a permis la mise en commun d’une question portant sur les représentations de la vieillesse. L’échantillon des jeunes adultes (25-40 ans, N=102) a été tiré aléatoirement au sein de la population du canton de Genève. L’échantillon des octogénaires (82-86 ans, N=177), également produit par un tirage aléatoire, est composé à moitié de résidants du canton de Genève (région métropolitaine à culture laïque) et à moitié de résidants du canton du Valais (région alpine, semi-urbaine, à culture catholique). Il convient aussi de préciser qu’à l’époque de la passation du questionnaire (1996), la grande majorité des répondants octogénaires vivait à domicile (six répondants vivaient en institution) et était en relative bonne santé[2] [2] Selon la classification opérée par l’équipe SWILSO-O...
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.

3 La question commune aux deux échantillons était une question dite « d’association libre »: à partir d’un mot inducteur – en l’occurrence le mot « vieillesse » – les répondants ont été invités à produire des mots, propositions, expressions ou « images » qui leur venaient spontanément à l’esprit. Le caractère spontané de la technique de l’association libre permet d’accéder facilement et rapidement aux éléments qui constituent l’univers sémantique d’une représentation. De plus, le caractère projectif de cette technique permet d’éviter certains processus de rationalisation qui orienteraient les réponses, par exemple en termes de désirabilité sociale (De Rosa, 1988).

4 L’objectif de l’analyse comparative de ce double corpus de données constitué de mots, de segments de phrases ou de phrases est de donner un aperçu de l’univers sémantique des représentations de la vieillesse pour chaque classe d’âge, de dégager les dimensions qui organisent cet univers, et de déterminer les similitudes et différences entre jeunes adultes et octogénaires.

LES JEUNES ADULTES : « C’EST AUTANT PERDRE DES CAPACITÉS QUE GAGNER EN EXPÉRIENCE »[3] [3] Extrait; Femme, Genève, 29 ans. ...
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5 Après regroupement des mots identiques, des synonymes, ainsi que des mots très proches du point de vue sémantique (noms et adjectifs ayant la même racine, par exemple « dépendance » et « dépendant »), les définitions spontanées de la vieillesse sont contenues dans 533 mots ou groupes de mots. Ces mots ou groupes de mots, appelés désormais « items », font l’objet d’un premier classement thématique en 17 catégories.

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  • La catégorie composée du plus grand nombre d’items est celle associant la vieillesse à des caractéristiques physiques (93 items). La grande majorité des items fait référence à la dégradation du corps, en particulier dans le domaine de la santé et de l’apparence physique. Il est toutefois surprenant de constater que la santé mentale est peu évoquée (5 items, tous associés à un déficit).
  • La deuxième grande catégorie (82) est celle qui regroupe les items renvoyant à une conception « philosophique » de la vieillesse. La majorité des items de cette catégorie sont connotés positivement : la vieillesse est associée à la sagesse, l’expérience de vie, la connaissance, la disponibilité et l’écoute.
  • La catégorie psychologique regroupe les termes liés aux sentiments, aux émotions et au caractère attribué aux personnes âgées (51). On y trouve à part égale des attributs positifs et négatifs : les premiers, tels que la sérénité, la plénitude, la paix, peuvent être mis en relation avec la catégorie philosophique, alors que les seconds, tels que la détresse, l’angoisse ou la tristesse, seraient plutôt à relier à la dégénérescence physique et mentale.
  • Les items de type social (48) sont en majorité négatifs, soulignant la solitude, l’indifférence sociale et le manque de contacts.
  • A l’inverse, la catégorie regroupant les évocations familiales (39) montre l’importance de l’entourage et le rôle de grands-parents.
  • Les autres catégories, moins importantes du point de vue numérique, font référence à l’arrêt de l’activité professionnelle, à la précarité des ressources financières, aux lieux de vie de la vieillesse (dépendante et, plus rarement, indépendante), au rapport au temps; on y trouve aussi les jugements et sentiments exprimés à l’égard de la vieillesse. Une minorité de personnes ont mentionné les aspects démographiques de la vieillesse.

7 Ce premier classement permet d’entrevoir deux aspects majeurs de la vieillesse telle qu’elle est décrite par les jeunes adultes : d’une part, la dégradation physique et la péjoration de la qualité de vie en général; d’autre part, une philosophie de vie où priment les qualités psychologiques et morales. L’horizon interprétatif ouvert par le classement thématique incite à effectuer un nouveau classement, plus fin, visant à dégager la manière dont sont structurés les items. En insistant sur les proximités sémantiques plutôt que thématiques, il apparaît que la dimension majeure autour de la quelle s’organisent les items est celle des ressources : d’un côté, on trouve les ressources perdues, de l’autre les ressources conservées ou acquises. Le tableau 1 résume le classement organisé selon les ressources.

8 Ce classement en termes de ressources intègre 434 items, soit 81% du total des items. Le solde des items comprend les références à la mort (fin, fin de vie, mort, peur de la mort, testament, au total 18 évocations), les synonymes (26), les jugements/sentiments (9) et 24 items non-classés (encore loin, nombreux, longévité, traditionnel, etc.). Enfin, mentionnons les 22 propositions qualifiées de « conditionnelles ». Ces propositions pourraient être placées sur la dimension des ressources, entre les ressources perdues et les ressources conservées/acquises, en ce sens qu’elles énoncent des éléments pouvant faire pencher d’un côté ou de l’autre la « balance » des ressources. Les conditions évoquées sont la santé physique (la vieillesse c’est bien si on peut devenir vieux en bonne santé), la santé mentale (si la tête ne suit plus, le physique se détruit derrière), le caractère (une personne âgée peut être gentille ou un peu agressive selon comment elle vieillit), la mentalité, la prévoyance financière, l’entourage, la gestion du temps libre.

Tableau 1  - La dimension des ressources (jeunes adultes)

Tableau 1 La dimension des ressources (jeunes adultes) Ressources perdues Type de pertes Exemples Pertes générales (n=23) besoin, démuni, difficultés, problèmes Pertes fonctionnelles dépendant, handicap, hôpital, maladie, et apparence (114) souffrance, lenteur, canne Pertes sociales (50) pas d’amis, indifférence, rejet, solitude, isolement Pertes mentales et psychologiques (19) sénilité, gâteux, perte de mémoire, triste, regrets, résignation Pertes financières (14) pauvreté, précarité, pas d’argent Pertes statutaires (31) retraite, rentier, inactivité professionnelle Les pertes regroupent en tout 251 items, soit 47% du total des items (533). Ressources conservées/acquises Type de ressources Exemples Ressources générales (2) vie différente Ressources physiques (1) autre beauté Ressources familiales (36) descendance, famille, enfants, grand-parent Ressources morales, sagesse, maturité, partage, sérénité, bonheur, psychologiques (99) connaissance, écoute, équilibre Ressources temporelles (26) disponibilité, liberté, temps de vivre, temps libre, temps pour soi Ressources en termes d’activités (19) faire des choses qu’on n’a pas pu faire, loisirs, repos, musique, voyage Les ressources regroupent en tout 183 items, soit 34% du total.

9 L’organisation des items sur la dimension des ressources appelle plusieurs commentaires. Tout d’abord, les pertes sont plus importantes que les ressources conservées ou acquises – ces dernières tenant tout de même une place remarquable (34% du total des items). Les types ne sont pas tout à fait identiques dans les colonnes du tableau, ce qui traduit une différence de structure notable. Dans la colonne des pertes, la majorité des items se situe au niveau de la santé fonctionnelle et de l’apparence physique. Dans la colonne des ressources, le type qui regroupe le plus d’items est celui des ressources morales et psychologiques. Une première interprétation s’impose alors : d’une part, la vieillesse est clairement associée à un cortège de pertes de divers ordres (physique, mental, psychologique, social et financier), mais d’autre part, ces pertes sont en quelque sorte compensées par les ressources conservées, accumulées (connaissances, expériences, sagesse) ou acquises dans cette étape de la vie (temps libre, liberté, petits-enfants).

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« La vieillesse pourrait rimer avec connaissance, expérience, dépendance aussi... Etre dépendant de son entourage; maturité; oui, quand même quelque part aussi souffrance car on arrive vers la fin de la vie et quand on souffre physiquement, c’est une tare. En fait la vieillesse, je vois plutôt des personnes âgées comme des gens qui ont beaucoup d’expérience, des gens qui peuvent apporter beaucoup de choses. » (Homme, 30 ans).
« Retraite, remise en cause, maladie, solitude, troisième âge; une renaissance à quelque part, on se donne la possibilité de faire des choses qu’on n’a pas pu faire. » (Femme, Genève, 39 ans).

11 L’analyse thématique de la question d’association montre que la vieillesse serait représentée comme un âge de la vie où des attributs valorisés à d’autres âges de la vie se transforment ou sont abandonnés au profit d’autres attributs. C’est donc un modèle de compensation qui s’esquisse ici : les jeunes adultes semblent partir du principe qu’une dégradation d’une certaine forme de qualité de vie est inévitable avec l’avance en âge, les pertes graduelles pouvant être compensées par un changement de définition du bien-être et de la qualité de vie. En résumé, l’esprit est appelé à suppléer le corps qui se dégrade.

LES ASSOCIATIONS DES OCTOGÉNAIRES : « ON A DES PETITES COMBINES QU’ON N’AVAIT PAS QUAND ON ÉTAIT JEUNE, C’EST NORMAL »[4] [4] Extrait; Homme, Genève, 84 ans. ...
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12 Les définitions spontanées des octogénaires sont constituées de 429 mots ou groupes de mots. Il apparaît d’emblée que les évocations des octogénaires diffèrent sensiblement de celles des jeunes adultes. Tout d’abord, la syntaxe indique que la vieillesse fait partie de leur quotidien, voire de leur identité. Ainsi, les allusions à soi-même (usage du « je », « moi », « mon », « ma ») sont au nombre de 75; si l’on ajoute le « on » englobant, les références identitaires sont le fait de plus d’un tiers des évocations (n=150, 35%). Signalons aussi que les références identitaires sont plus nombreuses chez les octogénaires valaisans que chez les octogénaires genevois.

13 La présence de fréquentes références identitaires est à mettre en relation avec la difficulté, ou la perplexité, soulevée par la question d’association chez les octogénaires. Pour un certain nombre d’entre eux, la vieillesse n’avait pas à être définie ou associée à des termes, puisqu’elle est une réalité tangible, personnifiée par le répondant lui-même. Dans ces cas, les réponses se limitaient à des affirmations identitaires (par exemple : je suis vieux; j’en fais partie, moi).

14 Si l’on reprend la technique de classement en terme de proximité sémantique, on constate que la majorité des items ne sont pas organisés autour d’une seule dimension mais autour de plusieurs dimensions : les ressources (avec lesquelles sont articulées des propositions conditionnelles), le prosaïsme, la mort et l’identité.

15 Contrairement à la structure de la dimension des ressources chez les jeunes adultes, qui accorde une place de choix aux ressources conservées et/ou acquises, la dimension des ressources chez les octogénaires (totalisant 171 items, soit 40% du total; tableau 2) comprend surtout des pertes, en premier lieu des pertes liées à la santé fonctionnelle et à l’apparence. Les ressources conservées ou acquises sont en faible nombre, se référant à des caractéristiques générales, à la famille ou aux activités. Les propositions conditionnelles sont au nombre de 12 et concernent toutes la santé physique ou mentale (si on n’a pas une grosse maladie, ça peut aller; tant qu’on est alerte ça va).

16 Le poids relatif des types de ressources perdues et conservées/acquises est similaire chez les Valaisans et les Genevois, à une différence près : les Genevois accordent nettement plus d’importance aux pertes fonctionnelles et à l’apparence que les Valaisans (48 occurrences contre 26).

17 Une deuxième dimension importante est constituée par les items exprimant le caractère inéluctable et naturel, normal de la vieillesse. Cette dimension, nommée « le prosaïsme », est composée de quatre types d’items : les items factuels, les synonymes, les items prescriptifs et les items « vides ». Cette dimension laisse également apparaître une différence entre les octogénaires des deux régions considérées. La dimension du prosaïsme est nettement plus importante dans les associations des Valaisans que dans celles des Genevois (70 occurrences contre 36).

Tableau 2  - La dimension des ressources (octogénaires)

Tableau 2 La dimension des ressources (octogénaires) Ressources perdues Valais Genève Type de pertes Exemples (n=) (n=) Pertes générales (n=34) aide, déchéance, réduction des facultés, 21 13 difficultés, limitations Pertes fonctionnelles et apparence (74) arthrose, canne, dépendance, handicap, 26 48 fatigue, douleurs, maladie Pertes sociales (4) isolement, solitude, perte d’amis 1 3 Pertes mentales et psychologiques (30) perte de mémoire, perdre la tête, 13 17 dépression, tristesse, mélancolie Pertes financières (1) pas d’argent pour payer 0 1 Pertes statutaires (11) sensation d’inutilité, AVS, hors du circuit, 4 7 cessation des activités Les pertes regroupent en tout 154 items, soit 36 % du total des items (429) n=65 n=89 Ressources conservées/acquises Type de ressources Exemples Ressources générales (12) expérience de vie, moins de soucis, 5 7 tranquillité, sérénité Ressources familiales (3) enfants et petits-enfants 2 1 Ressources en termes d’activités (2) jouer, marcher 0 2 n=7 n=10

18 Les dimensions du prosaïsme et de la mort sont en étroite relation, c’est pourquoi elles sont présentées conjointement dans le tableau 3. En effet, les cooccurrences d’items factuels, synonymes, prescriptifs ou « vides » et d’items évoquant la mort sont fréquentes (par exemple : Les vieux/3e âge/ l’approche de la fin ou hors d’âge/chose normale/fin de vie). Les évocations relatives au prosaïsme et à la mort représentent un tiers des items. Outre leur nombre, les évocations relatives à la mort se distinguent aussi par leur diversité. Alors que chez les jeunes adultes, la mort était énoncée 18 fois de 5 manières différentes, les octogénaires y font référence 39 fois avec 34 énoncés différents. Le tableau 4 fait état de cette diversité.

Tableau 3  - Le prosaïsme et la mort (octogénaires)

Tableau 3 Le prosaïsme et la mort (octogénaires) Le prosaïsme Valais Genève Type Exemples (n=) (n=) Factuel (n=34) normal, naturel, inéluctable, inévitable, 22 12 on ne peut rien changer, c’est la vie Synonymes (31) âgé, âge avancé, vieux, on n’est plus jeune, 20 11 contraire de la jeunesse Vide (21) je n’y pense pas, rien, je ne sais pas, ça ne me dit rien 16 5 Prescriptif (20) il faut l’accepter, il faut vivre avec, 12 8 assumer la situation, le prendre comme ça vient n=70 n=36 La mort Exemples (n=38) mort, dernière, étape, fin de la vie, antichambre 21 18 Le prosaïsme et la mort regroupent 144 items, soit 34% du total (429)

19 La dernière dimension dégagée est celle de l’identité. Elle regroupe les items marquant l’identification à la vieillesse ainsi que ceux exprimant un rejet (Tableau 5). Bien que minoritaire en termes d’items exprimant strictement une adhésion ou un rejet identitaire (35 occurrences au total), cette dimension est à mettre en relation avec les allusions identitaires décrites en début de section. Rappelons qu’un tiers des octogénaires fait état d’une proximité identitaire individuelle (« moi », « je ») ou collective (« on ») avec la vieillesse. Cette proximité est particulièrement significative en regard des énoncés des jeunes, qui s’expriment sur un âge de la vie qui leur est plus ou moins étranger.

Tableau 4  - Les évocations de la mort (octogénaires)

Tableau 4 Les évocations de la mort (octogénaires) Antichambre On a bientôt fini la vie Approche de la fin On arrive au bout Approche de la fin de l’existence On arrive au bout de la vie Automne de la vie On arrive bientôt au terme On attend la mort Bientôt au bout On devrait mourir avant Bientôt de l’autre côté On doit bientôt mourir Bientôt le moment On doit mourir, il faut vivre le mieux possible Bientôt mon tour de mourir On est plus près de la mort Bientôt près pour l’autre monde On s’approche du définitif On se réjouit de la mort Depuis le temps que j’attends la mort On va bientôt partir Dernière étape On va vers la fin... Etre surpris d’ouvrir les yeux le matin Préparation de fin de vie Feuilles mortes Un des derniers échelons de l’existence Fin d’une courbe où la mort devient une pensée familière Fin de la vie (4) Vie arrive bientôt au bout Il faut se préparer pour le grand voyage Tout le monde meurt Mort (3)

20 Un dernier ensemble d’items regroupe les jugements et les sentiments, tous négatifs (c’est affreux, faut pas y être, indésirable, pas beau). Enfin, 20 items n’ont pas pu être classés (je n’aime pas les notions éthérées; je suis toujours en contact avec Dieu, soucis pour ma femme; etc.).

Tableau 5  - L’identité (octogénaires)

Tableau 5 L’identité (octogénaires) L’identité Valais Genève Type Exemples (n=) (n=) Adhésion (n=16) ce que je suis, j’en fait partie, je suis vieux, 8 8 je suis âgé, moi Rejet (19) je ne me sens pas vieux, 14 5 la vieillesse je ne connais pas, la vieillesse ne me concerne pas n=22 n=13

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« C’est normal il ne faut pas se formaliser; on a l’âge que l’on a c’est tout. Je ne pense pas trop. Je peux m’occuper. Je ne sais pas quoi vous dire ». (Femme, Valais, 86 ans)
« Le passé c’est passé, il faut faire avec ce qu’il y a. Il y a la maladie qui vient s’associer… La diminution des fonctions ». (Homme, Genève, 82 ans)

22 L’analyse en « regards croisés » montre que les évocations des octogénaires et des jeunes adultes s’accordent sur certains points mais divergent sur d’autres. Ainsi, les ressources perdues sont évoquées de façon similaire par les deux groupes d’âges puisque cette catégorie est la première en ordre d’importance au sein du total des évocations (47% chez les jeunes adultes, 36% chez les octogénaires). Par contre, les ressources conservées ou acquises ont une place importante chez les jeunes adultes alors qu’elles sont marginales chez les octogénaires. Les évocations des jeunes adultes offrent une vision contrastée de la vieillesse en distinguant les ressources perdues des ressources conservées ou acquises. La majorité des pertes se concentre sur le corps, alors que les ressources conservées ou les ressources acquises avec l’âge sont attribuées à l’esprit. Si les pertes et les allusions à la mort ne représentent, du point de vue numérique, que la moitié des évocations totales des octogénaires, elles constituent néanmoins l’essentiel du point de vue du contenu. En effet, les évocations « prosaïques », les jugements, les conditions et les prises de position identitaires ne se donnent pas à lire comme des éléments définissant la vieillesse mais comme des commentaires à ce qui a été énoncé précédemment (les petits maux de l’âge/devenir impotent/c’est normal) ou à ce qui n’est pas dit mais considéré comme une évidence (pénible/indésirable). La représentation esquissée par les associations des octogénaires est assez uniforme du point de vue sémantique et se distingue ainsi des associations contrastées des jeunes adultes.

23 Les conclusions tirées de l’analyse comparative présentée ici ne prétendent évidemment pas répondre de façon exhaustive à la question des représentations de la vieillesse chez deux populations, les jeunes adultes et les très âgés. Elles indiquent toutefois que la définition de la vieillesse diffère sensiblement selon l’âge des répondants, ou, plus précisément, leur position dans le parcours de vie. Les jeunes adultes investissent la vieillesse d’un certain nombre d’attentes, celles-ci s’exprimant tout particulièrement dans l’évocation des ressources morales/psychologiques et familiales. L’acquisition de nouvelles qualités telles que l’équilibre, la sérénité, l’aptitude au bonheur, ainsi que l’optimisation des expériences de vie sous forme de connaissance, de maturité, de sagesse tiennent une place de choix dans les associations des jeunes adultes. Ces gains – on pourrait aussi les nommer ces idéaux – de la vieillesse sont également cités par les octogénaires, mais de façon anecdotique. Les jeunes adultes soulignent aussi l’importance de la descendance, qui ici, est synonyme d’étoffement du réseau familial et de multiplication des personnes-ressources. La fréquence des allusions à la disponibilité, au temps libre,au partage, à la discussion, à l’écoute, voire explicitement aux relations entre générations ou au transfert de connaissances laisse entrevoir une définition de la vieillesse qui accorde une place de choix à la relation. Les octogénaires, au contraire, ne mentionnent pas de ressources familiales, temporelles ou morales/psychologiques. Les définitions sont autocentrées, les personnes-ressources et la vie relationnelle invisibles : les conjoints sont évoqués par leurs maladies ou leur décès, et la descendance est curieusement absente. On pourrait alors imaginer que la vieillesse des octogénaires se conjugue avec un état d’isolement et un sentiment de solitude : ce n’est pas le cas (les pertes sociales ne sont mentionnées que quatre fois), comme si la relation ne faisait même plus partie du champ du possible.

24 On retiendra aussi les différences entre les octogénaires valaisans et les octogénaires genevois. Les Valaisans montrent un fort prosaïsme dans leurs définitions de la vieillesse : la vieillesse est naturelle et inévitable, on n’y pense pas, il faut l’accepter. Si l’on considère uniquement les associations des Valaisans, on s’aperçoit que les ressources perdues et les énoncés prosaïques ont le même poids au sein du corpus d’associations. En extrapolant, on peut dire que ce sont les pertes qui sont naturelles et inéluctables, qu’on n’y pense pas et qu’il faut les accepter. Cette acceptation des pertes s’étend aussi à la mort, puisque les items prosaïques et les items faisant référence à la mort se trouvent fréquemment en cooccurrence. Cette morale de l’acceptation, de la soumission à un devenir sur lequel on n’a pas de prise pourrait être mise en relation avec une plus grande religiosité (catholique) chez les répondants valaisans. Signalons à cet effet que selon les analyses menées par l’équipe SWILSO-O[5] [5] Voir note 1. ...
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, 82% des octogénaires valaisans ont une pratique religieuse régulière, contre 55% des octogénaires genevois. C’est aussi cette hypothèse qui pourrait expliquer la différence dans l’importance accordée aux pertes liées à la santé fonctionnelle ainsi qu’à l’apparence physique La mise en perspective de deux définitions de la vieillesse montre que les attentes des jeunes adultes ne trouvent pas d’écho dans les évocations des âgés, ou des très âgés pour être précis. On peut toutefois poser l’hypothèse que la définition spontanée de la vieillesse serait différente, par exemple plus relationnelle ou participative, au sein de la population des dits « jeunes vieux » ou « jeunes retraités », soit par un effet de position dans le parcours de vie (retraite en santé), soit par un effet de génération (transformations des normes, valeurs et contenus associés à la vieillesse).

Bibliographie

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

DE ROSA A.S. (1988).Sur l’usage des associations libres dans l’étude des représentations sociales de la maladie mentale, (27-50). Connexions, 51, vol. 1.

HUMMEL C. (2000).Représentations sociales de la vieillesse. Une étude qualitative menée auprès de jeunes adultes. Thèse de doctorat. Genève : Université de Genève. n° 498. L

ALIVE D’EPINAY CHR.ET AL. (1999). La vie après 80 ans. Situations et trajectoires de vie et de santé d’une cohorte d’octogénaires pendant 30 mois (1994-1996). Les Cahiers de l’action sociale et de la santé. Genève : Département de l’action sociale et de la santé.

LALIVE D’EPINAY CHR., PIN S., SPINI D. (2001).Présentation de Swilso-o, une étude longitudinale suisse sur le grand âge : L’exemple de la dynamique de la santé fonctionnelle, L’Année Gérontologique, volume 15, tome 1,78-96.

 

Notes

[ 1] Ces deux enquêtes, l’enquête « Les représentations sociales de la vieillesse » (voir Hummel, 2000) et l’enquête longitudinale SWILSO-O (Swiss Interdisciplinary Longitudinal Study on Old-Old, voir Lalive d’Epinay et al, 1999), ont été conduites au sein du Centre interfacultaire de gérontologie de l’Université de Genève.Retour

[ 2] Selon la classification opérée par l’équipe SWILSO-O sur la base de huit activités de la vie quotidienne (AVQ), le statut de santé fonctionnelle des 177 répondants se distribuait ainsi : 64% d’indépendants, 17% de fragiles, 19% de dépendants.Retour

[ 3] Extrait; Femme, Genève, 29 ans.Retour

[ 4] Extrait; Homme, Genève, 84 ans.Retour

[ 5] Voir note 1.Retour

Résumé

Se situant dans le cadre du questionnement sans cesse renouvelé des représentations de la vieillesse, l’article propose une analyse comparative, sous forme de «regards croisés sur la vieillesse», d’associations libres effectuées par deux groupes d’âge: des jeunes adultes et des octogénaires. Les résultats montrent que les jeunes adultes définissent la vieillesse en termes de pertes et de gains. Tout en accordant une grande place aux pertes, essentiellement dans le domaine de la santé, ils investissent la vieillesse d’un certain nombre d’attentes (sagesse, sérénité, temps de vivre). Les attentes des jeunes adultes ne trouvent pas d’écho dans les définitions des octogénaires, les gains de la vieillesse n’ayant qu’une place marginale dans leurs définitions.



PORTRAYAL OF OLD AGE BY YOUNG ADULTS AND OCTOGENARIANS
Within the framework of a constant calling into question of the portrayal of old age, the article offers a comparative analysis in the shape of "diverging looks at old age" of the responses of two differents age groups: young adults and octogenarians. Results show that the young adults define old age according to loss and gain. While granting a large share to loss, especially of health, they associate old age with certain expectations: wisdom, serenity, time to enjoy life. However these factors are not reflected in the octogenarians’ definition of old age in which gain occupies a minor place.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Cornelia Hummel « Représentations de la vieillesse chez des jeunes adultes et des octogénaires », Gérontologie et société 3/2001 (n° 98), p. 239-252.
URL :
www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe-2001-3-page-239.htm.
DOI : 10.3917/gs.098.0239.