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Gérontologie et société

2006/2 (n° 117)



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Disons le tout de suite : pauvreté et richesse sont des concepts bien incertains. Leurs repères naturels sont relatifs d’une part au niveau général de développement matériel d’une société, d’autre part à un équilibre subtil entre les moyens, les besoins, les prix et les revenus. Sous une autre forme, rien n’est plus difficile que d’établir une équivalence des prix, des revenus, de la condition générale, par exemple, entre un paysan de la France du XVIIIe siècle – les Français alors les plus nombreux, il y en a environ 26 à 27 millions dans un pays de 28 à 29 millions d’habitants – et le représentant de la classe moyenne urbanisée de la France du XXe siècle, la très grande majorité des Français, dans un pays d’une soixantaine de millions d’habitants… Leurs horizons ne sont pas les mêmes, le prix du pain n’est pas un absolu invariant, et sa consommation non plus.

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Il faut aussi se méfier de certaines généralisations et d’idées toutes faites, si nombreuses. Les manuels d’histoire transmettent consciencieusement, depuis plus d’un siècle, d’abord l’affirmation non pas que les paysans sont pauvres, mais que, écrasés par la fiscalité et malmenés par les saisons, ils ont toujours été de plus en plus pauvres depuis que la France existe; ensuite non pas que la classe ouvrière est pauvre, mais qu’elle n’a cessé de s’enfoncer dans une misère inéluctable toujours aggravée, en raison de la rapacité des exploiteurs qui l’emploient. Enfin, que les vieillards sont pauvres, ce qui ne tient pas compte de la diversité des conditions de la vieillesse, ni de l’existence de la richesse de certains… En réalité, le niveau de vie général de la France actuelle est très largement supérieur à celui de la France du début XXe siècle, qui peut le nier ? Poser aujourd’hui la question des rapports entre les vieux et l’argent ne peut être compris de la même manière que poser la question pour les siècles passés.

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Enfin, n’oublions pas que, mesurées uniquement à l’aune d’indicateurs matériels, pauvreté et richesse ne se définissent généralement pas par les valeurs morales, les valeurs religieuses, le concept spirituel du bonheur, que rien ne mesure. Quant à savoir si l’argent fait le bonheur, qui est sans doute la seule question vraiment intéressante, cette question échappe à l’historien.

JUSQU'AU XVIIe SIÈCLE LA VIEILLESSE INCONNUE « Le pauvre va toujours son chemin, le grand chemin de l’hôpital »

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La question posée, celle des rapports entre les vieux et l’argent, n’est-elle pas un peu anachronique pour la haute époque de la civilisation européenne ? Pendant les siècles mérovingiens et carolingiens, pendant même les premiers siècles capétiens, si l’argent existe et s’échange, ce n’est que dans un étroit milieu, royal ou épiscopal, peut-être seigneurial ou ecclésiastique, au sein duquel il se confond plutôt avec la possession d’objets précieux, de métal précieux, de bijoux, d’objets de valeur. Il n’entre pas dans les campagnes, à peine dans les villes.

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L’économie médiévale, abordée dans le cadre de la vie quotidienne de l’écrasante majorité de la population, n’est pas monétaire, et ne repose que sur l’existence de biens matériels, à vrai dire même trop rares, trop fragiles, trop peu personnels pour définir richesse ou pauvreté; il y a un état, celui du paysan, secondairement celui de l’artisan, qui ne se définit même pas en termes de possession de biens ou de dénuement. Il est entendu que les terres ou les maisons appartiennent aux seigneurs, à des communautés religieuses, à des maîtres laïcs, les biens personnels se réduisent aux hardes et à quelques objets courants, et n’ont aucune valeur. Ce dénuement ne détermine pas plus la pauvreté que la richesse, mais une absence de lien avec le concept même de la possession ou de l’échange d’argent dans la vie courante. Enfin, rien non plus, dans cette haute époque, ne rattache particulièrement à l’âge ce qu’on pourrait appeler richesse ou pauvreté, sous la forme de la possession personnelle d’un plus ou moins grand nombre de biens. Rappelons que la conscience d’appartenir à une catégorie d’âge est finalement récente, n’apparaissant qu’avec le bouleversement démographique et l’ensemble des progrès matériels qui accompagnent le passage du Moyen Âge à l’époque moderne, entre le XIVe et le XVIe siècle, et qu’auparavant, l’âge relève surtout d’une abstraction morale et spéculative.

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Un peu avant la fin du Moyen Âge, la monnaie commence à circuler dans les villes et les campagnes, les échanges se développent, des impôts commencent à être prélevés autrement qu’en nature. Donc il faut posséder de l’argent, donc en gagner. Il est alors possible de dire qu’on a ou qu’on n’a pas d’argent; on peut se dire riche ou pauvre, on possède et l’on transmet ou non des biens, on vit dans l’indépendance parce qu’on a les moyens de l’indépendance, ou dans l’assistance parce qu’on n’a pas de moyens.

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Pourtant, plusieurs remarques s’imposent. D’abord, que l’on ne s’y trompe pas : sauf dans une marge très étroite de la population, il faut se rappeler que la vie est dure pour tous les âges, pas uniquement pour les vieux, que les conditions matérielles de l’existence quotidienne sont peu différenciées, que l’aisance ou l’abondance ne sont que des exceptions, que la fête villageoise au cours de laquelle tout le monde fait bombance est infiniment plus rare que les jours maigres. Mais en même temps, l’idée d’une adéquation entre la condition matérielle et l’âge est elle-même lente à venir, sans doute pour la simple raison que le nombre des vieillards – des hommes en majorité jusqu’au XVIIe siècle, l’équilibre entre hommes et femmes ne se faisant qu’au courant du XVIIIe – n’est pas encore assez important du point de vue démographique pour être socialement perceptible.

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Ainsi s’explique une étrange confusion des concepts, et même le brouillage des mots. Longtemps, le vieillard n’est pas un homme perçu comme âgé, mais comme pauvre, dans le sens où il est dépendant de la communauté qui doit l’entretenir, au même titre que les malades, en particulier les incurables, au même titre que les infirmes, estropiés ou imbéciles, au même titre que les enfants abandonnés ou quelques filles-mères réprouvées. La pauvreté est sans âge. Elle est le critère de la dépendance, c’est-à-dire de la capacité ou de l’incapacité à pourvoir à sa propre subsistance. Etre vieux n’est qu’une des formes de la pauvreté – quand la vieillesse est pauvre. Hors de la pauvreté, être âgé n’est pas être vieux. Les hôpitaux qui au XVIe siècle recueillent ceux qu’on appelle « les pauvres malades », mélangent sous cette dénomination des gens de tous les âges, des malades, des vagabonds, des pèlerins, des passants, et effectivement des vieillards, mélangés sans dignité à cette foule hétéroclite, elle-même assistée sans dignité, peut-être sans charité si l’on en croit le terrible portrait des régentes de l’Hospice de vieillards de Haarlem laissé au XVIIe siècle par Frans Hals, qui a du subir leur secours à la fin de sa vie. On peut retenir pour significatives les gravures éditées par Lagniet dans le troisième volume de son Recueil des plus illustres proverbes, édité en 1627, sous le titre La vie des Gueux, et montrent une population de malheureux vivant au jour le jour, tous âges confondus, ou plus exactement sans âge, avec cette légende : « Le pauvre va toujours son chemin, le grand chemin de l’hôpital ».

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Sous une forme moins tragique, l’accusation d’avarice lancée par Molière contre Harpagon ne vise pas la vieillesse d’Harpagon, mais relève de l’analyse psychologique de l’avarice. Le support de l’âge n’est qu’une commodité comique, et si l’on peut en rire, c’est qu’on ne s’y reconnaît pas.

XVIIe -XVIIIe SIÈCLES L’ÉMERGENCE DES VIEILLESSES NÉGOCIÉES

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Pourtant, en marge d’un premier effort fait dans le courant du XVIIe siècle dans le domaine de l’assistance et de la distinction des âges dans la pauvreté, ce qui indique le souci d’un traitement spécifique, d’autres solutions commencent à exister, apportant la démonstration de l’insertion du vieillard dans une société au sein de laquelle l’argent, et sous une autre forme la richesse ou la pauvreté, l’indépendance ou la dépendance, va progressivement prendre une place non négligeable.

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Il y a d’abord, ne l’oublions pas, tous ceux pour lesquels la question ne se pose pas, parce qu’ils sont aisés, ou du moins suffisamment pourvus, et restent juridiquement maîtres de leurs biens jusqu’à la fin de leur vie. Ils ne sont généralement pas identifiés dans les sources classiques de l’histoire sociale en raison de leur âge, et disparaissent de l’histoire de la vieillesse pour être fondus dans les chapitres généraux de l’histoire sociale des élites, mot assez vague actuellement prisé de l’historiographie... Pour ceux qui, moins aisés, ou déjà pauvres, mais qui ont une santé qui le permet, travailler jusqu’au bout est la situation la plus naturelle, aussi bien à la campagne que dans les petits métiers de villes ou les offices. Ils sont sans doute les plus nombreux, et n’apparaissent pas plus dans l’histoire des âges; ils sont artisans, commerçants, laboureurs... Ils ne sont ni riches ni pauvres, ils sont indépendants, ce qui est bien différent.

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Restent ceux qui entrent en dépendance, en raison des usures de la vie et de la pauvreté. Eux entrent en vieillesse, et une voie plus hasardeuse apparaît dans le courant du XVIIe siècle pour assurer leurs derniers jours : s’en remettre aux autres et garantir sa vieillesse dans le cadre d’un contrat dont les termes sont savamment pesés. Le notaire, auquel la société ancienne recourt beaucoup plus fréquemment que de nos jours, pour des objets souvent minimes, vient au secours de la personne âgée et donne une forme juridique à ces contrats de protection de la vieillesse démunie. Les premiers exemples connus datent du début du XVIIe siècle, dans la région de l’Ile de France. Quelques parents veufs inscrivent dans le contrat de mariage de leur dernier enfant des clauses de réserve à leur profit, la dot (généralement la dernière ferme exploitée par l’ancien dans sa vie professionnelle) n’étant accordée que contre le logement dans une ou plusieurs pièces de la maison cédée et la jouissance d’une petite terre ou d’une basse cour; l’importance des bâtiments évite la promiscuité. Dans d’autres contrats, les vieux parents constituent une pension à leurs enfants, en échange, selon une formule vite automatique, « du logement, nourriture, entretien, chauffage, aliments, blanchissage ». Ce qui revient à se défaire de ses biens en échange d’une protection garantie pour la vieillesse, et ce qui témoigne aussi de l’allongement de durée de la vie. Le problème posé par cette longévité nouvelle est aussi celui du passage à l’indépendance des enfants devenus adultes, et qui eux-mêmes fondent famille. Mais n’oublions pas la limite : peu ou prou, ces vieillards ont du bien. Il ne faut pas oublier le cortège innombrable des miséreux et des sans logis, exclus de la communauté familiale ou de la communauté rurale dès lors qu’ils n’y ont plus de place utile et deviennent à charge…

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Ce type de solution de vieillesse se développe assez largement dans le courant du XVIIIe siècle. Les contrats de mariage sont les documents essentiels qui viennent garantir la condition des vieillards. Les uns prévoient la renonciation explicite des enfants à demander leur compte en partage au père ou à la mère devenus veufs, d’autres des réserves précises d’usufruit, d’autres encore des donations entre parents au dernier vivant, qui deviennent règles de prévoyance sociale en faveur de la vieillesse. L’enfant, même adulte, accepte explicitement de laisser ses parents jouir des biens de la communauté familiale au jour du premier décès. Dans la plus grande discrétion, sans encadrement législatif ou institutionnel, une transformation considérable de la société est en train de se produire. L’intérêt des parents âgés passe avant celui des enfants, première victoire de l’âge et du ménage sur le lignage.

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Désormais, ce qui domine, avec la préoccupation de l’homme vieillissant de transmettre à la génération suivante une terre intacte, celle que lui-même tient de ses ancêtres, c’est le souci d’éviter d’être maltraité ou rejeté par le fils après la transmission du bien et la passation des pouvoirs en famille. Il ne faut pas céder les biens trop tôt, car le risque d’exclusion au cas où la mort tarde n’est pas exclu, ni attendre trop longtemps, car le fils peut s’impatienter. De là, des calculs précis de morale et d’intérêt, dans lesquels intervient sans doute, mais rarement de manière visible, une part relative à la solidité des liens d’affection au sein de la famille. Les contrats notariés, beaucoup plus nombreux et aussi bien connus que pour le siècle précédent, montrent les difficultés et les précautions de la vieillesse, et donnent la clé du rapport à l’argent, ou sous une autre forme, du rapport aux biens.

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Dans les milieux paysans du Bassin Parisien, bien étudiés par Jean-Marc Moriceau, la pratique des contrats protecteurs s’est largement développée : usufruit des biens au survivant des deux parents, donations en faveur du dernier vivant qui reculent les transmissions successorales deviennent la règle presque générale. Dans les campagnes beaucoup plus modestes du Languedoc, étudiées par Yves Castan, les contrats de mariage contiennent des engagements beaucoup plus précis de la part du fils à faire vivre les vieux parents avec lui « à même pot et feu », ce qui assure aux anciens le même niveau de vie que celui des autres membres de la famille, sans les éloigner de chez eux, ni des tâches quotidiennes. Aucun problème en cas de bonne entente familiale. En cas de désaccord prévisible, certains contrats précisent les mesures d’huile, le vin, la salaison, la part des récoltes, les vêtements, et l’argent que les vieux recevront. Ces précautions se révèlent utiles lorsque les anciens deviennent une charge, et toujours, la limite est subtile entre le tolérable et l’intolérable. Exiger une rente trop importante engendre un risque lorsque la médiocrité des biens et des ressources impose des limites, beaucoup de vieux continuent jusqu’à la limite de leurs forces à êtres actifs, on en voit mendier pour rapporter coûte que coûte un peu plus qu’ils ne consomment. Moins hasardeux, le remariage des veufs reste un fait social du XVIIIe siècle, malgré des implications familiales complexes.

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Enfin, existent toujours les renoncements à l’indépendance, et l’entrée dans une maison, sur le modèle des Hofjes hollandais où les vieux sont pris en charge par les municipalités, ou des Armenhaüseren Allemagne, maisons de pauvres créées en nombre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ou encore les workhouses en Angleterre, qui sédentarisent les vieillards pauvres et abandonnés sur leur lieu de naissance, et où l’on exige toujours un travail en échange de l’hébergement. En France, le modèle dominant du cadre de vie de la vieillesse pauvre est toujours l’hôpital général. La première condition d’entrée est d’abandonner ses biens à l’hôpital, et en même temps d’abandonner toute indépendance, presque toute dignité, on connaît bien par le journal qu’il a laissé, publié en 1911 par P. Dufay, et récemment étudié par M.-C. Dinet-Lecomte, la situation du vieil Isaac Girard, hébergé pour ses vieux jours à l’hôpital général de Blois, et sa lecture en est affligeante. On constate, au sein de l’hôpital, la persistance de la confusion entre les âges, entre les malades et les pensionnaires sains, entre ceux qui se trouvent hébergés de leur plein gré et les pauvres errants arrêtés au hasard d’une patrouille de maréchaussée. Un peu plus d’hommes que de femmes au début du XVIIIe siècle, rapport inversé à la fin du siècle. Des hommes qui achèvent leur vie dans un cadre mesquin. Carences alimentaires et sanitaires, manque de confort et d’affection, un néant médical et moral. La promiscuité est pesante, c’est ce dont semble avoir le plus souffert Isaac Girard, qui ne s’attarde pas sur le mobilier vieux et mauvais. Mais au moins, l’hôpital n’est pas une prison, les vieillards peuvent y recevoir des visites, et d’autres peuvent même y trouver une petite activité – jardinier, portier, fossoyeur, et pour les femmes travail de blanchisserie ou de cuisine.

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Dans ces situations, au-delà d’une diversité apparente, possibilité de survie négociée dans un cas, acceptation de la dépendance dans les autres cas, il y a une uniformité dans la pauvreté de la vieillesse. La clé est toujours que l’on ne conçoit pas l’existence en dehors du travail, et à défaut, il n’existe pas d’autre solution que l’assistance, quelle que soit la forme qu’elle prend. A l’exception, toujours, de ceux qui ont assez de biens pour s’en passer et achever leur vie sur leurs propres revenus. Ce qu’on appellerait une vieillesse riche. Mais l’on sait bien, à l’exemple du Céphale de Platon, qu’il vaut toujours mieux être riche, cultivé, bien portant et entouré, que pauvre, ignorant, malade et solitaire...

XIXe ET XXe SIÈCLES - L’APOGÉE DE LA VIEILLESSE PAUVRE ASSISTÉE, L’ÉMERGENCE D’UNE VIEILLESSE AISÉE INDÉPENDANTE

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Tout change en profondeur lorsque les sociétés européennes, et dans cette démarche la société française a été pionnière, admettent que la vieillesse justifie, en soi, des ressources propres, garantie éminente de la dignité de l’âge. Alors, le rapport entre les vieux et l’argent se transforme en profondeur. La vieillesse pourra devenir un temps de la vie, et non rester un temps de survie.

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Tel est le sens de l’immense mouvement né à la fin du XVIIIe siècle et très largement développé dans le courant du XIXe siècle, à partir du moment où se sont développés des systèmes de retraite. Il est désormais admis que le vieillard peut avoir des ressources propres, en dehors d’une activité « utile », ou sous une autre forme, qu’il a gagné par sa vie active le droit à créer le cadre de son existence au terme de sa vie, lorsqu’il entre dans sa dernière période, celle de l’inactivité, qui se trouve ainsi introduite, dirait-on de manière actuelle, dans une économie monétaire…

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Dans l’ensemble de l’Europe, tout commence avec la mise en place progressive de différents systèmes de pensions militaires, à la charge de l’Etat. Leur existence est fondée sur la reconnaissance essentielle de la dignité du vieux serviteur qui a consacré sa vie, parfois sa santé ou l’un de ses membres, au service de son roi. En contrepartie, le roi assure la charge qui lui incombe, les moyens de la vieillesse. L’initiative a été française : à partir de 1764, une politique de retraite est mise en œuvre, avec une première pension d’invalidité, très modeste, puis une pension de vétérance qui récompense la durée des services et non pas seulement la blessure ou l’usure. Le principe, non formulé, d’une retraite acquise automatiquement après de longs services est en train de naître. Les bénéficiaires de cette politique d’assistance sociale sont au début assez peu nombreux, ne sont aussi que des hommes, et sont véritablement très âgés. Mais leur pension, insaisissable, les met dans la voie d’une position sociale honorable. Ils n’ont plus à tendre la main : ils ne sont plus à la charge d’une famille ou d’une communauté quittée depuis longtemps; ils sont autonomes; ils sont aussi inactifs. A l’exemple de ce premier système, d’autres systèmes de pensions ont vu le jour, dans la Ferme générale, dans les Postes, dans la régie générale. Et à un autre point de vue, à l’exemple français, des systèmes de pensions ont été créés dans les autres monarchies européennes. En 1790, en France, le système est étendu à l’ensemble des serviteurs de l’Etat. Mais en même temps, la législation civile mise en place par la Législative d’abord, confirmée par la Convention et le Directoire, s’est attachée à débusquer l’autorité paternelle de ses positions traditionnelles. Avec une majorité nationale fixée à l’âge de 21 ans, la puissance des parents cesse. Père déchu de ses pouvoirs, le père de famille, et avec une évolution démographique favorable désormais souvent le grand-père, ne peut plus compter sur un système familial ou communautaire pour assurer ses vieux jours. Il doit donc se retourner vers ses propres biens, il doit redéfinir ses rapports avec l’argent. Qui reste l’outil vital, et qui n’est pas encore le moyen d’une consommation active.

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Pourtant, tout est question de position sociale, dans une société dont les écarts s’aggravent. En gros, trois positions existent.

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La première, en campagne, est difficile, sinon redoutable. Là, le système des retraites n’est pas encore en vigueur. Il faut encore s’en remettre à l’institution familiale, mise à mal par l’exode rural qui accompagne déjà la première révolution industrielle, moteur d’une transformation radicale des anciennes structures. En gros, avant le XIXe siècle, existait une masse paysanne relativement uniforme, désormais condamnée à l’éclatement. La disparition des anciennes familles larges est le fait le plus marquant dans les campagnes médiocres, les plus marquées par l’exode rural. Les plus vieux restent au pays. Solitude et appauvrissement vont de pair, encore que la famille soit plus sûrement détruite que les biens. Dans les pays plus aisés, l’entretien familial reste la règle, et si l’ancêtre qui règne sur la maisonnée est assez vigoureux ou assez riche pour conserver la main-mise sur l’ensemble de ses terres, en continuant de travailler quand il le peut, il assure sa vieillesse. Mais en gros, dans l’ensemble, c’est bien désormais la question des biens, terre mais aussi capital, qui devient la clef de la vieillesse rurale. Ceux qui ont épargné s’en sortent, ils sont sans doute les plus rares. Ceux qui n’ont pas épargné de quoi entretenir une main d’œuvre, qui assure l’exploitation de la terre, sont à la merci de leurs enfants qui souhaitent mettre la main sur la propriété avant qu’elle ne soit vendue. «Rien de plus commun que l’oubli de leurs devoirs de la part des enfants des deux sexes envers les auteurs de leurs jours parvenus à la vieillesse», écrit Rouveillat de Cussac dans un mémoire sur les paysans de l’Aveyron et du Tarn. S’ils ont eu l’imprudence de donner leurs biens à leurs héritiers, même avec une rente viagère, ils s’exposent à se voir maltraités. C’est le thème de La Terre, de Zola, avec le destin tragique du vieux Fouan. Mais s’ils ne donnent pas leurs biens, ils risquent plus encore, car les enfants ont alors un vrai motif pour les faire disparaître, meurtres soigneusement effacés par le silence des campagnes. Défense individuelle, la tendance à se constituer un petit trésor caché, le célèbre « bas de laine », des pièces d’or ou d’argent dans une cache, qui conservent leur valeur parce que le métal précieux est toujours précieux, et parfois des billets dont la valeur s’érode – mais sans excès. Le XIXe siècle n’a pas vue la collection de dévaluations qui caractérisent le XXe siècle. Dans tous les cas, cet argent conservé dans le secret rassure, mais se trouve stérilisé. Il n’aide pas à l’amélioration du confort matériel, il n’a comme véritable fonction que de rassurer – ce qui n’est pas négligeable, et ce qui n’est pas comparable à l’avarice d’un Harpagon caricaturé par Molière au XIXe siècle.

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Cependant, la ville est devenue largement plus néfaste au vieillard, dans un cadre si divers qu’il est illusoire de prétendre schématiser : chaque groupe social sécrète sa propre vieillesse. En gros, on peut quand même dire que dans les nouvelles grosses villes industrielles – Lille, Manchester, Essen – le vieillard est rapidement en surnombre, incapable de s’insérer dans les nouveaux métiers créés par la mécanisation, ne bénéficiant d’aucune réserve d’argent au terme d’une vie de travail toujours payé au niveau minimal, et dans une époque où, grâce au sensible déclin de la mortalité infantile, les familles très nombreuses sont devenues la règle, ce qui n’existait pas sous l’Ancien régime. Les vieillards n’ont aussi plus de place dans une famille qui n’a pas les moyens de les entretenir, et ils commencent à fournir cette population considérable des vieux pauvres des villes qui se trouveront dans le meilleur des cas secourus par des œuvres d’assistance privée, par exemple les Maisons fondées sous l’impulsion de Jeanne Jugan par les Petites Sœurs des Pauvres à partir du milieu du XIXe siècle, et dans le pire des cas oubliés dans leur solitude et leur misère, à l’exemple du père Goriot de Balzac, qui a d’abord été dépouillé par ses filles avant d’être abandonné sans pitié.

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La similitude entre les deux vieillesses pauvres, en campagne et en ville, est sans doute dans le maintien, autour de la personne du vieillard, d’un cercle social et territorial très étroit : une vie qui s’achève dans un espace sans horizon, le village pour la campagne, le quartier pour la ville, et au fond sans entourage. La question du rapport avec l’argent n’y a guère de sens. C’est, au fond, le même horizon que crée le développement de l’assistance de l’Etat, avec presque jusqu’à la fin du siècle le maintien de l’amalgame historique entre toutes les catégories de malheureux qui doivent y recourir. En 1889, au premier Congrès international d’assistance qui se tient à Paris à l’occasion de l’Exposition universelle, le principe de l’assistance est encore une fois proclamé en faveur des enfants, des malades, des infirmes, des vieillards – historiquement, les pauvres. Quinze à vingt années plus tard, la loi du 14 juillet 1905 se penche exclusivement sur le sort des vieillards indigents, crée les asiles qui auront pendant plus d’un demi-siècle si mauvaise réputation, espaces de retrait et d’enfermement, de survie ou de fin de vie plutôt que de vieillesse, mais en même temps doublés par un nouveau système généralisé de retraite dont la mise en forme législative s’étend sur les années qui séparent la loi de 1905 de la Première Guerre mondiale.

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N’échappent à cette règle tragique de la vieillesse que ceux qui sont issus d’une société plus aisée, celle qui anime et encadre la grande révolution scientifique, technique et matérielle du XIXe siècle, en gros de la bourgeoisie triomphante qui prend en main les banques, les usines, et souvent les terres, parfois même les châteaux de l’ancienne noblesse, crée ses nouvelles dynasties et fait du vieillard le chef d’un lignage fortuné, entouré, et dominateur. Avec un peu moins de fortune, c’est la fraction sociale au sein de laquelle la famille devient un idéal bourgeois, au sein de laquelle de nouveaux rites donnent une nouvelle place au grand-père et à la grand-mère, avec en particulier la construction d’un lien privilégié entre grands-parents et petits-enfants. Ici l’affection, la tendresse, l’émotion peuvent apparaître : elles en ont les moyens. Et l’on ne doit pas s’y tromper : la vieillesse aisée, choyée, dominante, illustrée par les romans de la comtesse de Ségur ou par la réflexion morale de Madame Swetchine, qui se situe sur un plan purement spirituel, mais en même temps à l’abri de l’urgence matérielle, n’est sans doute pas la règle, mais on aurait tort de négliger le fait qu’elle existe. L’histoire de la vieillesse au XIXe siècle n’est plus seulement un chapitre de l’histoire générale des pauvres…

XXe SIÈCLE - ENTRE VIEILLESSE ARGENTÉE ET VIEILLESSE RÉCUSÉE

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La politique engagée avant la Première Guerre dans le domaine de l’assistance, de la prévoyance, et finalement de la reconnaissance, par la mise en place d’une retraite généralisée, se développe largement après la Seconde, et se traduit par une amélioration régulière de tous les régimes de pensions, largement favorisée par les conditions économiques des Trente Glorieuses. Elle est la clé d’une rupture dans la condition du vieillard.

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Mais, quelles que soient les critiques qui peuvent lui être adressées et les faiblesses ou les limites qui peuvent lui être reprochées, il est trop simple de réduire cette rupture avec l’existence d’un système de retraites bien structuré. Les retraites sont, incontestablement, à l’échelle de l’Europe, ou plus exactement du monde qu’on appellera après la Seconde guerre le monde développé pour l’opposer au mode sous-développé, un apport majeur à la condition des personnes âgées. Peu importe ici que leur conception repose sur tel ou tel autre mode de financement; on sait, pour simplifier, qu’il existe deux principaux systèmes. Le premier repose sur un principe de répartition, la garantie de la retraite repose sur un contrat implicite entre générations et suppose le partage entre les retraités des cotisations versées par les actifs, dont les retraites seront à leur tour liées aux capacités des générations futures. Le second repose sur le principe de la capitalisation : la garantie des retraites tient à un contrat économique, les retraites étant assurées par les revenus de placements faits au temps de l’activité, ce qui suppose la capacité des marchés financiers d’offrir sur une longue période un rendement positif aux capitaux investis. Le système français tient du premier principe, même si, collectivement ou individuellement beaucoup s’assurent des revenus relevant du second principe. Et à dire vrai, peu importe aussi que leur montant, régulièrement inférieur au revenu de la vie active, soit toujours un indicateur d’infériorité sociale : leur existence donne au vieillard des ressources, et à défaut de lui garantir l’indépendance, lui permet de s’insérer, même modestement, dans un système économique au moins de consommation. Ce qui compte sans doute beaucoup plus, c’est l’évolution globale de la société qui les environne.

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D’une part, la spectaculaire croissance de ce qu’on appellera, simplement, le niveau de vie général – les biens matériels nous envahissent et nous submergent, sans véritable distinction d’âge. Le vieillard, comme les autres âges de la société, vit mieux, mange mieux, se déplace, accède à une vie culturelle, s’entoure de biens matériels, profite d’une croissance généralisée dont, souvent, l’on ne veut pas prendre la mesure. Et dans sa tranche d’âge, grâce à l’armature d’une immense protection sociale, le vieillard n’est plus inéluctablement renvoyé au dénuement. Il demeure pourtant longtemps en retrait, et donc aux marges de la pauvreté, dans la mesure où ses revenus sont érodés par une inflation qui a accompagné l’explosion économique du XXe siècle. Celle-ci est maintenant nettement plus réduite, et de ce fait, la condition du vieillard ne se définit sans doute plus par le renvoi à l’image ancienne de la misère, sauf dans un discours politique artificiel ou médiatique, et dans le cas tragique, à distinguer de la vieillesse de tous, de la vieillesse des pauvres, d’autant plus révoltante qu’elle ne répond plus à la situation la plus courante.

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A quoi s’ajoute, d’autre part, une révolution démographique qui restera, dans l’histoire longue, par l’ensemble de ses implications, l’un des événements majeurs de l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle. Deux des données de cette révolution démographique touchent directement à la condition des vieillards. La croissance de la longévité, d’une part, qui implique qu’ils conservent leurs biens beaucoup plus longtemps que dans l’histoire des générations précédentes, la transmission de l’héritage devient tardive, et qu’en même temps la génération active, dont les générations commencent de plus à se creuser, doit donc supporter beaucoup plus longtemps une charge qui devient naturellement intolérable. En particulier avec l’avènement des très grandes longévités, car la prise en charge par la collectivité des dépenses de santé rend cette longue vie coûteuse… D’où une série de réactions globales de la société, qui ne sont pas toujours favorables. Le système des retraites, très lourd à supporter, en vient à être mis en cause. Réajusté une première fois avec la réalité des âges en 1993 avec le passage à quarante annuités, il est depuis cette date régulièrement contesté, par ceux qui estiment légitime d’allonger encore le nombre des annuités, de retarder l’âge de son bénéfice, voire le montant des retraites, et à l’inverse défendu, souvent contre tout bon sens, par ceux qui voudraient en maintenir intégralement les données de l’époque où il a été conçu, lorsque la longévité était largement moindre, la natalité largement supérieure, et les standards de vie et de santé largement moins coûteux.

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En même temps, cette nouvelle génération de gens âgés, un « troisième âge » prolongé par un « quatrième âge » si l’on veut, et c’est le deuxième aspect de cette révolution démographique, avant d’être trop lourdement à charge de la collectivité dans ses dernières années de vie, bénéficie pendant dix, quinze ou vingt ans d’une santé infiniment meilleure que les générations anciennes, ce qui est d’ailleurs une condition de son existence. Il en résulte que ce vieillard nouveau s’insère dans la société de consommation, au même titre que la génération active, mais presque en compensation de ce qu’il lui coûte : l’argent doit circuler. Condamné à lui rendre ce qu’il en reçoit, il est sollicité de tous côtés. Les placards publicitaires présentent, et de plus en plus, une vieillesse gaie, valide, lisse, en pleine forme, avide de profiter de ce nouveau temps de la vie que les générations antérieures n’ont pas connu. C’est parfois sympathique, car au fond, le vieillard entreprenant et voyageur, mangeant bien et buvant sec, continuant à pratiquer le sport et l’amour, est un compagnon plutôt agréable; et cela devient pénible lorsque de faux athlètes et de fausses premières roucoulent en faisant des projets d’avenir, mais deviennent au fur et à mesure que les années s’accumulent de vrais pigeons… Forcé dans ses défenses, le vieillard devient la victime d’une pression publicitaire qui ne se soucie que d’exploiter sa nouvelle richesse. La frontière entre la dignité reconnue et assumée et l’indignité d’une caricature avilie par l’exploitation dont elle est l’objet est une ligne aussi subtile que fragile…

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Au bout de la vie, il y a la mort. Cela, au moins, n’a pas changé. Mais il y a bien souvent désormais aussi, pour beaucoup d’octogénaires ou de nonagénaires, un temps dramatique de dépendance, qui n’est en rien comparable à la pauvreté secourue des sexagénaires et septuagénaires des autres siècles. Ils ont un revenu, une pension, généralement insuffisante à couvrir les frais d’une fin de vie de plus en plus longue. Aide sociale, aide médicale, aide affective sont renvoyées à la collectivité, pendant que la famille pose la question des biens dont la gestion ou la transmission constituent une nouvelle toile de fond des rapports entre les générations. Mais d’abord, observons que la société comme les familles, parvient à faire face à ses obligations. L’essentiel, dans ces fins de vie, est sans doute que la question de l’argent n’est plus au cœur de leur histoire. Production de richesses, acquisition, diffusion, échange, détention de biens stérilisés, richesse ou pauvreté ne sont plus les clefs d’entrée dans le dernier âge, ou du moins s’effacent derrière la pesanteur morale d’une situation nouvelle pour laquelle il n’y a pas de réponse. On évoque souvent, à juste titre, la pesanteur terrible pour la famille du vieillard, et l’on en vient à poser la question de la signification de la vie pour un vieillard en état de démence. Quelles que soient les réponses suggérées, entre accompagnement, acharnement médical, euthanasie, gardons nous de juger, c’est toujours trop facile.

Résumé

Français

Age et pauvreté sont aussi souvent associés dans l’histoire que l’âge et la richesse, ce qui n’est qu’un habillage des deux visages de la vieillesse folle ou sage. La réalité, plus nuancée, est relative au repère subtil de l’argent – qui, on le sait, ne fait pas le bonheur – et de la détention de biens matériels. La question des rapports entre l’âge et l’argent se pose à partir du moment où l’Europe occidentale entre dans une économie monétaire, et au moment où la vieillesse existe, au temps de la renaissance. La pauvreté domine alors, parce que la vieillesse n’est pas un âge, mais un état d’incapacité à pourvoir à sa propre subsistance. Avec l’éveil de la sensibilité au temps des Lumières, puis la révolution industrielle au XIXe, l’âge entre dans le paysage social et institutionnel, et acquiert le droit à l’argent, comme le droit à la tendresse. Au XXe siècle, entre ceux qui détiennent un capital et ceux qui restent démunis, les personnes âgées représentent une charge énorme pour les actifs. L’équilibre acquis est bouleversé, et la question du rapport entre l’âge et l’argent se pose à nouveau en termes difficiles, et surtout ambigus.

English

AGE POVERTY OR WEALTH. HISTORICAL REFLECTION ON THE QUESTION OF OLDER PEOPLE AND MONEY Throughout history age and poverty have gone together as often as age and wealth. They merely disguise the two faces of old age, madness and wisdom. Reality is more subtle, relating to money–which as we know cannot buy happiness– and to the withholding of material goods. The issue of the relation between age and money arose from the moment that Western Europe entered into a monetary economy, at the time of the renaissance when “old age” began to exist as such. At that time poverty was dominant because old age was not a recognised age group but a state of incapacity to look after oneself. With the awakening of sensibility in the Age of Enlightenment, followed by the industrial revolution of the nineteenth century, age became part of the social and institutional landscape and acquired the right to have money and the right to receive tenderness. In the twentieth century, with or without capital, older people became a huge burden for the working population. The balance was upset and the issue of the relation between age and money arose again in difficult and ambiguous terms.

Plan de l'article

  1. JUSQU'AU XVIIe SIÈCLE LA VIEILLESSE INCONNUE « Le pauvre va toujours son chemin, le grand chemin de l’hôpital »
  2. XVIIe -XVIIIe SIÈCLES L’ÉMERGENCE DES VIEILLESSES NÉGOCIÉES
  3. XIXe ET XXe SIÈCLES - L’APOGÉE DE LA VIEILLESSE PAUVRE ASSISTÉE, L’ÉMERGENCE D’UNE VIEILLESSE AISÉE INDÉPENDANTE
  4. XXe SIÈCLE - ENTRE VIEILLESSE ARGENTÉE ET VIEILLESSE RÉCUSÉE

Pour citer cet article

Bois Jean-Pierre, « Âge, pauvreté ou richesse », Gérontologie et société 2/ 2006 (n° 117), p. 15-30
URL : www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe-2006-2-page-15.htm.
DOI : 10.3917/gs.117.0015


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