2002
Revue de la Société Française de Gestalt
D’un regard oblique... en face à face
Mounir Chamoun
Psychanalyste de nationalité française et libanaise, membre de la SPP, mais ouvert à plusieurs courants puisqu'il a fréquenté le groupe "Confrontation" du côté de Lacan. Co-fondateur de la Société Libanaise de Psychanalyse et du Cercle d'Etudes psychanalytiques. Professeur universitaire depuis près de quarante ans, actuellement Vice-recteur de l'Université Saint-Joseph (Beyrouth), chargé de la recherche scientifique. Il exerce la psychanalyse au Liban depuis plus de trente ans.
L'auteur dit sa dette à la Gestalt en tant que psychanalyste de formation classique et fait part de sa réflexion sur le
rapport de la Gestalt avec les concepts fondamentaux de
la psychanalyse, à savoir l'abstinence, le transfert et le
contre-transfert ainsi que la place de l'affect et de ses avatars dans la cure, rejoignant volontiers la perspective
humaniste de la Gestalt qui contraste avec une certaine
sécheresse relationnelle dans les perspectives thérapeutiques classiques.
La prise en compte de la personne dans la totalité de sesdimensions, loin des conceptions analytiques restrictives,
celles qui, à la suite de Freud ou de Lacan, veulent surtout instaurer une science de l’esprit par l’entremise de la seule parole,
situe la Gestalt dans un holisme humaniste nettement caractérisé. D’avoir eu la chance de superviser, depuis plus de dix ans,
le travail de gestalt-thérapeutes, et d’apprendre, auprès d’eux,
la manière d’inclure dans le procès thérapeutique, le versant
émotionnel, me permet de témoigner, aussi objectivement que
possible, de la pertinence de l’approche gestaltiste des troubles
de la conduite et du comportement et d’en souligner tout aussi
bien les limites.
Ferenczi et Groddeck se reconnaîtraient volontiers dans les
fils de Fritz Perls, du moins dans certains aspects de leur pratique, très proche de la thérapie active préconisée par le véritable inventeur de la technique psychanalytique que fut le disciple bien-aimé de Freud, qui n’échappa pas pour autant à l’ostracisme du maître. Une certaine peur du corporel et de l’émotionnel, terrain d’élection de la motion pulsionnelle, a accompagné les premiers pas de la psychanalyse et fut ensuite reconduite, pratiquement telle quelle, par les continuateurs orthodoxes du mouvement psychanalytique et de la doctrine freudienne.
Il y a d’abord cette volonté de se cantonner dans le hic et nunc
et de lui accorder une priorité, en quelque sorte méthodologique.
L’ici et le maintenant est sans nul doute le lieu de l’attaque frontale, dans tout processus thérapeutique, le départ se faisant toujours dans le présent de la souffrance, dans l’acuité de la douleur qui dérange et qui embue toute vision claire de l’avenir. Mais
le présent peut-il en soi être suffisamment éclairant ? Peut-il,
pour tout sujet qui se raconte, s’abstraire de la nécessaire continuité historique qui donne sens à l’ancrage du sujet dans l’actuel
de l’accompli et qui permet d’établir des liens de causalité
ouvrant l’espace au désir d’amendement et de bien-être assumé ? La Gestalt a raison de pointer topographiquement le point
d’amorçage, comme elle a raison de refuser la stagnation malsaine dans les seuls arcanes du passé. Quand elle propose une
sorte d’inventaire des constitutifs de l’environnement, elle rejoint
le meilleur de ce que Winnicott propose pour la compréhension
de l’insertion de l’être en quête de soi, après la découverte de
son vrai self, dans les vertex qui orienteront son projet d’existence.
Que dire aussi du champ de l’émotionnel, exprimé, traité dans
une gestuelle qui lui permet de prendre toute l’ampleur dont il a
besoin pour se déployer et qui finit par faire émerger le refoulé
le plus enfoui ? Cela est évidemment davantage facilité par les
postures physiques et la liberté corporelle dans lesquelles se
met en acte la réalité psychique du sujet. Ici le contraste avec le
setting analytique est éclatant. Le corps allongé et la pensée
quelque peu embrigadée, cèdent la place à un dispositif qui
favorise le lien sous toutes ses formes et ouvre, sans réserve, le
champ de la communication dans une dialectique réversible. La
bienveillance, alors, ne suppose plus la neutralité glaçante et le
thérapeute est amené, s’il le faut, à parler de lui, de son ressenti, comme aussi l’avait préconisé Ferenczi. Le danger consisterait à faire dériver cette expression, parfois plus spontanée que
contrôlée, vers une érotisation du contact qui détruirait la fonction de pare-excitation du soignant. Que la proximité s’effectue
sans effraction des territoires du privé et de l’intime et l’accomplissement de soi deviendrait une fête.
Parce que sans transfert rien de la vie psychique ne peut se
remettre en cause ou en marche, le gestaltiste, comme tout thérapeute, ne peut en faire l’économie : c’est à la fois le creuset et
le solvant des résistances, l’unificateur d’une psyché renouvelée, par l’interaction intensive avec l’autre supposé savoir, savoir
surtout réactiver le capital émotionnel glacé par les dérives des
aléas de la vie. Plus que tout autre, le gestalt-thérapeute met en
avant, d’une manière délibérée, ce versant émotionnel et plus
que tout autre, il déclenche, parfois prématurément, un mouvement transférentiel puissant facilité par un climat d’accueil convivial, exceptionnel ou rare dans les thérapies analytiques classiques, souvent pratiquées dans un registre maussade, certainement hérité du pessimisme freudien que dénonce vigoureusement Tzvétan Todorov dans son beau livre La vie commune.
Transfert et contre-transfert se répondent, même si l’axe du travail thérapeutique exclut délibérément l’interprétation ou l’analyse du transfert. Tout le monde s’accorde à dire que la remobilisation de l’énergie psychique ne peut s’accomplir que dans ce
travail à deux, non pas dans l’intérêt d’un seul, comme le suppose André Green, mais bien dans l’intérêt des deux protagonistes. Il faut en savoir gré à la Gestalt de l’avoir clairement affirmé et démontré.
La Gestalt peut-elle se prévaloir d’un appareil conceptuel sui
generis ?Mieux, peut-elle faire l’économie du corpus, bien charpenté, de la psychanalyse ? Objectivement je ne peux le croire,
parce que la conceptualisation analytique constitue désormais
l’assise fondamentale de l’épistémologie psychologique et qu’elle est, de ce fait, devenue incontournable. Comme la physique
ne peut se dégager de Newton ou d’Einstein, toute psychologie
ou psychothérapie contemporaine ne peut se soustraire à l’hypothèque du patrimoine conceptuel universel freudien.
L’héritage est riche, lourd, mais il est modifiable, affinable à souhait. La Gestalt, en introduisant des concepts propres, a entrepris ce travail pour améliorer sa boîte à outils et la rendre plus
adaptée à ses visées d’efficience. Qu’un concept nouveau soit
construit dans le prolongement d’une épistémologie ancienne ou
dans une perspective oppositionnelle, il ne prend sens que par
cette référence. Tel est le destin du savoir scientifique en général, dans les sciences dures ; il l’est encore davantage dans les
sciences humaines, en particulier en psychologie. Certains
apports conceptuels gestaltistes éclairent beaucoup ma pratique
analytique et rendent plus intelligibles, pour moi comme pour
mes analysants, les interfaces du registre relationnel.
En somme, contre les affirmations sectaires et sectorisantes :
“je pense, donc je suis”; “je sens, donc je suis”; ou “je parle,
donc je suis ”, ne faut-il pas désormais, non plus pour sauver
une doctrine ou vérifier une méthode, s’approprier un aphorisme
œcuménique qui peut répondre aux attentes multiples des personnes qui nous consultent en vue de retrouver leur bien-être, et
simplement dire ou admettre que “ je pense, je sens et je parle,
donc j’existe ” ?