2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Abâtons rompus
Noël Salathé
un des pionniers du développement de la Gestalt en Europe. Elève d’Isadore From, il a été le co-fondateur du Centre Interdisciplinaire de Formation à la Psychothérapie à Paris, de l’Institut de Psychothérapie Gestalt-Existentielle à Genève. Il est l’auteur dePsychothérapie Existentielle, une perspective gestaltiste.
Fernande AMBLARD
Fernande Amblard : Je crois que tu es juriste de formation
Noël, et si je peux satisfaire ma curiosité, je voudrais te demander comment en es-tu venu à la psychothérapie et à la Gestalt ?
Noël Salathé : Tu m’obliges à remonter bien avant mes études
juridiques. Dès l’adolescence, j’étais porté à la réflexion religieuse et philosophique. J’étais très proche de la Bible, à 14 ans
j’avais lu la Bible n’étant pourtant pas du tout d’un milieu religieux ; mes parents étaient tout sauf religieux. A l’époque, je
pensais que j’avais une grosse intelligence que je pourrais
mettre au service de Dieu, en devenant pasteur. J’avais 14 ou
15 ans. Je n’étais pas pratiquant mais fortement teinté de pensées religieuses.
Et puis il y a eu une double rencontre. Subitement, il m’est
venu, à l’âge de quinze ans, que Dieu était mort. C’était en 44-45, je suis né en 1929. L’idée qu’il puisse y avoir l’image d’Epinal
d’un Dieu qui nous était présenté comme amour et toute-puis-sance et qui permettait de telles atrocités (on sortait de la guerre) la torture des enfants, etc… pour moi, c’était totalement
inconciliable. Un Dieu d’amour et de toute-puissance qui autorise des choses pareilles, en disant qu’on se rattraperait le jour du
jugement dernier ? Ça ne faisait pas le compte ! Je me suis totalement écarté non pas du sacré, mais de l’image de Dieu. C’est
le premier point.
Pratiquement en même temps, quelque chose m’a marqué
pour le restant de ma vie. En 1946, j’avais 16 ans, j’étais en philo
et j’entendais parler de Jean-Paul Sartre. C’était à la mode d’en
parler. J’ai écouté à ce moment-là sa conférence
« L’existentialisme est un humanisme » et ça m’a littéralement,
totalement marqué. Cette perte de la notion de Dieu et le rétablissement d’une base de réflexion m’a complètement rétabli. A
cette époque-là, en 46, dans les milieux du lycée Janson de
Sailly, dans les beaux quartiers de Paris, Jean-Paul Sartre était
perçu de deux manières différentes : ou bien c’était un amuseur
qui cherchait à se faire remarquer ou bien c’était un personnage
dangereux et subversif qui allait amener la société à sa perte
morale, psychologique, matérielle et autres. J’ai toujours été
rebelle, cette situation m’a plu.
Ala même époque, j’étais en classe de philo et l’enseignement
n’était pas comme maintenant, on nous enseignait presque uniquement la psychologie, on y parlait de sensation… j’avais un
professeur intéressant qui abordait les instincts, beaucoup la
psychanalyse : j’étais passionné.
La corrélation psychologie individuelle et réflexion universelle
de Sartre m’a profondément marqué. A cette époque, j’ai voulu
devenir psychanalyste. J’étais inscrit à la Sorbonne, à la première licence de psychologie en 1948 et je me suis aperçu à
mon grand effroi que, pour pouvoir devenir psychanalyste, il fallait que je fasse sept ans de médecine. C’était inacceptable pour
moi, ça me semblait inepte : j’ai laissé tomber.
J’ai commencé Sciences Po, sociologie à la Sorbonne. En
définitive, j’ai fait comme tout le monde, il y avait à l’université
quatre facultés : médecine, sciences, lettre et droit, j’ai finalement opté pour le droit. J’ai aimé apprendre cette discipline, j’y
avais de l’intérêt, en particulier le droit pénal; on touche à la responsabilité. J’ai été lauréat de la faculté au concours général en
droit pénal, le sujet était : « la personnalisation de la peine ». Je
pensais devenir avocat. J’ai toujours dit que je ne pourrais pas
être juge, je ne me sens pas capable de juger. Une autre
branche m’a intéressé, le droit international, les droits de
l’Homme.
Voilà comment je suis devenu juriste. J’ai eu une bourse de
doctorat pour aller faire une année en Amérique du Nord, j’ai
choisi Montréal, l’université McGill qui est de langue anglaise où
j’ai été nommé assistant de droit international sur la constitution
des Nations unies. Il s’est trouvé que là, avant d’avoir fini mon
année, j’ai été recruté par les Nations unies qui avaient besoin
de traducteur juridique. En tant que juriste, anglophone de
langue maternelle, je suis rentré dans le système des Nations
unies et, très vite, je me suis orienté sur l’administration du personnel. Je me suis aperçu que pour faire ce travail, administration de la gestion des ressources humaines, il fallait avoir de
bons fondements en psychologie. Cela m’a amené à boucler la
boucle : j’ai décidé de reprendre des études. J’ai voulu faire une
maîtrise en psychologie sociale. J’ai dû faire deux années en
psycho, l’une en animation psychosociale, l’autre sur les
sciences de la communication et dynamique des groupes. J’ai
commencé une thérapie. C’est à cette époque, au fond, que j’ai
rencontré la Gestalt.
J’ai travaillé sur Lewin, Maslow, Rollo May… les précurseurs
de la Gestalt. C’était le plein développement du mouvement
humaniste existentiel américain au moment de la fondation de
l’association américaine de psychologie humaniste existentielle.
Je me suis trouvé là comme Obélix dans le chaudron de potion
magique ! J’ai réuni là quinze années passées où j’avais acquis
une formidable expérience.
Pour le doctorat, ils n’ont pas voulu m’admettre dans le secteur clinique, les deux autres branches étant l’industrie et le scolaire. J’ai donc fait la clinique en contrebande. Dans la psycho-logie industrielle, je me suis passionné pour tout ce qui était relationnel. Ace moment, il n’y a plus eu de doute, la Gestalt représentait la constellation complète de ma position existentialiste
sartrienne et son application clinique dans la société.
Dès 1983, quand il y a eu la première conférence de Gestaltthérapie francophone à Paris, le document que j’avais préparé
était : « La Gestalt-thérapie, une philosophie clinique ». J’y
posais qu’on nous considérait comme des psychologues cliniciens mais en fait, nous étions des philosophes cliniciens, dans
l’optique existentielle de la psychologie humaniste de Yalom et
des autres.
Je considère la Gestalt-thérapie comme l’antenne clinique de
l’existentialisme. C’est une conception de l’Homme et son application au niveau clinique.
C’est comme cela que je suis revenu à mes premières
amours, c’était clair. Je n’ai pas bougé de là, j’en suis encore là.
F. A. : Tu as conceptualisé la notion de contrainte existentielle
dans ton livre Psychothérapie Existentielle
[(1)] …
N. S. : Ce n’est pas moi, c’est Yalom, mais pas sous la même
forme. Yalom a parlé de données existentielles, fondamentales,
incontournables ; il en a fait la première formulation clinique.
C’est moi qui ai parlé de contraintes existentielles.
Dans mon domaine de psychologie sociale et éducationnelle,
j’avais la référence de Bethel
[(2)] pour la pratique et du point de
vue philosophico-psychologique, la référence de Rollo May qui
se rattachait à Tillich, existentialiste et protestant, qui lui-même
se rattachait à Buber.
Il y avait dans le milieu français un décalage par rapport à
l’évolution en Amérique du Nord, un décalage de vingt ans. On
en était à la période d’expérimentation, au point de vue relationnel, conscience sensorielle, c’est-à-dire le niveau d’Esalen des
années 60 à 70, donc dix à vingt ans de décalage par rapport à
l’expérience américaine. En France, la pratique de la Gestalt
était presque exclusivement en groupe et sans grande théorisation. La psychothérapie gestaltiste individuelle, sur les fondements de Goodman, n’avait pas encore cours.
F. A. : Y avait-il déjà des courants différents dans la Gestalt ?
N. S. : En effet, dans l’approche, la pratique gestaltiste, il y a
deux grands courants qui se sont manifestés très rapidement
sans qu’ils aient été identifiés, théorisés comme tels par les praticiens.
L’un d’eux se définirait en disant : « la Gestalt une thérapie du
contact ». C’est le courant de l’école de Cleveland, qui a été
abondamment suivi.
Le premier (chronologiquement parlant) se définirait
comme : « la Gestalt, une thérapie de l’awareness, de la prise
de conscience ». C’est l’approche initiale de Perls, c’est une
approche intrapsychique et pas une approche résolument de
contact. L’awareness et la responsabilité sont des prises de
conscience essentiellement intrapsychiques. Perls travaillait
avec cette prise de conscience et on le comprend vu son origine analytique.
Ensuite, et très largement avec les Polster et tout le groupe de
Cleveland dont surtout Isadore From, c’est l’approche
« contact » qui s’est développée. Isadore From était totalement
dans le contact, à tout moment, et son approche est essentiellement au niveau, je dirais, de l’immédiateté du contact.
Et on se trouve avec ces deux polarités : les Polster, toute
l’équipe de Cleveland avec les excès de ceux qui ont déménagé
à Esalen lorsque Perls y est arrivé. Mais je crois que Perls s’est
rendu compte du débordement. Effectivement, il a fait un retour
en arrière vers le versant de l’awareness, beaucoup plus méditatif. Il était dans cette optique-là. N’oublie pas qu’il avait fait un
séjour au Japon ; c’est aussi un Juif, constamment travaillé par
ce problème. Et il a vécu pendant la guerre. Effectivement, il est
revenu à une position plus simple, plus fondamentale, si l’on
veut, d’awareness et de responsabilité; donc de questions intrapsychiques par opposition à l’aspect plus phénoménologique de
l’autre approche gestaltiste.
Ces deux courants continuent à exister. Pour moi, autant j’ai
adoré, aimé le travail avec Isadore From dans son travail de
contact, autant ce n’est pas là que je me situe. Pour moi, c’est
dans l’aspect awareness, prise de conscience, dans l’aspect de
contact intérieur et évidemment du choix, de la prise de responsabilité…
F. A. : … Ce que certains appellent la rencontre de deux intra
psychismes ?
N. S. : Oui, l’intersubjectivité. C’est important de le savoir. On
n’est pas nécessairement dans la même lignée parce que le processus comprend différentes étapes : la prise de conscience,
l’awareness, le mouvement, le choix, la sélection et le contact.
Où est le point essentiel de référence et d’importance ?
La question fondamentale est que la thérapie trouve nécessairement son fondement sur une certaine conception de l’humain, de l’Homme. Ce n’est pas forcément la même conception
dans un travail d’awareness et dans un travail de contact. Les
deux sont là, on prend l’une ou l’autre, c’est difficile de faire tout
en même temps.
De même tu as des différences de travail, tu peux travailler
plus verbalement ou plus physiquement ou plus dans le mouvement. Il y a des praticiens gestaltistes qui sont plus émotionnels,
d’autres qui sont plus rationalisants. Ce n’est pas antinomique. Il
faut savoir quels sont ses instruments, quelles sont ses pièces
privilégiées.…
Tu peux travailler très bien sur l’awareness et te dire, je ne suis
pas un grand facilitateur du contact, et si le problème est relationnel, un autre thérapeute serait peut-être plus indiqué.
C’est souvent le cas, après un temps de thérapie individuelle,
on se dit : là il faut une socialisation plus grande. On peut proposer le groupe qui va permettre cette socialisation, un contact
plus important.
Un élément auquel j’accorde grande importance se porte
essentiellement sur le retrait, le lâcher prise, le post-contact.
Mais bien sûr, il faut que l’awareness, le contact aient été bien
formés pour arriver à ce travail. Faire le deuil puis commencer
autre chose !
C’est important que le thérapeute soit conscient de son instrument privilégié avec lequel il est le plus à l’aise – comme dans la
théorie jungienne. Etre parfaitement conscient de ses forces, travailler avec ses forces et renforcer les points forts.
F. A. : Et accepter aussi ses limites ? Elles sont aussi dans le
champ.
N. S. : Effectivement, les deux sont là. Ce serait idiot pour moi
de travailler avec mes clients de façon physique, sous prétexte
que le verbal serait à éviter, alors que je suis justement porté à
travailler de cette manière. Evidemment, si le client n’est pas du
tout sur cet axe-là, il doit voir un autre thérapeute.
F. A. : Pour en revenir à l’historique, qui représentait la Gestalt
en France dans les années 80 quand tu es revenu ?
N. S. : Il n’y avait presque personne. En Belgique, il y avait
Katzeff, il avait été à Cleveland et a ouvert une formation de
Gestalt à Bruxelles, à l’université. Il faisait des groupes de rencontre, Robine a fait cette formation-là. C’étaient les tout premiers pas de la Gestalt.
En France, il y avait Max Furlaud, transfuge d’Esalen, qui animait des groupes au CDPH
[(3)]. Max Furlaud était dans l’extrême
du mouvement d’Esalen qui n’avait rien à voir avec une cohérence quelconque, aucune théorisation. C’était vraiment l’extrême :
« tout ce que tu fais expérienciellement est bon nécessairement », y compris le LSD, y compris les relations sexuelles
avec les clients. Ces groupes « encounter » étaient ouverts, ce
n’était pas des groupes de formation ; c’est ce que Max avait
ramené en France et rebaptisé « rencontre Gestalt ». C’était à
cette époque l’idée qui se propageait de la Gestalt. De leur côté,
Anne et Serge
[(4)] n’avaient pas encore commencé la Gestaltthérapie mais ils avaient débuté dans les années 70 des
groupes de sexologie à l’IFEPP. Ce n’est, à ma connaissance
que vers 81 qu’ils ont ouvertement parlé de Gestalt comme psychothérapie.
Pour ce qui est de la formation, la première en France fut
conduite par le Centre Québécois de Gestalt en 1978-1979. Un
certain nombre de thérapeutes français, en particulier de
Bretagne, désiraient se former à la Gestalt et, ne parlant pas
anglais, ils ne pouvaient aller à Cleveland ou à Los Angeles. Ils
sont venus à Montréal pour demander au Centre Québécois de
mettre sur pied une formation en France, une familiarisation à la
Gestalt pour ce groupe dont la plupart des participants étaient
des psychanalystes. En fait, il y a eu simultanément deux
groupes, un en Belgique et un en France. J’ai fait partie du groupe d’enseignants tant en Belgique qu’en France. Ce programme
de formation à la Gestalt-thérapie destiné aux professionnels a
continué jusqu’en 85.
Quand je suis revenu en France, en rentrant de Montréal en
80, le Centre Québécois de Gestalt m’a dit : « tu es sur place
maintenant, occupe-toi de la liaison, de la coordination de la correspondance, c’est plus facile que depuis Montréal ». Donc j’ai
assuré la liaison pendant quelques années, jusqu’en 83-84, sur
environ quatre promotions. Dès lors qu’il y avait des formations
en France, il devenait inutile de les faire venir du Canada; ça n’a
d’ailleurs pas plu à tout le monde. Le Centre Québécois a continué à animer quelques stages ponctuels. Mais il n’y avait plus de
raison d’avoir une formation concurrente ou parallèle alors que
Serge et Anne en assuraient une. A cette époque, en 1984, j’ai
initié les premiers groupes de supervision. La SFG, constituée
en 1981, avait défini des critères de formation tels qu’un nombre
d’heures. Ce serait ridicule à l’heure actuelle, c’était environ 250
heures, hors thérapie personnelle, entre théorie et pratique.
Les représentants des diverses formations ont commencé
presque simultanément. C’était Serge et Anne d’une part qui se
sont lancés comme formateurs gestaltistes ; d’autre part, Jean-Marie Robine que j’avais introduit dans le groupe d’Isadore
From. Il s’agissait d’un groupe de covision, supervision qui se
réunissait deux ou trois fois par an, à Düsseldorf, chez moi ou en
Italie. Des « anciens » travaillaient avec Isadore depuis cinq à
dix ans. Plusieurs personnes m’avaient demandé à y entrer et
Isadore n’a accepté que ceux dont j’étais garant. J’y ai présenté
Jean-Marie Robine. Jean-Marie Delacroix, qui lui avait fait sa formation en même temps que moi au Québec, était parmi nous. Il
avait travaillé en psychiatrie infantile avec des enfants très perturbés. Il avait déjà pris contact avec Robine pour former une
société de formation conjointe. Cette société de formation commune entre Grenoble et Bordeaux a débuté vers les années
82-83. Tout cela s’est fait au même moment. Simultanément, en
Belgique, Katzeff est mort, Nicole de Schrevel a pris la relève à
Bruxelles.
Il faut mentionner Ambrosi en Suisse qui offrait également un
programme distinct.
Pour être complet, il faut citer aussi Marie Petit qui a été une
personnalité marquante des débuts de la Gestalt en France. Elle
assurait une formation et a écrit le premier livre sur la Gestalt,
publié en France et largement diffusé.
F. A. :
Son livre, La Gestalt, Thérapie de l’ici et maintenant
[(5)],
est toujours lu et cité par les auteurs.
N. S. : voilà, dans ma vision, comment est née la Gestalt en
France. Au fond de moi, j’ai tenu à garder mon indépendance.
J’ai animé un certain nombre de stages à l’EPG, à la demande
de Serge, mais toujours sur Goodman, jamais autrement que
sur la théorie du self. J’ai préféré ne plus travailler pour d’autres
sauf tout à fait occasionnellement.
On a fondé le CIFP(Centre Interdisciplinaire de Formation à la
Psychothérapie), en 1985 à Paris, avec Christian Chazette et
Philippe Grauer. L’idée était de faire une formation qui aurait un
tronc commun pour l’ouverture sur trois volets différents permettant de s’orienter et de se spécialiser dans le domaine choisi; les
trois domaines étant le psycho-corporel assuré par Philippe
Grauer, la psychanalyse par Christian Chazette et la Gestalt
dont j’étais le responsable de formation. Cela a assez bien marché, et continue de fonctionner à ce jour. Chazette est parti
assez vite, son attitude ambiguë a posé beaucoup de problèmes
au point de vue éthique, dans le rapport avec les stagiaires. Il y
a eu séparation deux ou trois ans après et il a été remplacé par
Bernard Martel et d’autres psychanalystes chevronnés.
Personnellement j’ai continué jusqu’en 1993 et Marie Noëlle a
assuré la relève pour quelques années.
F. A. : Noël, je voudrais te poser une question un peu personnelle : tu as travaillé sur les contraintes existentielles, sur la
responsabilité et cette autre contrainte qui lui donne la main, la
limitation. Il se trouve que la vie a décidé de te donner une limitation supplémentaire avec une cécité progressive. Peux-tu dire
comment tu vis cela, qu’est-ce que c’est pour toi ?
N. S. : Cette contrainte-là représente pour moi une gêne considérable parce que c’est une limitation très sérieuse qui me
touche dans bon nombre de domaines. Surmonter la limitation
demande un travail probablement cinq à dix fois supérieur à la
normale. Ecrire une lettre, lire un article ou écrire quelque chose
nécessite, si j’ai à le faire, un effort et un investissement considérable par rapport à la facilité que j’avais auparavant. Cela me
limite sur des tas de choses : je ne peux plus voyager parce que
je ne peux plus lire les signes dans les aéroports, le menu dans
les restaurants, les horaires…. A tout bout de champ je suis
confronté à cette difficulté. C’est extrêmement gênant. Et bien
entendu, je ne peux plus conduire une voiture…
F. A. : Tu te décrivais tout à l’heure comme quelqu’un d’indépendant, difficilement assimilable à une structure quelconque et
te voilà obligé à une grande dépendance ?
N. S. : C’est extrêmement gênant. Al’hôtel ou dans une ville, si
je vais au bureau d’information, on me montre gentiment un
plan ou on me dit : « vous allez jusqu’à la rue Untel ». mais je
ne peux lire ni le plan ni les plaques de rue !
Tout cela est très restreignant, ça peut se surmonter plus ou
moins. Je n’hésite pas du tout à demander de l’aide, par
exemple quand je suis à une station d’autobus, je demande si
c’est bien le bon numéro puisque je ne vois pas. L’autre jour, je
demande à une dame dans la rue d’appuyer sur le bouton de
l’appartement où je devais me rendre. Elle était avec un petit
enfant, et pourtant elle a tenu à m’accompagner dans l’ascenseur jusqu’au cinquième étage.
Je n’ai pas de difficulté ou de honte à ce niveau-là.
C’est une gêne vraiment considérable qui m’affecte au quotidien, qui me rend dépendant, qui impose aux autres
aussi des contraintes. Marie-Noëlle et Alexandre
sont aux petits soins, très gentiment. Mais de
temps en temps ils sont peut-être un peu excédés aussi.
Pour le vivre, au second degré, je ne le vis
pas mal du tout. D’une part, je relativise. J’ai
beaucoup de chance d’avoir vécu ce que j’ai
vécu, d’avoir fait ce que j’ai fait et encore maintenant, d’être là, d’élever mon fils, de faire
encore beaucoup…. Je n’ai pas disparu.
J’ai eu une vie particulièrement favorisée en ce
sens que j’ai reçu des dons innés, je ne suis pas trisomique. J’ai bénéficié d’une bonne éducation, je n’ai
eu aucun problème matériel, j’ai toujours très bien gagné
ma vie, même encore maintenant, j’ai une retraite qui, à elle
seule, me permettrait de vivre.
Et à part ça, tout ce que j’ai fait au cours de mon existence, je
l’ai toujours fait au « top niveau » que ce soit comme fonctionnaire aux Nations-Unies, que ce soit comme enseignant universitaire, comme gestaltiste. J’ai la satisfaction d’avoir fait les
choses au top niveau, je n’ai rien à montrer, rien à démontrer,
rien à prouver à personne donc j’ai vécu une bonne vie.
Je remédie à ça d’une part par la relativisation en me disant
que j’ai beaucoup de chance, d’autre part, je me dis que tout ça
a un sens... Il y a une réflexion qui se fait là autour : quel est le
sens de cela ? Qu’est-ce que ça veut dire existentiellement ?
Comment ça se fait ?
C’est une leçon d’humilité ? La nécessité de porter plus d’attention au regard intérieur ? J’y trouve mon compte, je ne suis
pas déprimé par cela. Mes périodes de déprime ne sont pas
essentiellement de ce fait-là. Je peux encore avoir des projets,
je fais encore énormément de choses, en particulier dans le
cadre de l’organisation humanitaire dans laquelle j’exerce des
fonctions stimulantes et gratifiantes à Genève.
F. A. : J’ai été très touchée de passer ce moment avec toi. Je
reviens d’un pays de tradition orale (en Afrique, rien n’est écrit)
je me disais en t’écoutant que peut-être tu étais dans une période de ta vie où la transmission orale allait prendre le dessus.
J’ai eu tant de plaisir à t’écouter parler, conter, raconter et faire
revivre le passé de la Gestalt en France et à parcourir ton chemin de vie !
Je souhaite que tu continues à nous apprendre… toi, la vie, la
Gestalt, peut-être d’une façon orale maintenant.
N. S. : Je suis touché par ce que tu dis. J’ai été très « oral », j’ai
toujours enseigné. L’aspect verbal me correspond : je me sens
plus proche d’Isadore From, le socratique que du très érudit
Michael Vincent Miller, l’aristotélicien.
[1]
Noël Salathé :
Psychothérapie Existentielle,
une perspective gestaltiste .
Document à l’usage des
étudiants et des cliniciens.
Publication de l’institut de
Psychothérapie Gestalt-Existentielle. Genève 1995
[2]
Le NTL, National Training
Laboratory fonctionne depuis
plus de trente ans à Bethel,
aux USA, comme un centre
d’expérimentation pratique des
psychothérapies ;
à l’origine ces expériences
étaient centrées sur la
réinsertion sociale.
[3]
Centre de Développement
du Potentiel Humain
[4]
Anne et Serge Ginger,
fondateurs de l’Ecole
Parisienne de Gestalt
[5]
Marie Petit : La gestalt,
une thérapie de l’ici et
maintenant, 1980. Ed. Retz