Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.Sans
206 pages

p. 11 à 36
doi: en cours

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no 22 2002/1

2002 Revue de la Société Française de Gestalt

Témoignage d’un parcours personnel/professionnel de la Gestalt au Québec

Janine Corbeil Psychologue diplômée de l’Université de Montréal. Formée à la dynamique des groupes et au psychodrame, à la thérapie familiale, en Gestalt-thérapie au GIC à Cleveland et en Gestalt synergétique avec Ilana Rubenfeld à New York. Psychothérapeute et formateur elle a fondé un programme de formation à la GT dans les années 1970 à Montréal. Elle a traduit Living at the Boundary, Vivre à la frontière de Laura Perls et écrit de nombreux articles sur la Gestalt dans diverses revues au Québec, en France et aux États-Unis.
L’article présente un témoignage personnel/professionnel du développement de la Gestalt-thérapie au Québec depuis le début des années 1970. Dans un premier temps, il met en relief les principaux éléments présentés par l’Ecole du Gestalt Institute of Cleveland. Il expose ensuite certaines remises en question formulées au cours des deux dernières décennies où les auteurs ont insisté sur la nécessité de revoir les assises philosophiques de la Gestalt-thérapie et la mise en valeur de la relation dialogique continue. Les nouvelles avenues tendent à expliciter des dimensions restées embryonnaires dans la théorie de base comme la dimension corporelle, une vision du Soi-dans-le-champ en prolongement de l’unité organisme/environnement ainsi qu’une nouvelle perpective du développement psychologique de l’enfant inspirée des plus récentes recherches et théories. Après avoir souligné la souplesse de la théorie gestaltiste, la conclusion souligne les pièges que cette flexibilité engendre.
 
INTRODUCTION
 
 
Un bref rappel du contexte historique
Au moment où j’ai découvert la Gestalt à Montréal, cette théorie/pratique psychologique venant de Cleveland atterrissait pour la première fois ici. Comme je le mentionne plus loin, ce fut une découverte et le début d’un long projet, projet qui allait baliser le reste de ma vie professionnelle. Je me suis formée dans cette approche, l’ai enseignée ici, en Belgique, en France, aux États-Unis et y suis encore par l’enseignement, la supervision, des écrits et la co-direction de la Revue Québécoise de Gestalt.
Un aperçu du parcours
Il est stimulant d’avoir à réfléchir sur l’évolution d’une approche qui nous a marqués, de repenser aux premières découvertes et de parcourir le chemin qui nous a menés de ces premières découvertes à nos réflexions actuelles.
Durant les trois décennies de ce parcours, j’ai aussi visité beaucoup d’autres approches, théories, expériences de type thérapeutique. Je le faisais dans un but de perfectionnement, bien entendu, mais aussi, afin d’éclaircir certains points de la Gestalt, de développer des compétences qu’en principe je devais posséder comme gestaltiste. Les quelques formations aux approches corporelles ainsi que la formation à la thérapie familiale en sont des exemples. Toujours, je suis revenue à la Gestalt. Tout ce que j’apprenais ailleurs me servait à enrichir mes compétences comme gestaltiste, me donnait le goût d’écrire sur les liens et parfois les différences entre telle approche et la Gestalt Ce qui suit expose assez candidement comment j’en suis venue à la Gestalt. Ce ne sont pas les concepts qui m’ont convaincue d’abord, mais le fait d’avoir été touchée personnellement. J’avais participé quelques années auparavant à un groupe de soi-disant formation qui laissait les participants en pièces détachées. C’était à un moment de ma vie où j’avais des interrogations importantes et où le fait d’être rejointe si habilement m’a poussée, comme psychologue, à en savoir plus long sur une méthode aussi puissante qui, au lieu de démolir, visait l’intégration.
Je tenterai également de rendre compte de l’évolution de ma pensée et de celle de la communauté gestaltiste sur la Gestaltthérapie, évolution qui provenait d’interrogations que plusieurs d’entre nous partagions.
 
UNE PREMIÈRE EXPÉRIENCE
 
 
La Gestalt-thérapie est venue à moi lors d’une rencontre avec Joseph Zinker. C’était à Montréal, à l’hiver 1972. Joseph était venu animer un atelier de week-end, toute première découverte pour nous d’une approche qui allait nous conquérir et semer les jalons d’un courant de pensée qui n’a cessé de se développer depuis au Québec.
Ce premier contact expérientiel avec la Gestalt me semblait à la fois nouveau et familier. Familier dans le sens de son apparente simplicité, quelques petits exercices élémentaires et anodins, et nouveau, dans la rapidité avec laquelle ces tous petits exercices nous amenaient au cœur de nous-mêmes. Dans la spontanéité également de l’animateur, dans la congruence entre le dit et l’agir, dans ce don candide et intelligent de lui-même, mobilisateur de notre énergie où nous sentons, entendons, reconnaissons. Comme je l’écrivais dans la préface de Se créer par la Gestalt ( 1977), « Pendant deux jours, nous créons ensemble cette danse complexe que Zinker décrit si bien dans son livre, nous participons à un univers étincelant et mobile, rempli des risques et des choix qu’offre la Gestalt ».
Quelques collègues et moi étions inscrits à cet atelier, curieux de voir comment une théorie qui se disait phénoménologique et pronait une vision unitaire du psychisme s’opérationnalisait dans le concret d’un simple atelier de quinze heures.
Pour moi, après quinze années de travail comme psychologue clinicienne et de multiples expériences de formations dans diverses approches, ce fut la découverte. “ Quand l’élève est prêt, dit-on, le maître apparaît”. J’ai souvent pensé à ce dicton en lien avec cette rencontre de la Gestalt. Cette agileté, cette flexibilité, cette façon constante, en suivant l’Awareness, de se suivre et de plonger si vite au cœur de ce qui se passait pour chacun d’entre nous, de s’y retrouver parfois coincé et d’avoir en même temps les moyens pas toujours faciles mais accessibles d’amorcer des petits changements me convenait au plus haut point. Mes frontières personnelles s’élargissaient, le mouvement, les mises en situation, me donnaient accès à quelque chose de nouveau dans mon rapport à moi-même et aux autres, libéraient une spontanéité longtemps enfouie sous des tonnes de principes d’intervention plus ou moins implicitement axés sur un vouloir d’objectivité scientifique. J’apprenais que l’utilisation de son pouvoir personnel comme thérapeute pouvait être au service des besoins du client et non pas nécessairement dangereux. À mon retour au bureau, les étudiants de l’Université que je recevais en thérapie me trouvèrent changée. « On dirait que tu es plus spontanée. C’est comme si tu étais plus naturelle, plus notre égale. »
J’avais également fait l’expérience d’une approche holistique, sans clivage entre théorie et vécu, qui tient compte de l’ensemble de la personne, de ses sensations, de ses émotions, où l’imaginaire trouve sa place et où la compréhension rationnelle, lorsqu’elle a lieu, est considérée non pas comme une résistance au changement, mais comme un moyen additionnel de le faciliter. Je me retrouvais devant une théorie du champ, découverte chez Lewin et Goldstein lors de mes études en psychologie, et postulat essentiel de la Gestalt, l’unité de contact se déroulant à tous les niveaux simultanément (sensori-moteur, imaginatif, cognitif, etc...), ceci, dans un contexte donné ( Corbeil, J., 1999).
 
LA FORMATION AU GESTALT IINSTITUTE OF CLEVELAND
 
 
En somme, cette première expérience vécue de Gestaltthérapie me révélait la forme professionnelle/personnelle qui me siérait le mieux. J’avais besoin d’étayer cette découverte par une formation en bonne et due forme. C’est ainsi que j’ai suivi le programme intensif que le Gestalt Institute of Cleveland offrait. De cette formation, j’ai retenu certains postulats concernant le changement psychologique qui me semblent encore pertinents à ce jour, et que je garde actifs dans mon travail clinique et la formation que je donne. Ces postulats proviennent tant des modèles d’intervention des membres de la faculté que des écrits que l’on peut retrouver ici et là chez la plupart des auteurs de cette École.
L’importance du système de soutien
Le changement psychique n’est bon que dans la mesure où le soutien (interne et externe) est adéquat.
Le soutien interne
Laura Perls insiste sur le soutien interne qu’elle définit en termes explicites, dans son livre Vivre à la frontière; elle le voit comme facilitateur et condition de l’intégration et de l’assimilation de l’expérience. C’est, en bref, tout ce que nous considérons comme acquis au cours d’une vie, ce qui constitue nos habitudes, ce sur quoi nous comptons, même et surtout nos blocages, nos résistances (Perls, L. 1993). Ma rencontre avec Laura Perls m’a convaincue de l’importance du travail à la frontière et de l’observation éclairée de l’ensemble du langage corporel. Je me retrouve ainsi dans cet espace entre le client et moi, cet espace où le client, reposant sur un pied, sait qu’il doit faire le pas suivant, mais se sent pour un moment en perte d’équilibre. Quel sera son prochain mouvement, et comment oser le faire ? Nous sommes dans la célébration du pas à pas. J’aime cet état d’indifférence créatrice où ma présence à l’autre et à ce qui se passe entre nous est totale, à la fois englobante et séparée, où rien d’autre n’est important que cette personne en face de moi, avec son dilemme du moment, son impasse, et ma vision du prochain petit pas à faire pour reprendre un nouvel équilibre. Une ancienne professeur de Cleveland à qui je demandais si elle aimait encore, après tant d’années, faire de la psychothérapie me rétorquait « I like to close the door and focus ». Littéralement, « j’aime fermer la porte et n’avoir qu’une chose à laquelle porter mon attention ». Autrement dit, « j’aime me renfermer dans une bulle et être là, tout simplement » (Corbeil, J., 1999).
Dans un groupe de formation sur la dimension corporelle, une cliente se prête à une démonstration.
Sophie et moi n’aurons qu’à porter attention à ce qui se passe comme awareness corporelle, et à nous communiquer le résultat de nos observations. Sophie devient tout à coup très anxieuse. Elle s’est prêtée à cet exercice parce que, dit-elle, elle se sent relativement bien depuis que certaines frontières se sont précisées chez elle, mais elle sent en même temps cet équilibre fragile. Verbalement, elle revient sur ce qui l’a rassénérée dernièrement. Alors qu’elle récapitule tout cela, elle s’agite et bouge beaucoup. Je lui réflète ce que j’observe de son comportement non-verbal, sans élaboration, pour l’instant, sur le contenu verbal.
Sophie devient très anxieuse.
Je me retrouve dans cet état qui me rendait si nerveuse autrefois, dit-elle. Je lui communique ce qui se passe pour moi : ce que j’observe de ma respiration, plutôt calme, de ma tranquillité, sans autre attente. Je suis, à ce moment d’interaction avec Sophie, toute Zen, c’est-à-dire pure présence. Je n’attends rien de moi, d’elle. Je n’ai pas à travailler, je n’ai qu’à être. Je suis face à une jeune femme dont les beaux yeux pers sont brouillés pour l’instant, dont le visage aux traits harmonieux montre des signes de crispation. Suis-je tendue moi-même ? Je porte attention à mon cou, à ma respiration, et me laisse être là, face à Sophie.
Ce qui rend Sophie anxieuse, c’est qu’elle suppose que j’attends quelque chose d’elle. Je partage mon awareness d’elle, de moi. Peu à peu, l’agitation de Sophie ralentit, devient bercement. Elle a l’image d’une bouée. “Tu es ma bouée“, dit-elle. Sophie, aînée d’une nombreuse famille, prend conscience avec une acuité nouvelle de combien elle a porté l’anxiété maternelle, l’agitation de cette dernière devant la lourdeur de la tâche.
Le soutien externe
L’École de Cleveland s’est développée au milieu des États-Unis, dans l’État de l’Ohio, au cours des années 1950, dans un environnement socio-politique conservateur. Leurs fondateurs (les Creelman, Harris, Kepner, Nevis, Polster, Warner et Zinker) étaient conscients de la révolution psychologique et sociale que cette approche, développée par des créateurs à la pensée plutôt anarchique (F. Perls et P.Goodman), pouvait amener.
Sans doute soucieux de survivre comme institution dans cet environnement, ils étaient préoccupés de changement et non pas de révolution. La dimension communautaire était également centrale à leur philosophie (Polster, E. et Polster, M. 1973). La notion de soutien de l’entourage que leurs participants trouveraient à leur retour de formation intensive au domicile prit une importance particulière pour eux. Le participant formé à la GT devient un agent de changement dans son milieu personnel et professionnel. Afin de faciliter ce changement, tant pour l’individu que pour sa communauté d’origine, le programme offrait des sessions spéciales pour les personnes significatives que leurs étudiants avaient dans leurs milieux respectifs. Nos conjoints, nos enfants ou nos collègues qui le désiraient pouvaient venir suivre une session avec nous, y exprimer leurs réactions face à notre évolution parfois cahotique, et contribuer ainsi à faire le pont entre le participant et son milieu.
C’est ainsi que s’est développée la notion de soutien externe dans le changement thérapeutique.
Dans la relation thérapeutique individuelle, il comprend la présence empathique du thérapeute. Il comprend également l’évaluation que le thérapeute doit faire des systèmes de soutien de l’environnement du client. Dans la situation groupale, ce soutien provient à la fois de l’intervenant et de l’atmosphère du groupe (Kepner, E., 1980). Cette évaluation du soutien externe est d’autant plus importante que le client est fragile, en d’autres termes, que son système de soutien interne est précaire.
Polster ( 1987) va plus loin. Il parle de la fascination que le thérapeute éprouve devant le client comme soutien thérapeutique crucial. À titre d’illustration du phénomène de la fascination, il me vient un exemple personnel d’un travail que j’avais fait avec Erving lors de ma formation en Gestalt.
« A la suite d’un certain nombre de jours d’Awareness corporelle, j’avais pris une conscience de plus en plus aiguë de tensions dans mes bras. Au moment de la session de groupe avec Erv., la sensation très désagréable eut raison de mes réticences àappeler au secours. Je me souviens que je me sentais gauche, paralysée et idiote. Polster m’invita à faire de tous petits mouvements. J’étais accrochée à son regard comme un noyé à une bouée de sauvetage. J’ai fini par faire un travail, tout simple en apparence, mais qui, à ce qu’il me semble, a tout changé dans mon rapport à moi-même. C’était à Cleveland, en 1973, et, presque trois décennies plus tard, je peux encore me remémorer le visage émerveillé du thérapeute devant mes timides essais. » (Corbeil, 2000).
La tâche thérapeutique ne consiste-t-elle pas à détecter derrière l’opacité protectrice d’introjections, de rétroflexions, de désensibilisations dont le client s’est recouvert, la coloration originale dont il était doué ? Que de fois j’ai eu l’impression de croire aux ressources d’un client ou d’une cliente plus qu’il ou elle n’y croyait (Corbeil, J., 2000).
L’utilisation des mises en situation, l’expérimentation
Le procédé des mises en situation est à la fois un art et un instrument très puissant qu’il faut maîtriser avec soin et compétence.
Joseph Zinker explicite dans son livre Se créer par la Gestalt les fondements thérapeutiques de l’expérimentation (Zinker, J., 1977). Pour être thérapeutique, une mise en situation doit se faire à la frontière/contact, avec la conscience que le client a de l’impasse où il se trouve; elle doit être graduée, c-à-d., suffisamment difficile pour que le client explore une frontière nouvelle en même temps que possible à réussir. Toute expérimentation qui ne respecte pas ces conditions sera anti-thérapeutique. Elle donnera lieu à un sentiment d’échec, et, au mieux, n’apportera rien d’autre que de servir le narcissisme du thérapeute. Mon meilleur instructeur de cette dimension fut sans doute ma monitrice de natation. J’étais malhabile et avais peur de l’eau, mais voulais énormément apprendre à nager. Nous étions tous et toutes des adultes plus ou moins dans la même situation. Cette monitrice se débrouillait pour nous faire essayer du nouveau tout en nous faisant expérimenter une certaine réussite, proportionnée à nos habiletés/peurs. Le résultat fut que nous avons tous appris à nager ! J’avais essayé d’autres cours avant celui-là; sans succès. Elle fut longtemps mon modèle lors des expérimentations. La thérapie, comme la formation, est un acte pédagogique.
Mozart est-il si simple ?
Un étudiant (qui n’est pas resté longtemps dans le programme de formation) avait motivé son départ par cette constatation : « Je le connais ton truc, c’est tout simple, tu demandes à une personne ce qui se passe pour elle, et après, tu demandes aux autres où ils en sont ». On a beaucoup stéréotypé et simplifié le style parfois abrupt de F. Perls. À ce sujet, ses vidéos de démonstration n’ont pas aidé. Que d’écrits dénonciateurs de ces imitateurs superficiels de Perls. La Gestalt-thérapie s’est inscrite dans le grand courant social de la psychologie humaniste, ce qui, avec le brio qu’elle affichait, a malheureusement contribué pour un temps à sa vulgarisation et à sa dévaluation.
La Gestalt me fait penser à Mozart. Sa musique à première vue facile peut s’entendre un peu partout. Cependant, les spécialistes mozartiens sont encore à percer l’énigme de ses constructions musicales et les pianistes, à avouer que Mozart est piégeant parce qu’imprévisible. Aucun moyen de l’exécuter mécaniquement, il nous attend au tournant. J’ai mentionné plus haut que le style actif mais attentionné, les interventions directes et vives, mais jamais hostiles des intervenants m’avaient plu au plus haut point. Il va sans dire que ce style doit posséder une base théorique et personnelle solide. Le thérapeute doit rester soucieux de l’impact de son intervention sur le participant, ce qui présuppose une capacité diagnostique certaine et une santé mentale minimale chez lui. Lors d’un colloque international récent, j’ai entendu un formateur d’une institution renommée dire à une cliente lors d’une démonstration que cette dernière était responsable de l’état anxieux où il se trouvait tout à coup. Inutile de mentionner qu’il s’est fait vertement semoncer par un grand nombre de personnes de l’auditoire. Avait-il compris que l’Awareness du thérapeute est au service du client et de la thérapie et non pas au service du narcissisme personnel du thérapeute ? Il semble encore pertinent de mentionner cet événement, qui créa des remous dans un auditoire partagé : il se trouve encore des gestaltistes chevronnés qui voient la Gestaltthérapie comme une entreprise où le changement n’est possible que via la bousculade, où la préoccupation centrale du thérapeute consiste à contrer de façon vigoureuse toute tentative manipulatoire névrotique éventuelle venant du client. Gary Yontef nomme cette approche “la boum boum boum therapy” (la thérapie par bousculades successives ou multiples). Cette attitude révèle une assez totale incompréhension de la psycho-logie humaine et de la thérapie. Bien entendu, personne n’aime se faire manipuler. Cependant, les clients le font, et d’autant plus qu’ils sont mal en point. C’est sans doute tout ce qu’ils ont appris et c’est également ce qui est source de difficultés avec eux-mêmes et avec l’entourage. Sur l’axe manipulation/abandon, ils sont à la polarité manipulatoire; quand ils seront capables d’expérimenter l’abandon dans une relation interpersonnelle, ils n’auront plus besoin de thérapie (Gagnon, J., 1999). En somme, nous sommes ici en présence du matériel thérapeutique proprement dit, matériel à travailler quand le temps thérapeutique sera venu.
La dim ension groupale
Un des postulats de base de la Gestalt est bien celui du lien autorégulant organisme/environnement. Il est surprenant que ni Fritz, ni Laura ne semblaient en voir les implications concrètes dans la situation de groupe. Pour Fritz, le groupe servait d’auditoire d’apprentis auxquels il voulait démontrer sa méthode par le travail un à un. Comme Fritz, Laura utilisait le groupe à la façon d’un chœur grec, le travail individuel étant sa principale préoccupation. À des degrés divers, les intervenants de l’École de Cleveland différaient de leurs formateurs dans l’importance qu’ils accordaient au groupe et dans leur perspective sur la dimension systémique. Certains estimaient qu’outre le niveau individuel, le groupe comporte une dimension interpersonnelle (Zinker, J., 1980) et une dimension groupale. Dans ce modèle, l’animateur porte une lentille bifocale : il prête attention aux individus du groupe et au développement du groupe comme système social (Kepner, E., 1980). Certains, dont les Nevis et Zinker ont même développé un programme de formation à la thérapie des systèmes intimes. Il est intéressant d’assister à la naissance de cette pensée systémique pour eux, de cette portée gestaltiste de la notion de champ. (Entretien avec J.-M.Robine, dans Gestalt N° 5,1993), ceci, dans une tradition qui, malgré son tout premier postulat théorique, était restée fondamentalement individualiste.
 
LES REMISES EN QUESTION ET LE FUTUR DE LA GESTALT-THÉRAPIE
 
 
Ici et ailleurs, la décennie 1980-1990 donne lieu à bon nombre de remises en question de la Gestalt-thérapie telle que pratiquée et véhiculée par les programmes de formation. Gary Yontef lui reproche de s’être identifiée à une série de techniques au détriment du développement des assises théoriques, lesquelles se sont développées ailleurs entre temps (Yontef, G., 1987), Stephan Tobin dénonce l’inadéquation d’une approche qui, travaillant à la frontière, a malmené les personnes atteintes de troubles plus profonds, comme ceux à structure narcissique ou à personnalité-limite (Tobin, St., 1982).
Au Québec, l’AQG (Association Québécoise de Gestalt) organise une table ronde sur l’évolution de la Gestalt et des gestaltistes québécois (mars 1991) où l’on constate que, suivant l’endroit où les formateurs ont été formés (Cleveland, San Diego, NewYork ou Los Angeles), leur programme mettra en valeur tel ou tel aspect de la Gestalt-thérapie. Nous sommes invités à réfléchir collectivement de façon à ce que les différences donnent lieu à un processus de différenciation/maturation de la théorie et de la pratique (Gagnon, 1991). Nous parlons de développer les assises théoriques embryonnaires ou inexistantes comme une théorie sur le développement psychologique de l’enfant, l’importance de la dimension corporelle, une réflexion sur les principes de base spécifiquement centrée sur les troubles profonds de la personnalité ainsi qu’une explicitation des assises philosophiques de notre approche (Corbeil, Delisle). Le défisera d’aller puiser ailleurs tout en sauvegardant nos précieux postulats humanistes de base dont voici les principaux :
  • la vision plutôt positive, contrairement à la psychanalyse classique, de l’être humain, ainsi que la prédominance de ses ressources sur ses faiblesses (Tobin,. St., 1990),
  • la dimension holistique et unitaire du psychisme humain,
  • le principe autorégulant qui pousse vers l’intégration intrapsychique et l’harmonie,
  • l’effort mental de concevoir des structures intrapsychiques mouvantes, oscillations incessantes entre mobilité et statu quo,
  • l’insistance sur la dimension du champ qui fait que l’être humain vise non seulement à l’harmonie intrapsychique pure, mais que cette harmonie n’est possible qu’en autorégulation avec l’environnement (Corbeil, 1991),
  • la souplesse des balises au niveau de l’intervention qui, contrairement à d’autres systèmes thérapeutiques contraignants, obligent le clinicien à se soumettre à un ensemble de principes (loi de la neutralité, acceptation inconditionnelle, frustration systématique, etc...) (Delisle, 1991).
Le pendant corporel
Dans un article sur la Gestalt et le corps ( 1998), je formulais ainsi la nécessité de revenir à cette dimension.
  • « La Gestalt-thérapie étant essentiellement holistique, la dimension corporelle fait partie de l’unité psychologique et thérapeutique, ce que ses fondateurs influencés par Reich et le Zen pour F. Perls, et par l’Eurythmie pour L. Perls ont toujours préconisé. Laura Perls constatera que de toutes les analyses que Fritz a suivies, c’est son travail avec W. Reich qui l’a le plus marqué. Cependant, la nécessité d’une réflexion collective sur les assises théoriques, notre besoin de ne plus nous percevoir comme une thérapie de l’émotion et de l’expérientiel pur et simple nous a fait, pour un temps, mettre cette dimension en arrière-plan. »
  • Il devient d’autant plus important d’y revenir qu’elle est à la fois cruciale et en arrière-plan (au niveau de la fonction Ça), qu’elle est demeurée à l’état embryonnaire dans les premiers écrits et que notre culture verbale se positionne facilement à l’avant-plan. En effet, peu d’écrits en dehors du livre de J.Kepner, Body Process : A Gestalt Approach to Working With Body in Psychotherapy ( 1987). Comme le reste de la théorie, la dimension corporelle de la Gestalt était à développer. Les praticiens qui s’y intéressaient allaient prendre des formations dans des approches connexes, comme la Bio-Énergie, le Rolfing, etc.(Corbeil, J., p. 40,1998).
Pour moi, ce fut la Gestalt synergétique qui me sembla le plus en affinité avec ma conception de la Gestalt-thérapie. Cette méthode fut développée par Ilana Rubenfeld qui, à cause de malaises physiques, eut recours à la méthode d’énergie posturale de F.M. Alexander et à celle de M. Feldenkrais, d’Awareness par le mouvement.
F.S. Perls s’intéressait toujours aux liens corps-esprit, aux nouvelles approches de type corporel qui pouvaient aider le changement psychologique. Lorsqu’il découvrit ce qu’Ilana Rubenfeld faisait, il lui proposa de travailler en tandem pour un temps, elle s’occupant de l’aspect mouvement et toucher, et lui, assumant la partie verbale. Les Perls invitèrent Ilana à développer une méthode d’intégration psycho-corporelle (Rubenfeld, I., 1992).
« Après avoir écouté avec ses oreilles, observé avec ses yeux,
le synergéticien peut écouter avec ses mains. Il ne s’agit pas
d’un toucher correctif qui viserait à rectifier une posture, une ten-
sion, mais d’un toucher-accompagnement qui augmente
l’Awareness du client et crée un espace intérieur qui fait place à
de nouveaux horizons. » (Corbeil, 1998 p. 53).
« Il ne s’agit pas d’un travail corporel à proprement parler, mais
d’une façon, par le toucher, d’envoyer un message au cerveau
qui, lui, fera les changements par la suite. » (Feldenkrais, M.,
1972).
Notons que l’objectif de ce travail n’est pas l’abréaction en soi.
En d’autres mots, l’Awareness chez le client de ce qui est en train de se produire est tout aussi importante que la décharge émotionnelle engendrée. La frontière du toucher est la plus mince, la plus puissante et la plus fragile de toutes. Faisant appel à une époque de la vie de l’individu où il était sans défense, elle doit être utilisée non seulement par des mains expertes, mais surtout par un thérapeute expérimenté, conscient de la puissance de l’instrument dont il dispose, des régressions qui peuvent en résulter, de la fragilité potentielle du client, des limites du contexte à l’intérieur duquel l’intervention prend place... C’est là où la dimension transférentielle/contretransférentielle doit être scrutée de plus près. Le matériel qui émerge de ce niveau d’intervention peut être d’une richesse surprenante, ouvrir des perspectives parfois inattendues et bouleversantes pour le client, mais aussi pour le thérapeute. (Corbeil, J., 1998, p. 54).
Valeur thérapeutique de la continuité
Les recherches avaient bien démontré que les effets bénéfiques du groupe intensif s’estompaient plus ou moins après quelques semaines. D’autre part, à leur arrivée à New York, les Perls avaient développé une méthode d’enseignement via des groupes ponctuels de façon à faire connaître à de plus larges auditoires leur méthode, de façon également à montrer au grand jour comment on pouvait travailler en psychothérapie. Cette approche était fascinante à plus d’un titre, et, moi comme tant d’autres sautai à pieds joints sur ces formules de façon à répandre à mon tour la bonne nouvelle. Cependant, avec l’expérience des années, la dimension continue se révélait essentielle au changement Les grandes découvertes qu’un participant ou un client fait au cours de mises en situation, pour merveilleuses qu’elles puissent être, n’apporteront des changements valables qu’avec le temps et le soutien assidu dans le quotidien.
Dans une conversation avec Edward Rosenfeld, Isadore From raconte comment il en est venu à assumer la continuité thérapeutique avec le premier groupe de Cleveland dès le début des années 1950. Perls venait de temps à autre, faisait ses tours de magie, et disparaissait. Isadore était outré de constater l’impact de ces grandes démonstrations sans suivi qui laissaient les gens pantois et bouleversés (From, I., 1978). Avec le temps, les groupes de type continu et la psychothérapie individuelle comme pendant parfois nécessaire aux sessions de week-end ont repris leur droit de cité.
La continuité devient alors un thème émergent. Le Gestalt Journal organise à Montréal en 1993 une table ronde sur la continuité en thérapie (Corbeil, Delisle, Gagnier, Gagnon, Denis, Miron, The Gestalt Journal, Automne 1994).
Une relation thérapeutique s’amorce parfois bien avant le premier entretien : « il y a longtemps que je voulais entreprendre une thérapie avec vous » est une phrase que plusieurs d’entre nous avons entendue. En outre, elle se termine bien au-delà de la dernière rencontre. Qui d’entre nous ne se souvient pas d’avoir maintenu, dans les situations cruciales surtout, un dialogue intérieur avec le thérapeute d’autrefois ? Tout comme les parents, le thérapeute devient un objet intériorisé avec lequel le client vivra, étant plus conscient de ce dialogue pendant un certain temps, dialogue qui fera partie de lui par la suite (Corbeil, Gagnon). La relation thérapeutique gestaltiste à long terme vise à renforcer le système psycho-immunitaire du client. Le client reproduira tout d’abord sa façon d’établir ses relations d’objet, et, ce n’est qu’à la longue que la capacité d’ajustement créateur s’établira (Delisle). Le processus de prise de forme pour un client oscille entre le statu quo et l’ajustement créateur à un environnement lui-même transformateur; il implique les relations significatives passées dont le client aura à se différencier pour prendre sa forme propre, ce qui ne peut se faire qu’à l’intérieur d’une relation thérapeutique de longue durée (Gagnon).
La prise de forme de la Gestalt-thérapie
La Gestalt-thérapie a eu besoin de prendre sa forme propre.
Dans un premier temps, elle a voulu se dissocier de la psychanalyse classique qui voyait le patient comme essentiellement dépendant des interprétations du psychanalyste. Elle mettait au contraire en valeur la capacité de ce dernier à s’autodéterminer, à se prendre en charge : on parlait alors de la notion de responsabilité, capacité de répondre à, à répondre de soi surtout.
Cependant, elle traînait à son insu certains postulats hérités de la psychanalyse classique : parmi ceux-ci, prévalait une vision plus ou moins implicite d’un développement psychique linéaire, allant d’un état de dépendance totale chez l’enfant à un état idéal d’auto-suffisance complète chez l’adulte mature. En d’autres mots, plus l’être humain était évolué, plus il était isolé. Dans ce contexte théorique et social, il devenait aisé d’assumer qu’avec un bel insight, une expérimentation habile, un client possédait tout ce dont il avait besoin pour se débrouiller dans la vie. S’il ne le faisait pas, il était couvert de honte. Lee et Wheeler ( 1996) brisent le silence sur ce sentiment de honte à la base de l’interdépendance fondamentale de l’individu et de son milieu. Un ensemble d’écrits portent sur la honte en thérapie, à savoir, celle que la thérapie induit nécessairement, de celle induite par le thérapeute, la plupart du temps à son insu (Jacob, 1996, Wheeler, 1996, Yontef, 1997). Pour Yontef, toute formation à la GTdoit dorénavant tenir compte du facteur honte, celle du client, mais aussi, celle du thérapeute (Yontef, 1997).
Dans cette nouvelle perspective, il devient normal de s’admettre à soi-même que l’on a besoin des autres pour vivre et croître, et qu’une relation thérapeutique de longue durée peut être non seulement légitime, mais nécessaire à l’occasion. Avec le recul du temps, je formule une hypothèse sur le fait que certains étudiants de nos programmes de formation se sont dirigés vers la psychanalyse par la suite; ils voyaient cette dernière comme offrant un cadre théorique et social qui encourage explicitement le long terme. Il devenait ainsi prestigieux et non pas honteux de s’engager dans ce voyage au long cours. Par ailleurs, la peur de développer de la dépendance, la honte d’avoir besoin des autres fait encore partie des résistances à entreprendre une démarche thérapeutique. L’auto-suffisance est davantage un stéréotype masculin. Wheeler mentionne que le simple fait de demander au début d’un groupe pour hommes en quoi ils auraient besoin des autres membres du groupe durant l’atelier crée un niveau remarquable d’anxiété (Wheeler, 1996).
Dans un deuxième temps, le processus d’intégration/différenciation de la GTexigeait qu’elle revienne à ses origines philosophiques. Martin Buber et Paul Tillich, philosophes et maîtres à penser de F.S. et L. Perls allaient être remis au premier plan. Leur pensée, un aliment substantiel de la réflexion des Perls, confirme leurs intuitions et marque, par leurs inférences, la base même de la pensée gestaltiste (Chevally, p. 134,1994).
La relation dialogique
« Il n’y a pas de Je en soi; il y a le Je du mot-principe Je-Tu et le Je du mot-principe Je-Cela .... Celui qui dit Tu n’as aucune chose, il n’a rien. Mais il s’offre à la relation. » ( Buber, 1969).
« La base ultime de notre existence est relationnelle » (Hycner, 1985). Cet auteur a longuement écrit sur la dimension dialogique de la thérapie. Les grands moments de la relation thérapeutique sont les I-Thou, les Je-Tu. Ce sont des moments d’illumination dans la relation. Toute expérience de Je-Tu consolide un nouvel état d’intégration, un sentiment de complétude (wholeness) et de guérison qui restaure la relation au monde (Jacob, 1989). [(1)] La notion de relation, de développement du Soi à l’intérieur et à la faveur de la relation à l’autre est au centre de la perspective gestaltiste. La relation dialogique est un processus continu, par opposition à la notion de contact, processus qui se situe dans le ici et maintenant. Cette relation dialogique se modèle chez le thérapeute sur le I-Thou de Martin Buber. Le thérapeute honore l’expérience phénoménologique du client, conçoit sa présence comme guérissante, s’engage à un dialogue authentique, laissant à l’entre-deux le contrôle de ce qui arrive, ceci, dans une relation horizontale et respectueuse (Yontef, G., 1993, pp 221 et ss.).
Le Je-Tu advient lorsque les deux personnes s’abandonnent à cet entre-deux, mais ce moment est temporaire. Elles retourneront nécessairement au mode Je-Cela. L’oscillation entre les deux modes est un processus dynamique constant, l’un servant d’arrière-plan à l’autre, et vice versa. En d’autres mots, la relation thérapeutique comporte un niveau d’intimité unique tout en se situant à l’intérieur d’un cadre où les responsabilités de l’un et l’autre sont définies par une frontière professionnelle. (Jacob, 1989, Yontef, 1993).
Le développement psychologique et la théorie du cham p
Ego, Hunger and Aggression explicite déjà clairement comment la perception ne peut être objective : elle est modulée à la fois par l’intérêt de l’individu qui perçoit, et par le contexte dans lequel elle a lieu (Perls, F., 1947). Le postulat fondamental du lien organisme/environnement ne sera explicité que quelques années plus tard par Goodman surtout dans Gestalt Therapy de Perls, Hefferline et Goodman, publié en 1951.
Cependant, jusqu’à tout récemment, nous n’avions pas de théorie cohérente du développement psychologique qui rende compte d’un soi-dans-son-milieu.
Dans la plupart des théories, on conceptualise l’individu comme une entité en soi, ce qui se situe à l’opposé du postulat fondamental du lien organisme/environnement où l’être humain se crée en trouvant la satisfaction de ses besoins en harmonie avec son milieu.
Ce retard dans l’élaboration d’une théorie relationnelle du développement de l’enfant trouve partiellement sa source dans un paradigme culturel essentiellement individualiste, dans un système de croyances et de valeurs individualistes qui colorent notre langage et, par conséquent, notre façon d’envisager les humains. Nous opérons avec des schèmes implicites. « We navigate with implicit maps. » (Wheeler, 1998).
Pour la Gestalt-thérapie, le Soi est à la fois intrapsychique et relationnel. La frontière qui sépare sert en même temps d’échange avec le champ environnant. La tâche primordiale de l’individu consiste à organiser l’ensemble des expériences qu’il enregistre, à leur donner un sens, ce qui amènera une nouvelle définition au Soi. Nous sommes sans cesse en train d’organiser notre champ expérientiel global, ce qui inclut notre expérience de nous-mêmes dans ce que nous percevons de nos besoins et de nos objectifs de même que notre expérience de l’environnement dans sa relation à nous (Lee et Wheeler, 1996).
Une nouvelle théorie du développement psychologique est en train d’émerger, théorie qui voit l’enfant comme un être essentiellement relationnel. Après Winnicot, un des auteurs les plus stimulants à ce sujet est Daniel Stern. Il est intéressant de noter que, tout comme Winnicot, il a d’abord été pédiatre.
Stern parle de l’enfant empirique, celui que l’on observe empiriquement, qu’il oppose à l’enfant clinique, ce dernier étant celui de nos construits théoriques hypothétiques échaffaudés à partir des problèmes et symptômes de nos patients.
Rendre compte en quelques phrases de sa théorie ne fait pas vraiment justice à cette dernière. Cependant, l’impact de cette théorie tirée de l’observation empirique sur la vision gestaltiste du Soi relationnel est si importante, qu’il est éclairant d’en résumer quelques points essentiels pour notre propos. Pour Stern, l’enfant est génétiquement équipé pour entrer en relation. Il est pré-programmé pour répondre sélectivement aux événements sociaux et ne fait jamais l’expérience d’une phase autistique.
Stern parle d’un sens de Soi préverbal qui commence à se former dès la naissance (si ce n’est avant). Ce sens de Soi renvoie à une conscience élémentaire non réflexive qui est l’équivalent préverbal, existentiel du Soi réflexif qui s’exprimera et que l’on pourra observer lors de l’apparition du langage. Ce qui rend le bébé différent n’est pas seulement des ensembles de comportements nouveaux et d’aptitudes nouvelles. C’est l’apparition soudaine d’une plus grande présence, la manifestation d’une qualité du ressenti social différente qui est plus que la somme des aptitudes et comportements récemment acquis.
Il identifie six sens du Soi essentiels qui devront se développer à la faveur des interactions quotidiennes. Leur perturbation entraînera des pathologies propres à chacun d’entre eux.
Cette théorie est compatible avec une théorie gestaltiste du développement du Soi-dans-le-monde. Elle établit en plus une typologie des différentes pathologies qui peuvent y être reliées, ce qui fournit un schéma d’analyse intéressant des déficiences possibles rencontrées par nos clients lors de leur développement psychologique (Stern, 1995).
En parlant du développement de l’enfant, Wheeler ne parle plus du développement du Soi-dans-le-monde, mais suggère plutôt de parler du développement du champ lui-même, considéré, dans cette perspective intersubjective, comme incluant les deux dimensions d’un processus unique qui est le Soi dans son environnement. Identité et relations interpersonnelles sont deux pôles d’un même phénomène, ils se nourrissent et se développent réciproquement. L’intersubjectivité n’est pas un stade de développement que l’on atteint à un moment donné, mais l’élément même du développement. Elle est la dimension centrale la plus importante du psychisme (Wheeler, 1998). Il va sans dire que cette vision plus claire de l’être humain comme être essentiellement relationnel a des répercussions importantes sur des notions comme la dépendance, l’autonomie, l’intimité.
Voilà également une perspective développementale qui se raccroche à la théorie du Soi relationnel énoncée par Goodman en 1951, qui nous met sur la voie d’un nouveau langage et d’une explicitation plus claire des principes de base.
 
CONCLUSION
 
 
Cet article présente le tracé de mon panorama professionnel de la Gestalt. À partir d’une première découverte de type expérientiel, il décrit comment l’assimilation de cette approche, qui m’avait séduite au départ, s’est produite au cours des années au moyen de colloques, de séminaires, de lectures et d’enseignement.
Une évolution tant personnelle que professionnelle se fait dans et par un milieu. La nécessité du développement de la théorie de base, l’urgence de revenir aux racines philosophiques de la Gestalt ainsi que les remises en question de pratiques discutables sont des préoccupations que l’on pouvait suivre à travers les colloques et les écrits. Elles étaient à la fois miroir des interrogations personnelles et source d’inspiration pour un meilleur approfondissement.
L’AQG (Assocition Québécoise de Gestalt) est née à la suite d’un colloque international du Gestalt Journal tenu à Montréal en 1988, et de la rencontre inspirante de collègues de France qui avaient dèjà fondé leur propre association. De là, nous avons fondé la RQG (Revue québécoise de Gestalt) lieu de réflexion stimulant où l’on développe une pensée qui s’approfondit, où l’on se reconnaît au niveau du langage, des valeurs, des expériences vécues, milieu soutenant pour une théorie/pratique encore marginale dans le milieu professionnel.
De façon imagée et à peine caricaturale, on pourrait mesurer la distance parcourue par ce qui sépare les derniers propos sur l’intersubjectivité, sur le Soi-dans-le-champ, sur la relation continue dialogique d’une part et, d’autre part, la fameuse prière de F.S. Perls
Je fais ce que j’ai à faire,
Vous faites de même,
Si nous nous rencontrons, tant mieux,
Sinon, tant pis.
Prière qui ne fut pas nécessairement prise à la lettre partout, mais qui, comme beaucoup d’autres édits issus de principes psycho-sociaux individualistes plus ou moins implicites, teintaient parfois de façon à peine masquée certains comportements et attitudes. Cette prière reflétait de façon magistrale l’idéal d’autonomie de la personne adulte mature qui se devait de ne dépendre de personne et d’être au-dessus des besoins de relations interpersonnelles. Il est clair maintenant que plus une personne est en santé psychique, plus elle est capable de relations intimes significatives. Le principe suivant lequel la croissance engendre une complexité de plus en plus grande d’interrelations n’est cependant pas clair pour tous. Dans un groupe de supervision, j’avais récemment à expliciter ce principe. L’enfant, tout démuni qu’il soit, établit des relations interpersonnelles plutôt simples. À mesure qu’il grandit et acquiert des compétences plus grandes, le niveau de complexité de ses interrelations augmente. Les supervisés (qui sont tous des professionnels compétents et expérimentés) exprimèrent à la fois surprise et soulagement. C’était nouveau comme propos et bienfaisant de penser que ce n’était pas infantile d’avoir besoin des autres ! Des exemples du genre nous permettent d’évaluer toute la difficulté d’assimilation des principes théoriques lorsqu’ils achoppent à des idées reçues, à de vielles introjections.
Il m’était important de mettre en évidence ce que j’ai compris des spécificités de l’École de Cleveland, spécificités auxquelles j’adhérais au niveau de mes valeurs, mais aussi qui ont facilité chez moi les changements psychologiques indispensables avec un minimum de bouleversements et un maximum d’harmonie. Au moment où j’écris ces pages, il m’est difficile d’oublier le travail intelligent, ferme et en douceur fait avec l’un ou l’autre de ces intervenants. Je leur dois une bonne partie de ce que je suis devenue. Je leur dois, entre autres, d’avoir persisté dans cette approche, que j’aurais quittée si on m’y avait indûment bousculée ou si l’on m’avait imposé des animateurs de type charismatique.
Dans un article de cet ordre, qui ne peut être une histoire en soi du développement de la Gestalt-thérapie, un certain nombre d’auteurs dont j’ai tenté de résumer les propos m’apparaissaient à la fois dans la ligne de la théorie de base exposée plus haut et répondant au besoin de remise en question de cette théorie de base. Les sources actuelles de renouvellement théorique proviennent de la psychanalyse du Soi (Self psychoanalysis), des théories psychanalytiques de l’intersubjectivité, de la théorie des relations d’objet, entre autres.
Une des caractéristiques de la Gestalt, est la qualité souple et flexible de ses frontières, ce qui lui permet d’assimiler d’autres théories compatibles. Développée dans un contexte de collégialité, elle n’a rien, a priori, de dogmatique ou de hiérarchique. Les dangers inhérents à cela furent qu’elle a parfois versé dans la démagogie, et que les emprunts à d’autres théories peuvent occasionner des glissements dans des approches de nature impérialiste et sectaire.
Ce propos véhicule un paradoxe sous-jacent, celui qui est inhérent au fait d’enseigner une méthode de psychothérapie par le moyen d’un programme de formation. Que de fois ai-je entendu des ex-étudiants du programme avouer en supervision qu’ils n’étaient pas aussi actifs en thérapie individuelle que ce qu’ils avaient observé des interventions de leurs formateurs. Étaient-ils moins actifs (à faire des expériences) parce qu’ils se donnaient le temps d’écouter ? Alors, bravo ! L’ombre du formateur, qui a le privilège de travailler avec des personnes à priori motivées et dans un contexte passablement différent de celui de la psychothérapie individuelle, pèse longtemps, à la façon d’un top dog, sur la performance du jeune thérapeute et sur l’image qu’il se forme de lui-même.
La formation s’enseigne par le moyen du groupe didactique et expérientiel. Des fondateurs, nous avons hérité d’une méthode qui a su intégrer cognitif et émotionnel. C’est un héritage précieux qui comporte ses risques mais aussi ses immenses richesses. Formule qui est d’un apport exceptionnel pour les étudiants qui s’y soumettent, elle ne pourra cependant jamais leur communiquer l’essence de ce qu’est un processus individuel de psychothérapie. La seule façon de découvrir ce qu’est un processus thérapeutique, c’est de le découvrir du dedans, c’est-à-dire, de s’y soumettre.
Il s’agit d’un problème complexe pour lequel il n’y a pas de solution facile. Lors d’une rencontre entre formateurs dans un congrès international, un certain nombre d’entre eux, afin d’éviter les risques inhérents à la dimension thérapie dans un groupe de formation, ont choisi de s’en tenir prudemment à la partie didactique de la formation uniquement. D’autres, par contre, soutenaient qu’il suffisait de suivre une psychothérapie pour avoir une bonne formation ! La complexité est angoissante et les solutions simples aux problèmes complexes peuvent être attirantes. La Gestalt-thérapie, avec ses multiples facettes, sera toujours une aventure à la frontière où le risque est incontournable. De se cantonner dans l’une ou l’autre de ses dimensions à l’exclusion des autres ne représente plus l’univers de choix et de risques existentiels que la Gestalt-thérapie offre et exige. D’un autre côté, cet exemple illustre une fois de plus qu’il y aura sans doute toujours des mordus de l’émotif pur en Gestalt, comme des tenants du cognitif absolu. La Gestalt est une approche intégrative, mais la tâche d’intégratiion pour chacun de nous ne va pas nécessairement de soi. L’auto-régulation individu/environnement prend un relief d’autant plus frappant que notre conscience de l’interdépendance planétaire devient de plus en plus aigue.
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BIBLIOGRAPHIE
 
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·  PERLS, F.S.. Ego, Hunger and Aggression ( 1947). Vintage Books. New York. Le Moi, la faim, l’agressivité ( 1978). Tchou. Paris.
 
NOTES
 
[1]Any experience of I-Thou moment is a confirmation of the possibility of integration and wholeness, a confirmation of the healing process by which one can restore one’s relation to the world (p 29).
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