2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Témoignage d’un parcours personnel/professionnel de la Gestalt au Québec
Janine Corbeil
Psychologue diplômée de l’Université de Montréal. Formée à la dynamique des groupes et au psychodrame, à la thérapie familiale, en Gestalt-thérapie au GIC à Cleveland et en Gestalt synergétique avec Ilana Rubenfeld à New York. Psychothérapeute et formateur elle a fondé un programme de formation à la GT dans les années 1970 à Montréal. Elle a traduit Living at the Boundary, Vivre à la frontière de Laura Perls et écrit de nombreux articles sur la Gestalt dans diverses revues au Québec, en France et aux États-Unis.
L’article présente un témoignage personnel/professionnel du développement de la Gestalt-thérapie
au Québec depuis le début des années 1970. Dans un
premier temps, il met en relief les principaux éléments présentés par l’Ecole du Gestalt Institute of Cleveland.
Il expose ensuite certaines remises en question formulées
au cours des deux dernières décennies où les auteurs ont
insisté sur la nécessité de revoir les assises philosophiques de la Gestalt-thérapie et la mise en valeur de la
relation dialogique continue. Les nouvelles avenues tendent à expliciter des dimensions restées embryonnaires
dans la théorie de base comme la dimension corporelle,
une vision du Soi-dans-le-champ en prolongement de l’unité organisme/environnement ainsi qu’une nouvelle perpective du développement psychologique de l’enfant inspirée
des plus récentes recherches et théories. Après avoir souligné la souplesse de la théorie gestaltiste, la conclusion
souligne les pièges que cette flexibilité engendre.
Un bref rappel du contexte historique
Au moment où j’ai découvert la Gestalt à Montréal, cette théorie/pratique psychologique venant de Cleveland atterrissait pour
la première fois ici. Comme je le mentionne plus loin, ce fut une
découverte et le début d’un long projet, projet qui allait baliser le
reste de ma vie professionnelle. Je me suis formée dans cette
approche, l’ai enseignée ici, en Belgique, en France, aux États-Unis et y suis encore par l’enseignement, la supervision, des
écrits et la co-direction de la Revue Québécoise de Gestalt.
Un aperçu du parcours
Il est stimulant d’avoir à réfléchir sur l’évolution d’une approche
qui nous a marqués, de repenser aux premières découvertes et
de parcourir le chemin qui nous a menés de ces premières
découvertes à nos réflexions actuelles.
Durant les trois décennies de ce parcours, j’ai aussi visité
beaucoup d’autres approches, théories, expériences de type
thérapeutique. Je le faisais dans un but de perfectionnement,
bien entendu, mais aussi, afin d’éclaircir certains points de la
Gestalt, de développer des compétences qu’en principe je
devais posséder comme gestaltiste. Les quelques formations
aux approches corporelles ainsi que la formation à la thérapie
familiale en sont des exemples. Toujours, je suis revenue à la
Gestalt. Tout ce que j’apprenais ailleurs me servait à enrichir
mes compétences comme gestaltiste, me donnait le goût d’écrire sur les liens et parfois les différences entre telle approche et
la Gestalt Ce qui suit expose assez candidement comment j’en
suis venue à la Gestalt. Ce ne sont pas les concepts qui m’ont
convaincue d’abord, mais le fait d’avoir été touchée personnellement. J’avais participé quelques années auparavant à un groupe de soi-disant formation qui laissait les participants en pièces
détachées. C’était à un moment de ma vie où j’avais des interrogations importantes et où le fait d’être rejointe si habilement
m’a poussée, comme psychologue, à en savoir plus long sur une
méthode aussi puissante qui, au lieu de démolir, visait l’intégration.
Je tenterai également de rendre compte de l’évolution de ma
pensée et de celle de la communauté gestaltiste sur la Gestaltthérapie, évolution qui provenait d’interrogations que plusieurs
d’entre nous partagions.
La Gestalt-thérapie est venue à moi lors d’une rencontre avec
Joseph Zinker. C’était à Montréal, à l’hiver 1972. Joseph était
venu animer un atelier de week-end, toute première découverte
pour nous d’une approche qui allait nous conquérir et semer les
jalons d’un courant de pensée qui n’a cessé de se développer
depuis au Québec.
Ce premier contact expérientiel avec la Gestalt me semblait à
la fois nouveau et familier. Familier dans le sens de son apparente simplicité, quelques petits exercices élémentaires et anodins, et nouveau, dans la rapidité avec laquelle ces tous petits
exercices nous amenaient au cœur de nous-mêmes. Dans la
spontanéité également de l’animateur, dans la congruence entre
le dit et l’agir, dans ce don candide et intelligent de lui-même,
mobilisateur de notre énergie où nous sentons, entendons,
reconnaissons. Comme je l’écrivais dans la préface de Se créer
par la Gestalt ( 1977), « Pendant deux jours, nous créons
ensemble cette danse complexe que Zinker décrit si bien dans
son livre, nous participons à un univers étincelant et mobile, rempli des risques et des choix qu’offre la Gestalt ».
Quelques collègues et moi étions inscrits à cet atelier, curieux
de voir comment une théorie qui se disait phénoménologique et
pronait une vision unitaire du psychisme s’opérationnalisait dans
le concret d’un simple atelier de quinze heures.
Pour moi, après quinze années de travail comme psychologue
clinicienne et de multiples expériences de formations dans
diverses approches, ce fut la découverte. “ Quand l’élève est
prêt, dit-on, le maître apparaît”. J’ai souvent pensé à ce dicton
en lien avec cette rencontre de la Gestalt. Cette agileté, cette
flexibilité, cette façon constante, en suivant l’Awareness, de se
suivre et de plonger si vite au cœur de ce qui se passait pour
chacun d’entre nous, de s’y retrouver parfois coincé et d’avoir en
même temps les moyens pas toujours faciles mais accessibles
d’amorcer des petits changements me convenait au plus haut
point. Mes frontières personnelles s’élargissaient, le mouvement, les mises en situation, me donnaient accès à quelque
chose de nouveau dans mon rapport à moi-même et aux autres,
libéraient une spontanéité longtemps enfouie sous des tonnes
de principes d’intervention plus ou moins implicitement axés sur
un vouloir d’objectivité scientifique. J’apprenais que l’utilisation
de son pouvoir personnel comme thérapeute pouvait être au service des besoins du client et non pas nécessairement dangereux. À mon retour au bureau, les étudiants de l’Université que
je recevais en thérapie me trouvèrent changée. « On dirait que
tu es plus spontanée. C’est comme si tu étais plus naturelle, plus
notre égale. »
J’avais également fait l’expérience d’une approche holistique,
sans clivage entre théorie et vécu, qui tient compte de l’ensemble de la personne, de ses sensations, de ses émotions, où
l’imaginaire trouve sa place et où la compréhension rationnelle,
lorsqu’elle a lieu, est considérée non pas comme une résistance
au changement, mais comme un moyen additionnel de le faciliter. Je me retrouvais devant une théorie du champ, découverte
chez Lewin et Goldstein lors de mes études en psychologie, et
postulat essentiel de la Gestalt, l’unité de contact se déroulant à
tous les niveaux simultanément (sensori-moteur, imaginatif,
cognitif, etc...), ceci, dans un contexte donné ( Corbeil, J., 1999).
LA FORMATION AU GESTALT IINSTITUTE OF
CLEVELAND
En somme, cette première expérience vécue de Gestaltthérapie me révélait la forme professionnelle/personnelle qui me
siérait le mieux. J’avais besoin d’étayer cette découverte par une
formation en bonne et due forme. C’est ainsi que j’ai suivi le programme intensif que le Gestalt Institute of Cleveland offrait. De
cette formation, j’ai retenu certains postulats concernant le changement psychologique qui me semblent encore pertinents à ce
jour, et que je garde actifs dans mon travail clinique et la formation que je donne. Ces postulats proviennent tant des modèles
d’intervention des membres de la faculté que des écrits que l’on
peut retrouver ici et là chez la plupart des auteurs de cette École.
L’importance du système de soutien
Le changement psychique n’est bon que dans la mesure où le
soutien (interne et externe) est adéquat.
Le soutien interne
Laura Perls insiste sur le soutien interne qu’elle définit en
termes explicites, dans son livre Vivre à la frontière; elle le voit
comme facilitateur et condition de l’intégration et de l’assimilation de l’expérience. C’est, en bref, tout ce que nous considérons
comme acquis au cours d’une vie, ce qui constitue nos habitudes, ce sur quoi nous comptons, même et surtout nos blocages, nos résistances (Perls, L. 1993). Ma rencontre avec
Laura Perls m’a convaincue de l’importance du travail à la frontière et de l’observation éclairée de l’ensemble du langage corporel. Je me retrouve ainsi dans cet espace entre le client et moi,
cet espace où le client, reposant sur un pied, sait qu’il doit faire
le pas suivant, mais se sent pour un moment en perte d’équilibre. Quel sera son prochain mouvement, et comment oser le
faire ? Nous sommes dans la célébration du pas à pas. J’aime
cet état d’indifférence créatrice où ma présence à l’autre et à ce
qui se passe entre nous est totale, à la fois englobante et séparée, où rien d’autre n’est important que cette personne en face
de moi, avec son dilemme du moment, son impasse, et ma
vision du prochain petit pas à faire pour reprendre un nouvel
équilibre. Une ancienne professeur de Cleveland à qui je
demandais si elle aimait encore, après tant d’années, faire de la
psychothérapie me rétorquait « I like to close the door and
focus ». Littéralement, « j’aime fermer la porte et n’avoir qu’une
chose à laquelle porter mon attention ». Autrement dit, « j’aime
me renfermer dans une bulle et être là, tout simplement »
(Corbeil, J., 1999).
Dans un groupe de formation sur la dimension corporelle, une
cliente se prête à une démonstration.
Sophie et moi n’aurons qu’à porter attention à ce qui se
passe comme awareness corporelle, et à nous communiquer le résultat de nos observations. Sophie devient tout à
coup très anxieuse. Elle s’est prêtée à cet exercice parce
que, dit-elle, elle se sent relativement bien depuis que certaines frontières se sont précisées chez elle, mais elle sent
en même temps cet équilibre fragile. Verbalement, elle
revient sur ce qui l’a rassénérée dernièrement. Alors qu’elle récapitule tout cela, elle s’agite et bouge beaucoup. Je lui
réflète ce que j’observe de son comportement non-verbal,
sans élaboration, pour l’instant, sur le contenu verbal.
Sophie devient très anxieuse.
Je me retrouve dans cet état qui me rendait si nerveuse
autrefois, dit-elle. Je lui communique ce qui se passe pour
moi : ce que j’observe de ma respiration, plutôt calme, de
ma tranquillité, sans autre attente. Je suis, à ce moment
d’interaction avec Sophie, toute Zen, c’est-à-dire pure présence. Je n’attends rien de moi, d’elle. Je n’ai pas à travailler, je n’ai qu’à être. Je suis face à une jeune femme
dont les beaux yeux pers sont brouillés pour l’instant, dont
le visage aux traits harmonieux montre des signes de crispation. Suis-je tendue moi-même ? Je porte attention à mon
cou, à ma respiration, et me laisse être là, face à Sophie.
Ce qui rend Sophie anxieuse, c’est qu’elle suppose que j’attends quelque chose d’elle. Je partage mon awareness
d’elle, de moi. Peu à peu, l’agitation de Sophie ralentit,
devient bercement. Elle a l’image d’une bouée. “Tu es ma
bouée“, dit-elle. Sophie, aînée d’une nombreuse famille,
prend conscience avec une acuité nouvelle de combien elle
a porté l’anxiété maternelle, l’agitation de cette dernière
devant la lourdeur de la tâche.
Le soutien externe
L’École de Cleveland s’est développée au milieu des États-Unis, dans l’État de l’Ohio, au cours des années 1950, dans un
environnement socio-politique conservateur. Leurs fondateurs
(les Creelman, Harris, Kepner, Nevis, Polster, Warner et Zinker)
étaient conscients de la révolution psychologique et sociale que
cette approche, développée par des créateurs à la pensée plutôt anarchique (F. Perls et P.Goodman), pouvait amener.
Sans doute soucieux de survivre comme institution dans cet
environnement, ils étaient préoccupés de changement et non
pas de révolution. La dimension communautaire était également
centrale à leur philosophie (Polster, E. et Polster, M. 1973). La
notion de soutien de l’entourage que leurs participants trouveraient à leur retour de formation intensive au domicile prit une
importance particulière pour eux. Le participant formé à la GT
devient un agent de changement dans son milieu personnel et
professionnel. Afin de faciliter ce changement, tant pour l’individu que pour sa communauté d’origine, le programme offrait des
sessions spéciales pour les personnes significatives que leurs
étudiants avaient dans leurs milieux respectifs. Nos conjoints,
nos enfants ou nos collègues qui le désiraient pouvaient venir
suivre une session avec nous, y exprimer leurs réactions face à
notre évolution parfois cahotique, et contribuer ainsi à faire le
pont entre le participant et son milieu.
C’est ainsi que s’est développée la notion de soutien externe
dans le changement thérapeutique.
Dans la relation thérapeutique individuelle, il comprend la présence empathique du thérapeute. Il comprend également l’évaluation que le thérapeute doit faire des systèmes de soutien de
l’environnement du client. Dans la situation groupale, ce soutien
provient à la fois de l’intervenant et de l’atmosphère du groupe
(Kepner, E., 1980). Cette évaluation du soutien externe est d’autant plus importante que le client est fragile, en d’autres termes,
que son système de soutien interne est précaire.
Polster ( 1987) va plus loin. Il parle de la fascination que le thérapeute éprouve devant le client comme soutien thérapeutique
crucial. À titre d’illustration du phénomène de la fascination, il me
vient un exemple personnel d’un travail que j’avais fait avec
Erving lors de ma formation en Gestalt.
« A la suite d’un certain nombre de jours d’Awareness corporelle, j’avais pris une conscience de plus en plus aiguë de tensions dans mes bras. Au moment de la session de groupe avec
Erv., la sensation très désagréable eut raison de mes réticences
àappeler au secours. Je me souviens que je me sentais gauche,
paralysée et idiote. Polster m’invita à faire de tous petits mouvements. J’étais accrochée à son regard comme un noyé à une
bouée de sauvetage. J’ai fini par faire un travail, tout simple en
apparence, mais qui, à ce qu’il me semble, a tout changé dans
mon rapport à moi-même. C’était à Cleveland, en 1973, et,
presque trois décennies plus tard, je peux encore me remémorer le visage émerveillé du thérapeute devant mes timides
essais. » (Corbeil, 2000).
La tâche thérapeutique ne consiste-t-elle pas à détecter derrière l’opacité protectrice d’introjections, de rétroflexions, de
désensibilisations dont le client s’est recouvert, la coloration originale dont il était doué ? Que de fois j’ai eu l’impression de croire aux ressources d’un client ou d’une cliente plus qu’il ou elle
n’y croyait (Corbeil, J., 2000).
L’utilisation des mises en situation, l’expérimentation
Le procédé des mises en situation est à la fois un art et un
instrument très puissant qu’il faut maîtriser avec soin et
compétence.
Joseph Zinker explicite dans son livre Se créer par la Gestalt
les fondements thérapeutiques de l’expérimentation (Zinker, J.,
1977). Pour être thérapeutique, une mise en situation doit se
faire à la frontière/contact, avec la conscience que le client a de
l’impasse où il se trouve; elle doit être graduée, c-à-d., suffisamment difficile pour que le client explore une frontière nouvelle en même temps que possible à réussir. Toute expérimentation
qui ne respecte pas ces conditions sera anti-thérapeutique. Elle
donnera lieu à un sentiment d’échec, et, au mieux, n’apportera
rien d’autre que de servir le narcissisme du thérapeute. Mon
meilleur instructeur de cette dimension fut sans doute ma monitrice de natation. J’étais malhabile et avais peur de l’eau, mais
voulais énormément apprendre à nager. Nous étions tous et
toutes des adultes plus ou moins dans la même situation. Cette
monitrice se débrouillait pour nous faire essayer du nouveau tout
en nous faisant expérimenter une certaine réussite, proportionnée à nos habiletés/peurs. Le résultat fut que nous avons tous
appris à nager ! J’avais essayé d’autres cours avant celui-là;
sans succès. Elle fut longtemps mon modèle lors des expérimentations. La thérapie, comme la formation, est un acte pédagogique.
Mozart est-il si simple ?
Un étudiant (qui n’est pas resté longtemps dans le programme
de formation) avait motivé son départ par cette constatation :
« Je le connais ton truc, c’est tout simple, tu demandes à une
personne ce qui se passe pour elle, et après, tu demandes aux
autres où ils en sont ». On a beaucoup stéréotypé et simplifié le
style parfois abrupt de F. Perls. À ce sujet, ses vidéos de
démonstration n’ont pas aidé. Que d’écrits dénonciateurs de ces
imitateurs superficiels de Perls. La Gestalt-thérapie s’est inscrite
dans le grand courant social de la psychologie humaniste, ce
qui, avec le brio qu’elle affichait, a malheureusement contribué
pour un temps à sa vulgarisation et à sa dévaluation.
La Gestalt me fait penser à Mozart. Sa musique à première
vue facile peut s’entendre un peu partout. Cependant, les spécialistes mozartiens sont encore à percer l’énigme de ses
constructions musicales et les pianistes, à avouer que Mozart
est piégeant parce qu’imprévisible. Aucun moyen de l’exécuter
mécaniquement, il nous attend au tournant. J’ai mentionné plus
haut que le style actif mais attentionné, les interventions directes
et vives, mais jamais hostiles des intervenants m’avaient plu au
plus haut point. Il va sans dire que ce style doit posséder une
base théorique et personnelle solide. Le thérapeute doit rester
soucieux de l’impact de son intervention sur le participant, ce qui
présuppose une capacité diagnostique certaine et une santé
mentale minimale chez lui. Lors d’un colloque international
récent, j’ai entendu un formateur d’une institution renommée dire
à une cliente lors d’une démonstration que cette dernière était
responsable de l’état anxieux où il se trouvait tout à coup. Inutile
de mentionner qu’il s’est fait vertement semoncer par un grand
nombre de personnes de l’auditoire. Avait-il compris que
l’Awareness du thérapeute est au service du client et de la thérapie et non pas au service du narcissisme personnel du thérapeute ? Il semble encore pertinent de mentionner cet événement, qui créa des remous dans un auditoire partagé : il se trouve encore des gestaltistes chevronnés qui voient la Gestaltthérapie comme une entreprise où le changement n’est possible
que via la bousculade, où la préoccupation centrale du thérapeute consiste à contrer de façon vigoureuse toute tentative
manipulatoire névrotique éventuelle venant du client. Gary
Yontef nomme cette approche “la boum boum boum therapy”
(la thérapie par bousculades successives ou multiples). Cette
attitude révèle une assez totale incompréhension de la psycho-logie humaine et de la thérapie. Bien entendu, personne n’aime
se faire manipuler. Cependant, les clients le font, et d’autant plus
qu’ils sont mal en point. C’est sans doute tout ce qu’ils ont appris
et c’est également ce qui est source de difficultés avec eux-mêmes et avec l’entourage. Sur l’axe manipulation/abandon, ils
sont à la polarité manipulatoire; quand ils seront capables d’expérimenter l’abandon dans une relation interpersonnelle, ils
n’auront plus besoin de thérapie (Gagnon, J., 1999). En somme,
nous sommes ici en présence du matériel thérapeutique proprement dit, matériel à travailler quand le temps thérapeutique sera
venu.
La dim ension groupale
Un des postulats de base de la Gestalt est bien celui du lien
autorégulant organisme/environnement. Il est surprenant que ni
Fritz, ni Laura ne semblaient en voir les implications concrètes
dans la situation de groupe. Pour Fritz, le groupe servait d’auditoire d’apprentis auxquels il voulait démontrer sa méthode par le
travail un à un. Comme Fritz, Laura utilisait le groupe à la façon
d’un chœur grec, le travail individuel étant sa principale préoccupation. À des degrés divers, les intervenants de l’École de
Cleveland différaient de leurs formateurs dans l’importance qu’ils
accordaient au groupe et dans leur perspective sur la dimension
systémique. Certains estimaient qu’outre le niveau individuel, le
groupe comporte une dimension interpersonnelle (Zinker, J.,
1980) et une dimension groupale. Dans ce modèle, l’animateur
porte une lentille bifocale : il prête attention aux individus du
groupe et au développement du groupe comme système social
(Kepner, E., 1980). Certains, dont les Nevis et Zinker ont même
développé un programme de formation à la thérapie des systèmes intimes. Il est intéressant d’assister à la naissance de
cette pensée systémique pour eux, de cette portée gestaltiste de
la notion de champ. (Entretien avec J.-M.Robine, dans Gestalt
N° 5,1993), ceci, dans une tradition qui, malgré son tout premier
postulat théorique, était restée fondamentalement individualiste.
LES REMISES EN QUESTION
ET LE FUTUR DE LA GESTALT-THÉRAPIE
Ici et ailleurs, la décennie 1980-1990 donne lieu à bon
nombre de remises en question de la Gestalt-thérapie telle que
pratiquée et véhiculée par les programmes de formation. Gary
Yontef lui reproche de s’être identifiée à une série de techniques
au détriment du développement des assises théoriques, lesquelles se sont développées ailleurs entre temps (Yontef,
G., 1987), Stephan Tobin dénonce l’inadéquation d’une approche
qui, travaillant à la frontière, a malmené les personnes atteintes
de troubles plus profonds, comme ceux à structure narcissique
ou à personnalité-limite (Tobin, St., 1982).
Au Québec, l’AQG (Association Québécoise de Gestalt) organise une table ronde sur l’évolution de la Gestalt et des gestaltistes québécois (mars 1991) où l’on constate que, suivant l’endroit où les formateurs ont été formés (Cleveland, San Diego,
NewYork ou Los Angeles), leur programme mettra en valeur tel
ou tel aspect de la Gestalt-thérapie. Nous sommes invités à
réfléchir collectivement de façon à ce que les différences donnent lieu à un processus de différenciation/maturation de la théorie et de la pratique (Gagnon, 1991). Nous parlons de développer les assises théoriques embryonnaires ou inexistantes
comme une théorie sur le développement psychologique de l’enfant, l’importance de la dimension corporelle, une réflexion sur
les principes de base spécifiquement centrée sur les troubles
profonds de la personnalité ainsi qu’une explicitation des assises
philosophiques de notre approche (Corbeil, Delisle). Le défisera
d’aller puiser ailleurs tout en sauvegardant nos précieux postulats humanistes de base dont voici les principaux :
- la vision plutôt positive, contrairement à la psychanalyse classique, de l’être humain, ainsi que la prédominance de ses ressources sur ses faiblesses (Tobin,. St., 1990),
- la dimension holistique et unitaire du psychisme humain,
- le principe autorégulant qui pousse vers l’intégration intrapsychique et l’harmonie,
- l’effort mental de concevoir des structures intrapsychiques
mouvantes, oscillations incessantes entre mobilité et statu quo,
- l’insistance sur la dimension du champ qui fait que l’être
humain vise non seulement à l’harmonie intrapsychique pure,
mais que cette harmonie n’est possible qu’en autorégulation
avec l’environnement (Corbeil, 1991),
- la souplesse des balises au niveau de l’intervention qui,
contrairement à d’autres systèmes thérapeutiques contraignants, obligent le clinicien à se soumettre à un ensemble de
principes (loi de la neutralité, acceptation inconditionnelle, frustration systématique, etc...) (Delisle, 1991).
Le pendant corporel
Dans un article sur la Gestalt et le corps ( 1998), je formulais
ainsi la nécessité de revenir à cette dimension.
-
« La Gestalt-thérapie étant essentiellement holistique, la
dimension corporelle fait partie de l’unité psychologique et thérapeutique, ce que ses fondateurs influencés par Reich et le
Zen pour F. Perls, et par l’Eurythmie pour L. Perls ont toujours
préconisé. Laura Perls constatera que de toutes les analyses
que Fritz a suivies, c’est son travail avec W. Reich qui l’a le plus
marqué. Cependant, la nécessité d’une réflexion collective sur
les assises théoriques, notre besoin de ne plus nous percevoir
comme une thérapie de l’émotion et de l’expérientiel pur et
simple nous a fait, pour un temps, mettre cette dimension en
arrière-plan. »
- Il devient d’autant plus important d’y revenir qu’elle est à la
fois cruciale et en arrière-plan (au niveau de la fonction Ça),
qu’elle est demeurée à l’état embryonnaire dans les premiers
écrits et que notre culture verbale se positionne facilement à
l’avant-plan. En effet, peu d’écrits en dehors du livre de
J.Kepner, Body Process : A Gestalt Approach to Working With
Body in Psychotherapy ( 1987). Comme le reste de la théorie, la
dimension corporelle de la Gestalt était à développer. Les praticiens qui s’y intéressaient allaient prendre des formations dans
des approches connexes, comme la Bio-Énergie, le Rolfing,
etc.(Corbeil, J., p. 40,1998).
Pour moi, ce fut la Gestalt synergétique qui me sembla le plus
en affinité avec ma conception de la Gestalt-thérapie. Cette
méthode fut développée par Ilana Rubenfeld qui, à cause de
malaises physiques, eut recours à la méthode d’énergie posturale de F.M. Alexander et à celle de M. Feldenkrais, d’Awareness
par le mouvement.
F.S. Perls s’intéressait toujours aux liens corps-esprit, aux
nouvelles approches de type corporel qui pouvaient aider le
changement psychologique. Lorsqu’il découvrit ce qu’Ilana
Rubenfeld faisait, il lui proposa de travailler en tandem pour un
temps, elle s’occupant de l’aspect mouvement et toucher, et lui,
assumant la partie verbale. Les Perls invitèrent Ilana à développer une méthode d’intégration psycho-corporelle (Rubenfeld, I.,
1992).
« Après avoir écouté avec ses oreilles, observé avec ses yeux,
le synergéticien peut écouter avec ses mains. Il ne s’agit pas
d’un toucher correctif qui viserait à rectifier une posture, une ten-
sion, mais d’un toucher-accompagnement qui augmente
l’Awareness du client et crée un espace intérieur qui fait place à
de nouveaux horizons. » (Corbeil, 1998 p. 53).
« Il ne s’agit pas d’un travail corporel à proprement parler, mais
d’une façon, par le toucher, d’envoyer un message au cerveau
qui, lui, fera les changements par la suite. » (Feldenkrais, M.,
1972).
Notons que l’objectif de ce travail n’est pas l’abréaction en soi.
En d’autres mots, l’Awareness chez le client de ce qui est en
train de se produire est tout aussi importante que la décharge
émotionnelle engendrée. La frontière du toucher est la plus
mince, la plus puissante et la plus fragile de toutes. Faisant
appel à une époque de la vie de l’individu où il était sans défense, elle doit être utilisée non seulement par des mains expertes,
mais surtout par un thérapeute expérimenté, conscient de la
puissance de l’instrument dont il dispose, des régressions qui
peuvent en résulter, de la fragilité potentielle du client, des
limites du contexte à l’intérieur duquel l’intervention prend
place... C’est là où la dimension transférentielle/contretransférentielle doit être scrutée de plus près. Le matériel qui émerge
de ce niveau d’intervention peut être d’une richesse surprenante, ouvrir des perspectives parfois inattendues et bouleversantes
pour le client, mais aussi pour le thérapeute. (Corbeil, J., 1998,
p. 54).
Valeur thérapeutique de la continuité
Les recherches avaient bien démontré que les effets bénéfiques du groupe intensif s’estompaient plus ou moins après
quelques semaines. D’autre part, à leur arrivée à New York, les
Perls avaient développé une méthode d’enseignement via des
groupes ponctuels de façon à faire connaître à de plus larges
auditoires leur méthode, de façon également à montrer au grand
jour comment on pouvait travailler en psychothérapie. Cette
approche était fascinante à plus d’un titre, et, moi comme tant
d’autres sautai à pieds joints sur ces formules de façon à
répandre à mon tour la bonne nouvelle. Cependant, avec l’expérience des années, la dimension continue se révélait essentielle au changement Les grandes découvertes qu’un participant
ou un client fait au cours de mises en situation, pour merveilleuses qu’elles puissent être, n’apporteront des changements valables qu’avec le temps et le soutien assidu dans le
quotidien.
Dans une conversation avec Edward Rosenfeld, Isadore From
raconte comment il en est venu à assumer la continuité thérapeutique avec le premier groupe de Cleveland dès le début des
années 1950. Perls venait de temps à autre, faisait ses tours de
magie, et disparaissait. Isadore était outré de constater l’impact
de ces grandes démonstrations sans suivi qui laissaient les gens
pantois et bouleversés (From, I., 1978). Avec le temps, les
groupes de type continu et la psychothérapie individuelle comme
pendant parfois nécessaire aux sessions de week-end ont repris
leur droit de cité.
La continuité devient alors un thème émergent. Le Gestalt
Journal organise à Montréal en 1993 une table ronde sur la
continuité en thérapie (Corbeil, Delisle, Gagnier, Gagnon, Denis,
Miron, The Gestalt Journal, Automne 1994).
Une relation thérapeutique s’amorce parfois bien avant le premier entretien : « il y a longtemps que je voulais entreprendre
une thérapie avec vous » est une phrase que plusieurs d’entre
nous avons entendue. En outre, elle se termine bien au-delà de
la dernière rencontre. Qui d’entre nous ne se souvient pas
d’avoir maintenu, dans les situations cruciales surtout, un dialogue intérieur avec le thérapeute d’autrefois ? Tout comme les
parents, le thérapeute devient un objet intériorisé avec lequel le
client vivra, étant plus conscient de ce dialogue pendant un certain temps, dialogue qui fera partie de lui par la suite (Corbeil,
Gagnon). La relation thérapeutique gestaltiste à long terme vise
à renforcer le système psycho-immunitaire du client. Le client
reproduira tout d’abord sa façon d’établir ses relations d’objet, et,
ce n’est qu’à la longue que la capacité d’ajustement créateur
s’établira (Delisle). Le processus de prise de forme pour un client
oscille entre le statu quo et l’ajustement créateur à un environnement lui-même transformateur; il implique les relations significatives passées dont le client aura à se différencier pour
prendre sa forme propre, ce qui ne peut se faire qu’à l’intérieur
d’une relation thérapeutique de longue durée (Gagnon).
La prise de forme de la Gestalt-thérapie
La Gestalt-thérapie a eu besoin de prendre sa forme propre.
Dans un premier temps, elle a voulu se dissocier de la psychanalyse classique qui voyait le patient comme essentiellement
dépendant des interprétations du psychanalyste. Elle mettait au
contraire en valeur la capacité de ce dernier à s’autodéterminer,
à se prendre en charge : on parlait alors de la notion de responsabilité, capacité de répondre à, à répondre de soi surtout.
Cependant, elle traînait à son insu certains postulats hérités
de la psychanalyse classique : parmi ceux-ci, prévalait une
vision plus ou moins implicite d’un développement psychique
linéaire, allant d’un état de dépendance totale chez l’enfant à un
état idéal d’auto-suffisance complète chez l’adulte mature. En
d’autres mots, plus l’être humain était évolué, plus il était isolé.
Dans ce contexte théorique et social, il devenait aisé d’assumer
qu’avec un bel insight, une expérimentation habile, un client possédait tout ce dont il avait besoin pour se débrouiller dans la vie.
S’il ne le faisait pas, il était couvert de honte. Lee et Wheeler
( 1996) brisent le silence sur ce sentiment de honte à la base de
l’interdépendance fondamentale de l’individu et de son milieu.
Un ensemble d’écrits portent sur la honte en thérapie, à savoir,
celle que la thérapie induit nécessairement, de celle induite par
le thérapeute, la plupart du temps à son insu (Jacob, 1996,
Wheeler, 1996, Yontef, 1997). Pour Yontef, toute formation à la
GTdoit dorénavant tenir compte du facteur honte, celle du client,
mais aussi, celle du thérapeute (Yontef, 1997).
Dans cette nouvelle perspective, il devient normal de s’admettre à soi-même que l’on a besoin des autres pour vivre et
croître, et qu’une relation thérapeutique de longue durée peut
être non seulement légitime, mais nécessaire à l’occasion. Avec
le recul du temps, je formule une hypothèse sur le fait que certains étudiants de nos programmes de formation se sont dirigés
vers la psychanalyse par la suite; ils voyaient cette dernière
comme offrant un cadre théorique et social qui encourage explicitement le long terme. Il devenait ainsi prestigieux et non pas
honteux de s’engager dans ce voyage au long cours. Par
ailleurs, la peur de développer de la dépendance, la honte
d’avoir besoin des autres fait encore partie des résistances à
entreprendre une démarche thérapeutique. L’auto-suffisance est
davantage un stéréotype masculin. Wheeler mentionne que le
simple fait de demander au début d’un groupe pour hommes en
quoi ils auraient besoin des autres membres du groupe durant
l’atelier crée un niveau remarquable d’anxiété (Wheeler, 1996).
Dans un deuxième temps, le processus d’intégration/différenciation de la GTexigeait qu’elle revienne à ses origines philosophiques. Martin Buber et Paul Tillich, philosophes et maîtres à
penser de F.S. et L. Perls allaient être remis au premier plan.
Leur pensée, un aliment substantiel de la réflexion des Perls,
confirme leurs intuitions et marque, par leurs inférences, la base
même de la pensée gestaltiste (Chevally, p. 134,1994).
La relation dialogique
« Il n’y a pas de Je en soi; il y a le Je du mot-principe Je-Tu et
le Je du mot-principe Je-Cela .... Celui qui dit Tu n’as aucune
chose, il n’a rien. Mais il s’offre à la relation. » ( Buber, 1969).
« La base ultime de notre existence est relationnelle »
(Hycner, 1985). Cet auteur a longuement écrit sur la dimension
dialogique de la thérapie. Les grands moments de la relation thérapeutique sont les
I-Thou, les
Je-Tu. Ce sont des moments
d’illumination dans la relation. Toute expérience de Je-Tu consolide un nouvel état d’intégration, un sentiment de complétude
(wholeness) et de guérison qui restaure la relation au monde
(Jacob, 1989).
[(1)] La notion de relation, de développement du Soi
à l’intérieur et à la faveur de la relation à l’autre est au centre de
la perspective gestaltiste. La relation dialogique est un processus continu, par opposition à la notion de contact, processus qui
se situe dans le ici et maintenant. Cette relation dialogique se
modèle chez le thérapeute sur le
I-Thou de Martin Buber. Le thérapeute honore l’expérience phénoménologique du client,
conçoit sa présence comme guérissante, s’engage à un dialogue authentique, laissant à l’entre-deux le contrôle de ce qui
arrive, ceci, dans une relation horizontale et respectueuse
(Yontef, G., 1993, pp 221 et ss.).
Le Je-Tu advient lorsque les deux personnes s’abandonnent à
cet entre-deux, mais ce moment est temporaire. Elles retourneront nécessairement au mode Je-Cela. L’oscillation entre les
deux modes est un processus dynamique constant, l’un servant
d’arrière-plan à l’autre, et vice versa. En d’autres mots, la relation thérapeutique comporte un niveau d’intimité unique tout en
se situant à l’intérieur d’un cadre où les responsabilités de l’un et
l’autre sont définies par une frontière professionnelle. (Jacob,
1989, Yontef, 1993).
Le développement psychologique
et la théorie du cham p
Ego, Hunger and Aggression explicite déjà clairement comment la perception ne peut être objective : elle est modulée à la
fois par l’intérêt de l’individu qui perçoit, et par le contexte dans
lequel elle a lieu (Perls, F., 1947). Le postulat fondamental du
lien organisme/environnement ne sera explicité que quelques
années plus tard par Goodman surtout dans Gestalt Therapy de
Perls, Hefferline et Goodman, publié en 1951.
Cependant, jusqu’à tout récemment, nous n’avions pas de
théorie cohérente du développement psychologique qui rende
compte d’un soi-dans-son-milieu.
Dans la plupart des théories, on conceptualise l’individu
comme une entité en soi, ce qui se situe à l’opposé du postulat
fondamental du lien organisme/environnement où l’être humain
se crée en trouvant la satisfaction de ses besoins en harmonie
avec son milieu.
Ce retard dans l’élaboration d’une théorie relationnelle du
développement de l’enfant trouve partiellement sa source dans
un paradigme culturel essentiellement individualiste, dans un
système de croyances et de valeurs individualistes qui colorent
notre langage et, par conséquent, notre façon d’envisager les
humains. Nous opérons avec des schèmes implicites. « We
navigate with implicit maps. » (Wheeler, 1998).
Pour la Gestalt-thérapie, le Soi est à la fois intrapsychique et
relationnel. La frontière qui sépare sert en même temps d’échange avec le champ environnant. La tâche primordiale de l’individu
consiste à organiser l’ensemble des expériences qu’il enregistre,
à leur donner un sens, ce qui amènera une nouvelle définition au
Soi. Nous sommes sans cesse en train d’organiser notre champ
expérientiel global, ce qui inclut notre expérience de nous-mêmes dans ce que nous percevons de nos besoins et de nos
objectifs de même que notre expérience de l’environnement
dans sa relation à nous (Lee et Wheeler, 1996).
Une nouvelle théorie du développement psychologique est en
train d’émerger, théorie qui voit l’enfant comme un être essentiellement relationnel. Après Winnicot, un des auteurs les plus
stimulants à ce sujet est Daniel Stern. Il est intéressant de noter
que, tout comme Winnicot, il a d’abord été pédiatre.
Stern parle de l’enfant empirique, celui que l’on observe empiriquement, qu’il oppose à l’enfant clinique, ce dernier étant celui
de nos construits théoriques hypothétiques échaffaudés à partir
des problèmes et symptômes de nos patients.
Rendre compte en quelques phrases de sa théorie ne fait pas
vraiment justice à cette dernière. Cependant, l’impact de cette
théorie tirée de l’observation empirique sur la vision gestaltiste
du Soi relationnel est si importante, qu’il est éclairant d’en résumer quelques points essentiels pour notre propos. Pour Stern,
l’enfant est génétiquement équipé pour entrer en relation. Il est
pré-programmé pour répondre sélectivement aux événements sociaux et ne fait jamais l’expérience d’une phase
autistique.
Stern parle d’un sens de Soi préverbal qui commence à se former dès la naissance (si ce n’est avant). Ce sens de Soi renvoie
à une conscience élémentaire non réflexive qui est l’équivalent
préverbal, existentiel du Soi réflexif qui s’exprimera et que l’on
pourra observer lors de l’apparition du langage. Ce qui rend le
bébé différent n’est pas seulement des ensembles de comportements nouveaux et d’aptitudes nouvelles. C’est l’apparition
soudaine d’une plus grande présence, la manifestation
d’une qualité du ressenti social différente qui est plus que
la somme des aptitudes et comportements récemment
acquis.
Il identifie six sens du Soi essentiels qui devront se développer
à la faveur des interactions quotidiennes. Leur perturbation
entraînera des pathologies propres à chacun d’entre eux.
Cette théorie est compatible avec une théorie gestaltiste du
développement du Soi-dans-le-monde. Elle établit en plus une
typologie des différentes pathologies qui peuvent y être reliées,
ce qui fournit un schéma d’analyse intéressant des déficiences
possibles rencontrées par nos clients lors de leur développement psychologique (Stern, 1995).
En parlant du développement de l’enfant, Wheeler ne parle
plus du développement du Soi-dans-le-monde, mais suggère
plutôt de parler du développement du champ lui-même, considéré, dans cette perspective intersubjective, comme incluant les
deux dimensions d’un processus unique qui est le Soi dans son
environnement. Identité et relations interpersonnelles sont deux
pôles d’un même phénomène, ils se nourrissent et se développent réciproquement. L’intersubjectivité n’est pas un stade de
développement que l’on atteint à un moment donné, mais l’élément même du développement. Elle est la dimension centrale la
plus importante du psychisme (Wheeler, 1998). Il va sans dire
que cette vision plus claire de l’être humain comme être essentiellement relationnel a des répercussions importantes sur des
notions comme la dépendance, l’autonomie, l’intimité.
Voilà également une perspective développementale qui se
raccroche à la théorie du Soi relationnel énoncée par Goodman
en 1951, qui nous met sur la voie d’un nouveau langage et d’une
explicitation plus claire des principes de base.
Cet article présente le tracé de mon panorama professionnel
de la Gestalt. À partir d’une première découverte de type expérientiel, il décrit comment l’assimilation de cette approche, qui
m’avait séduite au départ, s’est produite au cours des années au
moyen de colloques, de séminaires, de lectures et d’enseignement.
Une évolution tant personnelle que professionnelle se fait
dans et par un milieu. La nécessité du développement de la
théorie de base, l’urgence de revenir aux racines philosophiques
de la Gestalt ainsi que les remises en question de pratiques discutables sont des préoccupations que l’on pouvait suivre à travers les colloques et les écrits. Elles étaient à la fois miroir des
interrogations personnelles et source d’inspiration pour un
meilleur approfondissement.
L’AQG (Assocition Québécoise de Gestalt) est née à la suite
d’un colloque international du Gestalt Journal tenu à Montréal en
1988, et de la rencontre inspirante de collègues de France qui
avaient dèjà fondé leur propre association. De là, nous avons
fondé la RQG (Revue québécoise de Gestalt) lieu de réflexion
stimulant où l’on développe une pensée qui s’approfondit, où l’on
se reconnaît au niveau du langage, des valeurs, des expériences vécues, milieu soutenant pour une théorie/pratique
encore marginale dans le milieu professionnel.
De façon imagée et à peine caricaturale, on pourrait mesurer
la distance parcourue par ce qui sépare les derniers propos sur
l’intersubjectivité, sur le Soi-dans-le-champ, sur la relation continue dialogique d’une part et, d’autre part, la fameuse prière de
F.S. Perls
Je fais ce que j’ai à faire,
Vous faites de même,
Si nous nous rencontrons, tant mieux,
Sinon, tant pis.
Prière qui ne fut pas nécessairement prise à la lettre partout,
mais qui, comme beaucoup d’autres édits issus de principes
psycho-sociaux individualistes plus ou moins implicites, teintaient parfois de façon à peine masquée certains comportements et attitudes. Cette prière reflétait de façon magistrale
l’idéal d’autonomie de la personne adulte mature qui se devait
de ne dépendre de personne et d’être au-dessus des besoins de
relations interpersonnelles. Il est clair maintenant que plus une
personne est en santé psychique, plus elle est capable de relations intimes significatives. Le principe suivant lequel la croissance engendre une complexité de plus en plus grande d’interrelations n’est cependant pas clair pour tous. Dans un groupe de
supervision, j’avais récemment à expliciter ce principe. L’enfant,
tout démuni qu’il soit, établit des relations interpersonnelles plutôt simples. À mesure qu’il grandit et acquiert des compétences
plus grandes, le niveau de complexité de ses interrelations augmente. Les supervisés (qui sont tous des professionnels compétents et expérimentés) exprimèrent à la fois surprise et soulagement. C’était nouveau comme propos et bienfaisant de penser que ce n’était pas infantile d’avoir besoin des autres ! Des
exemples du genre nous permettent d’évaluer toute la difficulté
d’assimilation des principes théoriques lorsqu’ils achoppent à
des idées reçues, à de vielles introjections.
Il m’était important de mettre en évidence ce que j’ai compris
des spécificités de l’École de Cleveland, spécificités auxquelles
j’adhérais au niveau de mes valeurs, mais aussi qui ont facilité
chez moi les changements psychologiques indispensables avec
un minimum de bouleversements et un maximum d’harmonie.
Au moment où j’écris ces pages, il m’est difficile d’oublier le travail intelligent, ferme et en douceur fait avec l’un ou l’autre de
ces intervenants. Je leur dois une bonne partie de ce que je suis
devenue. Je leur dois, entre autres, d’avoir persisté dans cette
approche, que j’aurais quittée si on m’y avait indûment bousculée ou si l’on m’avait imposé des animateurs de type charismatique.
Dans un article de cet ordre, qui ne peut être une histoire en
soi du développement de la Gestalt-thérapie, un certain nombre
d’auteurs dont j’ai tenté de résumer les propos m’apparaissaient
à la fois dans la ligne de la théorie de base exposée plus haut et
répondant au besoin de remise en question de cette théorie de
base. Les sources actuelles de renouvellement théorique proviennent de la psychanalyse du Soi (Self psychoanalysis), des
théories psychanalytiques de l’intersubjectivité, de la théorie des
relations d’objet, entre autres.
Une des caractéristiques de la Gestalt, est la qualité souple et
flexible de ses frontières, ce qui lui permet d’assimiler d’autres
théories compatibles. Développée dans un contexte de collégialité, elle n’a rien, a priori, de dogmatique ou de hiérarchique. Les
dangers inhérents à cela furent qu’elle a parfois versé dans la
démagogie, et que les emprunts à d’autres théories peuvent
occasionner des glissements dans des approches de nature
impérialiste et sectaire.
Ce propos véhicule un paradoxe sous-jacent, celui qui est
inhérent au fait d’enseigner une méthode de psychothérapie par
le moyen d’un programme de formation. Que de fois ai-je entendu des ex-étudiants du programme avouer en supervision qu’ils
n’étaient pas aussi actifs en thérapie individuelle que ce qu’ils
avaient observé des interventions de leurs formateurs. Étaient-ils moins actifs (à faire des expériences) parce qu’ils se donnaient le temps d’écouter ? Alors, bravo ! L’ombre du formateur,
qui a le privilège de travailler avec des personnes à priori motivées et dans un contexte passablement différent de celui de la
psychothérapie individuelle, pèse longtemps, à la façon d’un top
dog, sur la performance du jeune thérapeute et sur l’image qu’il
se forme de lui-même.
La formation s’enseigne par le moyen du groupe didactique et
expérientiel. Des fondateurs, nous avons hérité d’une méthode
qui a su intégrer cognitif et émotionnel. C’est un héritage précieux qui comporte ses risques mais aussi ses immenses
richesses. Formule qui est d’un apport exceptionnel pour les étudiants qui s’y soumettent, elle ne pourra cependant jamais leur
communiquer l’essence de ce qu’est un processus individuel de
psychothérapie. La seule façon de découvrir ce qu’est un processus thérapeutique, c’est de le découvrir du dedans, c’est-à-dire, de s’y soumettre.
Il s’agit d’un problème complexe pour lequel il n’y a pas de
solution facile. Lors d’une rencontre entre formateurs dans un
congrès international, un certain nombre d’entre eux, afin d’éviter les risques inhérents à la dimension thérapie dans un groupe
de formation, ont choisi de s’en tenir prudemment à la partie
didactique de la formation uniquement. D’autres, par contre,
soutenaient qu’il suffisait de suivre une psychothérapie pour
avoir une bonne formation ! La complexité est angoissante et les
solutions simples aux problèmes complexes peuvent être attirantes. La Gestalt-thérapie, avec ses multiples facettes, sera
toujours une aventure à la frontière où le risque est incontournable. De se cantonner dans l’une ou l’autre de ses dimensions
à l’exclusion des autres ne représente plus l’univers de choix et
de risques existentiels que la Gestalt-thérapie offre et exige.
D’un autre côté, cet exemple illustre une fois de plus qu’il y aura
sans doute toujours des mordus de l’émotif pur en Gestalt,
comme des tenants du cognitif absolu. La Gestalt est une
approche intégrative, mais la tâche d’intégratiion pour chacun de
nous ne va pas nécessairement de soi. L’auto-régulation individu/environnement prend un relief d’autant plus frappant que
notre conscience de l’interdépendance planétaire devient de
plus en plus aigue.
·
BUBER, M. : Je et Tu. Aubier Montaigne( 1969), Paris.
·
CHEVALLY, B. : Paul Tillich et la Gestalt-thérapie. Gestalt, N° 6 ( 1994),
129-138. France.
·
CORBEIL, J. : Le futur de la Gestalt-thérapie. Émergence : Bulletin de
l’AQG. Vol. 1 N° 1 ( 1991).
Gestalt Therapy : Movement and Continuity in the Here and Now : A
Panel Presentation. The Gestalt Journal. Vol. XVII. No 2.( 1994). New
York.
La Gestalt et le corps. Revue Québécoise de Gestalt, Vol . 2 N° 2.
( 1998). Montréal.
Odyssée personnelle et professionnelle en psychothérapie : de la solitude inhérente au choix de l’approche phénoménologique. Revue
Québécoise de Psychologie. Vol. 20. N° 2 ( 1999). Montréal.
Le Destin des dieux : de l’Olympe à l’humanisme contemporain. Revue
Québécoise de Gestalt Vol. 4 ( 2000). Montréal.
·
DELISLE, G.et GAGNON, J. : Le futur de la Gestalt-thérapie. Émergence : Bulletin de l’AQG. Vol. 1 N° 1 ( 1991).
Gestalt therapy : Movement and Continuity in the Here and Now : A
Panel Presentation. The Gestalt Journal. Vol. XVII. N° 2 ( 1994). New
York.
·
GAGNON, J. : Prendre forme en relation : Fondements pour une compréhension gestaltiste des pathologies limites. Cahiers de Gestaltthérapie N° 6 ( 1999). France.
·
JACOB, L. : Dialogue in Gestalt Theory and Therapy. The Gestalt
Journal. Vol. XII. N° 1 .( 1989). New York.
·
KEPNER, E. : Gestalt Group Process in B. Feder et R. Ronald (Eds)
Beyond the Hot Seat : Gestalt Approaches to Group ( 1980).
Brunner/Mazel. New York.
Le processus gestaltiste de groupe. Cahiers de Gestalt-thérapie, N° 4
( 1998). France.
Body Process : A Gestaly Approach to Working with the Body in
Psychotherapy. A Gestalt Institute of Cleveland ( 1987) Press. New
York. Traduction française : Le corps retrouvé ( 1998). Ed. Retz
·
LEE. R.G. et WHEELER, G. : The Voice of Shame : Silence and
Connection in Psychotherapy ( 1996). A Gestalt Institute of Cleveland
Publication. San Francisco : Josey-Bass Publishers.
·
PERLS, F.S.. Ego, Hunger and Aggression ( 1947). Vintage Books. New
York. Le Moi, la faim, l’agressivité ( 1978). Tchou. Paris.
[1]
Any experience of I-Thou
moment is a confirmation of
the possibility of integration
and wholeness, a confirmation
of the healing process by
which one can restore one’s
relation to the world (p 29).