Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.Sans
206 pages

p. 123 à 130
doi: en cours

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no 22 2002/1

2002 Revue de la Société Française de Gestalt

Courants collectifs ou styles individuels

Anne Ginger Psychologue clinicienne, formée en psychanalyse jungienne, psychodrame et Gestalt-thérapie. Didacticienne en Gestalt. Cofondatrice de l’EPG. Membre de la FORGE (Fédération internationale des Organismes de Formation à la Gestalt). Co-auteur de La Gestalt, une thérapie du contact. Hommes et Groupes éd. , 6 ème édition : 2000. Serge Ginger : Psychologue clinicien, formé en psychanalyse freudienne, psychodrame et Gestaltthérapie. Didacticien en Gestalt. Cofondateur de l’EPG. Président de la FORGE. Secrétaire général de la FFdP (Fédération Française de Psychothérapie).
Les Gestalt-thérapeutes français ont été formés dans une dizaine d’instituts différents, puis souvent “marqués”, dans leur pratique et leur théorisation, par leurs superviseurs successifs. Ainsi, chacun s’est, peu à peu, forgé son style personnel de travail, ce qui constitue à la fois un enrichissement et un risque. Les deux co-auteurs essayent de dégager quelques caractéristiques de leur propre approche, élaborée progressivement depuis trente ans, sans renier leur longue expérience préalable de la psychanalyse et du psychodrame, et affinée par une pratique dans une vingtaine de pays de cultures différentes. Ils évoquent notamment l’implication contrôlée du thérapeute, le processus temporel, l’approche globale intégrant le corps, la théorie du self (nécessaire mais insuffisante), l’apport des neurosciences, la richesse du travail en groupe et du travail du rêve.
 
LE PAYSAGE PROFESSIONNEL
 
 
On compte aujourd’hui, en France, plusieurs centaines de praticiens professionnels se réclamant de la Gestalt-thérapie. La plupart exercent en cabinet libéral ; certains travaillent dans le cadre d’une association ; quelques-uns interviennent dans le secteur public (hôpitaux, maisons d’enfants, … ).
En ce qui concerne les anciens élèves de l’École Parisienne de Gestalt (EPG), près d’un tiers animent parallèlement un groupe continu thérapeutique (généralement une soirée par quinzaine ; parfois, un week-end par mois).
Une dizaine d’écoles ou instituts de formation à la Gestaltthérapie fonctionnent actuellement en France. Par ailleurs, un certain nombre de collègues se sont formés ou perfectionnés à l’étranger, notamment en Belgique ou aux États-Unis.
Indépendamment de leur formation d’origine, tous bénéficient d’une supervision régulière permanente qui contribue, de manière sensible, à moduler leur pratique effective. Ces supervisions sont assurées par des formateurs des diverses écoles, mais aussi par des didacticiens indépendants.
 
LES DIVERS “COURANTS ” GESTALTISTES EN FRANCE
 
 
Le résultat de ces échanges et brassages permet à chaque praticien d’élaborer progressivement son propre style de travail, parfois fidèle à celui de son école d’origine, parfois assez éloigné, voire tout à fait personnel.
Comme tout métissage, cette évolution peut constituer un enrichissement évident, tout comme elle peut entretenir des ambiguïtés sur l’identité et les frontières de la Gestalt-thérapie proprement dite.
Ainsi, certains pratiquent une approche essentiellement dialogale, basée sur un échange verbal, tandis que d’autres privilégient un travail psychocorporel, avec mobilisation du corps du client, voire du thérapeute, cela notamment dans les thérapies en groupe. D’autres encore n’hésitent pas à intégrer des références ou des techniques issues de méthodes voisines : psychanalyse des relations d’objet, analyse transactionnelle, hypnose ericksonienne, psychodrame, approche systémique, rebirth ou respiration holotropique, analyse bioénergétique, Sensitive Gestalt Massage (SGM), etc. Parallèlement, on constate fréquemment une intégration de certains concepts ou techniques gestaltistes dans les approches évoquées.
Dans ces conditions, il est particulièrement délicat, voire hasardeux, de tenter de classer les psychothérapeutes gestaltistes en plusieurs “courants ” explicitement distincts, comme on l’entend parfois affirmer entre collègues ; par exemple, selon qu’on se réfère davantage à Perls ou à Goodman, voire à Isadore From, à la théorie du self, à la théorie du champ, à la phénoménologie, à la philosophie existentielle, à la relation d’objet, à l’analyse jungienne, aux neurosciences, à une approche psychocorporelle, à la créativité, à une approche transpersonnelle, etc., et selon que l’on privilégie la thérapie individuelle ou la thérapie en groupe…
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En réalité, il serait sans doute plus judicieux de parler non pas de deux principaux courants, ni même de cinq ou six, mais d’une infinité de variantes de styles et de philosophie : autant que de thérapeutes ! Serions-nous restés fidèles aux options anarchistes de Perls et de Goodman ?
 
NOTRE APPROCHE PERSONNELLE (SERGE ET ANNE GINGER )
 
 
Au sein même de l’EPG, que nous avons fondée il y a près de trente ans [(1)], on peut distinguer aujourd’hui plusieurs courants et les confrontations d’idées et de styles alimentent régulièrement les réunions mensuelles et les journées d’étude de l’équipe pédagogique. Il serait donc très réducteur de déclarer : « à l’EPG, nous pensons que… « ; « à l’EPG, on attache une importance particulière à… », etc. (bien que ce genre d’affirmations superficielles soit assez courant dans la vie quotidienne).
Déjà, entre nous (Anne et Serge), les différences sont sensibles : nous attachons tous deux beaucoup d’importance aux manifestations corporelles (postures spontanées, microgestes inconscients, ton de la voix, etc.) et de longues années de pratique du psychodrame nous ont sensibilisés à la mobilisation du corps et aux interactions groupales ; en revanche, nos rythmes de travail et d’interventions sont manifestement différents, nos références psychanalytiques sous-jacentes (et non verbalisées) ne sont pas identiques (Anne est plus jungienne et Serge, plus freudien), etc. Par ailleurs, Serge est passionné depuis de longues années par les recherches contemporaines en neurosciences (frayage de voies neurologiques, neurotransmetteurs, phéromones, etc.) qui éclairent plusieurs aspects des processus observés en Gestalt-thérapie.
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Bien évidemment, notre attitude varie selon les clients et selon les situations.
Essayons cependant de dégager quelques points essentiels pour nous, aujourd’hui :
  • La posture du Gestalt-thérapeute. Nous considérons l’alliance thérapeutique comme centrale dans le travail ; elle ne nous paraît pas reposer uniquement sur les phénomènes transférentiels et contre-transférentiels, mais s’appuyer aussi sur la relation réelle, actuelle, pendant les séances, avec implication contrôlée du thérapeute, en tant que personne.
  • Je ne dis pas tout ce que je pense ou ressens, mais tout ce que j’exprime, je le ressens authentiquement. Le partage contrôlé d’une partie de mon ressenti s’avère souvent mobilisateur pour le client. Je m’interroge aussi régulièrement sur le thème : pourquoi il me dit cela, à moi, et maintenant ? Aucun événement n’advient isolément, “en soi”, mais à la frontière-contact mouvante entre le client et le thérapeute, dans le champ de l’environnement global.
  • Le processus. Ce qui retient notre attention n’est pas le contenu mais le processus, non pas le quoi, mais le comment : comment se déroule la séance (et la thérapie tout entière) dans le temps (qui constitue l’axe de travail en Gestalt). « Iand Thou, now and how » comme le rappelait souvent Perls, ce que l’on pourrait traduire par « Comment cela se passe-t-il maintenant entre toi et moi ?». Cette centration sur l’ici et maintenant n’exclut pas, pour nous, le travail régressif de “re-présentation” (ou
  • re-présentification”) de situations ou de vécus passés, voire archaïques, remontant à une période pré-verbale des relations du client, lorsque de tels thèmes émergent spontanément, et non à l’occasion de “fouilles archéologiques” délibérées du thérapeute, souvent dénoncées, à juste titre, par Perls. Ces séquences de travail impliquent souvent le recours à un échange corporel : mouvements, gestes ou micro-gestes, postures, mimiques, rythme respiratoire, etc. Parfois, les ressources de l’environnement sont exploitées, notamment l’utilisation d’objets médiateurs du cabinet ou de la salle auxquels le client confère une signification symbolique provisoire : lunettes, livre, stylo, vêtement, chaussures, coussins, etc.
  • La dimension corporelle. Nous ne réservons jamais de plages spécifiques de travail corporel et ne proposons pas de jeux ou exercices pré-établis (sauf au cours de sessions didactiques). Pour nous, l’approche globale de la Gestalt se caractérise par une absence de tout clivage artificiel, et les interactions sont constamment présentes à plusieurs niveaux simultanés : le corps, les émotions, la parole, le champ global (intra-psychique et inter-psychique) et la dimension spirituelle du sens et des valeurs.
  • La théorie du self. Nous sommes donc particulièrement attentifs aux manifestations corporelles et émotionnelles de la fonction ça (ce que Serge résume parfois en disant que la Gestalt est une “thérapie limbique”, par opposition à des approches “corticales ou sous-corticales” comme l’analyse transactionnelle, la PNL et même la psychanalyse. Mais nous insistons sur la prise de conscience de l’identité, dans la continuité temporelle, à travers la fonction personnalité (« Je suis quelqu’un qui… »).
  • Bien entendu, nous repérons et soulignons les résistances, ou “mécanismes de défense-adaptation”, selon la formulation des Polster, avec une attention toute spéciale aux introjections familiales et culturelles, passées ou actuelles.
  • Dans le cycle du contact, nous avons dégagé deux momentsclés, que nous avons baptisés “l’engagement” (entre le précontact et le plein contact) et le “désengagement” (préparant le retrait proprement dit). Nous sommes vigilants à éviter un engagement trop rapide ou trop différé, de même qu’un désengagement brusque, prématuré ou “effiloché”.
  • Ainsi, la théorie du self nous propose des repérages utiles et clarifiants, mais elle ne saurait, à nos yeux, suffire à caractériser la Gestalt-thérapie dont l’originalité repose surtout sur l’attitude du thérapeute et sur une approche combinant un travail intrapsychique et inter-psychique, dans une navette permanente entre l’interne et l’externe, l’individu et l’environnement social, groupal et écologique (l’ensemble du champ), le présent et le passé, l’ici et l’ailleurs, le verbal et le non verbal, l’émotionnel et le rationnel, etc.
  • Nous nous appuyons non seulement sur Gestalt Therapy de Perls, Hefferline et Goodman mais aussi sur The Gestalt Approach, livre posthume insuffisamment connu de Perls (dont la publication française est retardée depuis de longs mois par des aléas éditoriaux).
  • La richesse du groupe. Nous préconisons volontiers la combinaison ou l’alternance entre un travail individuel et un travail en groupe qui permet de multiplier les situations expérimentales, d’exploiter les transferts latéraux et les jeux d’alliances, d’observer directement le comportement relationnel du client
  • timidité, assertivité, séduction, agressivité, etc.), de mettre en scène de nombreuses séquences et de faire plus facilement appel aux ressources corporelles. De plus, les membres du groupe peuvent intervenir comme “co-thérapeutes”, incitateurs d’expériences émotionnelles, de risques, de frustrations et de gratifications, élargissant ainsi le champ des possibles et de la créativité…
  • Le rêve. Nous travaillons souvent des séquences de mise en scène d’un rêve, avec une technique spécifique, éclairée par la Gestalt (Perls et From), intégrant certains apports de la psychanalyse (Freud, Jung, Rank), du psychodrame (et du monodrame), des neurosciences (Jouvet, Dement, Hobson). Ces mêmes techniques combinées peuvent s’appliquer au rêveéveillé et à l’expression artistique.
Notre pratique de la Gestalt s’est progressivement affinée grâce à plusieurs dizaines de stages effectués depuis 1970 aux États-Unis, à de nombreuses lectures, à travers nos élaborations écrites, ainsi que par de multiples rencontres et échanges internationaux, à l’occasion des conférences et séminaires de formation que nous dispensons dans plusieurs pays de cultures très différentes (Amérique du Nord, Amérique latine, Europe occidentale, Pays de l’Est, Japon, etc.). Ces confrontations permanentes entre collègues gestaltistes ne visent pas la recherche dérisoire d’un compromis affadi, mais une pollinisation croisée, assurant la fécondité d’un jardin nourricier, au grand bénéfice des clients et des thérapeutes, à l’orée de ce siècle nouveau.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  GINGER S. et A. : La Gestalt, une thérapie du contact,. ( 1987). H. & G. éditeurs, Paris, 6e éd., août 2000,535 pages.
·  GINGER S. : La Gestalt, l’art du contact, ( 1995). Guide de poche Marabout, Bruxelles, 5e éd., oct. 2001,284 pages.
·  L’École Parisienne de Gestalt, une équipe en marche, ( 2001), EPG, Paris, 248 pages (avec une bibliographie de 152 ouvrages et articles publiés par l’équipe pédagogique de l’EPG).
·  MASQUELIER G. : Vouloir sa vie. La Gestalt-thérapie aujourd’hui, ( 1999). Retz, Paris, 144 p.
·  PERLS F., HEFFERLINE R., GOODMAN P. : Gestalt Therapy, ( 1951). Julian Press, New York. Trad. française : Gestalt-thérapie. Stanké, Montréal, nouv. édition, 2001.
·  PERLS F.. The Gestalt Approach and Eye witness to Therapy, ( 1973). Bantam Books, New York, Trad. française sous presse.
·  PEYRON-GINGER A. : Pour un psychodrame gestaltiste, ( 1992). Doc. EPG n° 8, Paris, 41 p.
·  POLSTER M. et E. : Gestalt Therapy Integrated, ( 1973). Brunner/Mazel, New York. Trad. française : Gestalt-thérapie. Le Jour, Montréal, 1983,330 pages.
 
NOTES
 
[1]De 1971 à 1981, nous avions animé, dans le cadre de l’IFEPP, une vingtaine de stages de Gestalt par an, avant d’ouvrir l’École Parisienne (EPG) proprement dite, en 1981. Plus de 2000 stagiaires avaient ainsi participé à des stages ponctuels, des séries de 4 fois 3 jours de “ Développement personnel et Sexualité ”, puis à des Groupes continus thérapeutiques mensuels, à Toulouse et à Paris (voir détails in L’École Parisienne de Gestalt, une équipe en marche, 1ère partie, EPG, Paris, 2001).
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