2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Du fondement à l’inachevé
Jacques Blaize
agrégé de philosophie, Gestaltthérapeute, directeur de l’Institut Nantais de Gestaltthérapie et responsable de formations. Il intervient dans d’autres instituts en France et en Europe.
Marie-Françoise BONICEL
Gestalt-thérapeute, diplômée de Sciences Po, Docteur en psychologie sociale clinique, psychologue, enseignante et responsable de formations d’adultes à l’IUT de Troyes. Intervient comme consultante, coach et superviseur. Ses travaux et recherches actuels et ses publications portent sur le stress dans l’Education nationale et sur les traumas collectifs transgénérationnels liés au génocide juif et arménien.
Rien de ce qui a été affirmé
jusqu’ici n’est vrai : seul compte
l’acte même d’affirmer dans ce qu’il
permet de contre affirmation.
La transcription est une épreuve non seulement par les problèmes techniques qu’elle pose, mais surtout par la frustration
qu’elle engendre. Comment rendre les silences, les soupirs, les
impatiences, l’animation du ton, tout ce qui donne de la vie à
une partition, comment rendre l’éloquence du corps ? Nous
savons que le vrai se situe toujours là où la parole s’arrête. Que Jacques Blaize me pardonne l’inachevé de cette musique-là.
M.F. Bonicel
Marie-France Bonicel : Jacques Blaize, nous avons un
moment à passer autour de ce thème, « La Gestalt vue du
dehors et du dedans ». Vous êtes dedans manifestement, et
peut être pourrions démarrer à partir de votre livre Ne plus
savoir : j’ai trouvé que c’était un beau titre. Qu’avez-vous envie
de nous dire de ce livre. Est-ce une introduction ? Est-ce une
conclusion ?
Jacques Blaize : Ce livre, c’est, pour l’essentiel, le rassemblement d’un certain nombre d’articles que j’avais déjà écrits et
qui avaient déjà été publiés sur une quinzaine d’années dans
diverses revues dont la revue Gestalt et les Cahiers de Gestaltthérapie. Lorsque Jean-Marie Robine m’a proposé de les rassembler pour en faire un ensemble, ce qui n’était pas le projet
d’origine, d’abord cela m’a paru sans intérêt, et puis finalement
cela m’a amené à les reprendre, sans pourtant les retravailler
vraiment. J’ai simplement fait des corrections de style ou revu
des choses qui étaient confuses, mais le contenu reste le même,
bien qu’il m’ait été difficile quelquefois de résister à la tentation
de les changer, parce que cela me ramenait à des propos que
j’ai pu tenir quelques années auparavant et que je ne tiendrais
plus de la même manière.
Mais en même temps ce fut une expérience intéressante pour
moi, parce que cela m’a permis de me rendre compte plus clairement - ce n’est pas très modeste - d’une cohérence, d’une
fidélité à une manière de penser, de regarder, de concevoir la
Gestalt-thérapie, et d’avoir envie de la faire avancer. Donc ce
que je peux dire de ce livre, pour répondre à votre question, c’est
qu’il s’agit là de la mise en forme d’un parcours, d’un rassemblement dans une forme figée, enfin pour quelque temps, d’un
processus qui a toujours suivi une même ligne, mais avec toujours aussi des évolutions et des modifications.
J’ai été, à certains moments, je le dis dans l’introduction, surpris de ce que j’avais pu dire, et donc de redécouvrir après coup
que j’avais pu écrire des choses qui rétrospectivement me
paraissent sans grand intérêt ou discutables, mais j’ai eu aussi
des surprises agréables, et je me suis dit : « eh bien, tout cela,
c’est aussi moi ! ».
C’est un livre qui, je crois, dans mon expérience personnelle, est comme une prise de conscience de ce que je suis,
de qui je suis maintenant, et de par où je suis passé.
Mais je ne rentre pas dans le contenu du livre, car ce n’est pas
le sens de la question que vous me posez.
M-F. B. : Si je comprends bien, là vous nous dites que ce que
vous sentez fortement en relisant ces textes, c’est la notion de
fidélité. Pourriez-vous caractériser cette fidélité et ce sur quoi
elle porte pour l’essentiel ?
J. B. : Je crois que l’essentiel porte sur une conviction qui est la
mienne et qui ne vaut que comme conviction. Si la Gestaltthérapie est originale, si elle a quelque chose de novateur, si on la
regarde dans une posture phénoménologique, je crois que
c’est-là le filconducteur de tous ces articles rassemblés dans ce
livre. Quand on regarde l’histoire de la Gestalt-thérapie, on peut
voir qu’elle a différentes origines : la psychanalyse freudienne,
c’est clair, la Gestalt-psychologie, mais aussi des sources orientales, sans oublier les courants existentialistes.
Mon souci est un souci de cohérence, c’est-à-dire, à partir de
ces sources et origines multiples, d’essayer de poser quelque
chose qui soit ce que j’appelle le fondement, dans le sens philosophique du terme. Le fondement n’est pas l’origine mais ce
qui permet d’articuler dans un tout cohérent des choses venues
d’horizons différents et de s’interroger : jusqu’où peut-on importer des notions prises ailleurs, et à partir de quel point cela n’a-t-il plus de sens ? Et je pense, c’est ma conviction en tous cas
pour l’instant et depuis plusieurs années déjà, que ce qui peut
donner cette cohésion, cette cohérence, ce fondement, c’est la
perspective phénoménologique.
Donc, il y a là quelque chose d’essentiel pour moi. Pour
autant, puisque nous parlions de fidélité tout à l’heure, et c’est
peut-être moi qui ai évoqué ce terme le premier, il ne s’agit pas
d’une fidélité à un savoir, à une théorie ou à un dogme. Il ne
s’agit pas de dire que, pour la Gestalt-thérapie, tout, de Aà Z, est
contenu dans un texte fondateur et qu’il ne peut rien y avoir
d’autre. Il s’agit d’une fidélité, et peut-être est-ce par-là qu’on
peut être fidèle aussi d’une autre manière aux fondateurs de la
Gestalt-thérapie, à un esprit de recherche, à un esprit “d’aller vers”.
“Aller vers”, c’est l’une des définitions possibles du contact
mais dans cet “aller vers”, en tant que Gestalt-thérapeute, je
n’ai rien à imposer à l’autre, que ce soit un savoir, une manière
de vivre ou autre chose. Et ceci m’amène à refuser un certain
nombre de choses, à refuser certaines simplifications qu’on peut
trouver quelquefois dans la Gestalt-thérapie, quels qu’en soient
les courants. Ce n’est pas une question polémique, il s’agit seulement de refuser certaines simplifications et c’est aussi l’un des
sens du titre “Ne plus savoir ”, que de refuser que les choses
soient figées. Que la vérité soit dite une fois pour toutes, cela ne
m’intéresse pas…
M-F. B. : Tout à l’heure vous m’avez dit que, en ce qui concerne les apports de la Gestalt, vous vous êtes interrogé sur “ jusqu’où peut-on aller ? qu’est ce qui a un sens ?”. Est-ce qu’à un
certain moment, vous vous êtes confronté à un apport, pour
lequel vous avez douté de l’intérêt de son introduction et que
vous avez refusé ? Avez-vous un ou deux exemples pour
m’éclairer ?
J. B. : Les doutes, il y en a plusieurs : par exemple, je ne sais
pas si ça on peut appeler cela un apport, mais dans la littérature gestaltiste, on trouve toute une série de contributions qui
pour moi sont discutables. Mais c’est maintenant que je peux le
dire, car quand j’ai fait ma formation dans les années 81/85, je
n’aurais pas pu dire cela; c’est avec le recul, avec l’évolution du
travail de toute la communauté gestaltiste que je peux le dire
maintenant.
Par exemple pour moi, c’est un fait que je refuse la notion d’inconscient en Gestalt-thérapie. Je refuse la notion d’inconscient
au sens de structure ou de système psychique partiel, non pas
pour dire que Freud a tort, car on voit bien intellectuellement qu’il
serait idiot de dire qu’il a tort là-dessus. Mais si la posture gestaltiste est de travailler à la frontière- contact, si c’est de travailler
sur l’expérience en cours, rien ne permet de dire quelque chose
de l’inconscient à cette frontière contact. On peut simplement
observer un certain nombre de choses. L’idée de l’inconscient
est une construction théorique pour rendre compte de cela et on
en a fait une chose, une réalité. Tout le monde croit à l’inconscient, “c’est mon inconscient qui… ”.
M-F. B. : Et là, vous avez l’impression d’avoir une position marginale en Gestalt ou c’est tout un courant de Gestalt qui raisonne ainsi ? Vous utilisez un terme fort, “ je refuse l’inconscient ”,
ce que moi j’entendais plutôt comme l’utilisation inadaptée à la
Gestalt de cette construction théorique.
J. B. : C’est cela que je veux dire, non pas que l’inconscient
n’existe pas, je n’en sais rien, mais que notre manière d’appréhender l’expérience et le travail thérapeutique ne nous permet
pas de dire quelque chose là-dessus. Cela n’est pas cohérent.
Notre posture gestaltiste, en tous cas telle que je la conçois,
c’est de travailler avec ce qui se passe là, ce qui est observable.
Ce n’est pas si simple, personne n’a jamais observé l’inconscient. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas. La position
phénoménologique de base est que si, sur une question concernant l’existence ou non de quelque chose, je ne peux rien en
dire, je mets la question entre parenthèses. Cela ne signifie pas
que dans un corpus théorique cela n’ait pas de sens, et ce n’est
pas pour disqualifier l’approche freudienne ou lacanienne ou
n’importe quelle autre… cela veut dire que nous, nous sommes
dans une autre logique.
Si, en tant que Gestaltistes, nous commençons à parler de l’inconscient comme adjectif, alors pourquoi pas ? Des processus
non conscients, bien sûr qu’il y en a, mais si on en arrive à parler de l’inconscient en terme de système psychique, à mon avis,
ce n’est pas cohérent avec les fondements de base de la
Gestalt-thérapie. Voilà c’est un exemple, de même pour le
concept de transfert, et c’est pour les mêmes raisons, dans le
même souci de cohérence que je le refuse en Gestalt.
M-F. B. : Les deux exemples que vous nous donnez, inconscient et transfert, sont issus de la psychanalyse. Est-ce qu’il y a
d’autres choses que vous avez rejetées ou pour lesquelles vous
avez posé des limites d’incorporation et qui sont issus d’autres
courants ?
J.B. : En fait poser des limites d’incorporation, oui, et d’une certaine manière, ça va peut-être choquer des lecteurs, car j’exagère sûrement. Mais quand on entre dans la Gestalt-thérapie
par exemple, on y trouve la théorie des polarités et là ce n’est
pas un apport extérieur. Je ne crois pas que le terme “polarité”
soit importé d’une autre approche, c’est la Gestalt-thérapie qui
l’a élaboré… (bien sûr, le terme, lui, existait avant). Mais la théorisation vient de la Gestalt-thérapie et je crois que c’est quelque
chose qui est incohérent avec la posture de base de la Gestaltthérapie parce que le terme de polarité renvoie à de l’intrapsychique, de la même manière que l’inconscient.
Donc, si je récuse l’utilisation du terme d’inconscient parce
qu’il renvoie à de l’intra-psychique, je suis obligé de la même
manière de récuser la théorie des polarités. Cela ne veut pas
dire qu’elle soit fausse, mais qu’elle n’a pas de sens dans la posture gestaltiste.
Ce n’est pas que parler de polarité, comme on peut le trouver
par exemple, dans le livre de Zinker soit inintéressant, mais tel
qu’il en parle, ce sont au fond des traits de caractères, ce sont
des choses qui appartiennent au psychisme, à l’intériorité, je ne
sais pas comment dire… de la personne. Bien sûr, ce n’est pas
de la caractérologie…
M-F. B. : C’est la question que j’allais vous poser !
J. B. : Non, non, ce n’est pas de la caractérologie, c’est bien
clair.
Avec les principes de base de la Gestalt-thérapie, l’idée est
que ce qui est premier, c’est le contact, c’est le champ organismeenvironnement et non pas l’organisme qui vient rencontrer
un environnement. Ceci veut dire qu’il n’y a pas de polarité sans
environnement. On ne peut pas penser dans cette perspective-là, en terme de “ j’ai en moi une polarité ” disons gentille, et une
autre agressive qui vient à un certain moment contacter l’environnement. Il y a un événement de frontière-contact qui va se
jouer sur un mode que je peux décrire comme agressif ou gentil, mais cela ne dit rien de ce que devient cette polarité, agressive ou gentille quand elle n’est pas présente.
Dans un premier cas on est dans un modèle de traits de caractère intra-psychiques qui viennent à la frontière-contact à un
moment donné et qui se situent dans une espèce d’intérieur, un
contenant qui se referme, et ils sont là à l’état potentiel. Dans la
perspective qui met au premier plan la frontière-contact et le
champ, je ne peux plus dire ça, je peux dire qu’il y a de la gentillesse qui vient à un moment donné, qui émerge du champ, et
la question ne se pose pas de ce que devient cette gentillesse
quand je ne suis pas gentil ou de ce que devient cette agressivité quand je ne suis pas agressif.
Donc, par rapport à votre question, quand je parle de remettre
en cause un certain nombre de représentations venues
d’ailleurs, comme par exemple l’inconscient et le transfert, ce
sont évidemment les exemples les plus simples. Je sais cependant que la psychothérapie, enfin l’essentiel de la psychothérapie contemporaine, découle pour une part, d’une manière ou
d’une autre, sur le plan historique, de la psychanalyse.
Je veux dire qu’à l’intérieur même de notre communauté gestaltiste, s’il n’y a pas de souci de cohérence et de fidélité à un
acte de pensée de base, on rebascule vite dans un autre modèle et je crois qu’on aboutit à des incohérences qui peuvent avoir
des implications sur le plan thérapeutique et sur le plan intellectuel.
Par exemple, dans le cadre d’un groupe de supervision, une
thérapeute déclarait à propos d’un patient qu’elle suivait, que
normalement et compte tenu de ce qu’il avait vécu, il devrait être
en colère contre ses parents. Elle cherchait à actualiser dans la
thérapie de cet homme sa polarité agressive en disant qu’il serait
important qu’il “sorte” sa colère. C’est une forme de langage
qu’on a tous, moi aussi. Elle était donc vraiment persuadée que
dans le rapport qu’il avait à ses parents, normalement à l’opposé de la polarité “gentille” il devait y avoir la polarité “agressive”.
Ceci n’est jamais venu dans sa thérapie, alors on peut dire
“elle n’a pas su faire ”, “il a résisté”, “ce n’était pas le moment
pour lui de pouvoir regarder ça”. Mais on peut aussi dire, et c’est
la thèse qui me paraît celle qui peut contribuer à la spécificité de
la Gestalt-thérapie, que quand on prétend cela, on est dans une
inférence. On infère que normalement, il devrait y avoir cette
polarité-là, qu’elle devrait être là quelque part, mais qu’elle n’est
pas encore actualisée. Moi, je n’en sais rien. Cela veut dire qu’il
est possible qu’effectivement cet homme soit en colère par rapport à ses parents, mais ce n’est pas sûr.
Cela a été très intéressant dans le travail de supervision, pour
cette thérapeute, de pouvoir accéder à ce mode de pensée, à
cette ouverture, en fait. Ce qui ne voulait pas dire que ce n’était
pas vrai et qu’il n’avait pas de colère mais que peut-être ce
n’était pas vrai et que si elle peut être présente à cette hypothèse, elle va pouvoir l’écouter autrement. L’écouter, l’entendre,
travailler avec lui, s’orienter dans une autre direction.
Alors cela ramène d’une certaine façon à ne plus savoir; ne
plus savoir dans un certain sens, c’est un peu cela, ne pas avoir
d’hypothèses toutes faites. D’ailleurs si elles sont toutes faites,
ce ne sont plus des hypothèses au sens scientifique du terme
puisque dans le sens scientifique du terme, une hypothèse, c’est
quelque chose qui doit pouvoir se révéler faux. Si une hypothèse ne peut que s‘avérer vraie, c’est une croyance.
M-F. B. : Ce que vous dites-là, est-ce que ce n’est pas en lien
avec le travail de contre-transfert ? Si je formule une hypothèse, c’est qu’elle vient de moi, elle est sujette à projection ?
J. B. : Alors moi je ne prendrais pas le terme de contre-transfert
pour les mêmes raisons que pour celui de transfert mais bon,
peu importe. Je parlerais plutôt, de projection ou de l’existence
éventuelle dans la situation présente d’une situation inachevée.
Ces notions-là me suffisent, je n’ai pas besoin de la notion de
contre-transfert, mais il ne faut pas que je simplifie trop… Bien
sûr que toutes nos convictions contribuent à structurer le champ
thérapeutique, même celle de ne pas savoir…
C’est un choix possible mais donc cela contribue forcément à
structurer le champ thérapeutique, le champ de conscience, etc.
et effectivement si moi en tant que thérapeute, j’ai vécu des
choses de tel type, avec mes parents, dans mon histoire, bien
sûr, cela va venir me toucher d’une certaine manière. Je vais
avoir tendance à vouloir regarder l’expérience de l’autre à partir
de ce que j’ai vécu.
C’est la même chose qui est en jeu, c’est la perturbation du
champ à partir de mon expérience antérieure et il est clair que
de toute manière, être là sans l’expérience antérieure c’est
impossible, c’est quelque chose de difficile à atteindre. Qu’on
l’appelle projection, situation inachevée ou contre-transfert, cela
va orienter la manière de travailler.
D’une certaine manière, ce que je trouve intéressant c’est que
le thérapeute, quand il est en séance avec le patient, essaye au
maximum de laisser de côté tout ceci pour pouvoir être présent,
justement. C’est impossible que ce savoir n’existe pas, mais cela
veut dire qu’on va le convoquer à un autre moment et regarder
les choses autrement.
M-F. B. : Dans la situation, c’est un écran plutôt qu’une aide ?
J. B. : C’est un écran et c’est aussi sortir de l’idée qu’une théorie c’est un savoir. Une théorie ce n’est pas un savoir, une théorie c’est une manière d’appréhender. La théorie de l’inconscient,
c’est une manière d’approcher l’autre. La théorie phénoménologique c’est une manière d’appréhender le sujet, ça n’est pas
des vérités, des connaissances... Je dérape peut-être un peu
par rapport à la question de départ ?
M-F. B. : Par rapport à cette question de départ justement, et là
où nous en sommes arrivés maintenant, comment vous
sentez-vous relié aux théories de vos pères ? D’autre part, comment vous situez-vous par rapport à vos pairs ? Qu’ est-ce qui
constitue en fait l’essentiel de vos références ?
J. B. : Les pères, c’est-à-dire les pères fondateurs ?
M-F. B. : C’est ça, les pères fondateurs de la Gestalt mais ceci
dit, vous pouvez avoir d’autres pères !
J. B. : Oui, je pensais aux philosophes.
M-F. B. : Et parmi eux ce seraient lesquels ? La phénoménologie évidemment…
J. B. : Clairement c’est Husserl et Heidegger, mais pas seulement, j’aime aussi beaucoup Descartes qui a très mauvaise
presse dans les représentations actuelles. Descartes, si on le
restitue dans son contexte, dans son environnement, a eu une
pensée révolutionnaire, c’est sans doute le premier à avoir pris
en compte la notion de sujet, la notion de construction du savoir.
Le premier je ne sais pas, ce n’est pas très important, mais un
des premiers à avoir permis la notion de construction du savoir.
Par rapport à ce qui se passait à son époque, d’introduire le
doute comme méthode centrale, c’est totalement iconoclaste.
Sion se resitue maintenant dans la Gestalt-thérapie, les pères
fondateurs... Perls et Goodman, alors c’est peut-être réducteur.
C’est vrai qu’historiquement Perls est arrivé en premier, apparemment, d’après la date d’un manuscrit, et il a été à la base de
la Gestalt-thérapie. Il a rencontré Goodman à qui il a demandé
de développer, de mettre en forme ce manuscrit dans lequel ce
dernier a rajouté tout ce qu’il avait envie de rajouter. C’est en fait
une élaboration collective du groupe des Sept dont Perls,
Goodman, Laura Perls qui a eu une influence plus grande que
l’on imagine, From, et… les autres noms ne me reviennent pas
pour l’instant, mais Perls et Goodman sont les deux figures qui
sont restées. On peut les opposer…
Je sors de deux journées d’études du Collège de Gestaltthérapie et on a abordé ces questions sur l’histoire de la Gestaltthérapie. On se rend compte que si on relit par exemple Le Moi,
la Faim et l’Agressivité après avoir lu Gestalt-thérapie, on va
le lire autrement et on y retrouve, c’est quelque chose que Jean-Marie Robine nous faisait remarquer, énormément de choses
que l’on a tendance à attribuer à Goodman dans Gestaltthérapie.
Quels sont les apports de chacun, la part de chacun, on en sait
au fond assez peu de choses. Quand on oppose les deux, Perls
et Goodman, c’est surtout en fait à la fin de la vie de Perls, quand
il était plutôt dans sa période californienne, quand il se livrait à
des démonstrations spectaculaires, avec des patients… Mais en
même temps Perls connaissait parfaitement la théorie psychanalytique et bien d’autres, et il pouvait se permettre effectivement beaucoup de choses. Mais ce n’est pas si simple et je crois
qu’il y aurait un travail d’historisation à réaliser pour sortir peut-être de ce mythe de Perls et Goodman comme deux entités
opposées. Mais il est vrai que les archives sont difficiles d’accès.
Donc je ne sais pas si c’est par rapport aux pères fondateurs
que la question se pose. Je dirais qu’elle se pose plutôt dès la
génération suivante. Quand Perls faisait ses démonstrations il
savait... Il y avait un côté spectaculaire et magique dans cette
manière de travailler. Donc, les descendants s’en sont inspirés
et ont retenu un certain nombre de techniques, de manières de
faire, et les ont reproduites. On a vu ce courant se créer, ce qui
amenait à dire que la Gestalt-thérapie “ça va très vite”, que
“c’est très puissant“, etc. Alors je crois qu’il y a eu un clivage
entre deux courants à partir de là et que l’un d’eux a été plus
centré sur “faisons”, “expérimentons”.
M-F. B. : Quelles sont les personnes qui représentent ce cou-rant-là ?
J. B. : Je pense par exemple aux courants des Polster ou de
Cleveland qui n’étaient pas totalement dans le courant californien, qui avaient un souci théorique mais qui au fond avaient
plus un souci de transmission de quelque chose, pas vraiment
de recherche. C’est là la formation que j’ai reçue.
M-F. B. : votre formation à vous, d’où est-elle issue ?
J. B. : Issue de formateurs que l’on avait fait venir à Nantes, des
formateurs québécois et américains, donc essentiellement
influencés par l’école de Cleveland, qui m’ont appris beaucoup
de choses. Mais nous étions d’une certaine manière effectivement dans un travail intra-organismique et qui renvoie là aussi
à la manière dont Perls travaillait à la fin de sa vie. Je ne sais
pas si vous avez vu cette vidéo de Perls faisant travailler sur
des rêves. Quand on le voit travailler, il fait travailler la personne, mais lui, c’est celui qui fait travailler, il n’est pas dans le
champ.
Les premières formations que j’ai eues en Gestalt-thérapie
étaient de cette race-là, et je crois que ceci a été le cas de la plupart des gestaltistes dans les années 70/80. C’était le modèle
dominant, c’était le seul que l’on connaissait. L’autre modèle, qui
ressemblait plus à celui de Goodman, c’est effectivement celui
qui va travailler plus sur le champ, celui qui va donc aider aussi
le psychothérapeute à se considérer non pas seulement comme
un expert à l’extérieur mais comme un élément du champ, co-constituant du champ. “Ici et maintenant ” a ainsi un tout autre
sens, dans cet autre courant.
M-F. B. : … Courant dans lequel vous vous sentez plutôt en filiation ?
J. B. : C’est un courant dans lequel je me sens en filiation, mais
c’est un courant dans lequel pour moi tout n’est pas clair : la
théorie du self et de son déploiement me paraît intéressante
dans le sens où elle m’oblige à progresser, à regarder ce que je
fais dans mon travail de manière à m’interpeller… mais tout
n’est pas clair dans la théorie du self de Goodman. Il y a d’un
côté un self-processus, développement du contact et à certains
autres moments, dans certains passages de Gestalt-thérapie,
on peut remplacer “ self ” par “ sujet ” sans que cela ne change
rien à la compréhension. Donc tout n’est pas clair pour moi et
peut-être faut-il remplacer ce terme de “self” par un autre… Je
ne suis pas sûr, je l’avais évoqué un peu dans le congrès de
1999 je crois, sur L’inachevé et l’ouvert. Je veux dire que la fidélité est dans un souci d’aller vers, le “next ” de Goodman, le “et
après ”…
M-F. B. : « Construire une transmission se fait d’une part de
répétition et d’une part d’apport nouveau et donc de discontinuité et de rupture. La véritable transmission est alors nourrissante et nourricière… » nous dit le psychanalyste Jacques
Hassoun dans Les Contrebandiers de la mémoire. Vous vous
associez à ces propos ?
J. B. : Tout à fait, je suis d’accord.
M-F. B. : Dans la génération plus récente, quels sont les gens
avec lesquels vous vous sentez le plus d’affinités - je ne sais
pas si c’est le terme qui convient - disons avec qui vous avez
envie de collaborer dans les idées, la pratique professionnelle ?
J. B. : Il y en a avec qui j’aurais envie de le faire, mais c’est difficile parce que c’est trop loin, à l’étranger. Alors si on reste sur
la France...
M-F. B. : Cela ne fait rien, vous pouvez quand même nous parler des grands courants…
J. B. : Je pense à des gens que j’ai pu rencontrer venant
d’ailleurs : je pense à Gordon Wheeler, Lynne Jacobs, américaine elle aussi, Michaël Miller…
M-F. B. : Par rapport à Gilles Delisle, vous avez des affinités,
des complémentarités ?
J. B. : Par rapport à Gilles Delisle, on s’est rencontré : je suis
intéressé par sa démarche, mais je ne m’y reconnais pas, mais
il faut reconnaître le droit de faire autrement.
M-F. B. : Vous ne vous sentez pas d’affinités avec lui ?
J. B. : Non, je me sens une affinité avec lui sur un plan qui n’est
pas celui de la Gestalt-thérapie, mais sur le plan de l’exigence.
J’ai remarqué en Gilles Delisle un souci d’exigence, de rigueur,
d’humilité à la fois dans l’élaboration des idées et dans la fidélité à un projet. Il trace le sillon sans ignorer ce qu’il y a à côté.
Donc ça c’est quelque chose que je reconnais en lui et qui me
permet de le rencontrer.
Bon, après, au niveau des manières de concevoir la Gestaltthérapie, c’est vrai que lui fonctionne par ce qu’il appelle une
démarche intégrative, il le revendique clairement. Il pense, à l’inverse de ce que j’ai pu dire lors de cet entretien, qu’il est possible d’intégrer un certain nombre de concepts psychanalytiques
forts. Moi aussi je suis d’accord pour dire qu’on peut en intégrer
un certain nombre, mais jusqu’à un certain point, alors que pour
Gilles Delisle, il est possible d’intégrer un certain nombre de
concepts analytiques forts, qui de mon point de vue sont incompatibles avec les fondements mêmes de la Gestalt-thérapie.
Moi, je ne crois pas du tout que l’on puisse penser par exemple,
la Gestalt-thérapie en termes de théorie des relations d’objet.
M-F. B. : Là, les points de vue sont très divergents.
J. B. : Très divergents mais on peut dialoguer. Alors, je me sens
proche, à l’intérieur de la communauté gestaltiste française, ce
n’est pas un secret, de personnes comme Jean-Marie Robine,
Jean-Marie Delacroix. Dans des registres différents, chacun a
sa spécificité et je ne suis pas d’accord non plus avec chacun
d’eux sur tout. En Belgique, c’est aussi Nicole De Schrevel ou
André Lamy… Et en France aussi, d’autres gens qui ne sont
pas directeurs d’instituts, Patrick Colin, Dominique Lismonde,
Brigitte Lapeyronnie, la liste serait longue…
M-F. B. : Avec ces différents courants auxquels vous vous rattachez, ces gens avec lesquels vous êtes en sympathie vis-à-vis des idées ou des pratiques, quelle conception de la formation de Gestalt-thérapeute avez-vous ?
J. B. : C’est difficile de répondre à cette question, cela amène à
une mise en mouvement permanente de la conception de la formation. Ce que je trouve nourrissant pour moi, dans les rencontres avec les gens que j’ai déjà nommés mais il y en a
d’autres - je ne vais pas tous les citer - ce que je trouve nourrissant pour moi, c’est justement que cela oblige à ne pas se
figer, à regarder les formations maintenant par rapport à ce
qu’elles étaient, il y a 5 ou 10 ans.
Bien sûr il y a des points communs mais je dirais en même
temps de grosses différences.
Il y a forcément de grandes différences dans la manière de
répartir le nombre d’heures de formation ou dans d’autres modalités d’organisation… Il y a quelques années encore, il y a cinq
ans, nous avions plusieurs formateurs à l’Institut Nantais. Je
parle un peu en leur nom, mais pas totalement, puisque nous
n’étions pas tous d’accord.
M-F. B. : Vous avez cependant une orientation commune…
J. B. : Oui, on se rend compte que, de plus en plus, on fait de
plus en plus simple ; c’est compliqué de faire de plus en plus
simple, mais on fait de plus en plus simple ! Il y a quelques
années, par exemple, on avait un séminaire sur l’awareness
avec toute une batterie d’exercices à proposer aux stagiaires en
formation. On savait que le premier jour, on allait commencer
par ça, l’après-midi on allait plutôt faire tel genre de choses et le
deuxième jour on allait introduire tel autre exercice. Les dernières fois qu’on a travaillé sur ce thème (c’est le point où on en
est), le seul support qu’on a introduit a été de demander à chacun, dans des situations de groupes et dans des situations de
sous-groupes, simplement d’être présent à ce qui se passait
pour lui : “ En ce moment je me sens… ”.
Cela fait très longtemps que l’on faisait ce genre de choses
mais on le faisait comme un exercice parmi d’autres. Ici, on a fait
ça pendant quatre jours, rien que ça. C’est extraordinaire de voir
ce que cela a été chercher chez les gens en allant dans le
dépouillement, c’est-à-dire en revenant à l’essentiel de ce qu’est
la Gestalt-thérapie.
C’est difficile d’arriver au plus simple avec tout ce travail de
théorisation, de réflexion, de mise en tension. Mais c’est aussi ce
travail de théorisation, de réflexion, de mastication qui certes doit
passer par des textes très compliqués, qui possèdent un jargon,
qui permet d’arriver au plus simple. Je peux dire qu’entre les différentes personnes qui venaient de se réunir pendant deux jours
autour d’un thème théorique, ce n’était pas l’unanimité.
M-F. B. : J’imagine également, sinon ce serait triste !
J. B. : Oui, c’est exigeant et en même temps, c’est nourrissant
et agréable ce travail. Cela nous aide à revenir à l’essentiel de
l’enseignement et avec quelque chose d’un dépouillement.
Bien sûr on fait encore des exercices, mais au fond, là où on en
est, l’important c’est de se dire : “ si on était parfaitement gestaltiste, on n’aurait besoin d’aucun support, on pourrait travailler
sur les thèmes uniquement avec ce qui se passe ”. On ne sait
pas encore le faire. Peut-être qu’on ne saura jamais, mais en
tout cas c’est intéressant, je m’en rends compte en vous en parlant, ça me…
M-F. B. : Oui, cela vous touche semble t-il...
J. B. : Oui, cela me touche et ça m’anime…
M-F. B. : Oui, je le sens, on ne s’en rendra peut-être pas compte dans la transcription écrite, car il y a des choses que je n’arriverai pas à traduire…
Est-ce que vous êtes “ ouvert ”, est-ce que vous pratiquez déjà
une orientation vers d’autres champs de la thérapie ou est-ce
que vous êtes Gestalt-thérapeute et rien d’autre ? Je pense à
l’orientation prise par certains instituts dans le domaine social et
l’entreprise.
J. B. : Je vais vous faire une réponse peut-être ambiguë, mais
peut-être aussi parce que je n’ai pas d’avis aussi tranché que
cela. Atitre personnel, moi ce qui m’intéresse, c’est la thérapie.
Le travail d’entreprise, je ne sais pas faire, je ne connais pas le
monde de l’entreprise, donc animer des formations autour de ça
me paraîtrait un peu absurde. Je n’exclus pas que cela puisse
se faire : on est un certain nombre de thérapeutes à constater
que souvent les gens qui viennent en thérapie le font autour de
situations professionnelles, de situations d’entreprise, de situation de management ou de choses comme celles-là.
Ceci dit, je crois que je suis ne pas être hostile aux apports de
la Gestalt-thérapie dans d’autres champs que la thérapie.
Pourquoi ? Il me semble qu’il y a suffisamment de situations
dans lesquelles notre modèle de frontière-contact dans le champ
organisme-environnement, peut fonctionner dans différents
domaines, peut-être plus facilement que le modèle psychanalytique.
Quand on a préparé cet entretien, vous aviez évoqué la question de l’intervention de la psychanalyse dans d’autres domaines
de la vie sociale. C’est quelque chose qui me paraît, je ne dirais
pas aberrant, mais très discutable. Je vois mal comment le travail de la cure analytique peut se transposer comme ça.
Beaucoup d’analystes se posent aussi ce problème…
M-F. B. : Les apports analytiques paraissent intéressants pour
tout ce qui touche aux phénomènes de groupe, mais ce n’est
pas la pure théorie analytique, loin de là…
J. B. : Oui, mais avec aussi tous les questionnements qui se
posent : l’inconscient groupal, qu’est-ce que ça veut dire ?
M-F. B. : Dans une deuxième interview on travaillera sur l’inconscient groupal !
J. B. : Pourquoi pas, certains analystes le font, mais ça n’est
pas simple. Par exemple, j’entends souvent des témoignages de
travailleurs sociaux que je peux avoir en formation ou en thérapie, qui font état de telle intervention d’un analyste en groupe ou
en supervision. Je n’ai pas de commentaires à faire en thérapie
mais intérieurement j’en fais !
Par contre, je crois que la Gestalt-thérapie a des outils théoriques et méthodologiques qui peuvent permettre de comprendre des situations de contact, donc je pense qu’on peut l’utiliser assez facilement dans tout ce qui est travail social, travail
dans le domaine de la santé.
Pour le travail de l’entreprise, je ne sais pas, parce que je ne
le connais pas. Mais je fais aussi l’hypothèse que dans le travail
social le contact, les processus de contacts sont centraux, sont
au cœur de l’activité et je ne suis pas sûr qu’on puisse dire la
même chose du travail de l’entreprise. J’ai l’impression qu’il y a
quand même beaucoup d’autres paramètres qui interviennent et
utiliser un modèle gestaltiste dans ce cadre, je ne sais pas si
c’est possible, mais je ne sais pas non plus si c’est impossible.
En tout cas moi, je ne sais pas faire !
M-F. B. : Travailler dans le monde de l’Education Nationale, la
formation des enseignants, la médiation, la violence, la conduite de groupe, la relation d’aide avec les outils gestaltistes, nous
en tous cas, avec mes équipes, nous en avons l’expérience, et
les évaluations faites montrent que ce sont des domaines où
c’est tout à fait possible…
J. B. : Dans les métiers de l’Education Nationale et la formation
des enseignants, il m’est arrivé d’utiliser les manières de faire
gestaltistes, j’ai trouvé ça intéressant. Donc je pense que c’est
possible. Si bien que la formation que propose l’Institut Nantais
par exemple, n’est pas uniquement une formation de psycho-thérapeute. Le premier cycle est préparatoire, c’est une manière de rentrer dans le processus de formation proprement dite.
Mais nous disons clairement que le deuxième cycle est consacré essentiellement aux bases de la Gestalt-thérapie. Cela doit
permettre au bout des deux ans de formation à ceux qui souhaitent rester dans leur métier, d’avoir des outils, une manière de
faire et une formation méthodologique qui peut les aider dans
leur travail social, dans leur travail de relation d’aide.
Ceux qui souhaitent devenir psychothérapeutes, on leur
demande de poursuivre. Donc on ne présente pas l’ensemble
comme uniquement une formation de psychothérapeutes, mais
comme une formation qui peut aussi être uniquement cette
recherche de compétences complémentaires ou un supplément
de formation pour des professionnels travaillant dans d’autres
domaines.
M-F. B. :
Jacques, je vais vous poser une question qui va nous
mettre en situation tous les deux. Je ne sais pas si c’est une
position gestaltiste, mais j’ai quand même envie d’évoquer ce
qui nous a opposés, autour du livre de Gonzague Masquelier,
Vouloir sa vie
. Vous avez été amené à faire un commentaire de
ce livre et moi à réagir à votre commentaire. Alors, est-ce que
vous avez envie de faire un lien entre ces divergences et le
reste de notre entretien ?
[(2)]
J. B. : Oui, donc à propos de Vouloir sa vie….
M-F. B. : Et par rapport à vos conceptions…
J. B. : Je ne voudrais pas rentrer dans une polémique avec lui,
là, maintenant… On l’a fait et j’ai écrit ce que je pensais.
M-F. B. : Auriez-vous envie d’ajouter quelque chose par rapport
à cela ?
J. B. : Non, ce que je peux dire simplement c’est que le livre de
Gonzague Masquelier est un livre qui, pour moi, présente une
certaine forme de la Gestalt-thérapie dans laquelle je ne me
reconnais plus, et si j’ai réagi, je crois aussi vivement à son
livre, c’est que vraisemblablement j’ai ressenti ce livre comme
le déni de tout le travail qui avait été fait depuis vingt ans.
Dans ce livre, je retrouve un modèle mécaniciste, un modèle
de la satisfaction des besoins, chose que j’ai apprise effectivement dans les années 82/85, mais il me semble que dans la
communauté gestaltiste, et peu importe que ce soit au sein de la
Société Française de Gestalt ou au sein du Collège de Gestaltthérapie, il y a eu beaucoup d’énergie mobilisée pour sortir de ce
schématisme qui ne fonctionne pas avec nos patients. D’après
mon expérience cela ne fonctionne pas, même si cela fonctionne dans les groupes de formation parce que les gens sont là
pour ça et donc on comprend le même langage. Avec les
patients d’une part cela ne fonctionne pas, et, d’autre part, cela
repose sur l’illusion que la satisfaction des besoins est possible,
on est vraiment dans une autre représentation de la Gestaltthérapie. Et présenter ainsi la Gestalt-thérapie aujourd’hui, je ne
peux pas être d’accord.
M-F. B. : Ce sont deux conceptions, deux représentations de la
Gestalt-thérapie qui sont incompatibles ?
J. B. : Je crois qu’elles sont incompatibles : je ne peux pas travailler avec quelqu’un sur le mode de la satisfaction des besoins
et en même temps sur le mode du contact, sur le mode du
champ.
M-F. B. : Pour vous cela n’appartient pas au même corpus théorique ?
J. B. : Non, même si cela appartient à une même histoire. Y
compris dans la Gestalt-thérapie de Goodman et Perls, on trouve certains passages qui vont dans ce sens, ils sont peu nombreux mais on les trouve, donc cela n’est pas étranger à l’approche de départ, cela en fait partie. Mais encore une fois, ce qui
m’intéresse, c’est la Gestalt-thérapie dans son évolution, ce
n’est pas la Gestalt-thérapie d’il y a vingt ans, et il faut croire que
ce qui m’a blessé c’est cette non prise en compte de tout ce cheminement. Il y a aussi des gens, dans cette société qui est la
vôtre, qui sont en mouvement, il y a un travail qui se fait, il y a
des choses qui avancent et bien sûr ce livre en fait partie, mais
contribue, à sa manière bien entendu, à faire des simplifications.
Cela me gène car cela peut paraître un jugement de valeur et
je m’en excuse, mais quand la vulgarisation devient caricature et
présente quelque chose comme actuel ce qui ne l’est plus ou qui
ne l’est que très partiellement et dans certaines conditions cela
me fait réagir. Je ne dis pas que l’auteur a voulu caricaturer, je
ne lui fais pas un procès d’intention sur ce qu’il a voulu dire, mais
je ne peux pas me retrouver dans ce livre …
M-F. B. : Ce livre pour vous ne traduit donc pas l’évolution de
ces dernières années. On ne va pas reprendre toutes les
étapes ici, mais d’avoir à réagir, je crois que ça avait été
quelque chose qui a créé un lien entre nous …
J. B. : Oui, mais dans la réaction que vous aviez eue par rapport à la mienne, moi je ne me suis pas senti en conflit ou en
opposition : j’émets quelque chose, une parole qui devient
publique, d’une certaine manière, elle fait l’objet de réactions,
de contestations, de critiques, c’est tout. Ce n’est pas un conflit
ou alors c’est un conflit au sens gestaltiste du terme et qui fait
avancer les choses, pas un conflit d’opposition massive.
M-F. B. : J’aimerais évoquer le dernier chapitre de votre livre qui
s’ouvre sur l’inachevé et vous en parlez, j’utilise le terme qui me
vient à l’esprit, comme une apologie : cet inachevé est quelque
chose de très stimulant chez vous. Est-ce que c’est une manière d’être au monde… Pour vous qu’est-ce que cet inachevé-là ?
J. B. : Je ne vais pas reprendre Heidegger ici, mais, et puis
pourquoi pas ? car c’est à ce niveau-là que cela se passe,
quand il dit que le Dasein renvoie toujours à la possibilité suivante, que l’achevé c’est la mort. Je ne sais qui je suis, je ne
peux dire qui je suis qu’au moment de la mort. Le réel de l’inachevé c’est la vie ou plutôt le réel de la vie c’est l’inachevé.
Une Gestalt-thérapie qui serait close, qui se refermerait toujours sur les mêmes concepts, sur les mêmes manières de travailler, cela ne m’intéresse plus, et c’est vrai que dans ce dernier
chapitre j’en arrive à remettre beaucoup de choses en question,
un peu par provocation, au sens de provoquer/avancer, pas
forcément de provoquer les gens. J’en arrive à mettre en question la théorie même du self alors que je passe mon temps en
formation à dire que s’il y a quelque chose de central en Gestaltthérapie, c’est la théorie du self. Je risque de déstabiliser certaines des personnes que j’ai en formation si elles m’entendent !
(rires ). Quand je me positionne en tant que formateur ou en
tant que chercheur ce n’est pas la même chose, même si ce
sont deux positions qui se nourrissent l’une de l’autre.
Donc j’en arrive effectivement à la fin de ce livre à
remettre en cause la notion de self, mais je ne sais pas
vraiment où ça va. Cette notion d’inachevé, c’est l’ouverture, c’est la recherche justement et cela ne m’intéressait pas, par exemple de faire un livre de Gestaltthérapie qui serait à nouveau la redéfinition de tous
ces concepts de base. Il y en a suffisamment ! S’il y a
quelque chose que je puisse faire, c’est remettre les
choses au travail ; c’est, si je les regarde maintenant
avec d’autres lunettes et en allant jusqu’au bout par
exemple de certaines logiques, mettre à jour certaines
contradictions, et poser d’autres affirmations…
M-F. B. : Nous nous acheminons vers la fin, ce ne sera peut-être pas un achèvement… Y a t-il quelque chose que vous
aimeriez dire que je ne vous ai pas demandé et qui paraît
important pour l’homme que vous êtes ?
J. B. : Ce qui me paraît important, c’est ce thème du travail à
plusieurs.
Vous me demandiez tout à l’heure quels étaient les courants,
les personnes dont je me nourrissais. Je crois que je vous en ai
citées un certain nombre, mais c’est clair que pour moi, si j’ai pu
avancer dans certaines réflexions, c’était dans un travail avec
elles, régulièrement, et de ce travail naît autre chose qu’un travail théorique. Quand j’ai commencé à développer des idées
autour des relations entre la phénoménologie et la Gestaltthérapie, puisque j’ai été un des premiers en France à insister là
dessus, j’ai été amené à animer un groupe de réflexion à ce
sujet, à Toulouse. Quand je suis arrivé là-bas, je ne connaissais
personne, sauf Jean-Marie Robine qui nous a rejoints un peu
plus tard et on est passé après à un autre type de relations. Ce
que je trouve passionnant c’est ce travail de réflexion qui peut
paraître aride, mais qui se réalise en commun, et qui permet à
l’amitié de se créer… Ce sont des amis maintenant.
M-F. B. : D’après ce que vous me dites, cela ne me paraît pas
difficile de l’imaginer…
J. B. : Je veux dire que ce travail de recherche, ce travail d’ouverture, c’est aussi ce qui crée des liens. Bien sûr, il y a d’autres
manières de créer des liens (rires), mais puisque vous me questionnez à propos de l’homme que je suis, c’est une de mes
manières d’être, sans mélanger les choses, d’apprécier les
gens aussi dans la confrontation, dans l’échange, dans l’élaboration en commun à condition que ce soient des gens, j’insiste,
qui ne soient pas dans l’affirmation d’un dogme. C’est dans ces
conditions que l’on peut parfois créer des liens forts.
M-F. B. : C’est une conclusion d’ouverture sur laquelle il me plait
de rester.
[1]
Le choix de cette exergue
est de mon initiative (M-F. B.).
La phrase appartient au
chapitre “ L’inachevé de la
Gestalt-thérapie ” issu du livre
de J.Blaize Ne plus savoir.
Phénoménologie et éthique de
la psychothérapie.
Ed. L’Exprimerie. Bordeaux. 2001.
[2]
Voir les numéros 7 et 8
des Cahiers de Gestalt-Thérapie. Année 2000, la
rubrique “ Analyse de livres ”.