2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Pourquoi je ne suis pas Gestalt-thérapeute
Alain Delourme
Docteur en psychologie, psychothérapeute et formateur. Auteur de La distance intime, Desclée de Brouwer, 1997 ; Le bonheur possible, philosophie du changement personnel, Retz, 1999 ; Pour une psychothérapie plurielle (collectif), Retz, 2001.
L’auteur se veut thérapeute généraliste et intégratif.
Pluriréférentiel, il soutient la diversité sans adversité à l’intérieur du champ psychothérapique. Pour cela, il s’intéresse à l’articulation de plusieurs théories et de plusieurs
méthodes et ne cherche pas la reconnaissance d’un mouvement établi comme, par exemple, la Gestalt-thérapie.
Celle-ci a judicieusement insisté sur plusieurs éléments du
processus évolutif, notamment les enjeux de la coprésence, la recherche de prise de conscience de ce qui s’actualise et le passage par l’acte comme voie de dégagement.
Mais on peut mettre l’accent sur ces éléments sans pour
autant être nommé «gestaltiste». Sa critique vise une certaine attitude de spécialisation, d’appropriation et finalement de réduction.
Mon parcours psychothérapique s’est étalé sur une vingtai-ne d’années. Comme beaucoup de personnes, j’ai connu
une trajectoire non linéaire, à l’allure plus ou moins singulière :
les rencontres de vie et les opportunités, ou parfois le manque
d’opportunités, m’ont mené tantôt sur le divan freudien (quatre
ans la première fois, cinq ans la seconde fois dix ans plus tard),
tantôt en groupe de bio-énergie (trois ans), tantôt en divers
séminaires résidentiels plus ou moins pluriréférentiels (avec
une bonne dose de psychodrame), tantôt encore en psychothérapie gestaltiste (un an avec une femme, un an avec un
homme).
Ma formation universitaire de psychologue m’avait essentiellement orienté vers la psychanalyse, qui était d’ailleurs la seule
méthode présente au programme ! Ma formation extrauniversitaire de psychothérapeute avait confirmé mon intérêt pour cette
théorie et cette pratique tout en m’ouvrant les yeux et le cerveau
(et bien d’autres parties de moi-même) sur la richesse d’autres
approches, essentiellement la bio-énergie et la Gestalt, dont
l’originalité et les singularités m’ont toujours paru complémentaires des investigations psychanalytiques.
Je voudrais témoigner ici des raisons qui font que je ne me
proclame pas « Gestalt-thérapeute ». Outre le fait essentiel que
je n’ai pas suivi de formation spécifique à cette approche, et
donc que je n’ai aucun droit à porter ce titre, j’identifie deux arguments majeurs.
Le premier argument est le suivant : je ne suis pas Gestaltthérapeute car je suis un psychothérapeute généraliste et intégratif.
Bien que très profondément influencé par plusieurs édifices
théorico-cliniques, essentiellement la psychanalyse freudienne,
la bio-énergie, la Gestalt et le psychodrame, je ne me considère
ni psychanalyste, ni bio-énergéticien, ni gestaltiste, ni psycho-dramatiste. Ou plus honnêtement dit, je me considère comme
étant tout cela à la fois, sans pour autant prétendre aux savoirs
pointus et aux attitudes orthodoxes qu’incarnent peut-être les
spécialistes de ces méthodes. Ma préférence allant clairement à
l’intégration et à la pluriréférentialité, je ne cherche pas à être
puriste à l’intérieur d’un champ précis mais m’intéresse plutôt à
l’articulation de quelques uns d’entre eux. En fait, quand je travaille avec une personne ou avec un groupe, je me fiche pas mal
de savoir si ce que je dis et fais relève de telle ou telle méthode,
si ce que je dis et fais, ou ne dis pas et ne fais pas, serait acceptable, valorisé ou rejeté par telle école ou tel mouvement. Ma
préoccupation essentielle consiste à dire et à faire ce qui me
semble juste et utile, sans souci d’appellation contrôlée autre
que le terme générique de « psychothérapeute », à savoir un
professionnel spécialisé dans l’accompagnement psycho-rela-tionnel de personnes en souffrance, à des fins d’élucidation et
d’émancipation.
Le deuxième argument est plus réactionnel. Les gestaltistes
m’agacent quand ils se présentent comme les propriétaires
d’une certaine attitude professionnelle. J’en prendrai un exemple
simple : une collègue gestaltiste à qui je parlais de mon travail,
et notamment de la manière dont je gère le toucher et la relation
dans mon cadre professionnel, s’est exclamé avec un sourire
ravi et peut-être soulagé : « donc tu es gestaltiste ! » signifiant
par là, si j’ai bien compris, que la manière dont j’amène le patient à explorer la
frontière-contact, et mon implication
dans cette investigation, me faisaient
appartenir de fait à la famille ! Comme
si je devenais lacanien parce que,
dans l’interprétation d’un rêve, j’avais
parlé de forclusion ! Ou que je devenais bio-énergéticien parce que j’avais
proposé à un groupe un exercice d’enracinement ! Cette attitude n’est bien sûr
pas le propre de certains gestaltistes.
Beaucoup de praticiens, dans le domaine
particulier qu’ils ont élu comme référence centrale, cherchent à être gardiens de cette part du
savoir. Mais ils ne le sont pas. D’une part personne ne
le leur a demandé, et d’autre part il est sage de conférer à l’expertise toute la relativité qu’elle mérite. Une étude menée dans
le domaine de la prospective économique montre que les
experts ne se trompent pas plus souvent que les non-experts (!),
réponse à double tranchant qui invite à une précaution mesurée
dans l’utilisation des spécialistes et dans la confiance accordée
à leurs prises de position.
Apprenons à considérer les désaccords entre les spécialistes,
et donc les différences entre les perspectives théoriques et entre
les choix pratiques, non comme des déviations de ce qu’il faudrait faire pour être juste (cela, personne ne peut le dire avec
certitude) mais comme les expressions bienvenues de la complexité des expériences humaines. Etre spécialiste d’une méthode ne rend pas propriétaire exclusif de cette méthode. La psychanalyse n’a pas le monopole du travail sur l’inconscient,
comme le comportementalisme n’a pas celui du changement
d’attitude, ou les approches psychocorporelles celui de l’expression émotionnelle. Ce mythe de l’exclusivité est une illusion. La
Gestalt-thérapie a judicieusement insisté sur plusieurs éléments
du processus psychothérapique, notamment les enjeux de la co-présence, la recherche de prise de conscience de ce qui s’actualise à chaque instant et le passage par l’acte comme voie de
dégagement. Mais on peut mettre l’accent sur ces éléments
sans pour autant être gestaltiste.
Une autre impression, complémentaire et plus diffuse, est le
risque d’un possible recroquevillement sur ce qui fait justement
une spécificité de cette méthode : la focalisation sur le vécu sub-jectif ici et maintenant. Le risque que j’entrevois est d’aboutir à
une position que, pour la démonstration, je désignerai outrancièrement ainsi : puisqu’il s’agit d’être soi-même dans l’ici et
maintenant de la rencontre avec l’autre, pourquoi faudrait-il se
soucier de rigueur et de rationalité ? Cette référence soutenue
au « ressenti » peut mener à autant d’errements et d’impasses
que, par exemple, la focalisation exacerbée sur le « pensé ». Là-aussi, comme pour l’articulation des méthodes, c’est le travail du
lien qui me semble l’axe directeur essentiel, liaisons cette fois-ci
entre les sensations corporelles, la vie émotionnelle et la mentalisation dans le cadre d’une intersubjectivité que la part inconsciente rend tout à la fois riche et foisonnante mais aussi obscure et trompeuse.
Ce qui précède n’est pas tant une critique de la Gestalt, qui est
dans le foisonnement des méthodes une de celles qui m’influencent le plus profondément (et pas seulement dans mon
exercice professionnel mais aussi et plus encore dans la conduite de ma vie) mais la critique d’une certaine attitude de spécialisation, d’appropriation et, c’est le risque, de réduction.
Autrement dit, je me sens assez gestaltiste dans ma mentalité
professionnelle et existentielle mais ne tiens pas à porter le titre
de gestalt-thérapeute, pas plus qu’un autre, afin de n’être pas
réduit à un système référentiel qui, s’il est passionnant, n’en
reste pas moins limité et assez adolescent dans sa manière de
réclamer encore et encore une reconnaissance et une démarcation vis-à-vis de sa famille d’appartenance.