2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Lectures
Analyse de Pierre VAN DAMME
Pour une psychothérapie
plurielle
Alain Delourme et coll.
Editions Retz, 2002,284 p.
Ce livre se situe dans la suite des différents ouvrages parus en langue française
sur le courant de la psychothérapie intégrative (Lecomte et Castonguay, 1987 ; Pagès
( 1993 ; Norcross et Golfield, 1998 ; Marie
Cardine et Chambon, 1999).
Alain Delourme introduit et coordonne cet
ouvrage collectif qui milite « pour une psychothérapie plurielle » :
- plurielle d’abord par un décloisonnement
théorique des différentes méthodes thérapeutiques au-delà du dogmatisme et par
la diversité des pratiques, source de
richesse et de complémentarité,
- plurielle au sens de dépassement des clivages disciplinaires : psychiatrie, psycho-logie, psychanalyse… pour les articuler de
manière créatrice,
- plurielle enfin par le fait que cet ouvrage
est à plusieurs voix : voix des psychothérapeutes qui témoignent de leurs pratiques et s’interrogent sur une profession
en devenir ; voix des patients-clients qui
témoignent de leurs parcours thérapeutiques divers et à géométrie variable.
Ce livre est composé de trois parties.
La première partie, constituée de cinq
chapitres, s’intéresse au décloisonnement
théorique nécessaire pour mieux répondre
à la complexité de l’être humain.
Complexus signifie « ce qui est tissé
ensemble ». Alain Delourme, notamment,
valorise le « travail du lien » et propose le
concept d’« intégration personnalisée »,
recherchant un double « accordage » :
entre le praticien et sa méthode ; entre le
patient et son thérapeute. La capacité à
jouer du thérapeute est une qualité essentielle qui synthétise une autoconnaissance
critique, une souplesse adaptative et une
ouverture théorico-clinique.
La seconde partie présente huit pratiques
différentes qu’Edmond Marc introduit à travers un chapitre sur le changement en psychothérapie : diversité des objectifs (de la
simple disparition du symptôme à un changement profond) ; diversité des méthodes
(libre expression, remémoration et catharsis, prise de conscience, acceptation et
confrontation, changement de comportement) ; repérages des étapes dans la thérapie (demande, instauration de la relation,
actualisation des mécanismes névrotiques,
intégration et restructuration… ).
La troisième partie, plus courte, propose
trois chapitres sur la formation professionnelle des psychothérapeutes, à l’université
ou en école, renouvelée, pluriréférentielle
et intégrative, instaurant la relation comme
fondement de la psychothérapie sans
exclusive des différentes approches. Par
exemple, pour Jean-Michel Fourcade, la
psychothérapie personnelle, obligatoire au
préalable, peut être effectuée dans n’importe quelle méthode ; il privilégie l’étude
intégrative des courants psychanalytiques
et psychocorporels dans la formation. Il
favorise un apprentissage de la « flexibilité
et de l’ouverture ».
Alain Delourme conclut : « Les thérapeutes intégratifs et pluriréférentiels sont
des penseurs nomades et des tisseurs de
liens… L’avenir est au nomadisme intellectuel, à l’articulation des tendances, à l’intégration des idées isolées… »
Que penser de cet ouvrage ?
C’est un véritable voyage au pays de la
psychothérapie auquel nous convie Alain
Delourme. Des noms éminents tels que
Max Pagès, François Roustand, Edmond
Marc, Jean-Michel Fourcade, Philippe
Grauer, Pierre Marie Cardine et Olivier
Chambon, Jean-Pierre Klein signent des
chapitre de ce chapitre. Toutefois, l’impression d’ensemble est contrastée : grande
richesse des apports et en même temps
dispersion voire hétérogénéité dans la
forme et le contenu ; possibilité de commencer le livre à n’importe quel endroit mais
qualité inégale des écrits. Certes, l’intention
de départ n’était pas de faire un traité, encore moins une thèse, mais plutôt un essai et
un tour d’horizon partiel des théories et des
pratiques. Cet ouvrage n’est-il pas davantage une démarche politique et collective pour
présenter un point de vue dans le débat
polémique et passionné de la psychothérapie en France ?
La Gestalt-thérapie est citée notamment
par Edmond Marc qui la présente comme
« un long processus de différenciation avec
la psychanalyse et comme théorie intégrative, offrant une stratégie thérapeutique
complexe… ». Le thérapeute et formateur
en Gestalt, que je suis, se retrouve dans
beaucoup des positions défendues dans
cet ouvrage, notamment dans la mise en
avant de la relation et dans la mise entre
parenthèse du savoir. Toutefois, je reste
attaché à la recherche de cohérence et
d’unité interne que l’appartenance à un
courant de pensée ouverte, comme la
Gestalt-thérapie, aide à trouver pour ne pas
me sentir dispersé ou dilué dans une trop
grande diversité des références théoriques,
voire dans un éclectisme des pratiques. Au
« nomadisme intellectuel », je préfère une
sédentarisation ouverte, des allers et
retours vers d’autres horizons. Il semble
aussi que les clients s’y repèrent mieux et
puissent envisager leur parcours thérapeutique par étapes avec plus de clarté.
Analyse de Françoise Decoopman
Vers une psychothérapie
du lien
Ecrits et conférences sur la
psychothérapie.
Gilles Delisle
Editions du Reflet, Ottawa 2002,212 p.
Praticien et chercheur, Gilles Delisle
expose dans cet ouvrage le fruit de sa
réflexion et les débats auxquels il s’est
prêté au cours de ces douze années. Il présente un recueil d’articles et de conférences écrits ou prononcés au cours de
cette période, sur le thème de la psycho-thérapie du lien. Il témoigne de l’évolution
et de l’affirmation de sa pensée et propose
ce modèle de thérapie tel qu’il le pratique et
l'enseigne aujourd’hui. Le lien dont il s’agit,
c’est le lien thérapeute-client.
L’auteur s’inscrit dans le courant de la
psychologie humaniste. Il voit dans la
Gestalt-thérapie une forme interactive de
traitement fondée sur le contact, elle accorde de l’importance à l’immédiateté de l’expérience thérapeutique. Si la théorie du self
propose une compréhension irremplaçable
du processus de création des figures en le
situant comme une fonction du champ, elle
le fait en négligeant l’importance des structures intrapsychiques qui guident le self
sain dans ses opérations à la frontièrecontact. Il est difficile de traiter avec les
seuls moyens de la Gestalt-thérapie des
structures psychopathologiques telles que
les troubles de la personnalité. La Gestaltthérapie est incomplète, inachevée, elle
sous-estime l’importance des processus
inconscients dans la pathologie, elle
manque d’un cadre conceptuel satisfaisant
pour comprendre la dynamique transférentielle et d’une théorie du développement.
Gilles Delisle s’interroge sur le traitement
des troubles de la personnalité. Il considère que la Gestalt-thérapie est insuffisante
pour y répondre et qu’il faut admettre la
possibilité d’un manque, d’un hiatus dans
cette approche. Il cherche à la compléter
en se tournant vers la théorie des relations
d’objets. La Gestalt-thérapie est envisagée
comme une approche capable d’éclairer la
pratique clinique… à condition que nous
nous adressions à la relation thérapeutique
qui permet le processus développemental
essentiel au traitement des troubles de la
personnalité.
Les racines gestaltistes sont précisées,
révisées. Quelques postulats gardent toute
leur importance : la primauté de l’expérience subjective et la centralité du dialogue,
l’élargissement de conscience comme
tâche centrale de la psychothérapie, la
capacité de choisir. Certaines notions familières sont redéfinies : le champ, c’est le
champ tel qu’il se présente dans la
conscience du sujet. Il revisite la notion
d’introject. Il distingue les situations inachevées « qui semblent minuscules et
presque accidentelles et d’autres qui donnent à la personnalité une grande part de
sa singularité ». Il complète l’approche phénoménologique par l’herméneutique c’est-à-dire la forme dialogale. Le dialogue herméneutique dans l’ici et maintenant de la
relation thérapeutique est défini comme la
forme achevée de l’engagement intersubjectif.
C’est le rapport qui s’établit entre le thérapeute et son client qui permet le processus
développemental essentiel au traitement
des troubles de la personnalité. La relation
thérapeutique en elle-même est appelée à
devenir le théâtre, le lieu de reproduction
des dilemmes expérientiels du client qui
espère trouver la réponse autre, adaptative
et réparatrice. La relation thérapeutique est
comme un microcosme des opérations
habituelles du client dans le champ, puis
comme une extériorisation de ses relations
d’objets intériorisées. Le cœur de cette relation, c’est le dialogue. La relation est au
cœur du processus thérapeutique. La relation thérapeutique à long terme vise à permettre aux clients de développer et de renforcer leur personnalité. Elle a pour but la
restauration de la fluidité des cycles d’expérience de l’individu dans le système, de l’organisme dans le champ.
Gilles Delisle utilise le concept d’« identification projective ». Les termes d’identification introjective et projective introduits par
Mélanie Klein dans un sens strictement
intrapsychique (expulsion et ré-introjection
des parties mauvaises de l’expérience du
nourrisson) sont utilisés non plus uniquement pour désigner des processus fantasmatiques n’impliquant que des représentations de soi et de l’objet mais aussi des processus interpersonnels entre le self et ses
objets réels.
Le thérapeute reçoit les identifications
projectives du client. L’identification projective s’accompagne toujours d’une pression
plus ou moins subtile à faire que l’autre se
conduise d’une manière plus ou moins
conforme à la projection. Cette pression
« psychologique » est conçue comme une
fonction du champ s’exprimant à travers les
fonctions de la frontière-contact. Le thérapeute éprouve alors dans son expérience
immédiate comme un échantillon de l’expérience des objets réels de la vie du client et
comme le résultat d’un effort inconscient de
la part du client pour donner sens à son
expérience. C’est un mode puissant de
connaissance et de reconnaissance du
client qui permet d’entrer affectivement
dans la partie la plus troublée car plus ou
moins désavouée de l’univers intrapsychique du client.
Ala fois participant engagé et observateur
du processus qui se déroule, le thérapeute
est aussi commentateur de cette relation. Il
associe le client qui est lui aussi participantobservateur de ce même processus. A
deux ils co-construisent le sens de cette
expérience dans un « dialogue herméneutique ». C’est une co-construction qui se
situe à mi-chemin entre l’interprétation, tributaire du savoir du thérapeute et l'awareness, tributaire de la capacité de conscience du client. La relation thérapeutique en
elle-même doit être considérée comme le
principal levier de transformation.
Cet ouvrage présente un intérêt certain
pour tout gestaltiste et pour tout thérapeute,
en particulier celui qui s'intéresse à la question de la relation thérapeutique. La priorité
est donnée à l’être thérapeute plutôt qu’à
l’être gestaltiste. Pour le praticien, l’important c’est de répondre à la demande du
client. Pour ce faire, Gilles Delisle se laisse
interroger sur son expérience ainsi que sur
le cadre théorique auquel il se réfère. Il ne
se contente pas de reconnaître et d’en
accepter les limites et les lacunes, il tente
d’y pallier en proposant à la pratique et à la
réflexion de chacun un modèle d’intervention.
Pour le gestaltiste, il a posé un regard critique sur l’héritage de Perls et Goodman. Il
en propose une révision et une nouvelle lecture. Ce faisant, il l’invite à un retour aux
textes fondateurs, il permet non seulement
le maintien de cet héritage mais aussi son
renouveau. Pour tout thérapeute, proche de
ce qui se passe dans le quotidien de la relation, il apporte la stimulation de la réflexion
sur ce qui est le cœur même de son activité. Pour chacun, il apporte la réassurance
d’un modèle à l'élaboration stabilisée et à la
présentation claire. La mise en ordre que la
théorie permet et le sentiment de sécurité
qui l’accompagne peuvent être une référence et un soutien utile à l’élaboration de la
pensée. Si la théorie est seconde, elle nous
aide à faire face aux inconnus de la situation clinique ainsi que nous prémunir dans
la solitude dans cette situation à deux. Ce
livre ne constitue pas un traité, ni une synthèse théorique. Il retrace une sorte d'histoire, d’évolution de la pensée de l’auteur.
D’une lecture plus facile que sa thèse, il en
éclaire davantage certains thèmes comme
« la relation thérapeutique optimale ».
Est-ce toujours de la Gestalt ? Perls a
affirmé sa position en se différenciant de la
psychanalyse classique. Aujourd’hui, Gilles
Delisle développe sa pensée en réintégrant
des notions et des concepts issus de la psychanalyse. Cette position suscite des
débats et des critiques et on peut en percevoir quelques échos dans ce livre.
Confronté à la limitation de la Gestalt, il
tente d’en repousser les limites et explore
cette frontière-contact : Gestalt/psychanalyse. Ce n’est pas seulement la théorie qui se
trouve révisée, c’est aussi notre identité de
Gestaltiste et nous ne pouvons pas faire
l’économie de cette réflexion.
Enfin, ce recueil permet un contact plus
direct avec l’auteur qu'à travers son précédent livre La relation d’objet en Gestaltthérapie. Beaucoup de textes ont d’abord été
formulés oralement et la forme en est moins
stricte. Si Gilles Delisle reste très discret à
propos de lui-même, le lecteur pourra néanmoins percevoir l’humanité et la spontanéité, l’humour souvent présents.
Analyse de Patrice RANJARD
Ne plus savoir
Phénoménologie et éthique de la
psychothérapie
Jacques Blaize
L’exprimerie, Bordeaux, 2001
Bien qu’il soit composé d’articles publiés
entre 1987 et 2000, Ne plus savoir est un
véritable livre, qui donne une forte impression de continuité. L’auteur semble n’avoir
qu’une seule préoccupation : la promotion,
la défense et l’illustration du paradigme
phénoménologique. (J’écrirai désormais
« phéno***» pour « phénoménologique » et
pour « phénoménologie »).
Dès l’introduction, des pages magistralement épistémologiques explicitent le titre :
« Arrêter de confondre théorie et savoir »;
« Savoir, croire que l’on sait, sans savoir
qu’il s’agit de croyance, c’est un des obstacles qui empêchent de penser ». C’est
surtout par rapport à la psychanalyse que
la position phéno*** prend toute sa dimension épistémologique : dans notre domaine, c’est la psychanalyse qui prend sa
théorie pour du savoir (cf. chapitre 9 où J.
Blaize répond à un analyste qui parle de la
Gestalt).
Trois autres chapitres mettent en rapport
Gestalt et psychanalyse. Chap. 2, Névrose
et changement, projette la lumière sur un
élément commun à toutes les névroses :
l’évitement de la nouveauté. Pour la
Gestalt, théorie du contact et de l’ajustement créateur, cet évitement est central. Si
dans la relation thérapeutique on
démasque la répétition sans rien proposer
de nouveau, il peut ne rien se passer pendant dix ans. La question est reprise dans
le chapitre : Transférer le transfert ?
Chap. 3, Changement et relation, quel
paradigme ? présente une superbe hypothèse de l’IFGT : en Gestalt-thérapie, la
relation thérapeutique est dans un rapport
métonymique avec le champ total de l’expérience de la personne. La Gestaltthérapie travaille sur les signifiés : « j’ai peur » dit
le client ; quels indices ? quelles autres
expériences ? le concept “peur” (le signifié
“peur”) exprime-t-il bien vos expériences ?
De même que le signifiant “voile” porte le
bateau dans son signifié, de même la peur
du client ici porte toute son expérience : la
Gestalt-thérapie procède à une confrontation entre son expérience actuelle et son
inclusion dans un signifié déjà constitué. A
l’opposé, la situation psychanalytique se
veut une métaphore de l’expérience de
l’analysant : tout vise à favoriser l’émergence d’un rapport analogique à la relation
parent/enfant. L’analyste sera au patient ce
que le parent était à l’enfant. C’est la métaphore, qui joue sur les signifiants et non
plus avec les signifiés.
Chap. 7, Transférer le transfert, est un
texte fondateur. Une belle et modeste façon
de se dégager de l’impérialisme psychanalytique. Un de ces textes qui donnent sens
au fait de n’être pas psychanalyste.
Les textes de J. Blaize (ainsi que ceux de
J-M. Robine) sur la théorie du champ sont
souvent d’un haut degré d’abstraction. Ils
permettent néanmoins d’approcher de plus
près ce « champ » où règne le mode moyen
(tel que le définit le grammairien Gustave
Guillaume, voir Gestalt n°17, p. 82) et où
chacun n’est plus qu’une « fonction du
champ ». J. Blaize m’a surpris par sa capacité à décrire des situations cliniques uniquement en termes de « champ », sans
jamais parler du client ni du thérapeute en
tant que personnes indépendantes. C’est
donc possible. Toutefois, que ceux qui n’y
parviendraient pas tout à fait ne s’inquiètent
pas : ils restent en bonne compagnie, avec
Marc-André Bouchard, phénoménologue,
Yontef, Latner, les Polster et Perls, dont
J. Blaize dit qu’ils n’ont pas compris la
phéno***. Rassurant !
Il me semble que ces auteurs (Blaize,
Robine… ) sous-estiment la difficulté de
passer d’un paradigme à l’autre. Le paradigme psychanalytique est newtonien, il
admet l’inférence et compte au nombre des
FAITS ce qui a été inféré pour « expliquer »
le réel. Par exemple : l’hypothèse de l’inconscient explique quantité de faits d’observation, donc on admet que l’inconscient est
un FAIT. En oubliant que c’est seulement
dans le cadre de CE paradigme que ces
« explications » ont du sens. Le paradigme
phéno*** est à des années-lumière du précédent. Je crois qu’il y a encore sur la planète quelques peuples qui, spontanément,
pensent et sentent dans le paradigme correspondant à la théorie du champ. De ces
peuples qui se sentent appartenir à leur
terre et ne comprennent pas comment les
occidentaux peuvent dire qu’une terre
appartient à un homme. Kanaks, aborigènes d’Australie, Papous de Nouvelle
Guinée (Asmats, Korowais, Unas)
[(1)]. Tous
appartiennent à leur nature et, bien que ces
mots n’aient aucun sens pour eux, on peut
penser que chacun se vit comme “fonction
du champ”. Mais les français d’aujourd’hui
ont fait leur développement intellectuel
dans le paradigme newtonien qui reste
celui de l’éducation nationale et de la pensée ordinaire. Il ne faut pas s’étonner que
pour la plupart des gestaltistes le fameux
« champ » où se déploie la « frontièrecontact » soit vécu comme un terrain (de
jeu) où se rencontrent deux organismes,
deux sujets, qui interagissent dans ce
« champ du dialogue » ou « champ de la
relation ». On peut certes parler de ce qui
se passe « dans le champ », mais chacun
des deux individus y reste clairement distinct. Or c’est là une compréhension du
« champ » sommaire par rapport à celle de
la phéno***.
Ceci m’amène à dire mon malaise devant
les chapitres philosophiques : Husserl,
Heidegger. Ce dernier, avec son vocabulaire sophistiqué, est de ces auteurs totalitaires qu’il faut prendre intégralement ou
laisser : c’est tout ou rien, on s’heideggerise ou on ne s’heideggerise pas. Je revendique d’être psychothérapeute, et gestaltiste, et de travailler dans le champ, SANS cet
auteur.
Tout cela m’a rappelé un conte de
J-L.Borges : dans un pays où règne une
culture phéno***, un étranger est jugé pour
crime d’inférence. Il disait avoir perdu un
canif sur un certain chemin. Le soir il avait
plu. Le lendemain, il avait trouvé un canif
rouillé sur le même chemin. Et il avait osé
prétendre que c’était son canif, le même
qu’il avait perdu la veille ! Une affirmation
aussi scandaleuse l’avait conduit devant les
juges… J’ai retrouvé aussi des interrogations enfantines : vers dix ans, en voiture, je
regardais le paysage à droite, puis à
gauche, et je me demandais « qu’est-ce qui
me prouve que le paysage de droite existe
encore pendant que je regarde à gauche ?
Certes je vois mon frère regarder à droite,
mais qu’est-ce qui me prouve qu’il voit la
même chose que moi tout à l’heure ?» Les
implications, tenants et aboutissants de ces
réflexions faisaient passer le voyage.
Heureusement, à dix ans, on garde pour soi
ce genre d’élucubrations. J’imagine que
ceux qui n’en perdent pas l’habitude deviennent philosophes professionnels.
Dans les chapitres 11 et 12 sur l’éthique,
c’est bien au philosophe professionnel
J. Blaize que j’ai affaire, et là, j’avoue une
profonde déception. Le thérapeute, dont la
“présence” dans les exemples cliniques des
chapitres précédents m’avait touché, fait
place à un prof de philo raisonneur, qui
manipule les concepts comme un prestidigitateur, et vous les rend… vides. Des pages
et des pages de discours, pour moi creux,
débouchent sur la question « Que reste-t-il
de l’éthique ?» avec une réponse non dite
mais évidente : rien !
On ne peut pas reprocher à la déontologie de ne pas dire pourquoi le psychothérapeute ne doit pas coucher avec ses clients.
Le rôle de la déontologie est seulement
d’affirmer : un psychothérapeute ne couche
pas avec ses clients, point. Seule une
anthropologie ou une éthique (indémontrable par définition) peut fonder une telle
affirmation. Mais si la passion phénoménoantiinférentielle conduit à disqualifier toute
éthique au point de laisser au seul choix du
thérapeute le jugement sur coucher ou ne
pas coucher, c’est qu’elle est une pensée
enfermée dans un tuyau.
Le dernier chapitre, L’inachevé de la
Gestalt-thérapie, me permet de ne pas rester sur cette déception. Face au relevé de
ce qui manque à la Gestalt-thérapie, les
gestaltistes ont le choix entre la « position
honteuse » et la « position méprisante ».
J. Blaize en propose une troisième, la
« position d’affirmation », qui ne diffère de la
deuxième que sur un point : on ne parle pas
des autres. Il développe trois propositions
stimulantes : le fondement de la Gestaltthérapie c’est la phéno*** ; il n’y a pas de
psychopathologie gestaltiste parce qu’il n’y
a pas de psychologie gestaltiste; le passé,
et avec lui le temps, est un mode d’existence, et non un existant. À quoi s’ajoute un
d’Artagnan : « Rien de ce qui a été affirmé
jusqu’ici n’est vrai : seul compte l’acte d’affirmation dans ce qu’il permet de contre-affirmation ».
En conclusion : si vous êtes gestaltiste,
l’intuition de la phéno*** et du travail dans le
champ et en mode moyen vous est indispensable. Donc, même si, comme moi,
vous avez du mal avec les philosophes, la
lecture de ce livre vous aidera à approfondir
votre intuition. Je déplore le refus de tout
engagement éthique, mais je considère ce
livre comme indispensable.
Analyse de Francis VANOYE
Regards singuliers sur la
Gestalt-thérapie
Un film de Itaka Schlubach
Edité par l’Ecole Parisienne de Gestalt
1 cassette VHS, couleur, de 26 minutes
Regard d’un spectateur initié
Regards singuliers sur la Gestaltthérapie participe tout à la fois du film d’entreprise, du « home-video », du film de famille et
du matériel pédagogique. Et il faut saluer
l’exploit d’Itaka Schluback d’avoir su concilier ces genres a priori peu compatibles
dans un produit final de qualité.
Film d’entreprise en effet, puisqu’il s’agit
bien pour l’EPG d’offrir au spectateur
potentiel du film (qui est aussi un client virtuel) une image d’elle-même. Images d’un
cadre, d’abord, habilement capté dans sa
configuration, sa lumière, ses couleurs, sa
fonctionnalité (salles de réunion, bureaux).
Images des activités qui s’y déploient et
d’un certain style de travail : à l’EPG on
forme des praticiens à la Gestalt-thérapie
et le travail de type psycho-thérapeutique y
est prépondérant. On pourra donc observer
de brefs extraits de travaux personnels
concernant une problématique de transmission familiale, un rêve, la relation d’un
homme avec son tout jeune enfant. Images
de trois thérapeutes-formateurs dans un
travail en cours, avec leur style propre :
comme on pouvait s’y attendre, c’est le
sérieux, la compétence et l’attention à
l’autre qui se lisent dans leurs regards et
leurs corps, s’entendent dans leurs
paroles. L’atmosphère générale du groupe
(puisque ces travaux se déroulent en groupe), saisie par des plans d’ensemble et par
quelques plans rapprochés, comme celle
de l’ensemble du lieu, confirme le sentiment de sérieux, de chaleur et de sécurité
éprouvée alors même que les sujets abordés sont loin d’être anodins. L’EPG se présente ainsi comme un lieu où l’on travaille à
partir des sentiments, des émotions, du
corps mais de manière contenante, selon
un registre tempéré et dans le souci de rester centré sur l’intérêt des clients.
« Home-video », Regards singuliers l’est
aussi en ce qu’il offre une image marquée
d’intimité, animée des courants de sympathie circulant entre les personnes filmées,
courants visibles dans le jeu des regards,
les mouvements des corps, le montage. Il
me semble que même un spectateur étranger doit avoir le sentiment que ces gens-là
se connaissent bien, qu’ils sont entre eux et
qu’ils prennent plaisir tout à la fois à travailler ensemble et à se faire filmer en train
de travailler.
En ce sens la caméra est moins ressentie
comme caméra de reportage, dans le style
du cinéma documentaire ou « direct » qui
cherche à capter le surgissement de l’événement, que comme un œil bienveillant
attentif à conserver trace de lieux et de
moments privilégiés.
Film de famille ensuite, et l’on sait que les
films de famille sont à usage interne, qu’ils
ne fonctionnent vraiment que pour la famille elle-même. Cet aspect-là de Regards singuliers échappera donc aux « étrangers »...
Les autres, les membres de la famille, les
proches et les familiers de son histoire
seront sensibles à l’hommage rendu aux
« parents fondateurs » de l’EPG, Anne et
Serge Ginger, et à la manière dont le film
manifeste une filiation, suggère le mouvement de transmission des Ginger à
Gonzague Masquelier et à l’ensemble de
l’entreprise. Un esprit malicieux ne manquera pas de relever que deux des « cas » traités relèvent précisément d’une problématique familiale : un père d’origine juive
éprouve des difficultés à transmettre sa tragique histoire familiale, un autre père se
sent envahi par la présence exigeante de
son tout jeune enfant...
Matériel didactique enfin, puisque le titre
du film implique en effet un regard sur la
Gestalt-thérapie. Toutefois, à cet égard,
Regards singuliers sur la Gestalt-thérapie
se démarque délibérément des produits
didactiques classiques, type émissions de
la 5ème chaîne de télévision par exemple,
ou, plus encore, des fictions « militantes »
que la psychanalyse a pu engendrer dans
certains contextes, tel ce merveilleux petit
film de Pabst, Les Mystères d’une âme, réalisé en 1926 avec la collaboration de Karl
Abraham pour expliquer et illustrer ce
qu’était la psychanalyse et la cure ou le
célèbre Spellbound (La Maison du Dr
Edwards) d’Alfred Hitchcock en 1945.
L’option est claire : aucun des mots-clé de
la théorie de la Gestalt-thérapie (self,
contact ou frontière-contact, résistances,
champ, etc.) n’est entendu, aucun élément
historique n’est fourni, les discours explicatifs sont réduits au minimum. La Gestaltthérapie est donc ici donnée à voir au travers d’attitudes (présence corporelle, écoute, attention portée à l’émotion, au corps,
interactions verbales spécifiques), de pratiques (représentations concrètes et symboliques de ce qui est évoqué, usage des
coussins, travail sur le rêve de l’ascenseur,
mise en action corporelle, échos et résonances du groupe) et de quelques principes
(engagement du thérapeute dans la relation, contrôle et supervision). En dépit de sa
durée limitée, le film réussit assez bien, de
par le rythme impulsé par le montage, à
donner la sensation du temps et l’idée du
« profil » d’une séquence de travail (une
version « longue » sera sans doute plus
éclairante encore à cet égard).
En tant que formateur à l’EPG, proche de
la « famille », impliqué dans son histoire on
comprendra que mon regard sur ces
Regards soit quelque peu surdéterminé,
voire embarrassé. Au-delà des qualités
techniques évidentes du film d’Itaka
Schlubach (belles images fugitives faisant
place à des plans accompagnant au plus
près le travail en groupe, montage rigoureux, ambiance sonore et musicale présen
te et discrète), c’est la question de son
usage et de ses effets possibles que je me
pose finalement. Après avoir effectué
quelques sondages, voici ce que je puis
dire : en tant que film d’entreprise, il offre
une image sympathique et rassurante du
travail qui s’effectue à l’EPG; en tant que
« home movie » et film de famille, il peut
émouvoir (beaucoup), agacer ou laisser
indifférent; en tant que support didactique,
il ne constitue à l’évidence qu’un tremplin
pour amorcer, au cours de séances d’information ou de formation, un questionnement, un débat, un développement didactique ou théorique. Son caractère composite en fait un objet singulier (distinct, unique,
étrange) et c’est précisément avec ces propos de Clément Rosset extraits de L’Objet
singulier (Les éditions de Minuit, 1979) que
je choisirai de conclure, propos concernant
le cinéma :
“... De toute façon il ne saurait être question pour le cinéma de représenter le réel :
mais seulement d’en suggérer de loin en
loin un aspect fugitif, de réussir à en approcher d’un peu près lors de brefs et rares instants cinématographiques dont la réussite
est à l’impondérable merci du talent du réalisateur, de la manière, parfois hasardeuse,
dont il a décidé de l’ordonnance des prises
de vue, de la nature des plans, du découpage des séquences. Du réel, et dans le
meilleur des cas, le cinéma ne donnera
jamais plus à voir que “deux ou trois
choses”, pour reprendre le titre du film de
Godard qui dit à la fois les limites et les
ambitions raisonnables du cinéma par rapport à la réalité. » (p. 59)
Ce sont bien les aspects fugitifs d’un lieu,
d’une histoire et d’une pratique que saisis-
Regard de la réalisatrice
En août 2000, alors que je terminais ma
première session de formation à la Gestalt
(FIG 19), Gonzague Masquelier m’a proposé de faire un film sur la Gestaltthérapie à l’EPG. C’était un beau moment pour
réaliser un film... Les co-fondateurs officialisaient leur retraite l’année suivante et la
nouvelle équipe prenait la relève.
Pour ma part, je voyais dans ce projet
une opportunité de rassembler à nouveau
le cinéma et la psychothérapie (quinze ans
auparavant je terminais ma maîtrise de
cinéma à Stanford University (Californie)
grâce à un film-thèse sur l’impact émotionnel dans les familles des enfants ayant
des défauts congénitaux au cœur
[(1)] ).
Cette nouvelle proposition m’a plu. Mais il
ne fut pas simple de différencier ma fonction de réalisatrice d’un film sur l’école, de
ma positon d’élève à l’école...
Venait ensuite la mise en place de la co-production de ce projet : le partage des
rôles et des responsabilités, l’élaboration et le déroulement de cette aventure entre
l’EPG et KIP Films, entre les coproducteurs et les co-auteurs. Par exemple,
Gonzague s’est chargé de réunir les
volontaires pour une séance de groupe filmée, de valider le contenu, la théorie et
l’image de l’EPG. Mon travail consistait en
la fabrication concrète et créative du film
ainsi que de son suivi.
Un an et demi après la naissance de ce
projet, un court-métrage de 26 minutes, un
film de deux heures et une version anglaise du court-métrage ont vu le jour. Je suis
heureuse d’avoir tenu, sans les confondre,
mes objectifs de formation
[(2)] et de production et de parvenir à la projection d’un film
dont j’aime la couleur et l’émotion...
Itaka Schlubach
[1]
Filmés par Ushuaïa Nature et présentés en décembre 1999.
[1]
A Different Heart
– distribué par Fanlight Productions aux
USA. . Prix « Chris » pour contribution sociale et humanitaire.
[2]
Histoires de cadres, micro et méta regards sur un
tournage.
Mémoire de deuxième cycle à l’EPG.