2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Editorial
Chantal Masquelier-savatier
Directrice de la rédaction
Créer un événement qui mette du mouvement au sein de lacommunauté gestaltiste francophone, tel est notre projet
dans ce numéro spécial. Nous offrons une tribune pour que
chacun s’exprime et ose confronter son point de vue à celui
d’autrui, y compris s’exposer au regard de non-gestaltistes.
Nous sommes tributaires du passé et entretenons un certain
nombre de présupposés les uns sur les autres. Voici l’occasion
de mettre en question nos préjugés, de mettre à jour nos orientations spécifiques... Ainsi, nous vous convions à une démarche
d’ouverture qui risque d’ébranler nos certitudes. Cette
démarche implique naturellement le respect des différences,
mais aussi la difficulté de recevoir la manière dont autrui nous
perçoit. La dynamique de champ nous place dans ce mouvement simultané de voir et d’être vu tout à la fois. Telle une « poubelle vue du dedans et du dehors » selon la métaphore de
Perls, notre Gestalt contemporaine s’ouvre ici et tente d’éclaircir ses mouvances internes en même temps qu’elle s’offre au
regard de l’extérieur.
Nous sommes les dépositaires d’un message original et paradoxal. Sans doute l’esprit foncièrement indépendant de Perls et
la pensée révolutionnaire de Goodman favorisent chez leurs
héritiers une grande autonomie de pensée. L’œuvre fondatrice
est elle-même multiple puisqu’elle émane d’un collectif. Sa lecture nous met en face de certaines incohérences
[(1)]. Chacun privilégie un aspect de cet héritage si bien que nous nous retrouvons parfois en contradiction les uns avec les autres, au risque
de perdre de vue ce qui nous rassemble. C’est pourquoi nous
avons demandé aux gestaltistes francophones de la deuxième
génération de se situer par rapport à cette contribution initiale
afin de mieux comprendre nos éventuelles divergences et engager un véritable débat d’idées.
Se focalisant sur l’entité organisme/environnement, Perls et
Goodman remettent en cause le paradigme individualiste profondément ancré dans notre mentalité traditionnelle occidentale.
Ils font preuve d’une intuition géniale qui anticipe sur l’évolution
de la pensée contemporaine. Alors que la psychanalyse insiste
sur la dimension intra-psychique des conflits, la proposition gestaltiste qui prend en compte les phénomènes de champ, est
novatrice. Mais parfois, nos fondateurs demeurent prisonniers
de l’ancien modèle même s’ils le contestent de manière réactionnelle.
À travers les textes publiés ci-après, la Gestalt-thérapie
contemporaine apparaît tiraillée entre deux pôles :
- Un pôle individualiste qui donne à l’homme une place de
sujet-roi au centre de l’univers. Cette tendance se révèle dans
une certaine conception des ressources de l’environnement, de
la réalisation de soi, de la satisfaction des besoins, de l’achèvement des Gestalts etc. Elle encourage un éventail de techniques et d’expérimentation ajustées.
- Un pôle que nous pourrions appeler situationniste
[(2)] qui
place l’individu au cœur d’un champ de forces complexes. Le
concept de situation est mis en relief par Jean-Marie Robine
intrigué par la fréquence de son emploi dans l’ouvrage princeps.
Le contact constamment renouvelé avec l’environnement
débouche sur le mouvant, l’inconnu et l’inachevé... Cette orientation implique la sobriété et le dépouillement de la posture thérapeutique qui tend vers une simple présence.
La latitude est grande entre ces deux pôles, l’implication du
thérapeute dans le champ de la relation prend des formes
contrastées : d’un interventionnisme à la limite de l’intrusion, à
une prudente réserve interprétée comme de la froideur. Devant
cette large gamme d’attitudes possibles, le néophyte peut avoir
du mal à repérer ce qui est le propre de la Gestalt-thérapie.
Polariser ainsi les tendances nous entraîne dans un schéma
dualiste qui pourrait aboutir à l’exclusion ou à l’anathème.
S’ouvrir à ce nouveau paradigme nous invite à penser autrement, à sortir de nos ornières et de nos clivages. Maintenir la
tension entre ces pôles et permettre que des orientations apparemment contradictoires puissent coexister est le pari de la
Gestalt ; car se mettre dans le champ suppose que chacun en
ait sa propre vision évolutive, et que chacun puisse admettre
qu’il en soit de même pour autrui. Ainsi, loin de nier nos différences, nous pouvons nous en servir comme d’un tremplin pour
co-construire.
En interpellant les psychothérapeutes gestaltistes, nous poursuivons l’initiative mobilisatrice de l’origine de cette revue. C’est
avec émotion que nous trouvons réunies les signatures des personnes qui ont présidé à la naissance de cette œuvre et qui participent ainsi à sa continuité. Dans une alternance entre la vision
du dedans et du dehors, entre des articles et des interviews, plusieurs préoccupations sous-tendent la composition de ce numéro :
-
Situer la Gestalt dans une histoire et un contexte. En effet,
la Gestalt-thérapie ne s’est pas auto-engendrée, elle s’inscrit
dans une filiation et un contexte. Le parcours de Janine Corbeil
lui permet de dresser de manière vivante le panorama contemporain de la Gestalt outre-atlantique. Le témoignage d’Anne
Ancelin Schützenberger, qui a vécu la naissance de la psycho-logie humaniste et promu la psychothérapie de groupe en
Europe, nous est précieux. La réflexion d’Edmond Marc trace
l’évolution du concept de résistance et de son maniement
depuis les racines psychanalytiques.
-
Mettre en évidence les tendances contemporaines. Selon
ce que chacun privilégie dans l’enseignement des fondateurs,
nous parvenons à une configuration de différents courants.
Jean-Marie Robine tire du côté du paradigme de champ, tandis
que Gilles Delisle orienté vers l’intra-psychique cherche une
articulation possible avec la théorie psychanalytique des relations d’objet. Noël Salathé prône une posture existentielle et
dialogale, voie médiane entre l’individualisme et le champ.
Serge Ginger développe les dimensions psycho-corporelles et
interactives tandis que Jacques Blaize radicalise une posture
phénoménologique.
-
Prendre conscience de l’image et de l’impact de la
Gestalt dans le « peuple psy ». Nous constatons que notre
approche est souvent assimilée à un ensemble de techniques
mises au service d’une théorie venue d’ailleurs. Ainsi Mounir
Chamoun et Edmond Marc valorisent nos expérimentations et
nos mises en action car complémentaires à la psychanalyse
classique. Vincent de Gaulejac interroge notre aspiration au
changement social tandis qu’Alain Delourme nous interpelle sur
l’exclusivité des méthodes que nous revendiquons. En effet la
sensibilité au contact, l’ici et maintenant, et la mise en action ne
sont pas l’apanage des seuls gestaltistes...
L’esprit libertaire, parfois délibérément provocateur de la
Gestalt-thérapie peut nuire à notre image et notre crédibilité.
Anne Ancelin Schützenberger et Noël Salathé rappellent les
dérives abusives de quelques pionniers dont Perls lui-même.
Cet aspect est à relativiser, car tout mouvement comporte ses
excès. Les gestaltistes n’ont pas caché leurs errances. Les
pères de la psychanalyse n’en sont pas exempts. L’expérience
permet de reconnaître nos déviances et aboutit aujourd’hui à la
mise en place de garde-fous tel le travail didactique et la super-vision. Ces réflexions débouchent sur la nécessité d’une réglementation et d’une référence à un code de déontologie dont
toute la profession bénéficie.
Un autre écueil de cet esprit aventureux serait de nous enfermer dans une position réactionnelle et marginale au risque de
nous isoler. Gilles Delisle dénonce ce paradoxe et nous met en
garde contre une liberté qui deviendrait dogmatique et stérile
tout en continuant de se croire subversive. Alain Delourme
dénonce également notre prétention. Cette attitude risque de
freiner notre intégration dans un mouvement de réflexion plus
large sur les avancées contemporaines de la psychothérapie.
L’accueil favorable suscité par la perspective de ce dossier
démontre au contraire l’intérêt de partager nos expériences et
nos recherches ; sous l’abondance de prose nous avons différé
certains articles qui émailleront les prochains numéros... Se
dévoiler au regard, c’est se livrer à la critique. L’œil exercé du
dessinateur, en l’occurrence Franck Proix
[(3)], caricature et exacerbe les traits des auteurs. L’œil du voyeur, comme l’objectif de
la caméra, s’introduit dans l’intimité et transforme ce qu’il voit du
seul fait qu’il le regarde. Exceptionnellement, notre rubrique des
livres accueille un film : laisser un cinéaste entrer chez soi, c’est
précisément se mettre sous le projecteur extérieur avec toutes
les interrogations que cela soulève... La tentative de transparence est continuellement à l’œuvre dans ces pages. Il n’y a plus ni
dedans ni dehors dans l’alchimie de la rencontre telle que notre
couverture l’illustre.
[1]
Nous faisons allusion à
Gestalt-thérapie,
de Perls, Hefferline et
Goodman (tome 2). 1
ère édition à New-York en1952. Traduction française en 1979 (chez Stanké, Montréal).
Nouvelle traduction
par Jean-Marie Robine en 2001 (L’Exprimerie, Bordeaux)
[2]
Nous utilisons ce terme
sans référence à l’organisation
« situationniste » liée à la
réflexion socio-politique de
Marx, de Proudhon et des
surréalistes.
[3]
Franck Proix réunit des
talents artistiques (illustration
de livres et 20 années de
décor de cinéma) et des
talents de psychothérapeute
(formation à l’EPG).