2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Propos d’une pionnière de la psychologie humaniste
Anne Ancelin Schützenberger
Psychothérapeute, groupeanalyste et psychodramatiste de renommée internationale. Pionnière de la psychologie humaniste en Europe. Responsable de la formation au psychodrame de l’IFEPP pendant vingt ans ; co-fondateur avec Moreno et Foulkes de l’Association internationale de Psychothérapie de groupe (IAGP). Professeur à l’université de Nice et directeur du laboratoire de psychologie sociale et clinique pendant une vingtaine d’années.
Patrice RANJARD
Psychothérapeute, Docteur en Sciences de l'Éducation
Patrice Ranjard : Anne Ancelin Schützenberger, pour vous présenter, voulez-vous mettre l’accent sur Moreno ? Sur la dynamique de groupe ? Sur le transgénérationnel ?
Anne Ancelin Schützenberger : Sur les trois, ils sont trop liés
pour les séparer. Pour la Gestalt, je suis une sorte de grand-mère. J’ai introduit en France la psychologie humaniste avec
Sydney Jourard et Carmi Harrari en 1971, à Paris. De ce premier congrès européen, le mouvement de psychologie humaniste s’est diffusé dans toute l’Europe. J’ai invité les formateurs
californiens pour la première fois en Europe. J’ai connu les principaux fondateurs des méthodes de groupe dans les congrès
internationaux de psychiatrie et de criminologie de 1950, dont
on m’avait demandé de publier les Actes. Jacob L. Moreno y
était venu, mais c’est mon mari, Marco Schutzenberger, qui le
connaissait. J’ai été la première européenne à aller en formation au NTL de Bethel
[(1)], à faire de la dynamique de groupe
avec l’école de Kurt Lewin à l’Université du Michigan, Ann Arbor
où j’ai travaillé avec Ronald Lippitt, Leon Festinger, Alvin Zander
et Dorwin Cartwright… J’ai été aussi la première européenne à
travailler longuement avec J. L. Moreno.
Quand je suis revenue en France, on m’a d’abord prédit que
personne en France ne s’intéresserait à la dynamique de groupe ni au psychodrame, mais quelques jeunes travailleurs
sociaux sont venus travailler avec moi. Et quand j’ai été, il y a
une dizaine d’années, à un congrès de Gestalt, c’était amusant
pour moi, parce que toute la brochette des patrons de la Gestalt,
ils avaient tous travaillé avec moi !
P. R. :
Ce qui a donné Aïe, mes aïeux !
[(2)] ce sont des
recherches personnelles et plus récentes…
A . A. S. : Oui, ce sont mes travaux sur le cancer, quand je
découvre au cours d’interviews cliniques que ce cancer est
apparu chez une jeune femme exactement au même âge que
pour tel grand père…
P. R. : Les thérapies apparentées à la psychologie humaniste
sont multiples, comment situez-vous la Gestalt parmi elles ?
A. A. S. : Je situerais la Gestalt comme… un enfant bâtard de
la psychanalyse et de Moreno, ayant pris son envol, et ayant
trouvé un créneau psycho-corporel intéressant. Pour moi, la
psychanalyse, c’est individuel/individuel, Moreno c’est de la thérapie DE groupe, en utilisant la dynamique de groupe, et la
Gestalt c’est de la thérapie individuelle EN groupe, « on the hot
seat ». Perls a commencé la Gestalt après être passé chez
Moreno, après avoir vu Moreno travailler ; y compris la chaise
vide, etc… Mais Perls était psychanalyste quand même. Ce qui
m’intéresse dans son travail, sa véritable innovation, c’est le
psycho-corporel… c’est-à-dire l’approche californienne du groupe.
Voici un exemple : je me suis trouvé par hasard dans le même
film que Gonzague Masquelier, qui présentait son travail et moi
le mien. Un film de Moati
[(3)] sur la nouvelle psychanalyse. Eh
bien, ce que Gonzague avait choisi de montrer, c’était un travail
en piscine. C’est psycho-corporel. Perls a beaucoup développé
la Gestalt à Esalen, où l’on travaillait en piscine. Quand j’étais à
Esalen, il y avait beaucoup de groupes de Gestalt en même
temps, et on se rencontrait beaucoup. Je n’ai pas réellement vu
travailler des gestaltistes, j’ai surtout parlé avec eux et beaucoup
viennent travailler avec moi pour une formation complémentaire
sur l’angle transgénérationnel, qui sert dans toutes les thérapies.
Pour moi la grande différence entre la Gestalt et le psycho-drame, c’est que la Gestalt est de l’individuel EN groupe et que
le psychodrame utilise davantage la dynamique DE groupe et
moins LE corps.
P. R. : Il y a des discussions sur l’utilisation du groupe en
Gestalt : les Ginger, en effet, font de la psychothérapie individuelle EN groupe, devant le groupe, en utilisant le groupe
comme caisse de résonance, mais Jean van Pévenage parle de
Gestalt DE groupe et travaille surtout la dynamique du groupe.
Delacroix cherche aussi dans cette voie : qu’est-ce que ça pourrait être qu’une Gestalt DE groupe, qui travaillerait la dynamique
du groupe et serait quand même de la Gestalt ? (Cf. son article
dans les Cahiers de G.T. N°4,1998).
A. A. S. : Si je trouvais une simplification au-delà de ma pensée,
je dirais qu’une des clefs du développement de la Gestalt c’est
qu’ils ont renoncé à utiliser la complexité de la dynamique de
groupe (qui permet la thérapie DE groupe) pour ne faire que de
la thérapie EN groupe. Ce qui est beaucoup plus facile à
apprendre puisqu’on n’utilise pas sans arrêt le groupe comme
moyen thérapeutique. Moi je travaille avec une idée de Moreno
qui est le co-inconscient groupal : on trouve le sujet, non pas
parce que quelqu’un veut travailler tel sujet, mais parce que tel
sujet est au cœur de la dynamique de ce groupe-là, à ce
moment-là. Et donc cela nécessite un angle de plus dans la formation.
P. R. : Ce serait une clef du développement de la Gestalt en
France ?
A. A. S. : Non ! Dans le monde !
Dans le psychodrame tel que je le pratique, on doit connaître à
la fois l’individu, le groupe, les techniques de psychodrame,
celles de dynamique de groupe, la communication non-verbale,
et on doit orchestrer tout ça. Alors que quand on fait de l’individuel EN groupe, on a un client après l’autre (avec ensuite les
résonances). Mais cela fait quand même un volet de moins.
P. R. : Et le plus complexe…
A. A. S. : Le plus complexe, le plus difficile, mais souvent le plus
intéressant. Parce qu’à un certain niveau de profondeur, c’est
étonnant comme il y a des échos entre les uns et les autres. Je
suppose qu’en Gestalt vous les avez, ces échos, mais après,
dans les résonances…
P. R. : Dans le courant Ginger, elles sont entendues comme
résonances individuelles. Mais j’ai vu travailler Delacroix : il
prend réellement en compte le co-inconscient groupal.
A. A. S. : Oui, mais tous les deux m’ont vue travailler à
Grenoble. Le psychodrame que je pratique est aussi lié à l’école de l’hôpital Sainte-Elisabeth de Washington. Ils soignent des
psychotiques et des criminels, avec cinq séances de psycho-drame par semaine, entièrement centré sur le groupe et la communication non verbale. Cette attention au langage du corps, à
la communication non verbale, est un trait commun au psycho-drame et à la Gestalt.
P. R. : Beaucoup de gestaltistes se définissent moins par le corporel que par l’ici et maintenant. Ils sont loin d’être les seuls,
mais ça correspond à leur concept central : le contact.
A. A. S. : Oui, mais ce que vous appelez contact c’est la rencontre, c’est le concept central de la théorie de la rencontre,
c’est-à-dire Moreno 1914. Le journal Le Daïmon créé par
Moreno et Buber en 1920. … Moreno y a publié un texte… « je
te rencontrerai, je te verrai par tes yeux, tu me verras par les
miens… »; c’est la rencontre dans l’ici et maintenant. C’est fondamental. Pour moi il n’y a aucune différence entre Moreno et
Perls, c’est le même courant existentiel, dans l’ici et maintenant.
Je n’en parlais pas parce que cela va sans dire : c’est le même
courant. Rappelez-vous le livre de Ginger : il met Moreno
comme un des patrons de la Gestalt.
P. R. : C’était votre insistance sur le corporel qui me faisait chercher autre chose. Je travaille en Gestalt, mais je ne dirais pas
que je fais “du corporel”. Evidemment, si mon client exprime
quelque chose par son corps ou son visage, je reçois le message, …
A. A. S. : … mais c’est ça ! C’est cela aussi que j’appelle le corporel. Pas seulement les exercices, mais le langage du corps.
Depuis que je suis passée à Sainte-Elisabeth, en 1962, je travaille les changements de respiration, les toux et raclements de
gorge, les changements de couleur ou de température du
corps… C’est tout cela le corporel. Et cela, on le fait en psychodrame, et vous le faites aussi beaucoup en Gestalt.
P. R. : En psychanalyse on le fait moins à cause du dispositif du
divan, mais quand l’analyste s’aperçoit que le corps de l’analysant parle, il en tient compte.
A. A. S. : Il serait amusant de se pencher sur les actes manqués
de la psychanalyse. L’article de Freud sur la théâtralité et l’expression corporelle, oublié dans un tiroir pendant quarante ans,
retrouvé par Pierre Weil dans la Standard Edition même pas
anglaise, mais espagnole, après 68… c’est vraiment l’acte manqué face à l’expression du corps. Quand on pense aux ennuis
entre Perls et Freud et à la manière dont Moreno a agressé
Freud, c’est quand même un comble, cet oubli !
P. R. : Moreno-Freud, c’est dans les années vingt…
A. A. S. : Moreno raconte (mais il y a peut-être un peu de couleur méridionale et de romantisme dans ses souvenirs) qu’à l’issue d’un cours de Freud sur les rêves télépathiques, Freud lui
demande sur le pas de la porte : « Et vous, jeune homme, que
faites-vous ?» et Moreno aurait répondu : « Je continue où
vous vous arrêtez, docteur Freud : vous travaillez sur les rêves
et moi j’aide les gens à les réaliser ». Il rapporte aussi ce propos de quelqu’un sur la différence entre psychodrame et psychanalyse : « Quitte à mourir de problèmes digestifs, j’aime
mieux mourir de diarrhée que de constipation ». Moreno et
Freud ; l’extraverti et l’introverti.
P. R. : Ils n’ont pas été en conflit personnel parce que Moreno
ne s’est jamais situé comme disciple de Freud…
A. A. S. : Ils n’ont jamais été en conflit personnel, mais Moreno
a toujours eu sur le cœur qu’il était peut-être meilleur que Freud
et que Freud était insuffisant pour les problèmes actuels. Mais
s’il a beaucoup combattu la psychanalyse, en 1950, aux
congrès de psychiatrie et de criminologie, il a tendu la main aux
psychanalystes pour créer ensemble l’Association Internationale de Psychothérapie de Groupe. On pourrait d’ailleurs se
demander pourquoi la Gestalt n’a jamais demandé à en faire
partie ! Il y a une section de groupe-analyse, une section de
psychodrame, une de thérapie familiale, une de formation dans
les organisations… il n’y a pas de Gestalt…
P. R. : Je me demande…
A. A. S : Pourquoi n’y ont-ils pas pensé… ?
P. R. : On pourrait faire une enquête, mais je me demande si ça
ne pourrait pas être dans le soubassement théorique et philosophique …, dans ce qui a été écrit par Goodman… Le refus de
considérer l’intra-psychique… Tous les courants que vous nommez considèrent que chaque individu a un contenu psychique,
intérieur à la personne, et la théorie Gestalt, sans affirmer que
ça n’existe pas, ne veut pas en parler.
A. A. S : Comment ça ? c’est une « boîte noire », donc on ne
touche pas ?
P. R. : Ne sont visibles que les façons dont la personne assure
ses contacts avec l’environnement. La définition du self, c’est ce
qui se passe à la frontière-contact entre l’organisme et l’environnement. L’intra-psychique, on n’a pas à connaître. Est-ce
que ça peut être une raison suffisante de ne pas s’associer avec
des courants qui, tous, ont une théorie de l’homme qui contient
des contenus psychiques inconscients et structurés ?
A. A. S. : Ben vous m’en apprenez ! Je ne savais pas que Fritz
Perls avait finalement renoncé aux contenus inconscients !
P. R. : Dans le livre fondateur de 1951, Gestalt-thérapie, Perls
et Goodman décrivent le self comme étant ce qui se passe à la
frontière-contact, dans le champ organisme/environnement; les
ajustements créateurs, les évitements du contact; c’est un phénomène de champ et il n’y a pas à considérer de contenus intrapsychiques. Certes des Gestalts inachevées pilotent, de “l’intérieur“ de l’organisme, la formation des figures émergeant du
fond, mais elles n’intéressent que comme manifestations ici et
maintenant, et non pas comme contenus stables d’un psychisme interne.
A. A. S. : Eh bien là… ça… Je le vivrais, moi… Je le considérerais comme un passage à l’acte agressif… Je pense qu’à un
certain moment, Perls a été très agressif vis-à-vis de Freud,
parce que Freud ne l’a pas accepté comme un fils proche ou un
fils aimé. Perls a quand même une caractéristique intéressante
(je ne veux pas dire que j’approuve, je désapprouve formellement ! ) qui était de coucher avec ses malades, hommes et
femmes.
P. R. (stupéfait) : Perls faisait ça ! ?
A. A. S. : Ah ! ben oui ! Il y a des livres écrits là-dessus ! Ce ne
sont pas des racontars : Perls a été cité devant les tribunaux par
des maris qui en avaient assez de payer la séance de psychanalyse pendant que Perls couchait avec leur femme et lui faisait
faire la vaisselle, la lessive et le ménage ! Et il a été condamné.
Alors la question que je me pose c’est : est-ce que ce livre avec
Goodman n’a pas été écrit au moment de ces procès ou quand
il les a perdus ? C’est-à-dire comme une réponse agressive :
« l’inconscient, connais pas ! Le transfert, connais pas ! Comme
je ne connais pas le transfert, je peux coucher avec mes
malades ». Et coucher à la fois avec les hommes et les femmes,
il faut le faire ! Il y a un homme qui a raconté son enquête sur
Perls, les femmes, les passages à l’acte et le reste, son bouquin
s’appelle Fritz, en livre de poche
[(4)].
Pour moi, cette promiscuité entache la réputation de la
Gestalt car elle provient d’un thérapeute qui a beaucoup couché
avec ses malades et a beaucoup abusé d’elles et d’eux, sexuellement et financièrement. Il y a des moments où c’est un héritage quand même un peu gênant
[(5)]. Mais soyons honnête : la rupture entre Freud et Jung s’est faite quand Freud a reproché à
Jung de coucher avec des malades et les a défendus. Ce qu’on
n’enseigne jamais en thérapie jungienne. Mais c’est quand
même un fait : les mémoires de Sabina Spierlein qui sont sortis
il y a une quinzaine d’années en Italie décrivent comment elle
s’est crue enceinte, comment Jung l’a fichue à la porte, comment elle est allée se plaindre à Freud et comment Freud a fait
des remontrances à Jung, qui a rompu avec lui et créé une nouvelle école
[(6)].
Donc je me demande si tout ça, dire « c’est la boîte noire, il n’y
apas de contenu psychique, etc. », ce n’est pas une défense par
rapport au fait de coucher avec ses malades et de faire comme
si il n’y avait pas de transfert.
Alors, évidemment, je ne suis pas en train de dire que les thérapeutes gestaltistes couchent avec leurs clients ! Bien sûr que
non ! J’évoque des faits historiques, il y a eu des livres écrits là-dessus, qui concernent Fritz Perls et l’origine de la Gestalt. Et il
y a là des choses qui sont de l’ordre du mécanisme de défense.
Pour moi, nier l’inconscient, pour un ancien psychanalyste qui a
été psychanalyste pendant vingt ou trente ans, et nier le transfert, c’est de l’ordre du passage à l’acte, c’est impensable !
Ça ne tient pas la route ! En ce qui me concerne, je travaille
sur les transmissions de génération en génération de traumatismes familiaux inconscients. Je travaille non pas avec la thérapie Gestalt, mais avec la
théorie Gestalt
[(7)]. Pour moi, la plupart
des traumatismes et une partie des maladies gravissimes, ce
sont des Gestalts non terminées, des deuils non faits dans des
traumatismes passés. Mais moi je les retrouve chez les grand-parents et les arrière-grand-parents. Quand des gens vous
décrivent ou vous dessinent des morts sur un champ de bataille,
avec des costumes qu’on reconnaît et qui sont leurs cauchemars actuels, et qu’on fait une recherche, et qu’on retrouve que
leur grand-père, ou le grand-père de leur grand-père a été blessé pendant la charge de Sedan en 1870 alors qu’ils ont les
images, le jour anniversaire, dans leur tête, en cauchemar, et
qu’ils les apportent sans rien savoir de cette histoire, eh bien il
est évident qu’il y a un inconscient trans-générationnel transmis.
Une des clefs de mon travail, c’est la Gestalt inachevée de traumatismes passés.
Ce sont des choses que travaille aussi la Gestalt-thérapie,
mais je les travaille peut-être davantage, surtout dans le transgénérationnel.
P. R. : Aujourd’hui en France, ou en Europe puisque vous êtes
européenne, comment voyez-vous la Gestalt ? Une école de
psychothérapie ? Un courant théorique ?
A. A. S. : Les thérapies Gestalt font partie pour moi du courant
des thérapies californiennes humanistes. Quand on va aux
congrès de psychothérapie, français, européens, mondiaux, on
voit toutes les écoles représentées et on voit les chefs d’école
faire partie du même comité de patronage. Dans ma vue de l’extérieur, malgré les différences entre la Gestalt, l’Analyse
Transactionnelle, la bio-énergie etc., ce sont toutes des courants humanistes qui restent groupés au moins une ou deux fois
par an, dans une présentation publique, à la fois ensemble et
séparément.
Pour moi l’une des qualités intéressantes de la thérapie
Gestalt, c’est justement son utilisation de la théorie Gestalt,
c’est-à-dire le fond et la forme et les tâches inachevées. Mais les
tâches inachevées, ce sont les recherches de 1928, de Kurt
Lewin et Bluma Zeigarnik, qui pour moi font partie intégrante de
la dynamique de groupe, du trans-générationnel et du psycho-drame tel que je le pratique. Mais moi je ne suis qu’un des courants du psychodrame qui est le courant triadique. Et la triade
c’est Freud, Lewin et Moreno.
Ce qui m’interpelle en psychothérapie, ce sont les répétitions
des problèmes, de génération en génération, pour achever les
Gestalts qui n’étaient pas achevées jusque-là dans les générations précédentes. Si mon bouquin Aïe, mes aïeux est un bestseller, traduit en cinq ou six langues, quinze éditions, cent quarante mille exemplaires, c’est que ça correspond à un besoin.
On ne peut plus concevoir les choses seulement dans l’inconscient individuel, on est bien obligé de voir l’individu dans sa famille, et les traumatismes que sa famille lui a transmis depuis le
passé. Et qui se manifestent par des maladies, des actes manqués, des accidents, des morts précoces, etc.
J’y pense soudain : par rapport aux psychanalystes, qui se
présentent souvent comme froids et avec réserve, dans beaucoup des thérapies californiennes et en particulier la Gestalt, les
gens sont très ouverts, cordiaux, chaleureux. C’est peut-être là
une des raisons du succès.
P. R. : Avez-vous l’impression que sur ce terrain les gestalistes
influencent les psychanalystes ?
A. A. S. : Je ne crois pas… Les psychodramatistes sont aussi
très cordiaux, toujours ; il y a une ouverture autour de la rencontre ; la rencontre les yeux dans les yeux est importante,
dans le psychodrame comme en Gestalt, et beaucoup moins
dans la psychanalyse où, au contraire, on évite l’échange de
regards.
P. R. : N’y a-t-il pas une évolution, quand les psychanalystes
parlent de la relation et reconnaissent que c’est la relation qui
est efficace ? Ils ne disaient pas cela il y a cinquante ans.
A. A. S. : Pour moi ce n’est qu’une autre manière, plus simple,
de décrire le transfert et le contre-transfert. A l’heure actuelle
paraissent un certain nombre le livres sur la catharsis, la perlaboration, le re-travail… Est-ce que la catharsis suffit ? Pourquoi
la perlaboration, très utilisée par Freud, un peu oubliée, revient
sur le devant de la scène… ? Un livre est sorti chez Payot il y a
quinze jours sur la perlaboration et donc aussi le travail dans la
relation…
[(8)]
Je ne crois pas du tout que la psychanalyse ait une idée de la
Gestalt. Quelques psychanalystes sont allés dans des thérapies
humanistes, pour voir, mais un peu partout, pas plus en Gestalt
qu’ailleurs.
P. R. : Il me semble pourtant qu’ils présentent moins souvent
cette attitude réservée et froide si fréquente autrefois.
A. A. S. : Les élèves de Dolto sont beaucoup plus chaleureux,
et en France ils commencent à faire une sous-section importante, qui fait des manifestations et commence à être connue.
P. R. : Si je résume… La Gestalt fait partie des thérapies humanistes existentielles et se caractérise par son travail sur le psychocorporel et par une attitude ouverte et chaleureuse dans la
rencontre…
A. A. S. : Oui, mais pas seulement la Gestalt, car tout ceci peut
s’appliquer absolument au psychodrame. Pour ma pratique,
l’important ce serait plutôt l’apport de la Gestalt théorie, c’est-à-dire de travailler sur les tâches inachevées, les perceptions
inachevées et les Gestalts inachevées.
P. R. : Lewin, Zeigarnik…
A A. S. : Lewin est passé chez Moreno, et Perls aussi, c’est
même là qu’a eu lieu le tournant. Mais je me demande qui il a
rencontré chez Moreno… Des élèves de Lewin ? Qui lui
auraient parlé de tout cela ? Il serait intéressant aussi de chercher quels étaient les formateurs présents à Esalen en même
temps que Perls. Quant à Bluma Zeigarnik, elle était encore
vivante à Moscou il y a quatre ans, et son œuvre y fait l’objet de
travaux universitaires.
Les tâches inachevées et les deuils inachevés travaillent et
taraudent le corps et l’âme et provoquent des troubles… des
maladies psychosomatiques, des névroses, voire des psychoses, comme l’a démontré Joséphine Hilgard pour des psychoses en “syndrome d’anniversaire” de femmes adultes et
aussi des accidents…
C’est donc fondamental de comprendre et d’intégrer la théorie
de la Gestalt et le besoin d’achever les tâches inachevées et de
clore les situations tendues et traumatisantes même très
anciennes pour pourvoir tourner la page, et vivre…
P. R. : Merci, Anne, d’avoir bien voulu consacrer un peu de votre
temps à la revue GESTALT.
·
ANCELIN SCHUTZENBERGER Anne : Aïe ! mes aïeux ! ( 1993). Paris,
D.D.B, ( 15ème édition élargie, 2001).
Le Psychodrame ; théorie, pratique et clinique, un manuel. ( 2002).
Paris, Payot (P.B.P.), sous presse [reprenant et élargissant le Précis de
Psychodrame, Paris, 1966 ( 2ème édition, 1970)
« Le Genosociogramme » : introduction à la psychogénéalogie transgénérationnelle , in Genogramme et thérapie familiale, in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux,
n° 25, Bruxelles (collectif), pp. 61-83.( 2000/1).
·
ZEIGARNICK Bluma : Sur les tâches achevées et inachevées, ( 1928).
Deutsche Psychologiske Fohrshung (travaux sous la direction de Kurt
[1]
Le National Training
Laboratory in group
development, fondé par
Kurt Lewin vers 1946 à Bethel
(Maine).
[2]
Anne Ancelin
Schützenberger,
Aïe, mes aïeux !
La méridienne, Desclée de
Brouwer. 1993.
[3]
Dans le film télévisé, La
Psy dans tous ses états,
(2000), le travail en piscine
était présenté par Jacques de
Panafieu et Gonzague
Masquelier présentait un
travail émotionnel.
[4]
Ndlr. A.A.S. fait allusion à
Martin SHEPPARD, Le père de
la Gestalt, dans l’intimité de
Fritz Perls. Stanké, 1980.
Ce livre a été publié
en livre de poche anglais
sous le titre Fritz.
[5]
Ndlr. La Gestalt-thérapie
est loin d’être seule dans ce
cas. Les liaisons entre
psychanalyste et cliente n’ont
pas manqué dans l’histoire de
la psychanalyse. C’est bien
pourquoi aujourd’hui, la
plupart des sociétés de
psychothérapeutes font signer
à leurs titulaires un code de
déontologie qui prohibe sans
ambiguïté toute relation
sexuelle avec les clients.
[6]
Ndlr. On sait que la rupture
entre Freud et Jung a
concrétisé bien des années
d’interactions plus ou moins
faciles entre les deux hommes
et sur des plans multiples.
Pour l’épisode impliquant
Sabina Spierlein, on pourra
consulter le seul ouvrage en
français dont nous ayons
connaissance : Sabina
Spierlein entre Freud et Jung,
éditions Aubier-Montaigne, 1981. Cet ouvrage contient la
traduction de l’ensemble de la
correspondance entre
S.Spirlein, Freud et Jung,
d’abord publiée en italien sous
le titre Diario di una segretta
simetria, Sabina Spierlein tra
Jung e Freud, Astrolabio,
Roma, 1980.
(suite) Signalons que les
commentaires et les
interprétations
psychanalytiques des
présentateurs français sont
d’un parti pris anti-jungien
radical, tout à fait de nature à
nourrir la mauvaise image qui
est généralement donnée de
Jung en France.
[7]
En soulignant de la voix le
mot « théorie »,
A.A.S. entend préciser qu’elle
ne parle pas de la Gestaltthérapie, mais bien de la
Gestalt-Psychologie. Il semble
que pour elle il n’existe pas de
véritable THÉORIE de la
Gestalt-thérapie.
[8]
Dorian Leader : La
question du genre. Payot,
Paris.