2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Dire, poursuivre, construire...
Entretien avec Jean-Marie Robine
psychologue et Gestaltthérapeute didacticien, Directeur de l’Institut Français de Gestalt-thérapie. Il a été directeur de la rédaction de laRevue Gestalt de 1990 à 1996, puis directeur de la rédaction des Cahiers de Gestaltthérapie, de 1996 à 2001.
Chantal MASQUELIER- SAVATIER
Psychologue clinicienne, psychothérapeute. Diplômée de l’Ecole Parisienne de Gestalt. Membre agréé de la Société Française de Gestalt, formatrice à l’EPG.
Chantal Masquelier : Jean-Marie, tu viens de mettre au point
une nouvelle traduction de Perls, Hefferline et Goodman(PHG);
tu y as travaillé pendant dix ans, peux-tu nous expliquer ton
intérêt et ta motivation pour faire ce travail colossal ?
Jean-Marie Robine : J’ai découvert ce texte il y a vingt-deux
ans à peu près, grâce à sa traduction française comme chacun
d’entre nous, et trop de passages me paraissaient obscurs.
Très fréquemment quand il y avait des choses que je ne comprenais pas, je revenais au texte original et je pensais « Ah oui,
je comprends mieux ! ». Je me suis ainsi progressivement
rendu compte que la traduction était par moments assez catastrophique, bien qu’à d’autres moments sans problème. Quand
j’ai su, il y a quelques années, que l’édition de Stanké était en
voie d’épuisement, je suis allé à Montréal exprès pour leur dire :
« Il faudra absolument que vous le rééditiez, mais prenez le
temps de retoucher, de corriger la traduction ; j’ai bossé sur ce
texte, je l’ai épluché dans tous les sens et je suis d’accord pour
vous donner un coup de main ». Et eux de me répondre : « Oui,
ça nous intéresse, mais on ne le rééditera que si cela se fait en
association avec un éditeur français, parce que notre distribution sur le territoire français n’est pas bonne ». Je leur ai dit
alors : « Mais pas de problème, je veux bien vous aider à trouver un éditeur français ». Mais je n’ai plus eu de nouvelles, ils
devaient me contacter, je relançais sans avoir de réponse, puis
un beau jour à force de subir mon harcèlement, ils m’ont simplement fait savoir qu’ils avaient décidé de se passer de mes
services. On n’avait pas de contrat ! Je leur avais même proposé de le faire bénévolement ; ce n’était pas pour des raisons
financières que je voulais que ce texte soit bon. Alors j’ai attendu la fin du délai légal, puisque j’avais acheté les derniers
exemplaires, j’ai su que c’était complètement épuisé. Je crois
que si un éditeur ne réédite pas dans les six mois ou dans l’année, il perd ses droits ; j’ai donc contacté les héritiers des
auteurs et je leur ai demandé la possibilité de faire une nouvelle traduction. Ils ont négocié de leur côté, je crois que Stanké a
conservé les droits non exclusifs et ils peuvent donc le rééditer,
peut-être, je n’en sais rien
[(1)] … Pour ma part, j’avais depuis
longtemps entrepris de retraduire un chapitre par ci, un chapitre
par là pour mes propres étudiants. Quand j’ai su que j’avais les
droits, je m’y suis mis à « fond » et cela m’a occupé des centaines ou des milliers d’heures et voilà, cela parait cette année,
avec en plus, ce que je trouve tout à fait intéressant, la préface
que j’aime énormément d’Isadore From et de Michael Miller, et
une postface qu’a rédigée Taylor Stoehr pour l’occasion et qui
replace tout cela dans son contexte.
C. M. : Mais je suppose que si tu t’es attelé à cette tâche, c’est
que pour toi, cet ouvrage est fondamental !
JMR :Tout à fait ! Pour moi la Gestalt-thérapie est là, elle n’est
pas ailleurs, c’est le manifeste fondateur !
Sije disais je suis psychanalyste mais je ne veux pas entendre
parler de Freud, pour moi ce serait la même aberration. Je me
reconnais le droit de ne pas être d’accord avec telle ou telle proposition, mais j’estime qu’à partir du moment où je me dis et je
me veux Gestalt-thérapeute, je suis enraciné sur cet axe-là, sur
cette pensée-là. Or je constate que nombre de textes ultérieurs,
y compris de ceux qui sont considérés comme majeurs, tels
ceux des Polster, de Zinker ou d’autres, ont complètement, totalement ou partiellement, perdu cette référence fondamentale.
C. M. : Perdu et même fait des contresens qui ont distordu la
pensée originale des auteurs.
J-M. R. : Distordu, oui, et sélectionné certains aspects qui, une
fois dé-contextualisés, perdent évidemment du sens. Pour moi
qui venait après les Polster, j’aurais pu continuer à édulcorer et
à tordre, chaque fois un peu plus tordu, mais ça ne veut pas dire
qu’ils ont fait du mauvais travail pour autant…
C. M. : Toi, tu as voulu revenir aux sources.
J-M. R. : Oui, j’ai voulu revenir aux sources et repartir de là pour
me débarrasser d’un certain nombre de scories qui me paraissaient effectivement des incohérences. Autant, quand ce fut le
temps pour moi de travailler du côté des Polster et de l’Institut
de Cleveland, j’ai trouvé beaucoup d’excitation et cela m’a fait
avancer, autant le travail de mastication de « Gestalt-thérapie »
m’a fait faire, et me fait encore faire, des pas de géant. Chaque
fois que j’y reviens et j’en suis peut-être à la trois centième lecture, chaque fois j’y découvre quelque chose de nouveau qui
redistribue les cartes et m’oblige à penser à nouveau. En fait, ils
le disent quelque part dans une note, c’est délibérément que
dans ce texte il n’y a pas d’exemple parce que cela vous oblige
à le relier à votre propre expérience, et il est vrai que je ne peux
pas le lire aujourd’hui comme je le lisais il y a vingt ans, je l’habite autrement. J’ai lu d’autres choses qui me rappellent : « Ah
tiens, j’avais déjà lu ça dans Goodman et je n’avais pas fais
attention ». Par exemple depuis trois-quatre ans, le concept qui
vraiment cristallise ma réflexion, ma recherche, mes lectures,
c’est le concept de situation. Un beau jour dans mon itinéraire,
le mot situation a fait « tilt ». Bien sûr je suis parti de Goodman
qui parle à un moment donné, mystérieusement du « ça de la
situation », à d’autres moments quand il parle du Self, il parle du
self « engagé dans la situation », etc. ; je lisais ça banalement
et un beau jour je me suis dit : « Au fait, la situation qu’est-ce
que c’est ? » Ace moment-là, le mot situation lui-même a commencé à faire figure et, en relisant Goodman avec cette préoccupation, je me suis aperçu qu’il n’y avait pratiquement pas de
page où il ne parle pas du concept de situation.
C. M. : Et alors ce concept de situation, est-il plus précis que le
concept de champ pour toi ?
J-M. R. : Pour moi il est, il peut être plus précis ; quand on voit
comment les Gestalt-thérapeutes manient le concept de champ,
on voit qu’ils partent dans tous les sens. Pour certains cela peut
être le contexte, pour d’autres ça peut être l’environnement,
pour d’autres ça peut être le fond, l’arrière-plan… Pour certains
c’est le champ au sens lewinien, pour d’autres c’est au sens
phénoménologique, pour d’autres encore c’est le champ de
l’expérience, certains vont faire des analogies avec le champ
magnétique, d’autres vont aller chercher du côté des champs
morphogénétiques (Rupert Sheldrake et compagnie). Bref, ce
terme de champ est polysémique, alors effectivement j’ai souvent été surpris ; par exemple il y a quelque temps au congrès
européen en Sicile, il y avait une table ronde sur la question du
champ : il n’y avait pas deux intervenants qui parlaient de la
même chose.
C. M. : Donc tu découvres sans cesse des choses nouvelles
dans PHG. À force de le lire, tu finis par différencier la posture
de Perls de celle de Goodman. Cela me surprend car pour moi
ce texte formait un tout et toi à force de faire de l’exégèse du
texte, tu en arrives…
J-M. R. : La posture méthodologique de Goodman, à vrai dire
je ne la connais pas parce qu’on n’a pas de comptes rendus de
séances de Goodman, on ne sait pas comment il travaillait, on
n’a pas de film, on n’a pas de vidéo, etc. Par contre, nous avons
des documents sur Perls : Gestalt-therapy verbatim, Gestalt
Approach, où on voit bien comment Perls travaillait, en particulier dans la période d’Esalen. Déjà j’avais été frappé par la différence de modalités de travail entre le Perls de l’époque de
Verbatim à Esalen et le Perls de Gloria. Ce dernier se situe en
1953, je crois, c’est-à-dire un ou deux ans après la période des
débuts de l’Institut de New York, quand Perls et Goodman travaillaient ensemble, alors qu’Esalen, c’est dans les années
1967-68-69.
C. M. : Oui, quinze ans après.
J-M. R. : La première fois que j’ai vu
Gloria, j’ai cru que j’allais
assassiner Perls ! Il était frustrant, confrontant, un peu le Perls
dont on a parlé dans les Cahiers du Collège à propos de la
méchanceté
[(2)] (rires… ). Mais en même temps, sur le plan de la
posture, il y a quelque chose de tout à fait différent du Perls
d’Esalen, c’est-à-dire qu’à ce moment-là il travaillait “ dans le
champ ”, au niveau des processus de contact. Tandis que le
Perls d’Esalen est le metteur en scène de quelque chose qui va
se jouer de « soi à soi ». Regarde comment il met en scène les
rêves ou les dialogues entre le « top dog » et l’« under dog ».
C. M. : Oui, c’est du monodrame.
J-M. R. (très animé) : C’est du monodrame, c’est-à-dire que
c’est Chantal qui répond à Chantal, Chantal A qui répond à
Chantal B. Où est-il le thérapeute ? Est-il l’arbitre des deux
Chantal ? Qu’est-ce que ça veut dire ? On n’est plus dans le
champ, c’est comme si on ouvrait l’intra-psychique…
C. M. : … Et surtout on garde le pouvoir !
J-M. R. : Ça, c’est encore une autre histoire, mais c’est de l’intrapsychique déployé, on n’est plus dans le processus du
contact, on travaille vraiment au niveau « intra ».
Il y a des tas de gens qui font du travail « intra » sans le savoir
parce qu’ils ne voient pas d’autre manière possible de faire, mais
ce qui m’a excité justement à la lecture de PHG, c’est d’entrevoir
qu’il y avait d’autres manières de travailler, qu’il y avait un autre
paradigme qui serpentait entre les lignes et j’ai eu envie de l’extraire, de le mettre en figure. C’est un choix parce que pour travailler dans l’intra-psychique, honnêtement, je préférerais être
psychanalyste parce que le système de théorisation et de
conceptualisation me parait plus fin, plus sophistiqué, plus élaboré, plus mis à l’épreuve que les petits rogatons que la Gestaltthérapie a construits de ce côté-là. On n’a pas de métapsychologie, on n’a pas de psychopathologie spécifique, on n’a pas de
théorie du développement…, cela ne me manque pas, mais si je
travaillais dans une perspective intra-psychique, cela me manquerait vraisemblablement. Ce n’est pas de ma part un rejet de
la position intra-psychique, mais c’est vraiment un choix, et un
véritable défi que je me lance !
C. M. : C’est précisément ce choix qui manifeste une posture différente, spécifique de la Gestalt-thérapie, et que tu retrouves
davantage dans la pensée de Goodman que dans celle de Perls,
surtout du Perls de la fin de sa vie. Mais qu’est-ce qui distinguerait l’un de l’autre ?Yaurait-il autre chose que la question de l’intrapsychique ?
J-M. R. : L’intra-psychique d’un côté, le champ de l’autre ? Perls
se trouverait du côté de l’agressivité orale et Goodman plutôt du
côté de l’ajustement créateur, donc avec une conception du
contact un peu différente. Pour Perls, le contact serait conçu
comme un « allez vers et prendre » tandis que pour Goodman
il s’agirait d’une construction de significations, une construction
de la figure…
Cela ne veut pas dire non plus que je ne vais pas aller travailler du côté de l’« aller vers et prendre », mais il est vrai que
je me repositionne différemment. Je pense que quand on se
positionne essentiellement dans une perspective de champ, on
peut faire des détours du côté de l’intra-psychique parce que l’intrapsychique, c’est une partie du champ, c’est un pôle du
champ. Mais si notre posture se fonde sur l’intra-psychique, et
que nous voulons l’élargir au champ, on risque d’entrer dans une
méthodologie plus systémique, plus interactionniste, entre
« mon » intra-psychique et « ton » intra-psychique en quelque
sorte, et ce n’est pas vraiment une posture de champ. Il s’agit de
niveaux logiques différents, de lunettes différentes, mais pas
d’un angle de vue plus ou moins grand.
C. M. : Penser en terme de champ est bien ce qui permet de sortir de la dualité, de la dichotomie, des notions d’interne, d’externe, de dedans et de dehors, et de considérer le monde autrement.
J-M. R. : Tout à fait. Et ce que je trouve génial dans la pensée
de Goodman, c’est que cela préfigure avec quarante ans ou cinquante ans d’avance, les réflexions les plus contemporaines de
certains de nos philosophes ou sociologues.
C. M. : Oui, il avait quelque chose de visionnaire, de précurseur
dans sa pensée; mais si tu développais toi-même ta propre pensée, ta propre théorie, est-ce qu’il y aurait quelque chose de spécifique à J-M. R. ou est-ce que ce serait seulement le prolongement de la pensée de Goodman ?
J-M. R. : J’ai de la difficulté avec cette question. Je pense que
ce serait plutôt à mes étudiants de se prononcer. Il y a un article
en préparation pour un prochain numéro des Cahiers, sur l’approche du rêve. L’auteur a fait différents chapitres, sur l’approche du rêve chez Perls, l’approche du rêve chez Isadore
From et l’approche du rêve chez J-M. R.. Pour moi c’était nouveau d’être confronté à cela : je me sentais relativement indifférencié, plutôt dans la famille d’Isadore From certes, dans les
prolongements, certains élargissements et certains rétrécissements mais je ne me sentais pas en rupture épistémologique.
Mais en lisant cet article, il apparaît effectivement qu’il y a des
petits sauts dans ma manière de faire
[(3)] …
(rires).
C. M. : T’es-tu reconnu ?
J-M. R. : Oui tout à fait, et puis j’ai aidé son auteure à en dire
un peu plus et à l’étayer. Mais moi je ne me sens pas dans une
pensée fondamentalement originale, au sens où je ne sens pas
une rupture entre ce qu’a pu élaborer Goodman avec Perls en
matière de Gestalt-thérapie et ce que je peux poursuivre.
J’ai l’impression d’être dans une continuité, je creuse, je creuse, je creuse…
Mais effectivement, j’ai choisi clairement une certaine direction
comme Gilles Delisle a pu en choisir une autre. Sa direction peut
être tout autant légitime que la mienne, je n’ai pas d’objection par
rapport à ça, mais il me semble que la direction que j’ai choisie,
c’est celle qui me paraissait la plus novatrice dans l’œuvre originelle et qui introduit le saut épistémologique. Je crois que mon
travail a consisté à amplifier le saut épistémologique en partie
latent chez Goodman.
C. M. : Ce fameux saut épistémologique, comment le définirais-tu ?
J-M. R. : Eh bien justement, passer à une posture de champ, et
délocaliser le self.
C. M. : Puisque tu fais allusion à Gilles Delisle, quelles seraient
vos différences ?
J-M. R. : J’ai vraiment hâte qu’on travaille un peu plus ensemble
parce que les différences je ne peux, pour le moment, les
appréhender qu’au travers des écrits et, comme disait ma
grand-mère, « le papier n’a jamais refusé l’encre ». Ce n’est pas
toujours facile de théoriser comme on pratique ou de pratiquer
comme on théorise, alors je ne sais pas comment Gilles travaille.
Étonnamment, beaucoup de nos élèves qui ont pu travailler
avec les deux trouvent nos pratiques assez proches. Ce qui
nous différencie est effectivement qu’il file du côté des relations
d’objet, c’est-à-dire un certain nombre d’inférences, de présupposés théoriques sur l’organisation interne de la psyché (ce
qu’on peut appeler « psyché » au sens traditionnel), et à partir du
moment où on s’appuie à ce point sur une perspective inférentielle, on abandonne obligatoirement la posture phénoménologique. Alors je ne prétends pas non plus me tenir crispé sur la
posture phénoménologique, je crois que je n’en suis pas
capable, elle est trop exigeante mais c’est plutôt une tension
vers cette option qui me caractérise. Maintenant il est vrai que
Gilles Delisle flirte également avec certaines directions, du côté
de l’herméneutique par exemple; ce sont des choses qui ne me
sont pas étrangères et qui m’intéressent même au plus haut
point. Pendant un an ou deux, nous avons entretenu un dialogue
épistolaire nourrissant, on s’envoyait des tartines, mais d’une
certaine manière, j’ai l’impression qu’on arrivait à une impasse…
C. M. : L’impasse, c’était que vous restiez campés chacun sur
votre position ?
J-M. R. : Ce n’est pas en termes d’être campé, cela relevait sur
un plan théorique de deux paradigmes différents ; son paradigme je le connais, je le comprends, mais ce n’est pas le mien ;
mon paradigme, je crois qu’il le connaît et qu’il le comprend
mais ce n’est pas le sien. À partir du moment où l’on se reconnaît mutuellement le droit de penser de la sorte, on arrive à une
impasse parce qu’il ne s’agit pas non plus de faire une soupe
qui mélangerait des inconciliables.
C. M. : Es-tu d’accord avec la différence qui te définirait « orthodoxe » et définirait Gilles Delisle « intégratif » ?
J-M. R. : Beaucoup de gens au sortir du débat que nous avons
eu aux collégiales m’ont dit : « Le plus orthodoxe des deux n’est
peut-être pas celui qu’on pense ! »
[(4)]. Ils précisaient qu’à leurs
yeux, Gilles avait une position moins ouverte que celle qui
m’était attribuée. Je crois que la Gestalt-thérapie est déjà intégrative et qu’elle réussit à élaborer un tout cohérent ; parvenir
comme l’ont fait tant bien que mal Perls et Goodman à concilier
les deux paradigmes dans un édifice commun, un peu bancal
parfois certes, mais qui tient quand même la route, est une
gageure. Mais tirer davantage le modèle du côté de « l’intrapsychique » et des « relations d’objet » risque de nous faire
abandonner la composante de « champ », la réduire ou l’amputer de manière à ce qu’elle devienne méconnaissable.
C. M. : Donc nous perdrions l’aspect le plus novateur ?
J-M. R. : Non seulement c’est l’aspect qui me parait le plus
novateur, mais aussi ce ne serait plus de la Gestalt-thérapie, ce
sera une forme, un dérivé de la psychanalyse. La posture serait
radicalement psychanalytique même si celle est repeinte aux
couleurs de l’humanisme.
C. M. : Nous pourrions conclure, comme tu l’as déjà dit ailleurs,
que Gilles et toi vous avez fait une sélection différente dans cette
œuvre de PHG, mais apparemment vous parvenez à vous
reconnaître mutuellement une compétence et une voie de
recherche. Il y a encore dans le paysage français un courant que
nous n’avons pas évoqué, initié par Serge et Anne Ginger ; comment situerais-tu ce courant par rapport aux précédents ?
J-M. R. : C’est un courant qui honnêtement ne m’intéresse pas.
Je prends ma responsabilité en disant que ça ne m’intéresse
pas, selon moi c’est un courant qui ne pense pas ou du moins
ne me donne pas matière à penser…
C. M. : Il m’est venu une analogie quand tu disais que Perls s’est
progressivement éloigné du fondement « champ organismeenvironnement » tel qu’il est décrit dans PHG. ; tu dis qu’à la fin
de sa vie Perls a régressé et est revenu à une posture intra~psychique, est-ce que tu pourrais assimiler le courant « gingérien »
à cette évolution tardive de Perls, dans sa période
californienne ?
J-M. R. : Sûrement, oui, sûrement en tout cas, c’est comme ça
qu’il veut se définir. Je n’ai jamais travaillé avec Serge, mais
nous avons beaucoup parlé de nos manières de travailler. Il y a
un article, qui doit dater des années 70 et 80, écrit par une des
pionnières de l’Institut de Gestalt de Cleveland qui s’appelle
Elaine Kepner (la mère de James Kepner). Elle avait intitulé son
article : “ La Gestalt : un comportementalisme humaniste ”,
c’était sa manière de concevoir la Gestalt à l’époque. Je pense
qu’un certain nombre de gens se sont reconnus dans cette définition et pour moi, l’attribution plus ou moins projective que je
pourrais faire sur le courant que tu appelles « gingérien », serait
de l’appeler aussi un « comportementalisme humaniste ».
C. M. : Je ne pense pas que Ginger se reconnaîtrait sous cette
étiquette. Ce qui m’ennuie, c’est la manière dont il peut t’arriver
de dénigrer ce courant-là, comme s’il ne pouvait pas avoir « droit
de cité » parmi d’autres.
J-M. R. : Tout le monde a « droit de cité », il y a de la place pour
tout le monde. Je dis simplement qu’il ne m’intéresse pas, exactement comme il y a d’autres courants de psychothérapie qui ne
m’intéressent pas, par exemple le « cri primal » ne m’intéresse
pas, et je me sens tout aussi loin du « cri primal » que du courant
de… Serge.
C. M. (étonnée) : Ah oui ? Ça m’étonne…
J-M. R. : Je me sens très loin. Mais je n’ai aucune objection à
ce que ça existe mais ce n’est pas mon truc, je ne m’y reconnais pas, je ne me sens aucune parenté.
C. M. : Mais si on regarde la carte de ce qui existe en France…
J-M. R. : Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Dans les
courants qui se réclament de la Gestalt-thérapie, il y a effectivement le courant auquel j’appartiens, il y a effectivement le
courant de Gilles Delisle et puis il y a aussi le courant de Serge
Ginger, ne me fais pas dire qu’il n’existe pas ! (rires) Le fait qu’il
ne m’intéresse pas ne veut pas dire qu’il n’existe pas, il existe
dans l’histoire de la Gestalt, bien sûr.
C. M. : Puisque cela existe, comment est-ce que tu vois les relations entre ces différents courants, est-ce que c’est possible de
se parler, de faire des choses ensemble ou est-ce que nous
sommes inexorablement enjoints à nous critiquer et nous combattre ?
J-M. R. : Je ne me sens pas dans une relation de combat, ce
qui m’intéresse c’est d’aller plus loin, de continuer à développer
la direction donnée dans laquelle on est un certain nombre à
aller, ça m’intéresse d’ouvrir le dialogue avec d’autres qui cherchent à leur manière.
Cela me dérange d’amalgamer les courants avec les noms
propres de leurs porte-drapeaux. Il ne me viendrait pas à l’idée
de parler d’un courant « robinien » ! Bien sûr qu’on peut se parlerentre tendances ! Un exemple : il y a quelques années, j’avais
publié
[(5)] une critique très virulente du bouquin de Gilles Delisle
consacré à la Gestalt-thérapie et au DSM. Cela ne m’empêche
pas d’avoir beaucoup d’affection et d’estime pour Gilles, et nous
allons même coanimer un séminaire de dialogue et de
recherche dans quelques mois ! Ce pourrait peut-être être la
même chose avec Serge car je n’ai aucune inimitié personnelle
à son égard. Je déplore seulement qu’il n’ait pas consacré une
part de la gigantesque énergie qu’il déploie, à approfondir la
théorie et la pratique de la Gestalt-thérapie. Mais je suis intéressé à travailler et échanger avec des gens qui cherchent, pas
avec des gens qui ont trouvé…
Il y a cependant des gens qui sont issus de la mouvance de
Ginger qui ont continué leur élaboration, leur réflexion et qui me
nourrissent et me font penser, qui me font réfléchir, mais c’est
vrai aussi qu’ils ne sont plus guère affiliés à ce courant ; soit ils
sont devenus « delisliens », comme tu dirais, soit ils sont venus
chez nous. Par exemple dans l’équipe de nos formateurs habituels il y a plusieurs personnes qui ont été formées au départ par
l’EPG, mais qui ont complètement abandonné cette manière de
penser, de pratiquer et de théoriser, complètement…
C. M. : Il me semble que chacun d’entre nous intègre plusieurs
influences ; il peut y avoir différentes étapes dans un processus
de formation. Pour moi, les choses se situent plus en complémentarité qu’en opposition ; un courant n’empêche pas l’autre,
ils peuvent même se féconder mutuellement.
J-M. R. : Ce courant dit « de la côte Ouest des Etats-Unis », je
l’ai connu, je l’ai pratiqué, c’est la première forme de Gestaltthérapie que j’ai rencontrée et aujourd’hui il ne me féconde
plus…
C. M. : Il me semble que c’est ce que tu appelles le courant
« californien » ?
J-M. R. : Oui c’est ça, ce fût la première marche de mon escalier de gestaltiste. J’ai connu la Gestalt-thérapie en 1972 dès
que le livre Rêve et existence est sorti. C’est un livre qui m’a
bouleversé, qui a changé immédiatement ma pratique sur un
certain nombre de choses, sans que je sois encore gestaltiste
ni même formé. Après j’ai eu une boulimie de littérature gestaltiste, j’ai lu alors tout ce qui était écrit sur la Gestalt-thérapie,
j’étais obligé de me faire envoyer les ouvrages des États-Unis,
j’ai tout dévoré, tout ce qui pouvait exister dans les années
1972, c’était la Gestalt californienne. Les premiers groupes auxquels j’ai participé étaient de type californien et cela a correspondu à quelque chose qui était bon pour moi à l’époque, mais
cela ne me nourrit plus aujourd’hui. Si j’ai envie de me nourrir,
je préfère relire une fois de plus PHG que de relire Rêve et existence, bien qu’il y ait toujours des choses à y prendre, je ne jette
pas le bébé avec l’eau du bain, mais je peux dire que ça ne
m’intéresse plus guère.
C. M. : Il y a un autre courant dont on parle moins peut être parce
qu’il est moins prosélyte, c’est celui de Noël Salathé. Son ouvrage de base est également PHG, je l’ai découvert grâce à lui. Il
me semble très proche de toi sur le plan théorique et par sa référence constante à Isadore From. Comment qualifierais-tu ta différence avec Noël ?
J-M. R. : Effectivement nous avons tété le même sein, puisque
nous étions dans le même groupe auprès d’Isadore.
C. M. : Dans le même groupe ?
J-M. R. : Oui, on était ensemble. Mais c’est vrai que Noël a tiré
cet enseignement dans une autre direction, qui lui appartient en
propre, et qui à mon avis n’appartient pas à PHG, c’est-à-dire
l’existentialisme. L’approche existentielle m’a nourri pendant des
années, toute la philosophie de Maslow, Yalom, Rollo May et
toute cette mouvance-là, mais aujourd’hui l’existentialisme et
même l’humanisme ne sont plus des courants qui m’intéressent
parce que je les vois comme des avatars de l’individualisme !
C. M. : Ah oui, tu les situes comme ça ? Pourtant Noël fait quand
même beaucoup référence à Buber et à une posture dialogale.
J-M. R. : Mais pour moi la posture dialogale n’est pas vraiment
une position de champ. Je caricature un peu certes, lorsqu’un
intra-psychique va rencontrer un autre intra-psychique, c’est
une position qui s’apparente à la logique « systémique ». Pour
moi, ce n’est pas encore le champ. Tu vois l’année dernière, on
a eu une Université d’été autour de Lynne Jacobs qui est certainement la personne dans la communauté gestaltiste internationale qui est la plus engagée au niveau du dialogal, qui a le
plus écrit, élaboré… On a essayé de travailler, de réfléchir
ensemble au niveau de « l’intra-psychique », du « dialogal », et
du « champ ». Quand on a commencé notre Université d’été, on
n’était pas tout à fait convaincu que le dialogal et le champ ce
n’étaient pas bonnet blanc et blanc bonnet, et même Lynne les
assimilait. Et puis petit à petit à force de dialoguer pendant sept
ou huit jours, de se comprendre et d’élaborer ensemble, c’est
devenu clair que la position dialogale était une position médiane et elle-même a déclaré en substance : « Je me rends compte que je croyais travailler dans une perspective de champ, et je
ne travaille pas dans le champ ».
C. M. : Ou juste dans le champ de la relation.
J-M. R. : Oui, c’est ça mais avec une définition du champ qui est
complètement différente.
C. M. : Je n’avais pas vu cette différence ni ses implications, jusqu’alors le dialogal et le champ me semblaient synonymes.
Bien, il me semble que nous avons brossé un panorama relativement complet du mouvement gestaltiste contemporain en
francophonie. Je t’interroge aujourd’hui pour la Revue de la SFG
que tu as créée et longtemps dirigée ; elle t’a en quelque sorte
« échappé » au moment de la scission. Comment vis-tu le fait
d’être sollicité aujourd’hui et, avec le recul, comment vois-tu
cette scission et l’évolution de notre mouvement ?
J-M. R. : La scission, nous pouvons en parler, a été et reste un
événement douloureux
[(6)]; et c’est vrai que l’un des points particulièrement douloureux a été de perdre la revue ou plus exactement de la laisser. Mais en même temps, le deuil s’est quand
même fait très vite. Ce qui m’importe maintenant c’est que ça
circule, que le savoir circule, que les expériences soient partagées, confrontées et mises en articulation, et qu’on se lise !
Comme je te le disais, je peux publier sans problème des textes
avec lesquels je ne suis pas d’accord… Quant à la revue, s’il
faut la lâcher, je la lâche. Ce n’est pas grave. Ce qui a été écrit
reste écrit, continue d’être en circulation et je n’ai pas besoin de
la posséder.
Par contre, nous étions un certain nombre à avoir envie de
continuer à dire des choses et justement à les mettre en circulation. Les gens qui restaient à la SFG nous disaient qu’ils voulaient faire autre chose de la revue à l’époque, en particulier les
gens de l’EPG qui souhaitaient orienter la revue vers une plus
grande vulgarisation et ce n’était pas du tout ce que nous voulions. Donc il y avait de la place pour créer un nouvel instrument,
et immédiatement nous avons créé un autre outil : les
Cahiers
deGestalt-thérapie. Effectivement j’ai créé cette deuxième revue
avec la même équipe qui avait géré la première. Maintenant on
arrive au N°10, donc ça continue à tenir la route, il y a toujours
du bon et du moins bon à l’intérieur. J’en suis toujours le responsable, je cherche à m’en dégager mais personne ne veut
prendre la relève. Je suis quand même un de ceux en France qui
connaît le mieux la communauté internationale, qui est le plus en
réseau avec elle, qui travaille avec les Américains, les Sud-Américains, les pays de l’Est, l’Afrique etc, donc quand on parle
d’un thème, ça me fait penser que j’ai lu tel « truc » dans la revue
australienne, cela me permet de faire des liens et de penser à tel
ou tel auteur… Je n’ai pas l’intention de m’en retirer complètement, mais j’aimerais bien passer la main, moyennant quoi être
dépossédé de la revue de la SFG ne m’attriste plus.
[(7)]
C. M. : Et que penses-tu de l’évolution de cette revue ?
J-M. R. : Je la lis certainement moins attentivement qu’avant,
très honnêtement j’y ai trouvé quelques bons articles. Certains
articles m’ont fait penser, mais il y en a d’autres que je n’ai pas
lus ou que j’ai lus en diagonale, ou qui font partie des choses
qui ne me donnent pas à penser. Mais j’ai le souvenir d’un
article sur Gérard Mendel qui m’avait beaucoup intéressé. Mais
ça dépend un peu des thèmes. Quand c’est un thème clinique
très pointu comme vous avez fait pour « Abus, violence et traumatismes » cela peut m’intéresser. Je peux dire qu’autrefois je
lisais tout, tout ce qui paraissait en Gestalt-thérapie, livres,
revues, revues américaines, anglaises ou de langue anglaise,
je lisais même un peu des revues italiennes alors que je devine
plus que je le lis, ou les espagnoles. Je lisais vraiment tout,
maintenant la production est trop abondante ; donc je lis quand
c’est dans un thème que je suis en train de travailler, sinon je ne
lis plus systématiquement. Donc je ne saurais pas décrire l’évolution de la revue Gestalt.
C. M. : Est-ce que tu assimiles la revue ou la SFG au courant
que j’appelle « gingérien » ?
J-M. R. : Je n’assimile plus la SFG à ce courant et ça fait partie
de mes regrets par rapport à la scission. De force, on s’est
séparés de la SFG, alors que ce n’est pas de la SFG qu’on voulait se séparer, c’était de la mouvance « gingérienne ». Mais on
ne pouvait pas se séparer de l’un sans se séparer de l’autre car
ce courant était majoritaire dans la SFG. Il n’y avait pas de dialogue possible puisque chaque fois qu’on abordait un sujet, on
rencontrait un déni permanent. Mais dans la mesure où la SFG
elle-même se constitue une identité qui me semble de plus en
plus se différencier du courant « gingérien », faire place à une
réflexion critique par rapport à ce courant-là, et faire place à
d’autres courants, moi je n’ai pas du tout d’objection à être en dialogue avec la SFG.
[1]
La suite des événements
donne raison à Jean-Marie
Robine. En effet, cet entretien a
eu lieu en juillet 2001. Le
dépôt légal de la nouvelle
version de Gestalt-thérapie
traduite dans l’édition de
L’Exprimeriedate de septembre 2001 ; mais nous avons eu la
surprise de voir les éditions
Stankérééditer l’ancienne
version ce même mois de
septembre. (C.. M.)
[2]
F. Perls était-il méchant ?
Entretiens de Joseph Zinker et
de Michael V. Miller avec
Jean-Marie Robine parus dans
les Cahiers de Gestaltthérapie, N°2,( 1997)
[3]
J’ai besoin de vous parler
d’un rêve. Article de Christiane
Garrivet paru dans les Cahiers
de Gestalt-thérapie, N° 10,
( 2001).
[4]
Face à face Gilles Delisle -
Jean-Marie Robine, dans
quelles directions prolonger
l’œuvre de Perls et de
Goodman ? Publié dans les
Cahiers de Gestalt-thérapie,
N° 8,2000, suite au
Congrès de décembre1999 :
« L’inachevé et l’ouvert «
[5]
Revue Gestalt, N°2, 1991.
[6]
La scission, à laquelle
nous faisons allusion, s’est
produite au sein de la S.F.G.
en mars 1996, ce qui a donné
lieu à la création du Collège
de Gestalt-thérapie.
[7]
Jacques Blaize a pris la
responsabilité des
Cahiers de Gestalt-thérapie
depuis l’automne 2001
(Cahiers N° 10).