2002
Revue de la Société Française de Gestalt
De la Gestalt-thérapie à la PGRO
[*]
Gilles DELISLE
Détenteur d’un Ph. D. en psychologie clinique, il dirige le CIG de Montréal depuis sa fondation en 1981. Il est membre de la Société Internationale pour l'étude des Troubles de la personnalité et fait partie du comité de rédaction de nombreuses revues professionnelles et scientifiques.
L'auteur présente le parcours qui l’a conduit à proposer
une révision de la théorie gestaltiste du self, ainsi qu'un
modèle de la psychothérapie gestaltiste, applicable au traitement des personnalités pathologiques. Ce modèle est
issu de l'intégration épistémologiquement balisée de la
perspective du champ, telle qu'on l'entend en Gestalt thérapie, et de la théorie générale du développement de la
relation d'objet.
J’ai répondu avec plaisir à l’invitation de la Revue Gestalt àcontribuer à tracer un panorama de la Gestalt francophone
contemporaine, telle qu’on peut la voir du dedans. Mon point de
vue est celui d’un formateur québécois ayant eu, depuis une
dizaine d’années, l’occasion d’intervenir auprès de gestaltistes
de l’Europe francophone. J’énoncerai d’abord ce que je conçois
être l’état actuel de la Gestalt-thérapie. Ensuite, je tracerai les
contours des options que j’ai prises par rapport aux textes fondateurs. Enfin, je formulerai quelques propositions en vue d’un
développement optimal de nos fondements théoriques et cliniques.
Toutefois, quelques difficultés apparaissent alors que j’entreprend d’écrire ce texte. D’abord, j’ai un peu l’impression de radoter. Au fond, j’ai déjà écrit, dit et répété tout ça, tant dans des
livres ( 1991,1998) que dans des articles, conférences ou
recueils de textes ( 2001). Devant néanmoins représenter correctement l’une des formes de la Gestalt thérapie contemporaine, celle aujourd’hui connue sous les vocables de PGRO
(Psychothérapie Gestaltiste des Relations d’Objet) ou de psychothérapie du lien, j’espère que le résumé que je ferai ici pourra être utile à ceux et celles qui ne connaissent pas cette
approche. Quant au lecteur déjà familiarisé avec le modèle que
je propose et avec mes écrits récents, il trouvera sans doute un
air de déjà vu à ce qui va suivre, tant j’ai dû reprendre en les
remaniant parfois très peu, des fragments de textes récents qui
me semblent condenser du mieux que je puisse le faire, l’essentiel du modèle avec lequel je travaille depuis maintenant dix
ans.
Ensuite, je dois dire que j’arrive mal à me représenter une
Gestalt francophone, tant le paysage du Québec me semble différent de celui de la Gestalt francophone européenne. Parmi les
différences, notons qu’au Québec la reconnaissance des praticiens est une responsabilité des Ordres professionnels et que,
de ce fait, l’Association Québécoise de Gestalt ne joue aucun
rôle de sanction ou de contrôle de la pratique de ses membres.
En outre, la Gestalt-thérapie est présente dans toutes les facultés de psychologie et, à la différence de la situation française,
elle n’a pas à affronter sur le plan de la visibilité sociale et culturelle, le poids d’une psychanalyse omniprésente. Enfin, la communauté gestaltiste québécoise est regroupée sous une seule
société, l’AQG. Le lecteur qui voudrait en savoir davantage sur
la situation de la Gestalt au Québec pourra consulter L’histoire
de la Gestalt au Québec, de Janine Corbeil ( 1992), ainsi que La
Gestalt-thérapie au Québec, que j’ai écrit à la demande de la
revue Gestalt en 1995 (N° 8, Ailleurs et Maintenant). Mais en
définitive, c’est surtout le contexte professionnel et institutionnel
qui distingue le Québec de l’Europe francophone. Il reste que
nous parlons la même langue (bien que la plupart des
Québécois aient accès à ce qui s’écrit en anglais) et que nos
références théoriques se chevauchent. En outre, il y a longtemps que le Québec et la France s’échangent des élèves et des
formateurs. Janine Corbeil, Ernest Godin, André Jacques, Jean
Gagnon et moi-même sommes souvent intervenus en France. À
l’inverse, Serge Ginger, Gonzague Masquelier et Marie Petit ont
eu l’occasion d’enseigner au Québec et plusieurs gestaltistes
européens de premier plan ont participé à Montréal aux conférences du Gestalt Journal, en 1988,1993 et 2000.
Néanmoins, comme je m’adresse aux lecteurs de la revue
Gestalt, donc essentiellement à la communauté gestaltiste francophone d’Europe, c’est surtout cet arrière-fond européen francophone duquel se détacheront pour moi les considérations qui
vont suivre, quand elles auront une portée professionnelle et institutionnelle.
LA GESTALT-THÉRAPIE : ÉTAT DES LIEUX
APRÈS CINQUANTE ANS D’EXISTENCE
Pour moi, la Gestalt-thérapie est d’abord une École de pensée
qui tire sa légitimité sociale et épistémologique du fait de son
appartenance à un champ de pratique, celui de la psychothérapie. Cette École de pensée a apporté une contribution majeure
au champ de pratique de la psychothérapie. Quelle est cette
contribution de la Gestalt-thérapie à l’ensemble du champ de
pratique ?Historiquement, l’essence de la contribution gestaltiste à la psychothérapie fut le point de vue holistique, suivant
lequel tout est inter-relié, les êtres et les choses, le tout d’une
situation n’étant jamais réductible à la somme de ses parties. De
cette contribution essentielle découlent trois apports spécifiques.
- L’importance de l’ici et maintenant de la relation thérapeutique
en tant que représentant des modes expérientiels du client et
en tant que levier de transformation
- L’importance d’une cohésion pensée-affect-agir dans l’appréciation de l’état mental
- L’importance de l’expérience, essence immédiate de l’existence
Des auteurs comme Yontef ( 1993) et Miller ( 1988 ; 1991) ont
déjà souligné combien la psychanalyse, dans ses développements récents, a subi l’influence de la psychologie existentiellehumaniste et a intégré un bon nombre d’éléments empruntés à
la Gestalt-thérapie, incluant une reconnaissance de la relation
réelle et de son impact sur le cheminement thérapeutique.
Certaines des idées de Perls et de Goodman semblent avoir été,
délibérément ou par osmose, assimilées dans le courant psychodynamique ou “réinventées” par celui-ci (Burgalières,
1992).
Une analyse préliminaire de la documentation scientifique et
clinique s’échelonnant de 1975 à 1995 m’avait permis en 1998
de constater que les lignes de force de la Gestalt-thérapie sur le
plan de la pratique clinique étaient largement reconnues, alors
que ses lacunes conceptuelles étaient, elles, assez nettement
dénoncées. Je résumerai à quelques points l’essentiel du résultat de cette recherche. Le lecteur qui voudrait en savoir davantage trouvera dans La relation d’objet en Gestalt-thérapie, le
détail de ces conclusions ainsi que les références appropriées.
D’abord, les innovations techniques :
- La technique du dialogue à deux chaises a largement été étudiée et ses effets positifs sur le dénouement d’impasses, tant
interpersonnelles qu’intrapsychiques sont bien documentés.
- Ses puissantes techniques de travail sur les rêves produisent
des impacts cliniques appréciables.
- La mise en acte stimule la prise de conscience et favorise la
pleine implication du client.
- Les techniques gestaltistes aident à contrer le retrait schizoïde, les blessures narcissiques et la régression.
- Elles encouragent l’émergence de la spontanéité et la prise
de conscience des sensations corporelles en plus d’aiguiser
l’expérience de l‘ici et maintenant.
Ensuite, les applications de la Gestalt-thérapie à diverses problématiques cliniques ont retenu l’attention de plusieurs chercheurs et cliniciens. Ses apports au traitement de certaines
pathologies que le DSM
[*] classe aujourd’hui à l’axe I sont évidents. Son utilité semble établie pour le traitement…
- Des troubles de l‘alimentation.
- Des troubles sexuels.
- Des états de stress post-traumatiques.
- Des troubles du langage.
- De l’alcoolisme.
- De certains troubles psychotiques (elle permettrait notamment aux schizophrènes d’améliorer leur prise sur le réel et
leurs processus perceptuels)
On voit donc que la Gestalt-thérapie est considérée comme
cliniquement pertinente, du moins aux yeux de la tradition anglosaxonne de la recherche clinique appliquée. En revanche,
comme je l’écrivais plus haut, on déplore quelques faiblesses
saillantes sur le plan de son articulation théorique.
LES LIMITES DE
LA GESTALT-THÉRAPIE CLASSIQUE
La Gestalt-thérapie reste largement affligée de quelques unes
de ses limites historiques. Depuis ses origines, elle n’a pas semblé réussir à se libérer de son inconfort face à la psychopathologie. Théorie par excellence du processus, elle tend à réduire la
psychopathologie à des euphémismes processuels tels l’interruption, la perte de fonction Je ou l’ajustement conservateur. Ce
faisant, elle souligne à juste titre combien chaque expérience
pathologique est en fait un événement, un phénomène de la
frontière-contact. Malheureusement, ce parti pris processuel fait
trop peu de cas de la diversité des organisations pathologiques
sous-jacentes, voire du concept même d’organisation. À terme,
cela peut conduire au déni de la psychopathologie, voire de la
réalité psychique. N’oublions pas que le troisième chapitre de
Gestalt-thérapie, intitulé « Esprit, corps et monde extérieur » est
consacré à démontrer le caractère illusoire d’un « monde intérieur ».
Certains des concepts fondamentaux de la Gestalt-thérapie et
de sa théorie du Self (Perls-Goodman, 1951) demeurent flous.
C’est surtout dans le traitement au long cours des troubles
graves de la personnalité, que ce manque d’articulation, de
même que des déficiences inhérentes à sa théorie se révèlent
des plus problématiques (Yontef, 1988 ; AQG, 1993). On lui
reproche de…
- Négliger l’interpersonnel et l’intersubjectif (l’autre est un élément de l’« environnement »).
- Sous-estimer l’importance des processus inconscients dans
la pathologie.
- Ne pas fournir un cadre conceptuel satisfaisant pour comprendre la dynamique transférentielle.
- Considèrer les processus cognitifs comme un obstacle à la
sagesse du corps.
Après cinquante ans d’existence, on aurait pu espérer que ces
limites conceptuelles soient reconnues et résolues, notamment
par des rapprochements intégratifs avec d’autres Écoles de pensée. Malheureusement, la Gestalt-thérapie donne parfois l’impression d’être restée, dans ses rapports avec d’autres Écoles
de pensée, à une position de stricte rivalité et de quête défensive d’identité, de démonstration d’originalité et de supériorité.
Certaines évocations de la psychanalyse par exemple, continuent de la présenter comme une entité monolythique et dogmatique alors que, s’il est indéniable qu’il existe encore en 2002
des psychanalystes bornés, il demeure que la théorie psychanalytique est devenue plurielle. En se modernisant et en se
diversifiant, elle s’est dans certains cas rapprochée de plusieurs
des positions fondamentales des approches existentielleshumanistes, dont celles de la Gestalt-thérapie.
Née de parents libertaires, la Gestalt-thérapie apparaît aujourd’hui un peu coincée dans cette « liberté ». Les réalités
humaines de l’engagement, du renoncement, de la persévérance, de la transcendance et de la tolérance sont difficilement
théorisables dans le cadre du discours théorique de la Gestaltthérapie « pure », lequel a somme toute assez peu évolué
depuis 1951. Aussi, la Gestalt-thérapie est-elle aux prises avec
un paradoxe. D’un côté, elle est souvent passablement dogmatique dans sa dénonciation du dogmatisme des autres. D’un
autre côté, son discours est parfois plus complexe et hermétique
que ce qu’elle avait le projet de remplacer. Étonnamment, ce
dogmatisme et cet hermétisme relatifs demeurent parés d’un
relent d’esprit libertaire qui lui donne bonne conscience et lui
permet de se croire encore « subversive », tout en l’empêchant
de se donner les moyens de réactiver son développement.
Qu’adviendrait-il de la Gestalt-thérapie si, à la longue, on
continuait à lui reconnaître une puissance et une réelle pertinence sur le plan de la technique, tout en rejetant sa théorie parce
qu’à la fois trop hermétique, insuffisamment développée et inapte à rendre compte des réalités cliniques contemporaines ?
Poser la question, c’est y répondre. Isadore From aimait dire que
la Gestalt-thérapie, c’est ce qui reste une fois qu’on a oublié
toutes les techniques ! Mais si ce qui reste n’est ni utile, ni intelligible hors du champ de la Gestalt-thérapie, nous allons droit
vers une situation où des cliniciens d’autres approches utiliseront en dilettantes des techniques « gestaltistes » sans rapport
avec leurs fondements théoriques, alors que les gestaltistes
déconsidéreront la technique au profit d’une théorie insaisissable, incomplète et insuffisante pour éclairer en elle-même leur
pratique.
C’est pourquoi il me semble que nous devons tous revenir à
nos fondements théoriques afin de les interroger, de les parachever et de mieux les articuler à la clinique contemporaine.
C’est ce que j’ai voulu faire dans le cadre d’une clinique circonscrite, celle des personnalités pathologiques, appelée dans le
DSM
[*] Troubles de la personnalité et posée sur l’axe II. J’ai voulu
travailler sur ce champ de la psychopathologie parce que je m’y
intéresse depuis déjà une quinzaine d’années, mais aussi parce
que c’est justement dans ce champ de traitement que la Gestaltthérapie est mise en doute par la communauté clinique. Je résumerai maintenant cette démarche dans ses grandes lignes.
MES OPTIONS PAR RAPPORT
AUX TEXTES FONDATEURS
Pour l’essentiel, j’ai d’abord tenté de lire les textes fondateurs
de la Gestalt-thérapie, en particulier Perls ( 1942) et Perls-Goodman ( 1951) en tant qu’événements spatio-temporels dans
l’histoire de la psychothérapie. Si l’on s’engage dans cette forme
de lecture, il nous faut prendre en compte le contexte scientifique, clinique, expérientiel et culturel des auteurs de 1951. La
Gestalt-thérapie s’est d’abord exprimée par la voix d’un psychanalyste européen dissident, auquel s’est joint plus tard un
homme de lettre américain appelé à devenir l’une des figures de
proue de la révolution culturelle américaine des années 60. Leur
propos a pris forme au sein d’une société et à une époque souvent présentées comme un carcan de normes aliénantes.
Voyant dans la psychanalyse de leur époque un processus de
mentalisation de l’expérience, fondé sur l’introjection de significations extérieures au sujet, Perls, Goodman et les autres ont
apporté à l’univers de la psychothérapie une contribution originale et majeure. Comme on a pu le voir, cet apport est aujourd’hui largement reconnu quant à sa technique et à ses impacts,
mais reste marginal quant à son fondement théorique.
Or, une technique coupée de son fondement réflexif court à la
longue le risque d’une transmission superficielle et d’une application de moins en moins raisonnée, de plus en plus ritualisée.
À quelles conditions peut-on faire un travail d’amplification avec
une personne d’organisation limite ? Quand est-il indiqué d’accentuer le « Je » d’un patient narcissique ? Comment contrer les
dérives hystérisantes de l’expression affective ? On ne saurait
commencer à répondre de manière cohérente à ces questions
qu’à deux conditions. D’abord, il faut savoir de qui et de quoi
nous parlons. Qu’est-ce qu’un état-limite, une personnalité narcissique ou l’hystérisation de l’affect ? Ici, à moins d’admettre
que la Gestalt-thérapie réside dans la banlieue conceptuelle de
la psychanalyse, il nous faudra reconnaître que notre théorie
reste silencieuse face à ces questions, parce qu’elle n’a pas de
théorie différentielle de la pathogénèse. Ensuite, nos références
théoriques gestaltistes doivent contenir une possibilité de
réflexion quant aux stratégies cliniques différentielles. Sinon, ce
que nous pratiquons n’est plus une forme de psychothérapie,
mais plutôt une espèce de pastorale psychologique voulant qu’il
suffise de…, qu’il n’y ait qu’à…, et qu’alors… Remplacez les
points de suspension par « accroître le contact », « faciliter le
mouvement figure/fond », « augmenter l’awareness ». Une
approche qui prônerait la même action pour tous, en vue du
même objectif ne serait pas un système psychothérapeutique,
même si ses effets sur la santé mentale étaient positif. Pour que
la Gestalt-thérapie puisse revendiquer le statut de système thérapeutique, l’épistémologie contemporaine exige qu’elle fournisse des réponses aux questions suivantes :
- Quelle est sa conception du développement normal et pathologique ?
- Quels outils conceptuels et cliniques propose-t-elle pour l’évaluation de l’état psychologique de la personne qui consulte ?
- Comment définit-elle une trajectoire thérapeutique différentielle selon la problématique clinique ?
- Quels outils d’intervention permet-elle légitimement d’utiliser
et à quelles conditions ?
Faute de développer notre théorie fondamentale, nous
sommes trop souvent contraints à un éclectisme irréfléchi,
empruntant ici une terminologie diagnostique, là une trame
développementale, des techniques expressives ou corporelles,
etc. Or, je crois que nos textes fondamentaux de 1942 et de
1951 contiennent des germes insuffisamment développés qui
pourraient nous permettre d’augmenter notre cohérence théorique et d’assurer un meilleur enracinement à notre pertinence
clinique.
C’est pourquoi j’ai voulu soumettre Perls-Goodman à l’épreuve de la réalité clinique contemporaine, voire, tenter de les y arrimer. Àl’arrivée, cette relecture m’a permis de constater des similitudes de sensibilités, voire même de formulation entre Perls
( 1942) et un courant de la pensée psychanalytique, celui connu
sous le nom d’École Britannique des Relations d’Objet.
L’approfondissement de ces similitudes a débouché sur une
interrogation quant à l’origine, la nature, la fonction et le destin
des introjects dans la théorie de Perls-Goodman, de même qu’à
une réflexion connexe sur le concept de situation inachevée et
sur les conditions du parachèvement.
J’ai conclu cette relecture de Perls-Goodman par une tentative de prolonger leur apport jusqu’à répondre aux exigences de
l’épistémologie contemporaine, posant comme hypothèse de
travail que W.R.D. Fairbairn commençait là où Perls-Goodman
s’arrêtaient et inversement. Il en est sorti une révision de la théorie du Self et l’articulation d’une théorie de la psychothérapie qui
en découle, que je résumerai à cinq caractéristiques fondamentales :
• Elle isole et précise un certain type de situations
inachevées, constitutives des pathologies de la personnalité.
Des quatre dimensions du « fond donné qui se dissout en possibilités », force nous est de reconnaître que les situations
inachevées du passé sont d’un ordre expérientiel différent des
trois autres. Les excitations organiques, l’environnement vaguement perçu et les sentiments rudimentaires liant l’organisme
et l’environnement sont pauvres en histoire. Seules les situations inachevées du passé sont véritablement porteuses d’une
histoire et cette histoire est celle d’un échec. Tel qu’il est présenté chez Perls-Goodman, le concept de situation inachevée
dilue cette réalité clinique fondamentale, indispensable à la compréhension de la pathogénèse, en l’amalgamant aux autres
émergences qui, elles, ne peuvent être reliées que de manière
tangentielle à la pathogénèse. C’est pourquoi la PGRO s’attache
à comprendre les configurations du champ qui conduisent à ces
situations inachevées, de même qu’à proposer une modélisation
cliniquement utile de leur impact ultérieur sur le processus figurefond.
En gros, la structure du champ qui empêche certaines situations de s’achever est telle qu’une expérience inscrite dans la
durée d’un lien intersubjectif se trouve être à la fois indispensable et intolérable.
• Elle vise à préciser le concept d’introject et sa
fonction dans la pathogénèse de la personnalité
pathologique.
Les situations dont il vient d’être question sont interrompues
par une introjection primaire. Ce qui est alors introjetté, conformément au concept originel formulé par Perls-Goodman, ce
n’est pas simplement un élément de l’environnement mais bien
un lien, fait d’un élément de l’environnement, d’un élément du
Self qui lui est attaché et de la relation entre les deux au moment
de l’expérience. La PGRO a proposé le terme, discutable, de
Microchamp Introjecté, afin de distinguer ces introjects pathogénétiques d’autres introjects moins impliqués dans l’élaboration
de la pathologie.
Cet introject ne peut émerger en figure parce qu’il est fait d’une
expérience intolérable. Il doit pourtant imprégner l’expérience du
sujet car il contient une expérience indispensable. C’est au
moyen de ce construit que nous voulons rendre compte des
constellations d’ajustements conservateurs syntones, répandus
dans une variété de contextes et, par essence, réfractaires à l’intervention thérapeutique, qui sont la marque distinctive de la personnalité pathologique. La personne désire consciemment une
chose et met pourtant en place, à son propre insu, les conditions
qui font qu’elle remet constamment en place les mêmes
impasses.
• Elle est intégrative non par choix préalable, m ais
par nécessité clinique et épistémologique.
Je crois que les personnes qui s’intéressent au modèle dont il
est question ici, le font surtout parce qu’elles le ressentent
comme une nécessité clinique. Du moins, c’est certainement le
cas pour moi. Se donner comme projet de rester fidèle à une
approche clinique, quelle qu’elle soit, cela me semble relever de
ces loyautés désastreuses que Perls-Goodman dénonçaient en
1951. Que la forme de Gestalt qui s’élabore sous les vocables
de PGRO et de psychothérapie du lien soit ou ne soit pas de la
Gestalt, cela me semble de plus en plus un débat oiseux. Pour
ma part, je me sens attaché à la Gestalt-thérapie mais je ne veux
pas avoir le moindre engagement de loyauté ou, pour mieux
dire, de fidélité envers elle. Une approche thérapeutique n’est
pas une chose que l’on sert mais dont on se sert. Ce n’est pas
une résidence mais un véhicule.
La forme de Gestalt-thérapie que je pratique et que j’enseigne
s’est ouverte sur ses frontières parce que, de mon point de vue,
la stricte phénoménologie de la frontière-contact est impraticable
dans le paysage clinique contemporain. Je persiste à croire
qu’aucune École de pensée en psychothérapie ne peut dans la
pratique, se permettre d’être aussi pure que dans ses formulations théoriques. Cela vaut autant pour la psychanalyse que
pour la Gestalt ou la bioénergie et l’Analyse transactionnelle. À
cet effet, je crois qu’au cours des prochaines années les
Sociétés d’approches (la SFG, l’AQG, le CFGT
[*]) devront questionner leur mission tant sur le plan éthique qu’épistémologique.
Au fur et à mesure que les recherches sur le terrain battent en
brêche bon nombre de prétentions des Écoles de pensée, nous
devrons nous demander si l’intérêt des personnes qui nous
consultent est bien servi par l’adhésion à une Société d’approche et par le respect de ses préceptes.
Dans la mesure où la Gestalt-thérapie, alors qu’elle est maintenant cinquantenaire, n’a toujours pas de théorie du développement, il devient nécessaire de s’ouvrir à la pertinence d’autres
discours.
• Elle propose un dispositif conceptuel d’essence
multiréférentielle pour comprendre le développement normal et pathologique.
Cette ouverture nous a conduit à élaborer un dispositif conceptuel permettant un usage raisonné de concepts compatibles
avec l’essentiel de notre théorie. Il s’agit du concept d’ouverture
multimodale. La psychologie contemporaine ne manque pas de
théories du développement, même si une telle théorie manque à
la Gestalt-thérapie. Il ne s’agit donc plus d’élaborer une “ènième”
théorie du développement mais bien de poser un cadre théorique gestaltiste, tel qu’il nous permette de profiter au mieux du
patrimoine de connaissances sur le développement psychique,
qui s’est élaboré depuis les débuts de la psychanalyse. La
Gestalt-thérapie ne s’étant attachée à aucune des théories
usuelles du développement psychique, nous croyons pouvoir
profiter de l’ensemble du patrimoine. Pourquoi renoncer aux percées conceptuelles de certains auteurs classiques ? Il serait difficile de bien comprendre la vulnérabilité narcissique en laissant
Kohut de côté. Ou le besoin constant de réparer un tort imaginaire fait à l’autre, en ignorant Klein. On pourrait allonger ainsi la
liste des auteurs qui, sans pour autant participer de notre métapsychologie unitaire de la conscience, ont néanmoins mis de
l’avant des hypothèses étiologiques dignes d’intérêt.
Je crois que la théorie du Self, révisée d’une manière qui lui
permet de mieux rendre compte du destin des introjects, nous
permet de faire appel de manière explicite, raisonnée et théorisable aux modèles développés par les quatre grands courants
psychanalytiques dans leur recherche de compréhension de
l’élaboration de l’appareil psychique.
• Elle avance une approche générale du traitement
des personnalités pathologiques fondé sur le lien.
Cette forme particulière de Gestalt-thérapie repose sur l’établissement d’une relation thérapeutique devant permettre de
revisiter des chantiers développementaux inachevés. Au fil d’un
dialogue herméneutique, le thérapeute et le client tenteront de
faire sens de la prégnance de ces arrêts développementaux
dans l’expérience courante du client. Enfin, le thérapeute devra
aider le client à dénouer ces impasses expérientielles en réactivant les processus développementaux jadis interrompus.
La trajectoire thérapeutique étant conçue de cette façon, le
lien thérapeutique est à l’avant-plan alors que les techniques
spécifiques doivent se mouler au lien. C’est dire que le thérapeute intervient autant sur la continuité du lien et de son intériorisation que sur l’effervescence du contact dans l’ici et maintenant.
Et maintenant ?
Voilà, en résumé, où en est le modèle du CIG
[*], élaboré au fil
des séminaires avancés avec les membres du Groupe de
Recherche sur l’Intégration en Psychothérapie. Nous avons
voulu interroger la Gestalt-thérapie en tant que système thérapeutique contemporain. Nous y avons reconnu certaines failles
et nous avons proposé un dispositif théorico-clinique susceptible
d’accroître tant la cohérence théorique que la pertinence clinique
de notre approche des personnalités pathologiques. Ce faisant,
je crois que nous avons approfondi la dimension intrapsychique
de la Gestalt-thérapie, laquelle est évoquée mais insuffisamment
développée dans Perls-Goodman. Au moment d’écrire ces
lignes, je crois pouvoir dire que nous avons largement réussi une
intégration raisonnée et épistémologiquement balisée de la relation d’objet dans notre système théorico-clinique.
Cette forme de Gestalt-thérapie reste en chantier. Des interlocuteurs informés et des critiques sérieux nous amènent à revoir
certains de nos concepts. Actuellement, les membres du GRIP
et les participants aux séminaires théorico-cliniques se questionnent par exemple sur le concept de microchamp introjecté,
peut-être mal nommé parce que ce n’est pas un microcosme du
champ qui est introjetté, mais un champ partiel. Dans un autre
ordre d’idées, nous pourrions en venir à délaisser progressivement le vocable d’identification projective pour resituer les processus intrapsychiques et interpersonnels qu’il recouvre dans
l’ensemble multidimensionnel de la théorie de la reproduction,
laquelle va des implications neurologiques aux considérations
systémiques. Par ailleurs, des réflexions et des expériences sont
en cours, qui visent à vérifier les applications possibles du modèle dans certains contextes autres que celui pour lequel il a été
conçu : la psychothérapie de longue durée des personnalités
pathologiques. Bon nombre de ces questions seront débattues
lors des journées d’étude de la PGRO en juin 2002.
Voilà, pour l’essentiel, la contribution du CIG et du GRIP
[*] à la
Gestalt-thérapie contemporaine. Il s’agit d’un apport discutable
et, d’ailleurs, discuté. Ce n’est ni la Gestalt filmée de Perls, ni
celle pensée par Goodman. Ce n’est pas davantage une psychanalyse pour gestaltistes en mal de “ profondeur ” ! Elle ne
prétend pas non plus à une efficacité universelle. C’est, plus simplement, une Gestalt-thérapie applicable aux personnalités
pathologiques, issue d’une prise de position réfléchie, nette, et
affirmée comme telle. Elle s’est élaborée progressivement
depuis 1991 et elle semble avoir plutôt bien franchi l’épreuve de
la clinique comme en témoignent la plupart des professionnels
qui, après plusieurs années de formation à l’approche, l’appliquent avec succès en divers contextes de pratique clinique.
L’approche que nous pratiquons est quinquagénaire. Elle a
contribué à faire de la psychothérapie un champ expérientiel et
dialogal. Elle a redéfini la place du corps dans la syntaxe de
l’âme. Enfin et c’est tout à son honneur, elle a élaboré un modèle didactique à la fois intègre et périlleux. Depuis les tout débuts
de la Gestalt-thérapie, on se forme auprès de didacticiens qui
exposent leur travail réel au regard de leurs élèves. C’est
d’ailleurs peut-être l’une des raisons pour lesquels nous écrivons
relativement peu : rien n’exprime aussi bien ce que nous aurions
à dire que le travail réel que chacun de nos élèves peut expérimenter avec nous. On ne peut en dire autant de toutes les
approches. Célébrons cela !
Je souhaite néanmoins que nous soyons plus nombreux au
cours de prochaines années à articuler ce que nous croyons, à
interroger nos pratiques, à les documenter, à écrire et à confronter les résultats de ces démarches. Il me semble voir déjà des
signes de cette maturité fertile. Serge Ginger a pris le temps, en
1995, de lire attentivement et de commenter minutieusement
une version préliminaire de La relation d’objet en Gestalt~thérapie, Jean-Marie Robine, soutenu par Marie Petit, m’a invité à
prononcer une conférence plénière au colloque du CFGT en
1999, puis à débattre avec lui du développement de la Gestaltthérapie.
Au moment où cet article sera publié, nous aurons animé
ensemble un stage avancé de confrontation de perspectives
théorico-cliniques sous le thème
La Gestalt-thérapie en dialogue. Plusieurs des membres du GRIP sont aussi membres du
groupe de recherche ARTEX
[*], mis sur pied par Noël Salathé,
d’autres interviennent à l’EPG
[*]. Il en va de même au Québec où
les rapports sont chaleureux et stimulants tant avec Janine
Corbeil, dont les travaux récents portent sur le travail corporel en
Gestalt-thérapie, qu’avec Jean Gagnon qui propose une
approche des troubles graves de la personnalité où la théorie
générale des systèmes vient se mailler à la théorie du champ et
de la prise de forme. Voilà qui témoigne de la capacité de notre
collectivité à cultiver le débat d’idées. Serge Ginger, Jean-Marie
Robine, Marie Petit, Noël Salathé, Janine Corbeil et Jean
Gagnon incarnent et défendent chacun, avec rigueur et éloquence, une certaine conception de la Gestalt, différente de ce
que je propose.
Je souhaite que la Gestalt-thérapie en 2002, alors qu’elle
dépasse le demi-siècle, se donne les moyens de réclamer sa
juste place parmi les approches cliniques contemporaines.
Repliée sur elle-même, sur sa différence et son originalité, négligeant l’évolution de ses champs limitrophes ( la psychiatrie, les
neurosciences et la psychanalyse) elle n’aurait pas d’avenir. Une
Gestalt-thérapie aux frontières conceptuelles fermées ne saurait
participer à l’avancement des connaissances sur la pathogénèse et elle n’influencerait pas autant qu’elle le devrait l’ensemble
du champ de pratique.
Je veux en terminant cette espèce de bilan remercier les gestaltistes de France de la chaleur de leur accueil. Je parle d’abord
de Serge et Anne Ginger qui, les premiers, m’ont invité à venir
travailler avec leurs élèves en 1989. Je parle aussi de Jean-Marie Robine et de Marie Petit qui ont permis qu’un propos si différent du leur trouve une tribune auprès du CFGT. Et puis, tous
ces élèves de la première heure, restés présents au fil de ces
douze années de création et qui forment aujourd’hui le cœur du
GRIP-Europe, les Serge Beaugrand, Élisabeth Drault, Jean-François Gravouil, Philippe Walter Hardy, Didier Juston, Yves
Mairesse, Patrick Mamie, Jacques Pearon, Pierre Van Damme
et Yves Plu. Que leurs noms apparaissent à la clôture de cet
écrit n’implique pas que je les présume d’accord avec son contenu. Chacun d’eux est porteur d’une intégration où cohabitent plusieurs influences et aucun n’a attendu la venue du cousin du
Québec pour cheminer dans sa quête de cohérence. Mon évolution dans la théorie et la pratique gestaltistes auraient été
incomplète sans l’ouverture des formateurs de France, sans le
compagnonnage des membres du GRIP, sans ceux et celles qui
ont voulu se former à notre approche et qui, par leur enthousiasme, leur capacité de travail et leur rigueur m’ont donné le
goût de leur livrer le meilleur que je puisse produire.
·
AQG : Compte-rendu de la table ronde sur la Gestalt et la psychothérapie de long terme. Revue Québécoise de Gestalt. Vol 1-2 ( 1993).
·
BURGALIERES, R. : La Gestalt-thérapie et la théorie des relations
d’objet. La Revue Québécoise de Gestalt ( 1992). Les Éditions du CIG.
Montréal.
·
CORBEIL, J. : Histoire de la Gestalt théapie au Québec. La Revue
Québécoise de Gestalt ( 1992). Les Éditions du CIG. Montréal.
·
DELISLE, G. : Les troubles de la personnalité : perspective gestaltiste.
( 1991 ) Les Éditions du Reflet. Montréal.
La Gestalt-thérapie au Québec. ( 1994)
La relation d’objet en Gestalt-thérapie. ( 1998 ) Les Éditions du Reflet.
Montréal.
Vers une psychothérapie du lien. ( 2001) Les Éditions du Reflet.
Montréal.
MILLER, M. V. : Panel de clôture de la 10ème Gestalt. Conference.
( 1988). Montréal.
Introduction to Gestalt Therapy Verbatim. ( 1991) The Gestalt Journal
Publications. Highland, N. Y.
·
PERLS, F S. : Ego, Hunger, and Agression. ( 1942; 1947; 1969) Vintage
Books. New York. (première publication, 1942, George Allen and
Unwin. Londres.)
·
PERLS, F S., HEFFERLINE, R et GOODMAN, P. : Gestalt Therapy.
Excitement and Growth in the Human Personality. ( 1951) Julian Press.
N.Y.
·
YONTEF, G. M. : Assimilating Diagnostic and Psychoanalytic
Perspectives into Gestalt Therapy. Gestalt Journal. 11 ( 1988)
Awareness, dialogue and process. The Gestalt Journal Publications
( 1993). Highland, N. Y.
[*]
* PRGO : Psychothérapie Gestaltiste des Relations d’Objet
[*]
DSM : Diagnostic and
Statistical Manual
of mental disorders.
[*]
DSM : Diagnostic and
Statistical Manual
of mental disorders.
[*]
SFG : Société Française
de Gestalt
AQG : Association Québécoise
de Gestalt
CFGT : Collège Français de
Gestalt-thérapie
[*]
CIG : Centre d’Intervention
Gestaltiste
[*]
GRIP : Groupe de Recherche
et d’Intégration en
Psychothérapie.
[*]
ARTEX : Atelier de
Recherche sur les Thérapies
Existentielles.
[*]
EPG : Ecole Parisienne de
Gestalt