2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Dépression et régression
Pierre VAN DAMME
Psychologue d’enfants et d’adultes depuis 25 ans dans la région de Lille. Membre titulaire de la SFG. Co-fondateur de CHAMP-G, (Institut lillois de Gestalt). Auteur de « Gestalt et Enfance » (doc EPG, 1992), de « Espace et groupe thérapeutique d’enfants » (Hommes et perspectives, 1994) et de « Passagers de la vie » (à paraître, 2002).
« La dépression, c’est l’horreur, le fond du tunnel, le trou, ce
sont des méandres… C’est difficile de mettre des mots. Moi,
j’avais des ressentis, je n’avais plus de mots… ça me prenait
dans des manifestations physiques; les jambes, elles étaient
comme engourdies, avec des contractures, des fourmillements
ou des décharges électriques légères… Parfois, j’avais l’impression que mes jambes allaient se dérober. Et puis le grand trou,
le manque de mémoire, de sommeil, ou vérifier dix fois la même
chose… le sentiment de ne pas avoir d’issue… » Annie, 35 ans.
Comment comprendre et accompagner une personne
confrontée à la dépression, souvent privée de vitalité, lasse,
ralentie dans l’idéation, médicalisée, souffrant de troubles de
mémoire, de baisse de désir et de créativité, sans image, sans
rêve, sans mot ?
Comment comprendre et accompagner une personne, dont le
corps est douloureux, rempli de tics, de contractures, de raideurs, de fourmillements dans les extrémités et qui n’est parfois
qu’une longue plainte monotone, un long cri de désespoir ?
Comment comprendre et accompagner une personne
confrontée au vide, à l’ennui, sans accès à la tristesse ou à la
colère, ayant le sentiment d’être nulle et coupable, voyant le
monde en noir, vivant dans le flou et la confusion et ne sachant
souvent que dire : « Je n’ai envie de rien » ?
Peut-on tenter de comprendre et d’accompagner l’expérience
dépressive en rapprochant deux termes : dépression et régression ? La dépression est-elle un processus de régression bénin
ou malin ? La Gestalt-thérapie est-elle une aide dans la compréhension et l‘accompagnement de cette pathologie ? Est-il nécessaire de passer par une étape régressive dans la thérapie d’un
client dépressif ?
Sur le plan étymologique, « depressere » en latin signifie
rabaisser, tirer vers le bas. C’est l’expérience de tomber, de chuter, d’être écrasé, enfoncé, d’être en creux… Il y a l’image d’un
retour en arrière vers l’inorganisé et le néant ; d’où l’importance
de la mort et des désirs suicidaires dans la dépression. Il y a un
rapprochement possible avec la régression qui, au niveau étymologique, signifie« recul, diminution, retour à un état antérieur,
perte ou atrophie ».…
En psychopathologie, la dépression implique des conséquences durables dans trois domaines :
-
psychique : tristesse, douleur morale, dégoût de la vie, perte
de l’estime de soi, vie mentale ralentie ;
-
somatique : altération du sommeil, de l’appétit, de la sexualité, plaintes somatiques diverses. Agitation anxieuse ou inhibition motrice ;
-
relationnelle : isolement, difficulté de contact, difficulté d‘assumer une vie profesionnelle ou affective.
« L’expérience commune de l’état déprimé pourrait tenir en
cette sensation, celle quasi-physique d’anéantissement… Elle
s’apparente plutôt à une immobilisation, à un empêchement de
ressentir les moindres mouvements de la vie interne et extérieure, à l’abolition de toute rêverie et de tout désir. La pensée, l’action, et le langage semblent pris en masse par la violence du
vide » (Fedida, 2001,7). Anéantissement, immobilisation, empêchement de ressentir, abolition de tout désir… Des mots pour
décrire également des phénomènes régressifs ?
« La régression constitue un retour plus ou moins organisé et
transitoire à des modes d’expression antérieurs de la pensée,
des conduites ou des relations objectales, face à un danger
interne ou externe, susceptible de provoquer un excès d’angoisse ou de frustration » (Ionescu, 1997,256). Ne peut-on pas
appliquer cette définition à la dépression ?
Dans la dépression, il y a un retour à un mode de pensée
ralentie, une difficulté à se souvenir, à rêver et à créer, une parole difficile, la confrontation au vide, l’envahissement ou la coupure des affects, des somatisations importantes souvent douloureuses ou l’anesthésie des sensations physiques… le
dépressif se plaint souvent d’être fatigué et se replie souvent
dans son lit, en position allongée, voire en position fœtale. C’est
l’image même de la régression, la fuite de la réalité et l’abandon
à des rêveries hallucinatoires, liées à la reviviscence de personnes ou situations perdues. Le corps parle quand la pensée
ne peut plus s’exprimer. Tout semble s’arrêter; c’est la perte de
l’élan vital.
La relation est préobjectale : le dépressif est en quête d’un
objet perdu et aimé ; soit l’autre est incorporé et idéalisé pour
combler le vide dans la mélancolie ; soit la relation est de type
anaclitique, l’autre n’étant là que pour s’appuyer dessus pour
tenter de remonter à la surface, dans la dépression limite
(Bergeret, 1972).
La dépression est exogène ou endogène selon que le danger
est externe et lié à une frustration de la perte, une séparation
d’un être proche ou que la source soit un effondrement interne,
provoquant une angoisse insupportable face à un gouffre qui
s’ouvre brusquement.
DÉPRESSION ET RÉGRESSION EN PSYCHANALYSE
En psychanalyse, on attribue trois sens différents à la régression qui peut s’appliquer à la dépression : une dimension
topique, temporelle, formelle (Laplanche et Pontalis, 1976)
1 – Une dimension topique ou spatiale : dans le monde interne, c’est l’expression du mode du ça avec la prédominence et
l’envahissement des affects et un affaiblissement des défenses
du moi. Le dépressif est envahi par des affects de tristesse, de
vide, d’ennui, de détresse, de culpabilité ou de honte; c’est une
maladie de l’idéal du moi, qui affecte négativement l‘image de
soi.
2 – Une dimension génétique ou temporelle : c’est le retour
à un stade dépassé ; le dépressif est essentiellement tourné
vers le passé, sans espoir par rapport à l’avenir.
Différents auteurs ont tenté de décrire les stades précoces où
semblent retourner les dépressifs :
- Freud ( 1915) a rapproché la description du deuil et de la
mélancolie dont le point commun est la perte d’un objet aimé
voire idéalisé. La dépression traduit le deuil impossible de l’objet perdu. Freud parle de « régression de la libido dans le moi » :
afin d’éviter la perte de l’objet, le sujet va s’identifier à l’objet et
les tendances agressives destinées à l’objet perdu se retournent contre le moi. C’est un déni de la perte, une tentative de
garder en soi le paradis perdu.
- Karl Abraham précise que la mélancolie est une forme
archaïque de deuil : le dépressif régresse de façon privilégiée à
un stade oral ou cannibalique avec la traduction clinique fréquente du refus ou du dégoût alimentaire.
- Pour Mélanie Klein, le moteur des ruptures dépressives serait
la réactivation à l’âge adulte de sentiments contradictoires et
ambivalents d’amour et de haine, vécus par le jeune enfant lors
de la position dépressive, au cours du second semestre de la
vie. La culpabilité liée au sentiment d’avoir détruit l’objet, les
tentatives avortées de réparation de cet objet constituent un
échec de la position dépressive et conduisent au désespoir. La
position dépressive est décrite, dans l’évolution de l’enfant,
comme un progrès par rapport à la position schizo– paranoïde
car elle favorise une confrontation à la réalité, une tendance à
l’intégration et la reconnaissance de l’autre comme être total, le
renoncement à la toute puissance, à un monde clivé et aux
défenses maniaques de triomphe et d’omnipotence.
- Contrairement à Freud et Klein qui ont reconstitué, sous forme
d’hypothèses théoriques, ces stades archaïques du développement à partir de l’écoute d’enfants de plus de trois ans ou
d’adultes déprimés, d’autres auteurs comme Spitz ou Bowlby se
sont particulièrement intéressés à la dépression chez le nourrisson, par une observation directe. (Mazet, 1988)
- Spitz a, le premier, décrit un état de déprivation maternelle
chez des enfants hospitalisés, évoquant chez l’adulte une
dépression, avec apathie massive, refus de contact ou indifférence à l’entourage ; cet état est lié à la perte du lien privilégié
avec la mère et du support qu’elle représentait pour lui, d’où
l’expression de dépression anaclitique ( du grec anaclitein :
s’appuyer sur).
- Bowlby envisage la dépression comme la rupture d’un lien
d’attachement, besoin inné et primaire de contact social, en raison de séparations ou d’expériences de perte précoce. Il décrit
un comportement d’inactivité et de retrait comme le prototype
des dépressions ultérieures.
3 – Une dimension formelle ou expressive : le dépressif est
souvent vide de mots, voire de pensée ou de désir.
« Si, comme le note Lagache (in Lempérière, 1997,135), le
travail de deuil consiste à tuer le mort, dans la dépression, le
meurtre n’a pas été accompli, opposant par là un violent refus à
la perte » : il est touché dans ses fonctions vitales (il ne mange
plus, ne dort plus) et dans ses fonctions symboliques(il ne parle
plus). Pour lui, l’expression courante « ça ne me dit rien » est
appropriée : rien ne lui dit et il ne dit rien. Nommer, c’est accepter de perdre, c’est séparer, introduire un écart avec le premier
objet d’amour. Le tarissement de mots et des liens significatifs
est une tentative désespérée d’un retour à un monde antérieur,
un monde avant la perte.
D’où l’importance des réactions somatiques souvent nombreuses (Kapsembélis, 1985,54) qui masquent les affects de
dépression et qui sont associées aux processus primaires au
détriment des processus secondaires du psychisme.
DÉPRESSION ET RÉGRESSION
EN GESTALT-THÉRAPIE ?
C’est cette dimension formelle de la régression qui est privilégiée en Gestalt-thérapie, compte tenu de la posture existentielle
et phénoménologique, de l’attention privilégiée au processus de
construction-destruction des Gestalts et au Self en action dans
le champ organisme-environnement.
Une position existentielle
« La dépression est une réaction de découragement lors de la
confrontation avec l’une des contraintes existentielles »
(Salathé, 1995,104); il y a donc repli et retour en arrière. Toutes
les données de l’existence y sont recontactées douloureusement : le dépressif appelle au secours du fond de son isolement
en ayant le sentiment que personne ne peut le comprendre vraiment; il contacte sa nullité, ses limites; le temps est arrêté, les
thèmes de mort sont constants (et les tentatives de suicide nombreuses) ; le dépressif se sent victime, se plaint passivement
mais, en même temps, se vit comme coupable de ce qui lui arrive ; la dépression est une crise de sens, d’où la fréquence des
thèmes comme le vide, le rien, l’absurbe, les doutes et atermoiements…
L’abord phénoménologique
A la suite des phénoménologues comme Minkowski ( 1966),
Krauss ( 1989), Kuhn ( 1990), la Gestalt-thérapie décrit le vécu du
dépressif comme un affect modifié, « un état d’affect archaïque
dans lequel le corps joue un rôle déterminant pour le vécu ”
(Fédida, 2001,10) et qui touche à son humanité.
« Je me sens défaite dans mon apparence humaine, informe », dit une femme dépressive.
La dépression est une maladie de la forme, le psychisme étant
ce qui donne forme au vivant…
Le cycle de contact
Dans le cycle de contact-retrait et de construction-destruction
des figures sur un fond, l’observation des étapes précoces du
deuil nous informe sur ce qui se joue dans la dépression (Ann
Clarck, 1990,16). La fixation à la phase de retrait est la caractéristique de la dépression : dans le retrait, il y a désintégration,
désir de mort, fixation à une vieille Gestalt et impossibilité de former une nouvelle figure; souvent, émergent des sensations de
rien, de flou et de brouillard, qui bloquent tout processus de
transformation. C’est le vide stérile…
Les trois fonctions du Self et les résistances
Avec une figure peu formée, l’énergie circule mal et c’est
essentiellement la fonction ça qui est à l’œuvre avec présence
d’une anhédonie, d’affects peu intenses, d’ennui, de monotonie,
de culpabilité, voire de honte, d’affects de tristesse ou d’irritabilité qui se déploient difficilement à la frontière contact. Le Self du
dépressif se repère davantage à travers les douleurs physiques
ou les mécanismes d’urgence d’anesthésie ou de passage à
l’acte sous forme d’auto-agression. Les images liées à des situations de perte, de séparation, de rupture, sont à l’avant plan.
La fonction je est amoindrie dans ses dimensions d‘orientation
et de décision. C’est souvent le doute et l’indécision qui prédomine chez le dépressif. Les résistances classiques qui sont le
plus à l’œuvre sont :
- L’introjection dans les messages de nullité ou de fatalité sur la
vie et la mort ; l’incorporation de l’autre perdu.
- La projection sur l‘autre perdu d’images idéalisées ou, à l’opposé, sur tout le monde d’image d’incapacité ou de rejet.
- La confluence avec l‘autre perdu comme déni de la perte ; la
confluence dans la dépendance de son désir à l’autre ; l’absence d’émergence de figure claire.
- La déflexion dans l’agitation ou les rêves qui évitent la
confrontation à la réalité.
- La rétroflexion massive dans les somatisations ou dans le
retour de l’agressivité sur soi (suicide ou équivalent, conduites
à risque).
Le patient dépressif utilise également la régression et des
défenses archaïques comme le déni, l’idéalisation, le clivage,
l’anesthésie, l’oubli, au détriment d’autres défenses plus élaborées et mentalisées qui s’avèrent défaillantes; c’est un ultime
recours pour éviter la maladie grave, la mort ou la folie.
Dans la fonction personnalité, l’image de soi est négative; le
déprimé est blessé narcissiquement et le monde est perçu
comme dangereux ou frustrant, non soutenant.
LA DÉPRESSION : RÉACTION À UNE RUPTURE
DU LIEN
M’appuyant sur la révision faite par Gilles Delisle ( 1998,2001)
de la théorie gestaltiste, je propose de définir la dépression
comme une réaction bio-psycho-sociale à une rupture de lien;
ce lien est entendu comme la capacité d’un sujet à garder intact,
à l’intérieur de lui, une relation dans la durée avec toute la charge affective de liaison et de cohérence interne qui donne du sens
à la vie, même lorsqu’il y a absence et privation de la présence
physique. La rupture de lien par mort, séparation, fin d’une situation provoque un effondrement des défenses du système psychoimmunitaire, que constitue la personnalité, et entraîne :
- une régression formelle à des processus primaires plus
proches de l’agir et du somatique que la parole, la pensée ou le
symbolique,
- une relation préobjectale sur un mode fusionnel ou anaclitique.
Le traitement de cette pathologie nécessite un aménagement
du cadre thérapeutique et le déploiement de plusieurs étapes,
en tenant compte du niveau d’urgence et du degré de conscience du client ; avant de parler de dialogue herméneutique, il
convient de se mettre à l’écoute des blancs de la relation, de
mettre en place un soutien et un étayage afin de traverser
ensemble la crise dépressive et favoriser le passage à la dépressivité, inhérente à la vie psychique; celle-ci consiste en la capacité à se confronter à la réalité, le renoncement à la toute puissance, la création de sens par les mots et l’acceptation de mettre
à la surface toutes les frustrations et souvenirs douloureux
enfouis. C’est la réanimation, de l’intérieur, de la vitalité et de
l’humain, en apprivoisant et en rendant supportable la souffrance dépressive.
Un exemple clinique va tenter d’illustrer cette proposition.
CLINIQUE : ANNIE OU LE FOND DU TUNNEL
Annie est une jeune femme de 35 ans ; elle vit avec un compagnon et vient consulter en pleine crise dépressive, après le
départ de deux collègues de son travail. La banalité de l’événement démarque avec la sévérité des symptômes qui nécessitent
un arrêt de travail de trois mois et la prise d’antidépresseurs.
« La dépression, c’est l’horreur,… c’est le fond du tunnel… ». Tel
est le début de ce touchant témoignage, traduisant le tragique
d’une telle situation de désespoir : « Je me disais, je ne me m’en
sortirais jamais. On me renvoyait que je ne savais plus parler,
que je ne trouvais pas mes mots; je ne souriais pas ; je me
revois dans certaines situations; par exemple le téléphone
sonne ; sur le coup, je suis contente et tout de suite après c’est
la panique, le sentiment d’être dérangée ; je crois que je n’avais
pas envie de me montrer comme ça… Un jour, j’ai pris tous les
médicaments que j’avais accumulés… Quelle horreur ! Je ne
voyais pas d’autre issue… Je me suis retrouvée à l’hôpital avec
un lavage d’estomac… C’est la dépression qui me faisait peur et
le fait qu’il n’y ait pas d’issue… Sinon, la vie, j’aime ça… »
Ce voyage thérapeutique de deux étapes de deux ans et demi
rend compte de la compréhension et de l’accompagnement au
long cours d’une personne dépressive, avec toutes les questions
et les doutes du thérapeute, menacé parfois de découragement
et engagé pourtant dans la durée à porter la souffrance extrême,
traversé de sensations et sentiments divers : compassion, agacement, sentiment de ne pas exister, anesthésie avec envie
incompressible de dormir…
Comment relancer le dialogue face à un tel effondrement des
défenses ?
Respecter le silence
Annie : « Les premiers moments, je ne disais rien… Très vite,
je me suis allongée et tu m’as fait écouter de la musique… J’ai
recontacté un court moment de répit et de bien être… c’est
après la séance de musique que j’ai commencé à pleurer… Je
n’ai pas arrêté de pleurer pendant plusieurs séances… »
« La musique me prend parfois comme une mer », écrivait
Baudelaire. « L’écoute chaude et confiante de la musique… peut
transformer les visages des adultes les plus figés et les plus crispés » (Prigent, 1978,188). En respectant son silence et en proposant un médiateur, un support comme la musique, le thérapeute a permis à la cliente de recontacter ses émotions cristallisées dans son corps et qui ne pouvaient pas s’exprimer dans
des mots. Quand une personne est privée de son ressenti et du
langage, c’est « l’apparence humaine elle-même qui s’efface »
(Fedida, 2001,8). C’est l’art du thérapeute d’aider la personne à
recontacter ce qui fait son humanité : ses émotions, intermédiaire entre les mots et le corps.
Parler en images, nommer l’innomable
Annie : « Un jour, je n’arrivais plus à communiquer… J’étais
encore une fois dans ma bulle. Tu m’as dit : « Je vois les marécages, je le sens et je les vois quand tu n’arrives même plus à
parler avec moi. »
Parler en images, en métaphores pour nommer une expérience muette et innomable peut créer une ouverture dans l’espace
fermé du dépressif. L’image des marécages m’évoquait un lieu
d’où on ne peut plus se dépétrer, un peu comme des sables
mouvants où plus on bouge, plus on s’enfonce.
Les métaphores produites pour imaginer la dépression ne
manquent pas de solliciter le froid, le silence glacé, la disparition
de toute vie. Ferenczi (cité par Fédida, 2001) parle de sommeil
d’hibernation, qui doit être respecté et traité avec tact, afin que
l’excitation ne fasse pas violence à la vie ainsi sauvegardée.
Réanimer, réchauffer le malade demande du temps pour ne pas
réveiller brutalement la douleur.
Le thérapeute a, par moments, la responsabilité de se faire le
porte-parole de la partie vitale enfouie du client pour lui redonner
toute sa place. « Il s’agit d’une parole vive… où un être, le thérapeute, dit à un autre être, le patient, ce qu’il sent, ce qu’il perçoit en lui… Ne peut être dévoilé que ce qui peut être perçu dans
le mouvement de la vie… » (Prigent, 1978,196)
De même, il m’est arrivé de proposer un support concret de
créativité comme une photo, un dessin, un découpage… quand
toute communication verbale devenait impossible. Cela peut
aider à relancer le processus de créativité et la relation.
« Le travail psychothérapeutique sera de laisser se creuser un
lieu chaud, ouvert, rassurant, dynamisant, cet espace transitionnel où, doucement, progressivement, le patient avec son thérapeute, apprendra à jouer, à laisser jouer ses symboles, ses
rêves…, sa liberté d’existence. » (Prigent, 1978,204)
Du havre de paix à l’émergence d’un autre
Mais qui est-il, le thérapeute ? Que représente-t-il pour la personne dépressive ?
Annie : « J’ai le souvenir de quelqu’un de paisible… J’ai bien
senti qu’il n’y avait aucun jugement… J’ai trouvé un HAVRE DE
PAIX… je t’ai perçu comme présent, comme si tu acceptais de
prendre du temps. Je ne me rappelle pas avoir manqué un
jour… J’avais besoin de repères…. »
A nouveau, dans la seconde étape de la thérapie, Annie
évoque : « Je crois que tu étais pour moi asexué… Il y avait une
ambiance, un accueil… Ce n’était pas toi en tant que personne… Avec toi, je pouvais me dévoiler comme j’étais… »
Sur le plan transférentiel, le thérapeute n’existe pas vraiment
en tant que personne à part entière, encore moins en tant
qu’être sexué. On se situe ici dans un espace préobjectal, en
deçà d’une relation… Le thérapeute est avant tout une ambiance, un accueil, un lieu sécurisant, un repère, un contenant où le
patient peut déverser toute sa détresse, son angoisse et peu à
peu, prendre forme comme être existant et désirant.
« Le thérapeute s’offre dans un premier temps comme objet
anaclitique jusqu’à ce que la position dépressive s’élabore. En
tenant cette place de bon objet, le thérapeute va permettre qu’un
lien suffisamment fort se tisse et que la représentation de soi
puisse être reconsidérée, grâce à l’introduction de nouveauté
dans les figures figées de représentation… » (Lismonde, 1994,
84).
Winnicott et Masu Khan insistent très justement sur le soutien
des patients déprimés par l’environnement du cabinet de consultation (température, lumière, repos… ) ainsi que sur les modalités de présence du thérapeute à la juste distance, en laissant la
possibilité au patient de redécouvrir quelque chose d’humain… (Fédida, 2001,184)
Pour dialoguer, il faut être deux. Promouvoir l’avènement du
sujet comme être différencié permet peu à peu à la personne
dépressive d’identifier un autre, en la personne du thérapeute,
avec qui rechercher un sens à sa souffrance.
Le groupe comme lieu de régression
Après une première étape en face à face pendant deux ans,
Annie revient, quelques années après, lors d’un nouvel épisode
dépressif. Elle accepte de participer à un groupe thérapeutique
hebdomadaire. Ce fut pour elle une nouvelle étape thérapeutique déterminante : « Heureusement que je l’ai fait parce qu’il
aurait été très difficile d’exprimer tous les sentiments enfouis en
moi… C’est le travail des autres qui a fait écho en moi. Je me
souviens d’un travail de M. sur la place par rapport à ses frères
et sœurs; cela m’a beaucoup bousculé… C’est après cela que
j’ai commencé à bouger et à travailler en groupe… »
Le groupe permet au client dépressif de trouver un soutien, un
lien avec le vivant, une communauté d’humains avec qui interagir, un lieu de résonance qui le nourrit et réactive toutes ses
expériences de souffrance autour de la perte, de la séparation ou
de l’abandon, souvent fréquents dans son histoire de vie. Il s’agit
d’aménager le cadre thérapeutique groupal, dans le sens d’un
lieu gratifiant et nourrissant, tel une « mère justement bonne »
qui accompagne la relance du processus de croissance.
Le travail de groupe a donné une place plus importante à l’approche émotionnelle et corporelle et à la régression que n’avait
pu favoriser le travail en face à face; en effet, « se trouvent réactualisées des relations primitives à la mère-groupe, le groupe
devenant le corps fantasmé de la mère » (Fourcade, 1997,287).
Pour Annie, qui avait souffert de déprivation maternelle, il était
important de pouvoir vivre des moments régressifs dans la tendresse et de se retrouver comme dans une famille où elle puisse vivre et exprimer son ambivalence par rapport aux autres.
Des hypothèses créatrices de sens à dialoguer
Ce n’est qu’à partir de là que Annie a commencé à mettre des
mots et à faire des liens entre ses différents épisodes dépressifs,
sur ce qui se répétait au fil du temps, dans un travail herméneutique de reconnaissance.
Retravailler et revivre la première séparation à 17 mois a
constitué pour Annie une expérience essentielle, une tentative
de revisiter et de dépasser un dilemme de contact, en quelque
sorte : mettre des mots, revivre le vide de la séparation, retrouver les affects de tristesse et de colère contre la mère et la sœur,
enfouis voire niés longtemps… « Le plus gros point pour moi,
c’est d’avoir pu revivre ma première grande séparation sur
laquelle je n’avais jamais pu exprimer, mettre des mots, la ressentir, recontacter le vide que ça avait créé chez moi… La
dépression d’un bébé, je suis convaincue que ça existe… Moi-même, je dis aujourd’hui que je l’ai vécu… Mes dépressions
d’adulte, j’ai pu les décoder : ce sont des situations similaires
mais que je n’avais pas comprises; l’investissement affectif que
j’ai pu faire, les séparations subies dans la mesure où je ne les
ai pas choisies… Un sentiment de dépossession et de perte de
sécurité, de confiance. Ce n’est plus du vide, ce ne sont plus des
marécages, c’est identifié et exprimé… »
La dépression est avant tout une crise du sens de la vie et ce
travail dialogal permet de sortir de l’incompréhension et de l’absurdité associées à ces accidents chaotiques et destructeurs et
de favoriser une cohérence interne.
L’agressivité comme force vitale
Après la régression vient l’agression…
Le travail sur l’agressivité est particulièrement important avec
une personne dépressive : dégeler les affects de tristesse, cela
n’est déjà pas facile mais permettre de contacter la colère pour
un dépressif, qui a souvent peur de détruire l’autre et veut le
réparer, c’est encore plus périlleux. Apprendre à dire, à écrire, à
crier, à se mobiliser corporellement. Travailler ses capacités
énergétiques et de créativité alors que tout est mis au service de
l’inhibition et de la rétroflexion, cela peut prendre du temps.
Bergeret ( 1999,164) parle de violence archaïque chez le
dépressif-limite qui est « une manifestation instinctuelle brutale
devant l’image encore floue d’autrui, angoisse qu’il n’y ait pas de
place pour deux au soleil. »
C’est ce qu’a vécu, semble-t-il, Annie par rapport à sa sœur ; elle a eu l’occasion de mobiliser sa colère contre sa sœur cadette qui a pris sa place à sa naissance et qui est devenue violente à son égard par la suite; elle a expérimenté une confrontation
corporelle avec des cris, suivie d’un grand soulagement et des
pleurs : « J’ai pu lui dire des choses comme tu me fais chier, tu
prends toute la place, j’ai pu le dire en pleurant, en hurlant…
Avant, j’avais peur d’être violente, j’ai confondu violence et colère et je ne m’autorisais pas… »
Elle s’est autorisée, en dernier lieu, à se confronter au personnage sacré du thérapeute.
Vers la fin du groupe, le thérapeute oublie Annie dans un tour
de parole de groupe. Cette erreur va permettre à Annie de désidéaliser le thérapeute et de le voir de façon plus réelle : « Je suis
partie sans te dire au revoir et je suis revenue la semaine suivante en te disant que j’étais en colère, que j’en avais marre…
J’ai pu te dire que tu n’étais pas parfait… Je me suis exprimée
clairement avec des mots ; je ne me suis pas écrasée comme
d’habitude… »
Vivre des expériences restauratrices
Peut-on restaurer un lien perdu et permettre au dépressif de
vivre un moment de régression ?
Un jour, Annie travaille sur son sentiment de vide et vit l’expérience de se lancer dans les bras du groupe : « Ce qui m’a frappé, quand je me suis jetée dans le vide, c’est que vous m’avez
rattrapée… J’ai eu envie quelques secondes de me débattre
puis j’ai lâché prise… J’ai pu recevoir la chaleur et la douceur du
groupe… » Et elle fait le lien avec un rêve où elle se retrouve
enfant dans le froid des draps de l’hôpital à 17 mois. Il y a une
restauration possible quand il y a reconnaissance et identification des expériences passées… En acceptant de se laisser toucher physiquement et émotionnellement, Annie renonce à rester
l’enfant victime et solitaire qu’elle a été longtemps. Elle redonne
l’impulsion à la vie. J’appelle cette expérience novatrice « restauration du lien vital ». C’est avoir confiance dans la libre circulation du désir. Le travail ne se limite pas à reconnaître l’étendue
des dégâts mais à poser un acte de foi et d’amour non seulement sur l’enfant blessé mais aussi sur l’enfant plein de ressources et de vitalité et ainsi relancer le processus de vie et de
croissance… Cela rejoint les conclusions de Marie-José Florent
( 2001,158) qui pose l’acte de créer dans le deuil comme « une
manière de réparer le lien perdu pour en faire un lien intériorisé. »
CONCLUSION : DEUX PAS EN AVANT …
UN PAS EN ARRIÈRE
Anna Freud (in Ionescu, 1997,262) affirme « combien les
enfants font deux pas en avant et un pas en arrière », soulignant le rôle salutaire des régressions réversibles et donc
bénignes.
Pour traiter la dépression, il est souvent nécessaire de revenir en arrière et de passer par des étapes régressives, comme
levier thérapeutique, compte tenu du type de relation d’objet
anaclitique et des difficultés à verbaliser du dépressif : passer
de l’inhibition à l’expression, de la régression à la progression
en passant par la nécessaire agression, sortir de la passivité
dépressive pour explorer la polarité de l’action mobilisatrice ;
ceci permet une mise en lien, un travail de reliaison d’éléments
épars et enfouis dans l’individu .
Staemmler ( 1999) voit le processus régressif comme un
manque d’auto-soutien. Dans la dépression de type anaclitique,
il a manqué à un stade précoce du développement, un soutien
et une saine dépendance. C’est ce que va permettre de vivre
l’espace thérapeutique, tel un sas ou une écluse, où s’apprivoise une relation de dépendance, qui va amortir la chute dépressive et permettre de trouver une base sécuritaire, un filet de
sécurité pour oser se risquer à l’aventure de la vie et relancer le
processus de croissance. L’enfant grandit; l’adolescent se révolte et l’adulte devient créateur de son existence.