Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.sans
206 pages

p. 109 à 126
doi: en cours

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no 23 2002/2

« La dépression, c’est l’horreur, le fond du tunnel, le trou, ce sont des méandres… C’est difficile de mettre des mots. Moi, j’avais des ressentis, je n’avais plus de mots… ça me prenait dans des manifestations physiques; les jambes, elles étaient comme engourdies, avec des contractures, des fourmillements ou des décharges électriques légères… Parfois, j’avais l’impression que mes jambes allaient se dérober. Et puis le grand trou, le manque de mémoire, de sommeil, ou vérifier dix fois la même chose… le sentiment de ne pas avoir d’issue… » Annie, 35 ans.
Comment comprendre et accompagner une personne confrontée à la dépression, souvent privée de vitalité, lasse, ralentie dans l’idéation, médicalisée, souffrant de troubles de mémoire, de baisse de désir et de créativité, sans image, sans rêve, sans mot ?
Comment comprendre et accompagner une personne, dont le corps est douloureux, rempli de tics, de contractures, de raideurs, de fourmillements dans les extrémités et qui n’est parfois qu’une longue plainte monotone, un long cri de désespoir ?
Comment comprendre et accompagner une personne confrontée au vide, à l’ennui, sans accès à la tristesse ou à la colère, ayant le sentiment d’être nulle et coupable, voyant le monde en noir, vivant dans le flou et la confusion et ne sachant souvent que dire : « Je n’ai envie de rien » ?
Peut-on tenter de comprendre et d’accompagner l’expérience dépressive en rapprochant deux termes : dépression et régression ? La dépression est-elle un processus de régression bénin ou malin ? La Gestalt-thérapie est-elle une aide dans la compréhension et l‘accompagnement de cette pathologie ? Est-il nécessaire de passer par une étape régressive dans la thérapie d’un client dépressif ?
 
DE LA DÉPRESSION
 
 
Sur le plan étymologique, « depressere » en latin signifie rabaisser, tirer vers le bas. C’est l’expérience de tomber, de chuter, d’être écrasé, enfoncé, d’être en creux… Il y a l’image d’un retour en arrière vers l’inorganisé et le néant ; d’où l’importance de la mort et des désirs suicidaires dans la dépression. Il y a un rapprochement possible avec la régression qui, au niveau étymologique, signifie« recul, diminution, retour à un état antérieur, perte ou atrophie ».…
En psychopathologie, la dépression implique des conséquences durables dans trois domaines :
  • psychique : tristesse, douleur morale, dégoût de la vie, perte de l’estime de soi, vie mentale ralentie ;
  • somatique : altération du sommeil, de l’appétit, de la sexualité, plaintes somatiques diverses. Agitation anxieuse ou inhibition motrice ;
  • relationnelle : isolement, difficulté de contact, difficulté d‘assumer une vie profesionnelle ou affective.
« L’expérience commune de l’état déprimé pourrait tenir en cette sensation, celle quasi-physique d’anéantissement… Elle s’apparente plutôt à une immobilisation, à un empêchement de ressentir les moindres mouvements de la vie interne et extérieure, à l’abolition de toute rêverie et de tout désir. La pensée, l’action, et le langage semblent pris en masse par la violence du vide » (Fedida, 2001,7). Anéantissement, immobilisation, empêchement de ressentir, abolition de tout désir… Des mots pour décrire également des phénomènes régressifs ?
 
DE LA RÉGRESSION
 
 
« La régression constitue un retour plus ou moins organisé et transitoire à des modes d’expression antérieurs de la pensée, des conduites ou des relations objectales, face à un danger interne ou externe, susceptible de provoquer un excès d’angoisse ou de frustration » (Ionescu, 1997,256). Ne peut-on pas appliquer cette définition à la dépression ?
Dans la dépression, il y a un retour à un mode de pensée ralentie, une difficulté à se souvenir, à rêver et à créer, une parole difficile, la confrontation au vide, l’envahissement ou la coupure des affects, des somatisations importantes souvent douloureuses ou l’anesthésie des sensations physiques… le dépressif se plaint souvent d’être fatigué et se replie souvent dans son lit, en position allongée, voire en position fœtale. C’est l’image même de la régression, la fuite de la réalité et l’abandon à des rêveries hallucinatoires, liées à la reviviscence de personnes ou situations perdues. Le corps parle quand la pensée ne peut plus s’exprimer. Tout semble s’arrêter; c’est la perte de l’élan vital.
La relation est préobjectale : le dépressif est en quête d’un objet perdu et aimé ; soit l’autre est incorporé et idéalisé pour combler le vide dans la mélancolie ; soit la relation est de type anaclitique, l’autre n’étant là que pour s’appuyer dessus pour tenter de remonter à la surface, dans la dépression limite (Bergeret, 1972).
La dépression est exogène ou endogène selon que le danger est externe et lié à une frustration de la perte, une séparation d’un être proche ou que la source soit un effondrement interne, provoquant une angoisse insupportable face à un gouffre qui s’ouvre brusquement.
 
DÉPRESSION ET RÉGRESSION EN PSYCHANALYSE
 
 
En psychanalyse, on attribue trois sens différents à la régression qui peut s’appliquer à la dépression : une dimension topique, temporelle, formelle (Laplanche et Pontalis, 1976)
1 – Une dimension topique ou spatiale : dans le monde interne, c’est l’expression du mode du ça avec la prédominence et l’envahissement des affects et un affaiblissement des défenses du moi. Le dépressif est envahi par des affects de tristesse, de vide, d’ennui, de détresse, de culpabilité ou de honte; c’est une maladie de l’idéal du moi, qui affecte négativement l‘image de soi.
2 – Une dimension génétique ou temporelle : c’est le retour à un stade dépassé ; le dépressif est essentiellement tourné vers le passé, sans espoir par rapport à l’avenir.
Différents auteurs ont tenté de décrire les stades précoces où semblent retourner les dépressifs :
  • Freud ( 1915) a rapproché la description du deuil et de la mélancolie dont le point commun est la perte d’un objet aimé voire idéalisé. La dépression traduit le deuil impossible de l’objet perdu. Freud parle de « régression de la libido dans le moi » : afin d’éviter la perte de l’objet, le sujet va s’identifier à l’objet et les tendances agressives destinées à l’objet perdu se retournent contre le moi. C’est un déni de la perte, une tentative de garder en soi le paradis perdu.
  • Karl Abraham précise que la mélancolie est une forme archaïque de deuil : le dépressif régresse de façon privilégiée à un stade oral ou cannibalique avec la traduction clinique fréquente du refus ou du dégoût alimentaire.
  • Pour Mélanie Klein, le moteur des ruptures dépressives serait la réactivation à l’âge adulte de sentiments contradictoires et ambivalents d’amour et de haine, vécus par le jeune enfant lors de la position dépressive, au cours du second semestre de la vie. La culpabilité liée au sentiment d’avoir détruit l’objet, les tentatives avortées de réparation de cet objet constituent un échec de la position dépressive et conduisent au désespoir. La position dépressive est décrite, dans l’évolution de l’enfant, comme un progrès par rapport à la position schizo– paranoïde car elle favorise une confrontation à la réalité, une tendance à l’intégration et la reconnaissance de l’autre comme être total, le renoncement à la toute puissance, à un monde clivé et aux défenses maniaques de triomphe et d’omnipotence.
  • Contrairement à Freud et Klein qui ont reconstitué, sous forme d’hypothèses théoriques, ces stades archaïques du développement à partir de l’écoute d’enfants de plus de trois ans ou d’adultes déprimés, d’autres auteurs comme Spitz ou Bowlby se sont particulièrement intéressés à la dépression chez le nourrisson, par une observation directe. (Mazet, 1988)
  • Spitz a, le premier, décrit un état de déprivation maternelle chez des enfants hospitalisés, évoquant chez l’adulte une dépression, avec apathie massive, refus de contact ou indifférence à l’entourage ; cet état est lié à la perte du lien privilégié avec la mère et du support qu’elle représentait pour lui, d’où l’expression de dépression anaclitique ( du grec anaclitein : s’appuyer sur).
  • Bowlby envisage la dépression comme la rupture d’un lien d’attachement, besoin inné et primaire de contact social, en raison de séparations ou d’expériences de perte précoce. Il décrit un comportement d’inactivité et de retrait comme le prototype des dépressions ultérieures.
3 – Une dimension formelle ou expressive : le dépressif est souvent vide de mots, voire de pensée ou de désir.
« Si, comme le note Lagache (in Lempérière, 1997,135), le travail de deuil consiste à tuer le mort, dans la dépression, le meurtre n’a pas été accompli, opposant par là un violent refus à la perte » : il est touché dans ses fonctions vitales (il ne mange plus, ne dort plus) et dans ses fonctions symboliques(il ne parle plus). Pour lui, l’expression courante « ça ne me dit rien » est appropriée : rien ne lui dit et il ne dit rien. Nommer, c’est accepter de perdre, c’est séparer, introduire un écart avec le premier objet d’amour. Le tarissement de mots et des liens significatifs est une tentative désespérée d’un retour à un monde antérieur, un monde avant la perte.
D’où l’importance des réactions somatiques souvent nombreuses (Kapsembélis, 1985,54) qui masquent les affects de dépression et qui sont associées aux processus primaires au détriment des processus secondaires du psychisme.
 
DÉPRESSION ET RÉGRESSION EN GESTALT-THÉRAPIE ?
 
 
C’est cette dimension formelle de la régression qui est privilégiée en Gestalt-thérapie, compte tenu de la posture existentielle et phénoménologique, de l’attention privilégiée au processus de construction-destruction des Gestalts et au Self en action dans le champ organisme-environnement.
Une position existentielle
« La dépression est une réaction de découragement lors de la confrontation avec l’une des contraintes existentielles » (Salathé, 1995,104); il y a donc repli et retour en arrière. Toutes les données de l’existence y sont recontactées douloureusement : le dépressif appelle au secours du fond de son isolement en ayant le sentiment que personne ne peut le comprendre vraiment; il contacte sa nullité, ses limites; le temps est arrêté, les thèmes de mort sont constants (et les tentatives de suicide nombreuses) ; le dépressif se sent victime, se plaint passivement mais, en même temps, se vit comme coupable de ce qui lui arrive ; la dépression est une crise de sens, d’où la fréquence des thèmes comme le vide, le rien, l’absurbe, les doutes et atermoiements…
L’abord phénoménologique
A la suite des phénoménologues comme Minkowski ( 1966), Krauss ( 1989), Kuhn ( 1990), la Gestalt-thérapie décrit le vécu du dépressif comme un affect modifié, « un état d’affect archaïque dans lequel le corps joue un rôle déterminant pour le vécu ” (Fédida, 2001,10) et qui touche à son humanité.
« Je me sens défaite dans mon apparence humaine, informe », dit une femme dépressive.
La dépression est une maladie de la forme, le psychisme étant ce qui donne forme au vivant…
Le cycle de contact
Dans le cycle de contact-retrait et de construction-destruction des figures sur un fond, l’observation des étapes précoces du deuil nous informe sur ce qui se joue dans la dépression (Ann Clarck, 1990,16). La fixation à la phase de retrait est la caractéristique de la dépression : dans le retrait, il y a désintégration, désir de mort, fixation à une vieille Gestalt et impossibilité de former une nouvelle figure; souvent, émergent des sensations de rien, de flou et de brouillard, qui bloquent tout processus de transformation. C’est le vide stérile…
Les trois fonctions du Self et les résistances
Avec une figure peu formée, l’énergie circule mal et c’est essentiellement la fonction ça qui est à l’œuvre avec présence d’une anhédonie, d’affects peu intenses, d’ennui, de monotonie, de culpabilité, voire de honte, d’affects de tristesse ou d’irritabilité qui se déploient difficilement à la frontière contact. Le Self du dépressif se repère davantage à travers les douleurs physiques ou les mécanismes d’urgence d’anesthésie ou de passage à l’acte sous forme d’auto-agression. Les images liées à des situations de perte, de séparation, de rupture, sont à l’avant plan.
La fonction je est amoindrie dans ses dimensions d‘orientation et de décision. C’est souvent le doute et l’indécision qui prédomine chez le dépressif. Les résistances classiques qui sont le plus à l’œuvre sont :
  • L’introjection dans les messages de nullité ou de fatalité sur la vie et la mort ; l’incorporation de l’autre perdu.
  • La projection sur l‘autre perdu d’images idéalisées ou, à l’opposé, sur tout le monde d’image d’incapacité ou de rejet.
  • La confluence avec l‘autre perdu comme déni de la perte ; la confluence dans la dépendance de son désir à l’autre ; l’absence d’émergence de figure claire.
  • La déflexion dans l’agitation ou les rêves qui évitent la confrontation à la réalité.
  • La rétroflexion massive dans les somatisations ou dans le retour de l’agressivité sur soi (suicide ou équivalent, conduites à risque).
Le patient dépressif utilise également la régression et des défenses archaïques comme le déni, l’idéalisation, le clivage, l’anesthésie, l’oubli, au détriment d’autres défenses plus élaborées et mentalisées qui s’avèrent défaillantes; c’est un ultime recours pour éviter la maladie grave, la mort ou la folie.
Dans la fonction personnalité, l’image de soi est négative; le déprimé est blessé narcissiquement et le monde est perçu comme dangereux ou frustrant, non soutenant.
 
LA DÉPRESSION : RÉACTION À UNE RUPTURE DU LIEN
 
 
M’appuyant sur la révision faite par Gilles Delisle ( 1998,2001)
de la théorie gestaltiste, je propose de définir la dépression comme une réaction bio-psycho-sociale à une rupture de lien; ce lien est entendu comme la capacité d’un sujet à garder intact, à l’intérieur de lui, une relation dans la durée avec toute la charge affective de liaison et de cohérence interne qui donne du sens à la vie, même lorsqu’il y a absence et privation de la présence physique. La rupture de lien par mort, séparation, fin d’une situation provoque un effondrement des défenses du système psychoimmunitaire, que constitue la personnalité, et entraîne :
  • une régression formelle à des processus primaires plus proches de l’agir et du somatique que la parole, la pensée ou le symbolique,
  • une relation préobjectale sur un mode fusionnel ou anaclitique.
Le traitement de cette pathologie nécessite un aménagement du cadre thérapeutique et le déploiement de plusieurs étapes, en tenant compte du niveau d’urgence et du degré de conscience du client ; avant de parler de dialogue herméneutique, il convient de se mettre à l’écoute des blancs de la relation, de mettre en place un soutien et un étayage afin de traverser ensemble la crise dépressive et favoriser le passage à la dépressivité, inhérente à la vie psychique; celle-ci consiste en la capacité à se confronter à la réalité, le renoncement à la toute puissance, la création de sens par les mots et l’acceptation de mettre à la surface toutes les frustrations et souvenirs douloureux enfouis. C’est la réanimation, de l’intérieur, de la vitalité et de l’humain, en apprivoisant et en rendant supportable la souffrance dépressive.
Un exemple clinique va tenter d’illustrer cette proposition.
 
CLINIQUE : ANNIE OU LE FOND DU TUNNEL
 
 
Annie est une jeune femme de 35 ans ; elle vit avec un compagnon et vient consulter en pleine crise dépressive, après le départ de deux collègues de son travail. La banalité de l’événement démarque avec la sévérité des symptômes qui nécessitent un arrêt de travail de trois mois et la prise d’antidépresseurs. « La dépression, c’est l’horreur,… c’est le fond du tunnel… ». Tel est le début de ce touchant témoignage, traduisant le tragique d’une telle situation de désespoir : « Je me disais, je ne me m’en sortirais jamais. On me renvoyait que je ne savais plus parler, que je ne trouvais pas mes mots; je ne souriais pas ; je me revois dans certaines situations; par exemple le téléphone sonne ; sur le coup, je suis contente et tout de suite après c’est la panique, le sentiment d’être dérangée ; je crois que je n’avais pas envie de me montrer comme ça… Un jour, j’ai pris tous les médicaments que j’avais accumulés… Quelle horreur ! Je ne voyais pas d’autre issue… Je me suis retrouvée à l’hôpital avec un lavage d’estomac… C’est la dépression qui me faisait peur et le fait qu’il n’y ait pas d’issue… Sinon, la vie, j’aime ça… »
Ce voyage thérapeutique de deux étapes de deux ans et demi rend compte de la compréhension et de l’accompagnement au long cours d’une personne dépressive, avec toutes les questions et les doutes du thérapeute, menacé parfois de découragement et engagé pourtant dans la durée à porter la souffrance extrême, traversé de sensations et sentiments divers : compassion, agacement, sentiment de ne pas exister, anesthésie avec envie incompressible de dormir…
Comment relancer le dialogue face à un tel effondrement des défenses ?
Respecter le silence
Annie : « Les premiers moments, je ne disais rien… Très vite, je me suis allongée et tu m’as fait écouter de la musique… J’ai recontacté un court moment de répit et de bien être… c’est après la séance de musique que j’ai commencé à pleurer… Je n’ai pas arrêté de pleurer pendant plusieurs séances… » « La musique me prend parfois comme une mer », écrivait Baudelaire. « L’écoute chaude et confiante de la musique… peut transformer les visages des adultes les plus figés et les plus crispés » (Prigent, 1978,188). En respectant son silence et en proposant un médiateur, un support comme la musique, le thérapeute a permis à la cliente de recontacter ses émotions cristallisées dans son corps et qui ne pouvaient pas s’exprimer dans des mots. Quand une personne est privée de son ressenti et du langage, c’est « l’apparence humaine elle-même qui s’efface » (Fedida, 2001,8). C’est l’art du thérapeute d’aider la personne à recontacter ce qui fait son humanité : ses émotions, intermédiaire entre les mots et le corps.
Parler en images, nommer l’innomable
Annie : « Un jour, je n’arrivais plus à communiquer… J’étais encore une fois dans ma bulle. Tu m’as dit : « Je vois les marécages, je le sens et je les vois quand tu n’arrives même plus à parler avec moi. »
Parler en images, en métaphores pour nommer une expérience muette et innomable peut créer une ouverture dans l’espace fermé du dépressif. L’image des marécages m’évoquait un lieu d’où on ne peut plus se dépétrer, un peu comme des sables mouvants où plus on bouge, plus on s’enfonce.
Les métaphores produites pour imaginer la dépression ne manquent pas de solliciter le froid, le silence glacé, la disparition de toute vie. Ferenczi (cité par Fédida, 2001) parle de sommeil d’hibernation, qui doit être respecté et traité avec tact, afin que l’excitation ne fasse pas violence à la vie ainsi sauvegardée. Réanimer, réchauffer le malade demande du temps pour ne pas réveiller brutalement la douleur.
Le thérapeute a, par moments, la responsabilité de se faire le porte-parole de la partie vitale enfouie du client pour lui redonner toute sa place. « Il s’agit d’une parole vive… où un être, le thérapeute, dit à un autre être, le patient, ce qu’il sent, ce qu’il perçoit en lui… Ne peut être dévoilé que ce qui peut être perçu dans le mouvement de la vie… » (Prigent, 1978,196)
De même, il m’est arrivé de proposer un support concret de créativité comme une photo, un dessin, un découpage… quand toute communication verbale devenait impossible. Cela peut aider à relancer le processus de créativité et la relation.
« Le travail psychothérapeutique sera de laisser se creuser un lieu chaud, ouvert, rassurant, dynamisant, cet espace transitionnel où, doucement, progressivement, le patient avec son thérapeute, apprendra à jouer, à laisser jouer ses symboles, ses rêves…, sa liberté d’existence. » (Prigent, 1978,204)
Du havre de paix à l’émergence d’un autre
Mais qui est-il, le thérapeute ? Que représente-t-il pour la personne dépressive ?
Annie : « J’ai le souvenir de quelqu’un de paisible… J’ai bien senti qu’il n’y avait aucun jugement… J’ai trouvé un HAVRE DE PAIX… je t’ai perçu comme présent, comme si tu acceptais de prendre du temps. Je ne me rappelle pas avoir manqué un jour… J’avais besoin de repères…. »
A nouveau, dans la seconde étape de la thérapie, Annie évoque : « Je crois que tu étais pour moi asexué… Il y avait une ambiance, un accueil… Ce n’était pas toi en tant que personne… Avec toi, je pouvais me dévoiler comme j’étais… »
Sur le plan transférentiel, le thérapeute n’existe pas vraiment en tant que personne à part entière, encore moins en tant qu’être sexué. On se situe ici dans un espace préobjectal, en deçà d’une relation… Le thérapeute est avant tout une ambiance, un accueil, un lieu sécurisant, un repère, un contenant où le patient peut déverser toute sa détresse, son angoisse et peu à peu, prendre forme comme être existant et désirant.
« Le thérapeute s’offre dans un premier temps comme objet anaclitique jusqu’à ce que la position dépressive s’élabore. En tenant cette place de bon objet, le thérapeute va permettre qu’un lien suffisamment fort se tisse et que la représentation de soi puisse être reconsidérée, grâce à l’introduction de nouveauté dans les figures figées de représentation… » (Lismonde, 1994, 84).
Winnicott et Masu Khan insistent très justement sur le soutien des patients déprimés par l’environnement du cabinet de consultation (température, lumière, repos… ) ainsi que sur les modalités de présence du thérapeute à la juste distance, en laissant la possibilité au patient de redécouvrir quelque chose d’humain… (Fédida, 2001,184)
Pour dialoguer, il faut être deux. Promouvoir l’avènement du sujet comme être différencié permet peu à peu à la personne dépressive d’identifier un autre, en la personne du thérapeute, avec qui rechercher un sens à sa souffrance.
Le groupe comme lieu de régression
Après une première étape en face à face pendant deux ans, Annie revient, quelques années après, lors d’un nouvel épisode dépressif. Elle accepte de participer à un groupe thérapeutique hebdomadaire. Ce fut pour elle une nouvelle étape thérapeutique déterminante : « Heureusement que je l’ai fait parce qu’il aurait été très difficile d’exprimer tous les sentiments enfouis en moi… C’est le travail des autres qui a fait écho en moi. Je me souviens d’un travail de M. sur la place par rapport à ses frères et sœurs; cela m’a beaucoup bousculé… C’est après cela que j’ai commencé à bouger et à travailler en groupe… »
Le groupe permet au client dépressif de trouver un soutien, un lien avec le vivant, une communauté d’humains avec qui interagir, un lieu de résonance qui le nourrit et réactive toutes ses expériences de souffrance autour de la perte, de la séparation ou de l’abandon, souvent fréquents dans son histoire de vie. Il s’agit d’aménager le cadre thérapeutique groupal, dans le sens d’un lieu gratifiant et nourrissant, tel une « mère justement bonne » qui accompagne la relance du processus de croissance.
Le travail de groupe a donné une place plus importante à l’approche émotionnelle et corporelle et à la régression que n’avait pu favoriser le travail en face à face; en effet, « se trouvent réactualisées des relations primitives à la mère-groupe, le groupe devenant le corps fantasmé de la mère » (Fourcade, 1997,287). Pour Annie, qui avait souffert de déprivation maternelle, il était important de pouvoir vivre des moments régressifs dans la tendresse et de se retrouver comme dans une famille où elle puisse vivre et exprimer son ambivalence par rapport aux autres.
Des hypothèses créatrices de sens à dialoguer
Ce n’est qu’à partir de là que Annie a commencé à mettre des mots et à faire des liens entre ses différents épisodes dépressifs, sur ce qui se répétait au fil du temps, dans un travail herméneutique de reconnaissance.
Retravailler et revivre la première séparation à 17 mois a constitué pour Annie une expérience essentielle, une tentative de revisiter et de dépasser un dilemme de contact, en quelque sorte : mettre des mots, revivre le vide de la séparation, retrouver les affects de tristesse et de colère contre la mère et la sœur, enfouis voire niés longtemps… « Le plus gros point pour moi, c’est d’avoir pu revivre ma première grande séparation sur laquelle je n’avais jamais pu exprimer, mettre des mots, la ressentir, recontacter le vide que ça avait créé chez moi… La dépression d’un bébé, je suis convaincue que ça existe… Moi-même, je dis aujourd’hui que je l’ai vécu… Mes dépressions d’adulte, j’ai pu les décoder : ce sont des situations similaires mais que je n’avais pas comprises; l’investissement affectif que j’ai pu faire, les séparations subies dans la mesure où je ne les ai pas choisies… Un sentiment de dépossession et de perte de sécurité, de confiance. Ce n’est plus du vide, ce ne sont plus des marécages, c’est identifié et exprimé… »
La dépression est avant tout une crise du sens de la vie et ce travail dialogal permet de sortir de l’incompréhension et de l’absurdité associées à ces accidents chaotiques et destructeurs et de favoriser une cohérence interne.
L’agressivité comme force vitale
Après la régression vient l’agression…
Le travail sur l’agressivité est particulièrement important avec une personne dépressive : dégeler les affects de tristesse, cela n’est déjà pas facile mais permettre de contacter la colère pour un dépressif, qui a souvent peur de détruire l’autre et veut le réparer, c’est encore plus périlleux. Apprendre à dire, à écrire, à crier, à se mobiliser corporellement. Travailler ses capacités énergétiques et de créativité alors que tout est mis au service de l’inhibition et de la rétroflexion, cela peut prendre du temps. Bergeret ( 1999,164) parle de violence archaïque chez le dépressif-limite qui est « une manifestation instinctuelle brutale devant l’image encore floue d’autrui, angoisse qu’il n’y ait pas de place pour deux au soleil. »
C’est ce qu’a vécu, semble-t-il, Annie par rapport à sa sœur ; elle a eu l’occasion de mobiliser sa colère contre sa sœur cadette qui a pris sa place à sa naissance et qui est devenue violente à son égard par la suite; elle a expérimenté une confrontation corporelle avec des cris, suivie d’un grand soulagement et des pleurs : « J’ai pu lui dire des choses comme tu me fais chier, tu prends toute la place, j’ai pu le dire en pleurant, en hurlant… Avant, j’avais peur d’être violente, j’ai confondu violence et colère et je ne m’autorisais pas… »
Elle s’est autorisée, en dernier lieu, à se confronter au personnage sacré du thérapeute.
Vers la fin du groupe, le thérapeute oublie Annie dans un tour de parole de groupe. Cette erreur va permettre à Annie de désidéaliser le thérapeute et de le voir de façon plus réelle : « Je suis partie sans te dire au revoir et je suis revenue la semaine suivante en te disant que j’étais en colère, que j’en avais marre… J’ai pu te dire que tu n’étais pas parfait… Je me suis exprimée clairement avec des mots ; je ne me suis pas écrasée comme d’habitude… »
Vivre des expériences restauratrices
Peut-on restaurer un lien perdu et permettre au dépressif de vivre un moment de régression ?
Un jour, Annie travaille sur son sentiment de vide et vit l’expérience de se lancer dans les bras du groupe : « Ce qui m’a frappé, quand je me suis jetée dans le vide, c’est que vous m’avez rattrapée… J’ai eu envie quelques secondes de me débattre puis j’ai lâché prise… J’ai pu recevoir la chaleur et la douceur du groupe… » Et elle fait le lien avec un rêve où elle se retrouve enfant dans le froid des draps de l’hôpital à 17 mois. Il y a une restauration possible quand il y a reconnaissance et identification des expériences passées… En acceptant de se laisser toucher physiquement et émotionnellement, Annie renonce à rester l’enfant victime et solitaire qu’elle a été longtemps. Elle redonne l’impulsion à la vie. J’appelle cette expérience novatrice « restauration du lien vital ». C’est avoir confiance dans la libre circulation du désir. Le travail ne se limite pas à reconnaître l’étendue des dégâts mais à poser un acte de foi et d’amour non seulement sur l’enfant blessé mais aussi sur l’enfant plein de ressources et de vitalité et ainsi relancer le processus de vie et de croissance… Cela rejoint les conclusions de Marie-José Florent ( 2001,158) qui pose l’acte de créer dans le deuil comme « une manière de réparer le lien perdu pour en faire un lien intériorisé. »
 
CONCLUSION : DEUX PAS EN AVANT … UN PAS EN ARRIÈRE
 
 
Anna Freud (in Ionescu, 1997,262) affirme « combien les enfants font deux pas en avant et un pas en arrière », soulignant le rôle salutaire des régressions réversibles et donc bénignes.
Pour traiter la dépression, il est souvent nécessaire de revenir en arrière et de passer par des étapes régressives, comme levier thérapeutique, compte tenu du type de relation d’objet anaclitique et des difficultés à verbaliser du dépressif : passer de l’inhibition à l’expression, de la régression à la progression en passant par la nécessaire agression, sortir de la passivité dépressive pour explorer la polarité de l’action mobilisatrice ; ceci permet une mise en lien, un travail de reliaison d’éléments épars et enfouis dans l’individu .
Staemmler ( 1999) voit le processus régressif comme un manque d’auto-soutien. Dans la dépression de type anaclitique, il a manqué à un stade précoce du développement, un soutien et une saine dépendance. C’est ce que va permettre de vivre l’espace thérapeutique, tel un sas ou une écluse, où s’apprivoise une relation de dépendance, qui va amortir la chute dépressive et permettre de trouver une base sécuritaire, un filet de sécurité pour oser se risquer à l’aventure de la vie et relancer le processus de croissance. L’enfant grandit; l’adolescent se révolte et l’adulte devient créateur de son existence.
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