2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Les lignes du temps
Quelques résonances au concept de régression
Jean-Marie Robine
Gestalt-thérapeute didacticien, psychologue clinicien, directeur de l’Institut Français de Gestalt-thérapie. Auteur de nombreux articles et de trois livres dont Gestalt-thérapie, la construction du soi publié chez l’Harmattan et traduit en plusieurs langues.
A partir de l’interpellation que peut représenter l’usage du
concept de régression, l’auteur esquisse quelques
réflexions sur les choix théoriques implicites et sur les systèmes de représentation qui les construisent. Il évoque la
possibilité, fondée sur le fait que toute théorie n’est qu’une
fiction qui tente d’organiser du sens à l’égard de l’expérience, que certains systèmes de représentation puissent
avoir plus de pertinence thérapeutique que d’autres, même
si leur pertinence dans le domaine de la clinique a pu être
avérée. Ceci ne fait qu’entr’ouvrir la question du lien entre
« présence clinique» et « présence thérapeutique».
Dans les œuvres de science-fiction, il n’est pas rare que laproblématique du temps soit indirectement abordée, du
moins lorsque l’auteur, pour les besoins de son intrigue, doit
transporter ses héros quelques millénaires plus tard ou plus tôt.
Outre les machineries à voyager dans le temps, qui connaissent
régulièrement bien des déboires, une figure de style communément utilisée par les romanciers consiste à postuler l’existence
superposée de différentes lignes de temps. En un même lieu
fonctionneraient simultanément différentes temporalités qui
n’auraient aucune interpénétration mutuelle, ce qui permettrait
au héros de passer d’une ligne de temps à l’autre et de pouvoir
ainsi modifier le cours de l’histoire en se servant dans une temporalité donnée de connaissances acquises dans une autre. Le
passage d’une ligne du temps à une autre demeure un problème crucial ; il s’opère généralement par l’intermédiaire de
« portes du temps », dont quelques exemplaires sont disséminés à la surface de la planète et dont la quête est prétexte à
bien des intrigues. Ces portes permettent aussi bien à des
envahisseurs venus d’autres époques de faire intrusion dans
celle du récit, comme elles permettent à nos héros de prendre
tous les risques en sautant dans l’inconnu de ces temps qui ne
sont pas les leurs.
Ainsi, à côté d’une conception linéaire du temps qui prévaut
dans nos modes de pensée habituels, se révèle une autre
conception, tout autant inventée par l’imaginaire des hommes,
qui postule une synchronie de différentes temporalités dans un
même espace. Ces temporalités ne communiquent pas entre
elles, si ce n’est lors de circonstances exceptionnelles.
Lorsque, il y a une quinzaine d’années, j’avais souhaité mieux
faire connaître aux Gestalt-thérapeutes francophones la vie et
l’œuvre de Paul Goodman en relation avec la Gestalt-thérapie,
je suis allé sur ses pas et me suis entretenu avec un certain
nombre de gens qui l’avaient fréquenté afin de recueillir leur
témoignage (Robine, 1992). Parmi eux, Erving Polster a attiré
mon attention sur la conception goodmanienne du temps et a,
par là, profondément modifié ma manière de penser en m’ouvrant à d’autres perspectives que celle qui était implicitement
mienne et opérait en moi dans l’ordre de l’évidence. Je le cite :
« Il y a plusieurs choses essentielles qui me sont restées de
[Paul Goodman], qu’il a présentées de façon particulière, l’une
d’entre elles concernait la place de la petite enfance dans la vie
d’une personne. Comme il avait l’habitude de le dire, être adulte, ce n’est pas remplacer l’enfance, c’est un plus à l’enfance. »
Si l’on considère attentivement « Gestalt-thérapie -
Nouveauté, excitation et développement » (Perls & Goodman,
1951), on y découvrira que c’est cette logique qui est à l’œuvre
au fildes pages : une logique du « en même temps que » et non
une logique du « au lieu de ». Ainsi, schématiquement parlant,
avoir cinquante ans ce n’est pas ne plus avoir 40 ans, ni 20, ni 3
ans, mais c’est avoir en même temps 40,30,20,10,5 ou 2 ans.
Dans cette perspective, fonctionner comme un enfant de deux
ans n’est pas à penser en termes de régression, puisque nous
avons deux ans en même temps que notre âge d’aujourd’hui.
Comme dans les ouvrages de science-fiction évoqués, les lignes
de temps sont superposées et fonctionnent simultanément.
Faire usage du terme de régression est loin d’être neutre dans
l’organisation de la pensée du psychothérapeute. Que penser de
cette proposition de Perls et Goodman, doit-on la considérer
comme une invitation à la régression : « Les ressentis de l’enfance sont importants non parce qu’ils constituent un passé qu’il
faudrait défaire, mais parce qu’ils constituent certains des plus
merveilleux pouvoirs de la vie adulte qu’il s’agit de recouvrer : la
spontanéité, l’imagination, le caractère direct de la conscience et
de la manipulation. Ce qu’il faut, comme l’a dit Schachtel, c’est
retrouver la manière qu’avait l’enfant de faire l’expérience du
monde. » (Chap. 5, p. 129. Italiques des auteurs).
Une des difficultés majeures que rencontre le thérapeute est
liée à son usage inconsidéré de concepts issus de la clinique.
Paradoxe ? Le domaine de la clinique s’est constitué à partir de
l’observation de patients. La description et l’analyse des données recueillies s’inscrit, pour la majeure partie, dans une psy-chologie-à-une-personne, c’est-à-dire dans une perspective individualiste. Tout se passe comme si les données ainsi rassemblées étaient objectivables, indépendantes du « clinicien » qui
les collige. Mais dans une perspective de champ, c’est la rencontre thérapeutique qui est l’instrument d’élaboration d’une
éventuelle pathologie de l’expérience et, bien entendu, le psychothérapeute ne saurait nier l’impact de sa présence sur la
constitution des données. En outre, l’intentionnalité de chacun
des protagonistes ne saurait être la même en situation thérapeutique que, disons, dans un examen de type psychiatrique.
Ma conviction est la suivante : certains concepts, s’ils ont pu
avérer une pertinence dans des approches cliniques ou psycho-pathologiques, ne sont pas ipso facto opératoires dans le domaine psychothérapeutique. Ils peuvent en effet structurer la pensée et le ressenti du thérapeute selon des modalités qui vont à
l’encontre du dessein thérapeutique. Nombre d’expériences ont
bien mis en évidence, par exemple en pédagogie, comment la
définition du niveau des élèves (le « diagnostic ») organisait la
posture de l’enseignant et, par là même, le taux de réussite ou
d’échec des élèves, taux qui venait ainsi confirmer le diagnostic
initial, fût-il faux. Je pense ainsi que « diagnostiquer » en termes
de régression (comme de parler de « polarités », d’« objets
internes » etc.) va à l’encontre du principe même de la thérapie.
(Robine, 2002-a, 2002-b)
La simple évocation du terme de régression génère en nous
des représentations de retour à un état antérieur, quelles qu’en
soient les modalités. Même si Freud, au fil de ses écrits, n’a pas
limité son utilisation du concept à la description de la « régression temporelle » et lui a adjoint la « régression topique », la
« régression formelle » et, plus tard, la « régression libidinale »,
l’idée de parcours, de développement, et donc de temporalité,
est inscrite au cœur même de cette notion.
Le concept de développement est lui-même générateur de
représentations, parties intégrantes de notre anthropologie et,
par là, de nos choix théoriques et méthodologiques. Implicite
dans la théorie première de la Gestalt-thérapie, je le rappelais
plus haut, est l’idée que le développement n’est pas seulement
une succession mais aussi une simultanéité. Etre adulte n’est
pas une suite à l’enfance mais un plus à l’enfance. Ceci a pour
corollaire le fait que dans l’instant, passé, présent et projet sont
constitutifs de la présence et de l’expérience.
Dans le cours des rencontres thérapeutiques, certains épisodes spécifiques évoquent pourtant chez le thérapeute l’idée
de régression. Ce qui se présente aux yeux de ce dernier
semble insister de façon récurrente et évoquer des modalités de
fonctionnement propres à des stades précoces du développement. Le seul « comment » que je peux phénoménologiquement
percevoir est l’insistance. La « régression » n’est pas une expérience phénoménogiquement observable car elle est interprétation, construction unilatérale d’un sens pour l’expérience de
l’autre. L’interrogation à laquelle j’accède ainsi devient, dans une
logique de champ : « S’il y a cette insistance, qu’est-ce que je
ne veux à ce point pas entendre ? Quel est le ça de la situation
qui ne peut se déployer ?… voire, que j’empêche de se
déployer ?». On retrouve ainsi le véritable sens du concept de
« répétition », à savoir « re-demander, faire une nouvelle pétition ». Dans de tels moments, le sujet ne semble plus en mesure de faire usage de certaines modalités d’orientation et d’action
pour déployer la construction de la Gestalt (d’aucuns diraient :
de ses modalités matures)et utilise alors celles qui dans l’instant
lui semblent les plus opérationnelles.
Dans le Complément métapsychologique à la théorie du rêve,
comme le suggère R. Roussillon ( 1992), Freud a proposé un
modèle qui peut servir d’alternative à celui de la régression.
Comme le rêveur, au moment du coucher, se dépouillerait des
prothèses nécessaires pour affronter les exigences de sa vie de
veille, ainsi la thérapie offrirait une possibilité de « déconstruction des superstructures protectrices prothétiques qui masquent
le vrai du rapport à soi-même et à son histoire ». Et j’ajouterais,
en tant que Gestalt-thérapeute : «… et masquent les possibilités
de contact avec le monde en général, et avec autrui en particulier. »
Et cette idée de dépouillement m’évoque directement celle de
catharsis et, de fait, les épisodes qualifiés de régressifs s’enchaînent fréquemment à une abréaction cathartique. En fait,
l’abréaction créerait une sorte de trouée en direction d’expériences fixées, balayerait les constructions secondaires prothétiques, ouvrant ainsi l’accès aux situations inachevées et gestalten fixées, permettant l’éventualité de leur remise en mouvement. L’abréaction cathartique pourrait alors être considérée
comme une des possibles « portes du temps » qui offrirait l’accès à d’autres lignes de temps, pour ainsi prolonger mon analogie avec les œuvres de science-fiction.
La facilitation de l’abréaction est d’ailleurs une des composantes de la situation de groupe thérapeutique (par sa théâtralisation de l’affect, par le soutien mutuel permettant la prise de
risque, par la déconstruction - pas toujours pertinente - des prothèses, par la démultiplication des jeux transférentiels… ), composante qui mériterait un approfondissement particulier dans
son invite à la régression.
Pour conclure ces quelques variations sur un thème, il m’est
agréable de m’abriter derrière certaines propositions faites par
Daniel Stern ( 1985) qui posent à nouveau la question de l’articulation entre clinique et thérapie : « Il est important de rappeler
qu’une évaluation des théories de la clinique à partir de l’observation directe du nourrisson ne permet pas de tirer la moindre
conclusion sur leur validité en tant que constructions thérapeutiques » (p. 292). Ou encore : « Les problématiques classiques
du développement [… ] ne sont pas considérées comme ayant
une origine en un point particulier ou une étape particulière au
cours du développement. Ces problématiques sont vues ici
comme des lignes de développement – c’est-à-dire des étapes
concernant toute la vie, et non pas comme des phases de la
vie. » (p. 323).
L’intérêt de la réflexion sur l’usage de concepts tels que la
régression réside dans l’interpellation qu’ils suscitent sur les fondements épistémologiques de la psychothérapie. Il me paraît
temps de décoller cette dernière de celle de la clinique et de la
psychopathologie, non pas pour l’ignorer ou la critiquer, mais
pour la différencier, la dégager de son statut de « psychopathologie appliquée » et l’enraciner dans sa spécificité : la situation
de rencontre comme premier instrument de développement.