2002
Revue de la Société Française de Gestalt
L’ici et maintenant, l’ailleurs et autrefois du psychotique
Didier Denimal
Infirmier de secteur psychiatrique. Diplômé en relations humaines à l’université de Lille III (DUFC). Formation gestaltiste à l’E.P.G. Exerce en tant qu’infirmier auprès d’adultes en institution de jour et en tant que psychothérapeute (individuel et groupe) dans le cadre associatif. Cofondateur de « ça parle ».
Le travail avec les psychotiques est souvent réservé aux
compétences psychiatriques. La Gestalt, outil de contact
par définition, permet-elle une approche complémentaire et
novatrice de cette pathologie ? En m’appuyant sur ma clinique revisitée à l’aune de la Gestalt, je vous fais part de
mes découvertes : Le vide du psychotique n’est pas le
néant. Je situe les manques qui le caractérisent dans les
nuances des affects et dans les représentations, notamment parentales. Privé de ces références, le psychotique
ne peut reconnaître en lui ce qui l’anime dans le présent de
la relation et perd le contact avec la réalité.
Après avoir émis quelques hypothèses sur la genèse de la
psychose, je vous invite à partager mes réflexions sur le
transfert particulier du psychotique ainsi que sur le contre-transfert non moins singulier qu’il suscite.
L’espoir que je formule est que ce travail inspire d’autres
thérapeutes gestaltistes à s’intéresser à cette pathologie et
à en poursuivre l’étude.
Après trente ans de pratique infirmière en institution psychia-trique, l’envie me vint d’utiliser mes observations cliniques
et mon contre-transfert pour interroger ma relation au patient
psychotique. Ma rencontre avec la Gestalt aux deux tiers de ce
parcours avait-elle modifié ma perception de cette pathologie ?
Sans doute, mais en quoi précisément l’outil Gestalt est-il utile
à l’un comme à l’autre dans ce face à face psychotique infirmierthérapeute ? L’objet de cette réflexion est de tenter de démystifier cette pathologie régressive, d’étudier l’entre-deux de cette
rencontre singulière, d’en repérer les principales difficultés et
d’envisager quelques stratégies thérapeutiques.
Afin de ne pas échapper aux questions importantes : qu’est-ce
qui me pousse aujourd’hui à approfondir ma connaissance de la
psychose, et en quoi l’autre m’intéresse s’il ne parle pas de moi,
j’ai souhaité commencer par les notions de connaissance des
autres et de connaissance de soi.
Je tenterai ensuite de répondre aux interrogations suivantes :
- Qu’est-ce que la psychose ?
- Que sont le vide et le délire psychotique ?
- Que contient le vide psychotique ?
- Comment la psychose s’est-elle structurée ?
- Que se passe-t-il dans l’entre-deux de la relation avec le psychotique ?
CONNAISSANCES, CONNAISSANCE DES AUTRES,
CONNAISSANCE DE SOI
Deux difficultés majeures ont très vite ralenti mon enthousiasme. Mes connaissances en matière de psychogenèse étaient
trop incomplètes pour une bonne compréhension de ce qui se
rejouait dans le présent de la relation. Ma deuxième constatation
est beaucoup plus difficile à avouer : les entraves à une relation
qualitativement suffisante pour devenir aidante n’étaient pas unilatérales. Je me heurtais à des résistances qui m’appartenaient
en propre et jusqu’ici inconscientes. Pour combler mes lacunes
étiologiques, je fis appel aux plus qualifiés. Freud, Lacan, Klein,
Winnicot entre autres m’aidèrent à dissiper partiellement les
brumes de mon esprit. Parallèlement à ce travail, une expérience (fort à propos) vécue en groupe, m’a remis en contact avec
des angoisses archaïques d’intrusion et de dispersion qui m’ont
éclairé de l’intérieur sur la nature possible de la souffrance psychotique. Dans une conférence
« Grand Public » Antonio Di
Ciacca
[(1)] cite un poète Italien, Andréa Zanzotto dont je rapporte
ici le propos écrit en 1979.
« Si Freud était dans l’auto~compréhension de sa névrose, Lacan était dans l’auto compréhension
de sa psychose. Si le premier, plus que guérir, avait justifié et
verbalisé la névrose (qui était la sienne), le second était arrivé à
glorifier la psychose (qui était la sienne), en pratique en mettant
un manque à la place de l’ego ». Comme Antonio Di Ciacca, je
laisse la responsabilité de ses paroles à Zanzotto à propos de
Lacan tout en lui reconnaissant le mérite d’interroger le thérapeute sur la nature de son engagement. Voilà de quoi réalimenter le débat sur la position « impliquée » si chère aux gestaltistes.
Pour ce qui me concerne, une brèche s’est ouverte dans les
frontières déjà floues de la classification des psychopathologies
en Psychoses/Névroses/Etats limites/Perversions. Le doute, qui
m’assaille encore une fois, devient peut-être un élément d’ouverture à l’autre, nécessaire à l’accueil de sa « différence ». A
moins que cette « différence » ne soit que le reflet dans l’autre de
l’inimaginable ou l’innommable contenu en moi (je n’ose pas dire
en nous).
J’ai à l’égard de la psychose et des psychotiques des sentiments multiples et contradictoires. Pour ne citer que les deux
principaux, la forme d’expression de la symptomatologie psycho-tique me fascine et m’effraie. Elle me fascine parce qu’elle
dépasse toutes les limites que les normes habituelles imposent
au comportement humain. Pour moi, elle symbolise la transgression suprême des conditionnements liés à nos règles de vie communes. Un énorme pied de nez à la société, à sa culture, à l’éducation, à l’étiquette. C’est le retrait dans un monde qui n’appartient qu’à soi-même où l’autre est objectisé, nié, réifié. A l’inverse, la perte de la conscience et de la maîtrise dans la psychose
m’effraie au point d’avoir envie de la fuir ou de la nier. L’« identification transitoire »
[(2)] (expérience émotionnelle brève permettant de reconnaître en soi les affects et conflits de son patient
avant de les reprojeter sur lui) fait naître en moi une angoisse difficilement supportable
[(3)].
J’ai choisi de vous parler de ma confrontation avec la psycho-se pour deux raisons. D’abord, je n’envisage pas de rentrer dans
l’intimité du psychotique sans livrer un peu de moi-même. Il s’agit
ici de parler de relation et non d’étude et d’observation même si
la première contient les deux autres. La relation concerne les
deux partenaires au risque de n’être plus de la relation. Ensuite,
la comparaison entre ce que vivent face à face le psychotique et
le thérapeute permet de mieux prendre la mesure de ce qui les
différencie. En tant que névrotique, je sais qu’en transgressant
les règles et les normes de la société, je me marginalise et m’en
exclu du même coup. Je sais qu’en niant les autres, je serai moi-même nié par les autres. En me livrant aux délices de la toute
puissance, je me condamne en même temps à l’angoisse de la
solitude. Conscient de cela, je suis contraint de passer par un
renoncement plus ou moins bien accepté et qui entraîne une
souffrance. En m’autocensurant, je m’ampute d’une part de liberté. D’où ma fascination pour le psychotique qui ne se censure
pas.
Le psychotique face à moi n’a pas fait le même choix. En
phase aiguë (délirante ou mélancolique, par exemple) c’est la
toute puissance de son imaginaire qui le domine sans qu’il puisse agir sur elle. Lorsque madame C. me dit « tu couches avec
ma mère », il s’agit d’une affirmation convaincue. Pour elle, c’est
une réalité absolue, sans frein, sans critique. En phase de rémission délirante, le désir de contact du psychotique est bien présent, mais il est freiné ou limité. Et surtout, il n’en a pas conscience. Dans l’institution mademoiselle N. dira : « je voudrais parler
mais surtout pas participer à l’atelier théâtre ». L’identification aux
personnages imaginaires lui fait peur parce qu’elle est totale. Sa
crainte est de ne pas redevenir elle-même.
En résumé, le rapport à la réalité est perçu de façon différente. Le névrotique a une conscience douloureuse de la réalité. Il est
confronté à des choix difficiles et frustrants. Le psychotique en
phase aiguë vit l’imaginaire et son cortège de sensations brutales comme une réalité. En phase de rémission, il anticipe ces
moments effrayants de perte de soi, et vit dans la crainte du
retour inopiné de ces moments. Les choix du névrotique, par
définition, se font dans le registre de l’ego. C’est le moi du sujet
qui est principalement en souffrance. Le psychotique est, quant
à lui, sans choix : il vit essentiellement sous l’emprise du ça ou
dans l’angoisse d’y retomber.
Abordons maintenant un aspect particulier de la vie des psychotiques à travers les récits récurrents qu’ils en font.
Le vide et le délire
Une des caractéristiques de la psychose est la sensation de
vide. Un vide qui dans les cas extrêmes peut prendre des proportions gigantesques. Un vide immense, un gouffre sans fin,
impressionnant, vertigineux, inquiétant et duquel il semble
impossible de sortir. L’antidote de ce vide, de ce rien, de ce
néant, c’est le délire. (du latin de lira : hors du sillon), Hors du
sillon de la réalité des choses. Le délire est une production de
l’esprit, riche, créative, qui s’appuie arbitrairement sur certains
éléments de la réalité et en néglige totalement d’autres. C’est
incompréhensible et mystérieux pour nous parce que nos
repères ne sont pas les mêmes. Cela peut être fascinant, voire
génial. Le délire s’organise parfois autour d’un thème qui semble
en être le fil conducteur : jalousie, mysticisme, idée de grandeur… Dans d’autres cas, il est désordonné, bruyant, versatile,
provocateur, réactif, agressif, insaisissable. Mais quel qu’il soit, le
délire prend de la place, et quelle place ! Il semble remplir les
trous, les vides, le vide.
Voici l’alternative du psychotique : d’un coté le vide et son
corollaire inévitable l’angoisse, de l’autre le délire et ses épuisants débordements psychiques et physiques. En terme de
Gestalt, on parle ici de polarités. D’un coté le rien, de l’autre le
trop. Ni l’un ni l’autre ne sont satisfaisants pour le psychotique
condamné à cette navette infernale. C’est du moins le point de
vue de ceux qui partagent sa vie ou de ceux qui l’accompagnent.
Le vide génère en lui des angoisses insupportables, le délire est
insupporté par l’environnement.
Dans la phase délirante aiguë, les interventions sont souvent
vouées à l’échec : l’obnubilation ou au contraire l’hyper-activité
psychique et la plénitude des sens rendent le psychotique sourd
à toute interactivité. La labilité de l’humeur, la versatilité de l’esprit sont tellement rapides que toute idée ne peut être que fugace, éphémère. Qu’en est-il d’une idée étrangère ? Le recours à
la médication psychotrope est inévitable. Les neuroleptiques incisifs diminuent et stoppent le délire efficacement mais font bien
souvent retomber le sujet dans l’autre versant, celui du vide et de
l’angoisse. Pour lutter contre ceux-ci, les neuroleptiques sédatifs
sont utilisés conjointement mais le prix à payer est très lourd.
Effets secondaires indésirables qu’il faudra corriger avec de
nombreux médicaments et surtout ralentissement général de
l’activité psychomotrice qui, dans les cas extrêmes, ira jusqu’à
apparenter notre patient à un véritable zombie.
C’est dans la phase de critique du délire par le sujet lui-même
(dite phase de perplexité) que nous allons pouvoir intervenir
parce qu’il y a des chances que celui-ci sollicite un secours.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne comprends pas. Je porte des
jugements qui ne correspondent pas à mes valeurs habituelles.
Je sens des choses qui n’existent pas. J’entends des voix qui
n’appartiennent à personne. Je ressens des pincements ou des
picotements alors que personne ne me touche, etc. ». Autrement
dit, il y a une expérience sensorielle évidente et particulièrement
forte, mais qui ne repose sur aucun élément de la réalité ou qui
les grossit démesurément.
Dans la phase de vide, le réflexe est de remplir le gouffre vertigineux et angoissant avec tout ce qui passe à portée de sens.
Le psychotique est, à ce moment là, avide d’informations, d’éléments de vie en provenance des autres en particulier quand il
s’agit d’expression de sentiments. Il tente en vain, dans un combat souvent déloyal, de s’en approprier. Mais l’expérience des
autres ne peut se fixer en lui et y demeurer en tant que référence définitive. Il est donc condamné à quêter une autre rencontre
qui ne le satisfait que le temps qu’elle dure et par procuration.
Entre l’hyperréalisme du délire et l’absence quasi totale de réalité, la réalité du psychotique est souvent celle des autres, c’est
la nôtre. L’introjection est une nécessité compulsive, vitale dans
l’urgence à endiguer le flot d’angoisse qui envahit le champ. Elle
est en même temps insupportable et rejetée parce qu’elle suscite aussitôt d’autres angoisses d’intrusion et d’envahissement. Le
mécanisme de l’introjection existe à l’état d’ébauche, il s’enclenche et se rétracte aussitôt.
Comment l’aider à fixer cette réalité qui lui échappe la plupart
du temps et le contraint à passer d’une polarité à l’autre ?
Faut-il le faire ? Question de morale, d’éthique, de philosophie,
d’économie ? Le psychotique est-t-il moins dans la souffrance
confronté à la réalité que dans le déni de celle-ci ? Dans certaines cultures, le psychotique est hautement considéré parce
qu’il est censé être en relation avec le divin.
Qu’est-ce que la réalité lui renvoie de si insupportable pour
qu’il la fuie au point d’anéantir sa raison ?
Autant d’interrogations qui n’obtiennent que des réponses
insatisfaisantes. Ce vide psychotique m’intrigue. Cela m’a donné
envie de l’interroger plus avant.
QU ’EST CE QUE LE VIDE PSYCHOTIQUE ?
Le vide n’est pas le rien, l’absence de tout. Il qualifie des
manques ou des absences partielles. Quels sont-ils ?
Les affects
Les psychotiques sont souvent qualifiés d’inaffectifs. Pourtant, nombre d’entre eux manifestent leur attachement à
l’entourage familial et aux soignants par des marques d’intérêt,
de fidélité, de tendresse et d’amour. Lorsque la confiance est établie avec eux, ils nous confient combien ils peuvent éprouver la
peur ou la haine. Les psychotiques éprouvent des émotions et
les ressentent très fortement. Si fort qu’elles entraînent des sentiments sans nuances. Anthony me disait récemment « qu’arrivé
dans un lieu donné, certaines personnes lui semblaient hostiles
et dangereuses alors que d’autres étaient sûres ». Ce qui m’a
frappé dans son discours, c’est l’assurance de son jugement,
comme si les impressions étaient non seulement puissantes
mais définitives. Elles étaient alimentées par des interprétations
comme « quand ils se retrouvaient à trois, je suis sûr qu’ils parlaient de moi ». Natacha, dans un groupe, écoute une histoire. A
un moment inattendu, elle éclate de rire alors que les autres restent circonspects. Son plaisir éclate dans une joie bruyante, effrénée. Laurence pleure des jours entiers la perte de son chat.
Karine vit plusieurs semaines une terreur qu’elle ne peut nommer
et qui ne s’apaise que dans un contact physique à la manière des
bébés que l’on berce dans ses bras.
La peur engendre la haine ou la terreur, pas la méfiance, l’inquiétude ni le doute. Le plaisir génère la joie, pas la satisfaction
ou le contentement. La perte ou la rupture produisent le désespoir ou la colère brutale, pas la tristesse ou l’animosité.
Que ces émotions et sentiments soient adaptés ou discordants, ils sont en général fortement ressentis et sans nuances.
La perception des affects est manichéenne. L’autre est vécu
comme bon ou mauvais selon des critères qui n’appartiennent
qu’au psychotique et projetés sur l’environnement. Ainsi, il
fabrique son propre univers émotionnel avec pas ou peu d’interactivité. La planète psychotique semble loin du système. Le vide
contient bien des affects, mais la palette des couleurs en est limitée. Il manque quantité de colorations qui donnent à notre vie
tant d’échanges harmonieux. Continuons notre périple dans ce
monde nouveau et abordons un autre aspect de la vie du psychotique.
Les représentations
Quand je dis que notre monde à nous, vous et moi, est fait de
multiples colorations, des quantités d’images et de mots sont
présents dans notre tête et nous sont utiles pour faire des comparaisons avec ce que nous voyons et ce que nous entendons.
Une banque de données inépuisable en quelque sorte. Les mots
peuvent nous inspirer des images : les métaphores. Les images,
les pensées, les concepts peuvent être symbolisés notamment
par les mots. Métaphores et symboles tiennent à la fois du collectif et de l’individuel. Collectif parce qu’issus de notre culture,
individuel parce que chargés de notre histoire consciente et
inconsciente. C’est avec ces représentations que nous entrons
en relation avec le monde extérieur : les autres. Qu’en est-il pour
le psychotique ?
Voici un extrait du récit que fait Olivier d’une journée de travail
dans un atelier d’art thérapie : « … Je suis tombé sur une photo
qui représentait deux silhouettes noires, dont l’une plus grande
que l’autre, sur fond gris. Je me suis vu dans cette image. C’était
comme un miroir qui me renvoyait ma vérité intérieure. C’était
insoutenable, je me sentais angoissé. Je suis sorti et j’ai pleuré
longtemps. J’avais touché à quelque chose d’à la fois sensible et
inexplicable. Je ne savais pas en parler. Je n’aurais jamais pu
dessiner ça ou même l’écrire. C’était moi. J’avais trouvé une
chose sans nom, monstrueuse. J’ai vécu une peur comme si
j’avais vu un film d’horreur ». Olivier n’a pu en reparler que vingt
jours plus tard pour expliquer les phénomènes de dédoublement
qu’il pouvait vivre à l’époque : « J’étais là et j’avais un autre moi
en face qui m’observait . J’étais deux moi, dans l’un et dans
l’autre, à la fois alternativement et simultanément. L’un observant
l’autre et réciproquement ».
Olivier exprime parfaitement son angoisse énorme, paralysante et son bouleversement psychique tel que toute expression verbale est impossible. Brusquement l’image le révèle tel qu’il est :
« c’était comme un miroir qui me renvoyait ma vérité intérieure ».
Même si le choc de la révélation amplifie l’angoisse, c’est la première fois qu’il prend du recul avec lui-même puisqu’il se trouve
à l’extérieur du monde intérieur qu’il contemple. Il prend
conscience brutalement de sa dissociation :
« une chose sans
nom, monstrueuse » mais c’est cela qui lui permet peu à peu de
s’en dégager. Il peut la
distinguer de lui-même. Distinguer dans
toutes les acceptions du terme : apercevoir d’abord, puis mettre
en valeur, en évidence, puis enfin différencier. Par la suite, il
continuera ce travail de séparation et de reconnaissance et enfin
un jour, il pourra la nommer
« cette chose ». Quand il dit « cette
chose », on sent qu’elle n’est déjà plus tout à fait une partie de
lui
[(4)]. La révélation brutale à laquelle est confronté Olivier est une
véritable découverte pour lui. Elle signifie que, jusqu’à ce
moment précis, il n’avait aucune représentation de ce qu’il vivait
ni aucun mot pour la nommer. Je fais l’hypothèse que dans le
cycle de contact, la phase d’émergence ne peut avoir lieu que si
l’objet isolé (la figure) peut être comparé à un élément déjà enregistré dans la banque de données précitée. Celle-ci étant probablement contenue dans la fonction personnalité. Dans le cas
contraire, l’objet (figure) aura toutes les chances de rester dans
le ça indifférencié (fond).
Olivier, avec lequel j’entretiens des relations épisodiques, me
confiait il y a peu de temps que j’existais dans sa tête et qu’il
m’utilisait en tant que référence pour se situer dans certaines circonstances. Mais précisa-t-il : « Tu es présent en permanence
dans ma tête et il y a aussi une autre personne : un ami à
Montpellier… Avant vous, il n’y avait personne dans ma tête.
C’était le vide complet. Pas d’images parentales. Quand j’étais
seul, j’étais vraiment seul… Et toi, j’y ai réfléchi, tu n’es pas un
substitut d’image parentale ».
Il semble qu’Olivier ait été dans l’impossibilité de créer des
représentations parentales qui se substituent à la présence réelle physique des parents pour permettre d’en supporter l’absence. Pas ou peu d’imaginaire, pas ou peu d’imagination. A moins
que cet imaginaire ait existé à une époque et ait été « effacé »
par la suite. Ce peuplement de personnages qui habitent notre
esprit fait défaut. L’esprit n’est pas ou n’est que peu habité et son
discours ne l’est pas non plus. Qu’est-ce qui a empêché l’imaginaire de se mettre en place ? S’est-il effacé partiellement par la
suite ? Si l’on considère que l’imaginaire naît de l’absence de la
mère, est-ce celle-ci qui détient la clef ?En l’absence ou en déficit de représentations, la personnalité n’a pas de système référentiel suffisant. Elle n’est pas nourrie, elle ne contient pas ou pas
assez d’image de soi qui permettent de se définir comme telle ou
telle. Quand le ça n’est pas contenu par les deux autres fonctions, il peut prendre la place vacante et envahir l’esprit. Ce
déferlement de sensations, de bribes d’émotions pêle-mêle,
d’images brutales et désordonnées, de sons, de voix, est la production brute et cauchemardesque d’un ça omniprésent et omnipotent. Perls, Hefferline et Goodman disent que
« la psychose
est une perturbation des fonctions du ça ». Ils précisent :
« C’est
l’annihilation d’une certaine partie du donné de l’expérience, par
exemple les excitations perceptives ou proprioceptives. Dans la
mesure où il y a quand même intégration, le Self remplit toute
l’expérience : il est extrêmement réduit ou immensément grand,
l’objet d’une conspiration globale, etc. La physiologie primaire en
est affectée »
[(5)].
Les représentations sont une partie du fond nécessaire à la
constitution de la personnalité. A défaut de celles-ci, le moi est
privé de références pour faire des choix. En l’absence de ces éléments de stabilité, le ça peut occuper l’espace vacant.
Si l’on s’en tient à ces observations, le ou les vides psycho-tiques pourraient bien être les espaces laissés vacants par l’absence de représentations et d’affects. Ces derniers n’étant présents que sous forme de blocs ou de paquets sans liens entreeux, donnent au psychotique une vision partielle ou morcelée du
monde.
Abordons maintenant un secteur particulièrement sujet aux turbulencesparce que controversé par nombre de thérapeutes gestaltistes.
[(6)]
LA GENÈSE DE LA STRUCTURATION PSYCHIQUE
Les affects, les représentations issus de nos organes sensoriels, introjectés, mémorisés et conscients nous permettent, en
règle générale, de nous faire une idée de ce que nous sommes.
C’est cela qui constitue la base de la fonction personnalité. Si je
sais qui je suis aujourd’hui, je sais aussi qui j’étais enfant et
quelles affres et quelles jubilations j’ai traversées pour grandir et
devenir adulte. Ainsi, chargé de cette connaissance passée et
présente de moi, je m’en vais me confronter au monde, c’est-à-dire aux autres, chargés également de la connaissance d’eux.
Sans entrer dans le débat narcissisme primaire/narcissisme
secondaire introduit par Freud et critiqué par Mélanie Klein
[(7)], on
peut considérer que la personnalité s’est constituée progressivement en se distinguant du ça par introjections d’objets auxquels
elle s’est identifiée.
En comparaison de la fonction ça, mouvante, mobile, instable,
la personnalité est un ensemble de repères bons ou mauvais
mais relativement stables. Mon self en action, ce sont mes trois
fonctions simultanément au travail dans l’environnement ou si
vous préférez dans ma confrontation au monde. On peut donc
imaginer, dans la relation aux autres, l’ego percevant les stimuli
extérieurs, prenant en compte des désirs émergeants du ça et
devant décider de ce qu’il doit faire en comparant l’ensemble à
sa banque de données personnelle (la personnalité).
Dans le cas de la psychose, si je m’appuie sur l’expérience
d’Olivier ne disposant pas de repères ou de données de référence suffisants, le moi se trouve dans l’incapacité à décider. Nous
avons donc affaire à un moi incompétent et en recherche de
repères qu’il ne trouve pas dans une personnalité défaillante.
Deux scénarii sont alors possibles maintenant. Le ça envahit les
deux autres instances, c’est le délire. Le ça est contenu naturellement par la négation des stimuli ou artificiellement par la médication neuroleptique. Dans ce cas, la personnalité montre ses
carences, son vide et l’ego cherche ses repères ailleurs, dans
l’environnement.
C’est ce que nous verrons plus tard dans la réflexion sur le
contre-transfert.
Nous pouvons faire l’hypothèse que chez le fœtus d’abord, le
nourrisson ensuite, du ça indifférencié émergent quelques
figures qu’on a peine à imaginer autres que floues et confuses.
Apparaissent des sensations internes d’abord dans les polarités
bon/mauvais, agréable/désagréable, faim/satiété, peur/apaisement. S’ajoutent à celles-ci des sensations d’origine externe. Les
sons des battements cardiaques rythment la vie in-utéro dès le
premier jour. Les paroles de la mère perçues sans sens, comme
une musique, et traduites vraisemblablement en agréable ou
désagréable selon le ton utilisé et les sentiments qu’elles évoquent. La douleur physique est sûrement perceptible précocement en dépit du peu de cas qu’on en a fait jusqu’à nos jours. A
la naissance, les sens de l’odorat et du goût donneront au bébé
ses premiers repères. Quelques jours ou semaines plus tard,
l’enfant sera confronté aux images à commencer par celle de la
mère. De la capacité à introjecter (au sens gestaltiste du mot)
ces figures et à se les mémoriser dépend la mise en place de
cette « banque de données » qui commence à constituer la personnalité. De la nature générale des stimuli extérieurs on peut
imaginer une évolution plus ou moins rapide. Plus les stimuli
seront nombreux, agréables et apaisants, plus ils seront acceptés vite et augmenteront le fond de la personnalité. Leur absence provisoire créeront un manque, une frustration et un besoin
d’être renouvelé. L’enfant sollicitera le contact. Plus ces stimuli
seront agresseurs ou angoissants, plus le nourrisson sera renvoyé à ses sensations internes de peur. Il se repliera, se renfermera sur lui-même, et sera de nouveau confronté au ça.
Le fond de réserve de données va donc se constituer peu à
peu et servira de toile de fond sur laquelle la personnalité va tisser son réseau. Chaque confrontation à la réalité par l’émergence d’une figure nouvelle sera introjectée pour augmenter la
somme d’expériences. Il y a des nourrissons gais, souriants, vifs,
d’autres graves, attentifs, d’autres encore repliés, pleurnichards,
inquiets. Le moi se constitue parallèlement à la personnalité avec
les réponses du nouveau-né aux sollicitations de l’environnement.
Dès ces premiers moments, l’ensemble des affects et représentations contenus et engrangés chaque jour dans la fonction
personnalité permet à l’ego de s’y référer et de reconnaître les
figures émergeant du ça et de l’environnement. La référence à
ces données constantes est la condition de la conscience. En
l’absence ou dans l’insuffisance d’une ou plusieurs de ces données, le renvoi au ça est inévitable. Dans ce cas, le déni de la
réalité n’est pas que la négation de l’insupportable, mais l’incapacité à reconnaître une chose qui ne peut exister parce qu’elle
n’a pas été apprise (expérimentée ou nommée). Ceci expliquerait peut-être l’origine « des vides » psychotiques.
Tout comme la parole structure la pensée, les affects et les
représentations structurent la conscience.
Si l’on ne tient pas compte d’un hypothétique patrimoine génétique, on peut faire l’hypothèse qu’un excessif renvoi au ça du
nourrisson peut être le terreau sur lequel va croître la psychose.
Revenons maintenant sur une notion capitale pour les gestaltistes, le contact.
L’ENTRE-DEUX DE LA RELATION
ET LES PROCESSUS RELATIONNELS
Le transfert
Au début du siècle, Freud et Abraham ont dénié au dément
précoce (le terme de psychotique n’est apparu que plus tard) la
capacité à transférer.
« Un essai de psychanalyse nous convaincra de l’absence de transfert… »
[(8)], disait Abraham en 1908. Ces
essais de psychanalyse reproduisaient la méthode des associations libres appliquées aux névrosés. Le moi de ce patient, ainsi
interpellé dans ses manques risquait fort de voir le ça l’envahir de
nouveau. Dans les années cinquante, Paul Federn considère au
contraire que
« le psychotique est avide de transférer, aussi bien
avec la partie saine qu’avec la partie malade de son Moi.
L’analyste ne doit pas dissoudre le transfert positif du psycho-tique, mais plutôt l’utiliser pour aider au refoulement du matériel
libéré, c’est-à-dire, en fait, pour reconstruire des défenses névrotiques »
[(9]). Ce nouveau courant de pensée se développera et
d’autres psychanalystes poursuivront dans ce sens. Harold
Searles a étudié pendant des années le transfert délirant du
patient schizophrène.
[(10)]
Si les représentations sont rares ou inexistantes, nous avons
vu que les affects étaient présents et même excessifs quand il
n’étaient pas déniés. Considérant le
« transfert comme reviviscence de sentiments et d’impulsions appartenant à l’origine à
des objets infantiles »
[(11)], certains affects particulièrement ressentis peuvent être projetés avec force sur la personne du thérapeute. C’est ce qui fait dire à Anthony que dans les groupes il
y a des personnes dangereuses et d’autres sûres. Les
défaillances du moi laissant la porte grande ouverte au ça, donnent souvent une perception très aiguë du ça de l’autre. Son
propre moi ne le protégeant pas et n’étant pas à protéger, le psychotique n’hésite pas à nommer ce qu’il perçoit du ça de l’autre,
pour ce qu’il a de commun avec son expérience précoce. La perception se fait de ça à ça et cette lecture directe est parfois stupéfiante de réalité. Elle dévoile abruptement ce que l’autre tend
désespérément à se cacher. Cette capacité est totalement inutilisable par le psychotique trop occupé à colmater ses angoisses
pour s’inquiéter de l’autre. Il peut donc nommer nos angoisses
qu’il perçoit avec facilité mais n’est pas forcément inquiet ou touché de celles-ci.
Identification ou absorption
J’évoquais précédemment le concept d’identification transitoire
pour prendre en compte le discours de l’autre dans la relation.
Pour le psychotique, il me semble que le mot identification est
insuffisant pour comprendre son abord relationnel. Plus juste
serait le mot absorption d’une part identitaire. L’identification laisse supposer une possibilité de comparaison et tôt ou tard, d’un
retour probable à la différenciation. L’absorption est une introjection massive de matériaux majoritairement composés d’affects
qui viennent nourrir le ça sans passer par le centre de tri sélectif
qu’est le moi. L’absence de recul permettant la comparaison,
l’acceptation ou le refus du matériel affectif condamne celui-ci à
rester dans le ça pour lui donner vie le temps nécessaire à sa dissolution (résistance, barrage, absence de prise de conscience.)
Cette « vie » qui s’oublie et se dissout à chaque instant est donc
condamnée à renaître par une nouvelle absorption de matériau
affectif emprunté à l’environnement et ainsi de suite. Le moi agit
comme une barrière infranchissable, la conscience n’est pas ou
peu atteinte. Le moi ne se saisit pas du « peu de conscience » de
ce matériau pour le traiter, le comparer à d’autres informations
déjà stockées, donner une réponse éventuelle puis l’enregistrer.
Il n’y a pas ou peu de conscience émotionnelle et par conséquent
pas de continuité de cette conscience. Le cycle de contact s’interrompt le plus souvent pendant ou après le pré-contact.
En revanche, le matériau dénué d’affect : le récit événementiel
par exemple, peut lui, transiter par la fonction moi et arriver à la
fonction personnalité pour y être conservé. C’est ainsi qu’une
personne rencontrée quinze ou vingt ans plus tôt et que j’avais
pratiquement oubliée m’aborde par mon prénom et me raconte
un épisode de vécu commun sans oublier un seul détail comme
si cet événement avait eu lieu la veille.
Face à ce type de contact particulier, mais peut-on parler ici de
contact, quelle est donc la position du thérapeute ? Quelle est sa
réaction contre-transférentielle ?
Le contre-transfert
Embarqué dans son propre désir d’entrer en contact, le thérapeute tente de décoder, par un repérage des mécanismes habituels de logique verbale et infra-verbale, les informations qui lui
sont destinées. La logique du psychotique n’est pas la même :
l’intemporalité bouleverse la chronologie événementielle, la hiérarchie des informations est inattendue, l’expression des besoins
etattentes propres au narrateur n’est pas ou peu perçue, les attitudes physiques sont discordantes avec le discours. Germain,
sollicité pour participer à une action commune, répond d’une voix
douce contrastant avec l’attitude figée qu’il avait adoptée : « ça
ne m’intéresse pas d’aller avec les autres, je les respecte, ils sont
comme des lapins ». L’effort fourni pour tenter de comprendre est
tel, qu’il capte la quasi totalité de l’énergie et diminue l’awareness. Des sensations confuses de déstabilisation (perte de
repères), d’incompréhension (information non linéaire et hiérarchisée, illogisme des enchaînements) apparaissent et créent du
doute. Le renvoi constant à la tentative d’appréhender le discours mobilise l’intellect au détriment du sensitif, qui se « désénergétise », et génère de la fatigue physique. L’absence de
messages sensitifs a également pour effet de créer un manque,
d’abord confus, qui prendra peu à peu forme de frustration.
Déstabilisation, doute, fatigue et frustration sont les bases du
ressenti face au psychotique. La perte de contrôle qu’ils entraînent pousse à reprendre les choses en main. Mes interventions
sont souvent des tentatives destinées à remettre de l’ordre dans
le chaos de mon éprouvé. Si tel est le cas, elles pourraient bien
ne trouver aucun écho ou être récupérées telles quelles et
reprises au compte de l’autre. Dans cette situation, l’impression
d’être « pompé, vidé, absorbé » prédomine, accompagnée bien
souvent de sentiments de découragement et d’inutilité.
L’impression globale est d’être « à coté », pas « avec ». C’est
comme si tout son être me disait la peur que le psychotique a de
moi et son désir de rester seul en dépit de ses demandes
inverses.
Cet ensemble d’impressions me procure un malaise mortifère,
ankylosant, asphyxiant, combattu dans un conflit intra-psychique
par des forces contraires mobilisées par mes désirs réparateurs
de soignant. La conscience d’avoir affaire à « un vrai malade »
qui a besoin d’être rassuré, voire restauré pousse à le ménager.
Dans le même sens, les messages inconscients de peur (d’intrusion par exemple) fournis par ses évitements forcent le respect. Parallèlement, les efforts vains fournis en permanence pour
rester en contact ajoutés à l’impression d’être « utilisé » peuvent
entraîner chez moi une montée d’agressivité refoulée par les éléments précités. Mes fréquentes réactions d’évitement, mes actes
manqués, mes atermoiements sont sûrement des réponses à
des besoins d’échapper à ces conflits internes autant que des
réactions d’agressivité passive en représailles à celles de ces
patients.
En dépit de ces difficultés qu’on ne peut ignorer, le psychotique
n’est pas tout entier psychotique. Sa capacité relationnelle n’est
que partiellement atteinte. Dans les phases de rémission sa participation devient plus active. Son intuition peut atteindre la pertinence. Le travail thérapeutique n’est donc pas à exclure.
QUELQUES STRATÉGIES THÉRAPEUTIQUES
Tout comme il y a des stratégies spécifiques aux thérapies
d’enfant, il y a une approche singulière à créer avec les psycho-tiques. Nous avons vu qu’Olivier, dans une phase de rémission,
avait pris conscience de sa dissociation. L’absence ou la négation de données (affects et représentations) ne lui permettant pas
toujours la perception du discours de l’autre, c’est le travail sur le
visuel qui lui a permis cette découverte. Tout comme la technique
du « squiggle game »
[(12)] mise au point par D. Winnicott, il y a de
multiples inventions à créer pour approcher les psychotiques
sans les « blesser » ou les « embarrasser » avec nos affects et
nos idées toutes faites. L’utilisation d’un média, tiers entre le thérapeute et son client, neutralise suffisamment la relation pour
créer peu à peu un environnement favorable à l’instauration de la
confiance et d’une « sorte d’intimité » non intrusive. L’inventivité
et la créativité des thérapeutes gestaltistes n’est plus à prouver
et je me garderai bien d’aller plus avant dans des suggestions qui
ne peuvent être appliquées de façon systématique. Je me permettrais cependant d’insister sur l’importance toute particulière
des notions de cadrage du temps et de l’espace et de la formulation précise de la loi et des règles. Ramener le discours et la
conscience du psychotique au présent, à ce qui se passe dans
l’ici et maintenant, au contenu strict du sujet, c’est l’aider à remplir son vide d’esprit angoissant ou au contraire à chasser les
débordements prolifiques de sa production délirante.
Le dernier point que j’aborderai dans ce chapitre est la résistance au changement.
Souvent figé dans une situation donnée, le psychotique est en
difficulté (perte de repères, angoisse) quand il s’agit de rompre
avec celle-ci pour aborder une autre situation. Son incapacité à
se projeter peut souvent être palliée en l’aidant à anticiper sur
l’événement à venir. En décrivant avec des mots simples et
directs ce qui l’attend et en le positionnant dans cet environnement on le prépare mentalement et souvent avec succès à
affronter la nouveauté ou le changement.
Comment ne pas noter que cette « connaissance des autres »
et cette « connaissance de soi », évoquées plus tôt, qui sonnent
comme deux univers différents sont issues du même creuset. La
relecture gestaltiste du monde psychotique m’a permis de le
redécouvrir sous un jour nouveau. L’effet d’entraînement et d’implication dans le processus m’a révélé des aspects psychotiques
de moi-même que j’ignorais ou que je refusais de concevoir jusqu’à maintenant. C’est donc bien à une « co-naissance » que
nous avons assisté. Cette « con-essence », cette essence commune entre le psychotique et moi-même va sans doute me permettre de faire un pas vers la reconnaissance de celui-ci. J’ose
espérer que, porteur conscient de cette part psychotique qui
m’habite, je serais reconnu comme un proche par le patient psychotique.
Mais en cela, je n’ai rien à vous apprendre. Perls, bien avant
moi, l’avait formulé de cette manière :
« Celui que tu détestes est
ton plus grand maître, il possède une partie de toi que tu
rejettes »
[(13)].
Au-delà de la clinique (toujours trop limitée) et de la théorie
(une interprétation discutable), c’est bien la rencontre de deux
personnes humaines qui crée le lien thérapeutique. J’espère
avoir témoigné suffisamment d’humanité dans ce travail pour que
vous ayez eu la patience d’arriver à son terme et je serais comblé si j’avais transmis à quelques uns d’entre vous un intêret nouveau pour cette pathologie qui « inquiète » encore beaucoup de
thérapeutes.
·
DELISLE Gilles : Vers une thérapie du lien. Editions du Reflet,
Montréal, 2001.
·
DENIMALDidier : De l’art à la thérapie. Mémoire de D.U.F.C. Université
des lettres et des sciences humaines, Lille, 1994.
·
DI CIACCIA Antonio : « Qu’est-ce que la psychose ? » Conférence
grand public du 29 mai 1999, Maison de la Culture ( 52900 - Côtes-des-Neiges).
·
GEETS Claude : Winnicott. Jean-Pierre Delarge éditeur, Paris, 1981.
·
LAPLANCHE Jean et PONTALIS J. B. : Vocabulaire de la psychanalyse. PUF, Vendôme, 1997.
·
PERLS Frederick, HEFFERLINE Ralph, GOODMAN Paul : Gestaltthérapie. Editions Stanké, Montréal, 1979.
·
RACAMIER P.C., FREUD S., FERENCZI S., ABRAHAM K. TAUSK V.,
KLEIN M., FAIRBAIRN R.D., FEDERN P., ROSEN J.H., SECHEHAYE
M., ROSENFELD H. A., BERGERETJ. : Les psychoses. Tchou éditeur,
1980.
·
REICH Annie, HEIMAN Paula, LITTLE Margaret, TOWER Lucia : Le
contre-transfert. Navarin éditeur, Paris, 1987.
·
ROSSIGNOL Françoise : « Questionnement sur les théories du développement », Revue Gestalt n° 4.
·
SEARLES Harold : Le contre-transfert. Editions Gallimard. Paris, 1979.
·
ZINKER Joseph : Se créer par la Gestalt. Les éditions de l’homme,
Québec, 1981.
[1]
Antonio Di Ciacca :
« Qu’est-ce que la
psychose ? » Conférence
grand public du 29 mai 1999,
Maison de la Culture. 52900 - Côtes-des-Neiges.
[2]
Annie Reich : « Le contre-transfert », Editions Navarin,
(p. 103).
[3]
Voir aussi le concept
d’identification introjective
complémentaire selon Tansey
et Burke in « Vers une thérapie
du lien » de Gilles Delisle,
Editions du Reflet, Montréal, 2001 (p. 83).
[4]
Didier Denimal :
« De l’art à la thérapie »
Mémoire de D.U.F.C.
Université des lettres et des
sciences humaines de Lille, 1994.
[5]
F. Perls, R. Hefferline,
P. Goodman :
« Gestalt-thérapie ».
Editions Stanké, Montréal, 1979 ( p. 251).
[6]
Voir l’article de
F. Rossignol :
« Questionnement sur les
théories du développement »,
Revue Gestalt n° 4 ( p. 38).
[7]
J. Laplanche et J.B.
Pontalis : « Vocabulaire de
la psychanalyse ». P.U.F.,
Paris (p. 261 à 265).
[8]
Karl Abraham : « Rêve et
mythe » Payot, 1908
in « Les psychoses », Tchou , 1980 - Racamier, Freud,
Ferenczi, Abraham, Tausk,
Klein, Fairbairn, Federn,
Rosen, Sechehaye, Rosenfeld,
Bergeret. (p. 70).
[9]
Paul Federn : « Les rêves,
voie royale de l’inconscient »,
in « Les psychoses »
déjà cité. (p. 217).
[10]
Harold Searles : « Le
contre-transfert », Editions
Gallimard, 1979. (p. 35 à 68).
[11]
Annie Reich : « Le contre-transfert », co-auteurs :
Heiman P., Little M., Tower L.,
Navarin éd., 1987 (p. 109).
[12]
Claude Geets :
« Winnicoot »,
Editions Jean-Pierre Delarge, 1981, (p. 30).
[13]
Cité par Jannine Corbeil
dans la préface de « Se créer
par la Gestalt », J. Zinker, Les
éditions de l’homme, 1977 (p. 11).