2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Du manque à la plénitude
Stéphanie Assimacopoulo
Formée à la Gestalt par l’EPG, au traitement des conduites addictives (modèle Minnesota) par le centre de soins APTE, en alcoologie par le Pr C. Irampour et en sophrologie par le Pr A. Caycedo. Psychothérapeute gestaltiste en pratique libérale à Paris, elle anime aussi des groupes de thérapies dans un lieu de post-cure pour alcooliques et toxicomanes.
La séparation d’avec une addiction est un processus difficile et déstabilisant pour la personne qui le vit ainsi que pour
son entourage. Le déploiement du Self risque fréquemment
de s’interrompre à chaque étape du cycle du contact et le
vécu des données existentielles est, quant à lui, exacerbé.
L’instabilité émotionnelle est omniprésente ainsi que le
risque de passage à l’acte. En effet, sortir de la satisfaction
immédiate et apprendre à gérer la frustration n’est pas
chose facile lorsque les affects sont si intenses. La personne aura besoin d’apprendre à vivre dans la réalité, dimension qu’elle a toujours tenté de nier.
L’accompagnement thérapeutique de cette séparation se
déclinera généralement du soutien à la confrontation en
passant parfois par la contention. Le rétablissement de la
personne addictive représente un traitement au long cours
reposant sur un travail thérapeutique individuel et sur la
participation à des groupes d’entraide voir des groupes de
thérapie centrés sur cette problématique.
Les définitions de l’alcoolisme, de la toxicomanie ou encorede la dépendance sont nombreuses. Al’heure actuelle émerge en France le concept, hélas trop longtemps mis à l’écart,
d’addiction et de conduite addictive. Jan et Judith Wilson, spécialistes dans le traitement des dépendances aux Etats-Unis
définissent l’addiction comme « une maladie primaire, progressive et chronique, qui peut s’avérer fatale ». Notons ici que le
terme d’addiction, issu du droit romain, signifiait la contrainte
par corps à payer ses dettes.
Avec cette notion d’addiction, la distinction entre les produits
tend à disparaître de plus en plus, même si les effets de ceux-ci
sur l’organisme restent différents. Ces troubles de la conduite se
retrouvent d’ailleurs dans d’autres domaines que les produits
psychotropes. En effet, le “produit” utilisé peut être la nourriture, une relation, un certain type de relation, le sexe, le travail, le
jeu, l’argent, le sport, etc… En quelque sorte c’est le comportement addictif qui devient en lui-même “psychotrope”. Cette
modification du comportement mène progressivement à une
perte de maîtrise avec le plus souvent des répercussions sur la
santé physique et psychique, ainsi que dans le domaine familial,
social et professionnel.
Se séparer d’un produit ou d’une conduite addictive n’est pas
chose facile et la rechute fait souvent partie du parcours de rétablissement. L’addiction est une perte totale de liberté, c’est-à-dire une servitude physique et psychique par rapport au “produit” utilisé. Elle vient répondre à toutes les angoisses existentielles de la personne et la maintient dans un système de survie.
L’obsession et la compulsion en sont les symptômes majeurs.
Malgré tous les signes de cette servitude, la personne dénie parfois très longtemps qu’elle soit enchaînée à son addiction. Le
processus (maladie progressive), pratiquement indétectable les
premiers temps, devient plus évident au fil des années au regard
des conséquences parfois dramatiques qu’il entraîne.
Aspect clinique
Le sevrage est le processus d’abandon d’un objet auquel l’organisme est asservi. Cet objet est devenu indispensable à l’organisme comme indispensable à la vie. On peut dire que c’est
exactement du même ordre que la faim ou la soif. La prise de
produit ou la conduite addictive est donc ressentie comme un
besoin fondamental du point de vue physique comme du point
de vue psychique. Selon les recherches actuelles en addictologie, les réactions biochimiques au niveau des noyaux de l’hypotalamus et du cerveau limbique, en ce qui concerne les émotions, induisent la sensation d’un besoin intense de “consommer”.
La séparation d’avec l’addiction peut se faire avec ou sans
syndrome de sevrage. Le syndrome de sevrage est le signe de
la dépendance physique. L’envie, ressentie comme un besoin
intense de reprendre du “ produit ” pour éviter l’aspect émotif et
mental du sevrage est, quant à elle, le signe de la dépendance
psychique.
Le sevrage dans son aspect physique est un temps difficile
dont la durée, les symptômes et leur intensité varient selon le ou
les produits utilisés. En ce qui concerne l’aspect psychique du
sevrage c’est-à-dire l’aspect émotif et mental de cette séparation, nous pouvons dès à présent dresser une courte liste des
principaux symptômes liés à l’arrêt :
- confusion mentale (porte ouverte à toutes les peurs),
- perte du jugement,
- envies et obsessions de consommer un produit ou de s’adonner à sa conduite addictive,
- peur de ne pas y arriver,
- anxiété,
- troubles de l’humeur,
- troubles du sommeil (ex : cauchemars,...).
Notons que les symptômes psychiques durent beaucoup plus
longtemps que les symptômes physiques. Il y a là, pour la personne, un véritable apprentissage à accepter de vivre avec
toutes ces manifestations pendant un certain temps.
De plus, la problématique de base de la personne, que les produits ou la conduite addictive venaient gommer et/ou amoindrir,
se dévoile à l’arrêt de ceux-ci : problématique borderline avec
risque de passage à l’acte pour certains, problématique névrotique dont les phobies pour d’autres ou encore problématique
psychotique avec risque de décompensation.
Les m odes du Self
Les produits ou la conduite addictive filtrent toutes les émergences de la fonction ça (émotions, sensations, désirs, besoins
vitaux...). Lors de l’arrêt, les émergences du ça se produisent
avec plus ou moins de vigueur selon les personnalités. La difficulté qui apparaît à ce moment-là est que la fonction moi ne sait
absolument pas identifier ces émergences, ni ne sait les gérer,
la fonction moi ayant été habituée à un seul ajustement : trouver
du produit et le consommer ou plus simplement s’adonner à son
addiction.
Sous “produit” la personne vit dans un mode moyen illusoire
en permanence. Le mode moyen réel est absent. Le lâcher-prise
n’existe pas ou, plus justement, est complètement factice. Il faut
de plus en plus de “produit” à la personne dépendante pour
accéder à nouveau à ce mode moyen substitutif. Lors de l’arrêt,
le sujet se retrouve aux prises avec cette même difficulté de
contact. La personne dépendante aimerait vivre dans un mode
moyen permanent, ce qu’elle a d’ailleurs essayé de créer avec
les “ produits ”. Une fois abstinente, elle va se voir confrontée à
un arsenal de stratégies pour contrôler en vain cette phase du
cycle en tentant de la figer pour ne jamais avoir à vivre le retrait.
Lorsque la personne dépendante arrête de consommer, elle
ne sait souvent plus qui elle est ni comment elle fonctionne, la
fonction personnalité ayant été construite sur des expériences
filtrées par les effets des produits ou de la conduite addictive.
Pour exemple, la peur, souvent complètement absente sous
consommation devient omniprésente au début de l’abstinence.
La fonction personnalité se retrouve ainsi avec de nombreux
manques puisqu’elle n’a jamais pu assimiler bon nombre d’expériences, notamment l’expérience du deuil. En effet, même si le
cycle du contact arrive parfois à se dérouler presque jusqu’à son
terme la personne se retrouve alors en butte à l’impossibilité du
retrait.. Dans cette difficulté d’assimilation la personne vit dans
un manque permanent d’un “quelque chose” que vient aisément combler la conduite addictive et qui réapparaît dès l’arrêt
de celle-ci.
Le déroulement du cycle du contact
Sensation
Lors de la séparation d’avec un produit ou d’une conduite
addictive l’émergence du ça est parfois bloquée. La personne
reste dans le fond indifférencié. En effet pendant la dépendance
active le produit ou le comportement occupait tout le champ et
n’était alors que l’unique figure. En l’absence de cette figure il est
possible, dans un premier temps, que plus aucune sensation
n’arrive à émerger. Il se peut aussi, à cette étape du cycle, que
les émergences du ça soient multiples, très changeantes et de
manière très rapide, de sorte que la personne n’arrive absolument pas à les organiser. Le vide et l’ennui laissés par l’absence d’émergence ou la difficulté à accueillir une multitude d’émergences très changeantes peuvent amener la personne à rechuter dès le départ. Ce risque de rechute se retrouvera d’ailleurs à
chaque étape du cycle.
Awareness
Dans les premiers temps qui suivent l’arrêt de la conduite
addictive la personne a le plus souvent de grandes difficultés à
identifier ses émotions et ses besoins. L’évitement de l’awareness peut se produire de différentes façons selon les sujets :
déflexion avec les mots (parler pour ne pas ressentir), tension
musculaire et respiratoire (apparition du contrôle), ou encore
confluence (confusion avec le désir de l’autre). En outre, les projections sont très nombreuses. Dans le travail en groupe cette
résistance peut être mise à profit, car, avec l’apprentissage du
retour sur soi, la personne identifiera de mieux en mieux ce qui
se passe en elle. Il est en effet plus facile, pour la personne
dépendante, de voir chez les autres que de sentir et d’écouter ce
qui se passe à l’intérieur d’elle-même. Dans ma pratique thérapeutique, j’ai noté que l’amplification comme outil d’accès à
l’awareness n’est pas facile à utiliser, car les dépendants en
début de rétablissement se prêtent peu volontiers à ce type de
mobilisation. Par contre, la suppression radicale d’un micro
geste, par exemple, pourra permettre à l’émotion de devenir plus
envahissante et plus présente, du fait qu’elle n’est plus contrôlée, et sera ainsi plus facilement identifiable par la personne.
Cette difficulté à ressentir et à identifier ses émotions peut
conduire la personne à chercher ici une nouvelle déflexion grâce
au “produit”. Les passages à l’acte de toute sorte ou encore
une décompensation sont aussi possibles à ce stade.
Action
Dans mon travail avec les personnes dépendantes j’ai remarqué qu’une grande partie de l’énergie est souvent orientée vers
le contrôle des émotions et le contrôle de soi et l’action est fréquemment évitée. Plusieurs résistances peuvent venir interrompre ici le cycle comme la rétroflexion qui peut aller jusqu’à
destentatives d’auto mutilation lorsque la colère déborde et n’arrive pas à s’exprimer. L’égocentrisme est souvent présent par
peur de perdre le contrôle de soi, par absence de confiance ou
encore par peur de perdre l’illusion du contrôle de l’environnement. J’ai souvent retrouvé aussi la déflexion comme mécanisme d’évitement courant. Cela peut se traduire par le fait de
déployer sa colère sur l’autre pour ne pas vivre sa tristesse, ou
encore de se jeter compulsivement dans une activité (nettoyage
par exemple), ou simplement de glisser vers une autre addiction
(changer de “produit”). Une fois l’émotion ou le besoin identifié
la personne ne sait pas quoi en faire, ce qui crée une réelle
angoisse et peut la pousser dans une nouvelle déflexion vers
son addiction de choix. En effet, la conduite addictive est une
déflexion permanente d’où, à l’arrêt de celle-ci, une tendance à
reproduire ce même schéma par une rechute ou la recherche de
substitutions en tous genres. Le thérapeute aura besoin ici de
manifester de chaleureux encouragements et parfois même une
certaine directivité (contention) pour aider la personne à se
mobiliser dans l’action.
Contact
Pendant la consommation il y a une tentative de contrôle
absolu de toutes les variables : “tel produit ou tel comportement
va me faire tel effet”, “si je ne consomme qu’à tel moment, rien
de grave” etc, etc. A l’arrêt de la conduite addictive, ce mécanisme a tendance à se pérenniser et on retrouve le même égocentrisme qui maintient la personne dans l’illusion du contrôle.
Dans cette impossibilité à lâcher prise, la personne se retrouve
dès l’arrêt de la conduite addictive avec une nette tendance à la
compulsion et à l’obsession dans tous les domaines de sa vie. Il
n’y a jamais assez, la satisfaction est impossible et le manque
est toujours présent. Il y a une véritable impossibilité à passer au
mode moyen. D’où l’intérêt à pointer encore et encore chaque
chose ou chaque petit progrès accomplis et aider la personne à
s’en réjouir et à ressentir ces instants de satisfaction, même les
plus minimes, afin qu’elle puisse intégrer intégrer progressivement cette étape du cycle. C’est dans le lien thérapeutique,
c’est-à-dire dans un lien de confiance que cette résistance pourra progressivement se dissoudre. Dans les groupes de 12
étapes (AA, NA, OA, DASA, etc.)
[(1)] ce travail peut parfois
s’ébaucher dans la relation avec le parrain ou la marraine.
Retrait
La compulsion, omniprésente pendant la dépendance active
et engendrant l’impossibilité du retrait, perdure souvent dans
l’abstinence. J’ai pu observer que l’incapacité de finir peut émerger à nouveau dès la fin du sevrage par l’invalidation du processus accompli, et donc par une rechute immédiate. Chez la personne dépendante, finir est synonyme de douleur, et cette douleur est toujours intolérable, les affects étant très puissants. La
personne aura souvent tendance au clivage en lieu et place du
retrait. Acette étape du cycle le thérapeute devra offrir beaucoup
de soutien et de stabilité afin que la personne puisse traverser la
tempête émotionnelle que lui fait vivre le retrait.
Nous pouvons donc en conclure qu’il y a absence de précontact pour entrer immédiatement dans un plein contact illusoire. C’est la satisfaction immédiate du manque qui est venue se
substituer au réel besoin. Il n’y a pas ajustement créateur mais
plutôt ajustement conservateur. Dans l’abstinence ce mécanisme reste en place et la personne demeure en recherche permanente de la satisfaction immédiate par tous les moyens possibles. Il y a donc une dérive possible vers d’autres addictions
que l’addiction “de choix”. De cette manière la personne entretient son désir de toute puissance, désir de contrôle de l’intérieur
et de l’extérieur (organisme et environnement). Narcissisme primaire et déni de la réalité sont, semble-t-il, les axes pathologiques prépondérants de l’addiction. Il s’ajoute fréquemment à
ceux-ci clivage et identification projective.
RÉTABLISSEMENT DE L’ADDICTION
ET DONNÉES EXISTENTIELLES
La conduite addictive vient en réponse au sentiment intolérable de vide existentiel ressenti par le sujet et qu’elle vient annihiler. La douleur de l’absence de sens, comme toute autre difficulté à faire face aux données existentielles réapparaît bien souvent dès le début du rétablissement. Je trouve important, avant
de traiter ces domaines d’une manière approfondie, que la personne soit suffisamment renarcissisée et ait retrouvé quelque
estime d’elle-même. Le sujet pourra ainsi s’approcher émotionnellement, sans risque de rechute immédiate, de l’angoisse et
de la dépression toujours possible lorsqu’il doit faire face au principe de réalité.
La responsabilité
La responsabilité est la première donnée existentielle que
j’aborde le plus rapidement possible. La personne dépendante a
en effet besoin de se responsabiliser dans sa démarche de rétablissement. Dans un premier temps, il est important qu’elle
cesse de rejeter les torts de cette maladie sur autrui. Dans un
deuxième temps, il lui faut entrer progressivement dans le processus d’acceptation de cette dernière et prendre tous les
moyens nécessaires pour ne pas en mourir. A ce niveau on ne
travaillera pas sur le “pourquoi suis-je dépendant ?” mais sur le
“comment je peux m’en sortir ! ”. La personne dépendante va
devoir ainsi prendre la responsabilité de toutes les actions à
entreprendre pour se sentir mieux. Tant que la décision du
sevrage et de l’arrêt de la conduite addictive sera prise par une
autre personne qu’elle, la démarche de rétablissement sera très
fréquemment vouée à l’échec. Après le sevrage la personne se
retrouve face à une nouvelle réalité, c’est le “je suis libre, j’ai le
choix permanent d’y retourner ou non”. Comme je l’ai évoqué
précédemment, les émergences du ça sont parfois totalement
bloquées ou, au contraire, partent dans tous les sens. Pas facile alors de s’en sortir. Chaque situation à vivre, dans quelque
domaine que se soit, propulse la personne sur un territoire émotionnel n’ayant jamais été exploré jusqu’à présent et qui reste à
conquérir. Cette nouvelle liberté est très souvent source d’angoisse, la personne ayant besoin de reconnaître son désir ou
son besoin, et étant fréquemment incapable de le faire. Le premier désir sur lequel le thérapeute peut s’appuyer pour aider la
personne est son désir, non pas encore d’aller mieux, mais tout
du moins d’arrêter de souffrir. Apartir du soutien de ce désir par
le thérapeute la personne pourra progressivement faire des
choix, le premier étant celui du sevrage. Viendra ensuite la multitude de petites ou de plus grandes responsabilités que nous
prenons chaque jour sans même nous en apercevoir mais qui
pour la personne dépendante récemment sevrée est source
continuelle de peurs et vécue très fréquemment comme une
contrainte et non comme une liberté. Nous le savons, dans le
choix il y a la perte, et c’est cette perte qui est insoutenable pour
le dépendant, nous le verrons plus loin en évoquant la contrainte de finitude.
La solitude
La conduite addictive confère l’illusion du contact avec l’autre,
ou les autres, et mène inexorablement à l’isolement et à la solitude. Les personnes souffrant de conduites addictives ont
besoin, peut-être d’une manière plus sensible que les autres, de
davantage de temps et d’un important support pour pouvoir
accéder à l’intimité dans leurs relations, sans peur de perdre leur
identité propre ou sans vouloir s’isoler à nouveau. En travail individuel, l’attention à porter au lien thérapeutique avec le dépendant est peut-être encore plus “pointue” qu’avec une autre personne. Le lien de confiance et de sécurité apporté avec le temps
par la relation thérapeutique permettra à la personne de se rapprocher progressivement des autres tout en apprenant à gérer
les émotions suscitées par les relations, et cela sans avoir
recours à l’alcool, aux drogues ou à toute autre conduite addictive. Pour travailler autour de cette donnée existentielle je trouve
très intéressant de s’ouvrir à un type de travail en réseau. En
effet, si la personne fréquente régulièrement des groupes de
parole de dépendants en rétablissement ou des groupes thérapeutiques, elle pourra prendre conscience qu’elle n’est pas
seule à vivre telle ou telle émotion dans une situation donnée.
L’identification, les échanges interpersonnels des participants du
groupe, l’altruisme et l’entraide qui peuvent y régner pourront
l’aider à sortir progressivement de la solitude dans laquelle, à
force de honte, le dépendant s’est souvent enfermé. Comme je
l’ai évoqué dans le cycle du contact, se couper de soi-même et
de ses expériences par le biais des résistances est classique
chez la personne dépendante et les effets de la drogue ou de la
conduite addictive jouent pleinement ce rôle, du moins au commencement. Enfermement extérieur et enfermement intérieur
donc, la personne a fréquemment de nombreuses difficultés à
entrer en contact avec elle-même et le vide ressenti, pendant et
après le sevrage, peut alors être très dense. Là encore, des
groupes d’entraide ou plus généralement des groupes thérapeutiques peuvent créer naturellement les phénomènes d’identification, de feedback et de partage permettant à la personne de
reconnaître plus facilement ses émotions, de les verbaliser et
ainsi de se relier plus profondément à elle-même pour y découvrir tous ses potentiels.
La finitude
Avec le produit ou la conduite addictive, la sensation du risque
de la perte et de la séparation est anéantie. La personne vit en
permanence dans une sorte de toute puissance. La compulsion
générée par l’addiction active procure l’illusion d’anéantir la fin
de toute chose ou, plus symboliquement, la mort. Nous avons
évoqué comment le produit ou la conduite addictive est vécu
comme un besoin fondamental. Le sevrage fait donc ré-émerger
en force l’angoisse de finitude et c’est bien l’angoisse de mourir,
c’est-à-dire le sentiment de ne pouvoir survivre au-delà même
des sensations physiques, qui est omniprésent à cette occasion.
L’arrêt d’un produit ou d’une conduite addictive c’est la perte de
son “meilleur ami” et de tout ses repères. C’est aussi la perte
de tout un mode de vie. Cette expérience est donc la première
initiation à vivre la contrainte de finitude en prise avec le réel,
c’est-à-dire avec toutes les émotions qu’elle peut générer. Nous
retrouvons dans ce contexte le processus de deuil décrit par
Elisabeth Kübler Ross. Le cheminement à travers cette réelle
première expérience de finitude peut être long. La personne
dépendante peut restée bloquée indéfiniment dans le déni ou se
retrouver en boucle dans la navette épuisante colèremarchandagedépression. Ce processus peut parfois ne jamais aboutir et
paradoxalement déboucher sur la finitude même, c’est-à-dire la
mort. L’accompagnement thérapeutique de ce temps peut se
révéler être frustrant pour le thérapeute. Il s’agit ici pour le thérapeute de regarder avec beaucoup de soin son contre-transfert,
que celui-ci soit positif ou négatif. Il est important qu’il sache garder une juste distance et ne tombe pas dans le piège de vouloir
sauver son client. Il pourrait en effet éprouver beaucoup de colère face aux rechutes toujours possibles de ce dernier. Le thérapeute aura besoin de se situer fréquemment entre confrontation
et support, et ainsi savoir dédramatiser sans complaisance les
moments de stagnation voir de régression dans le travail thérapeutique. J’ai fréquemment observé que l’arrêt d’une conduite
addictive peut faire émerger en force des deuils du passé non
résolus et qui peuvent réémerger en force. Le processus émotionnel du deuil ayant été gommé par les effets psychotropes de
la dépendance active, la personne aura alors à vivre plusieurs
deuils en même temps avec tout ce que cela peut engendrer
comme stress et comme douleur.
Le sens
Pendant la dépendance active l’unique sens est de s’adonner
àla conduite addictive, le reste de l’existence devenant tout à fait
secondaire. Dans un premier temps c’est souvent la recherche
du plaisir immédiat procuré par le produit ou le comportement et
par la suite, lorsque l’addiction est installée, c’est la recherche du
soulagement de la souffrance à laquelle mène la conduite addictive. Al’arrêt de celle-ci, le vide existentiel apparaît en force et la
question qui peut émerger à ce moment est : “à quoi ça sert de
se rétablir ?”. Pendant le sevrage, le sens résidera simplement
dans le “prendre soin de soi”. Prendre soin de soi c’est retrouver tous ces gestes du quotidien dont la personne s’est progressivement désintéressée au fil de sa dépendance active. Pour se
sentir mieux certains dépendants auront même besoin de retrouver des gestes aussi simples que de se laver, s’habiller proprement, se nourrir sainement ou encore dormir normalement. Ces
gestes, qui pour tout un chacun sont des gestes ordinaires, peuvent représenter pour le dépendant en rétablissement un véritable réapprentissage. Les bénéfices secondaires d’une bonne
hygiène de vie donneront du sens à son action dans l’ici et maintenant. Par la suite, il s’agira d’amener la personne à une redéfinition, voir parfois à une découverte de ses valeurs, de ses
idéaux et de ses objectifs. En effet, la personne se retrouve très
fréquemment à l’âge éducationnel et émotionnel où elle a commencé à consommer, celle-ci n’ayant pu assimiler bon nombre
d’expériences de son chemin de vie. D’autre part, la personne
aura besoin de recréer progressivement des liens d’intérêt ou de
plaisir non destructeurs. Elle pourra ainsi passer d’un mode de
vie où il n’existe qu’un seul lien (celui du “ produit ”) à un mode
de vie où il pourra exister des liens multiples qui puissent la
nourrir. Dans cette démarche on retrouve ici la notion de responsabilité et d’engagement dans l’action ainsi que la créativité
qui commencera par les gestes que nous évoquions plus haut
puis s’élaborera au fil du temps. Identification des besoins et
réapprentissage du désir seront donc des axes majeurs du travail thérapeutique. En effet, à la question “quel est mon désir ou
quel est mon besoin ?”, il est souvent difficile pour la personne
de répondre car, non seulement elle ne sait pas ce qu’elle veut,
mais, elle ne sait même pas ce qu’elle ne veut pas. De cette élaboration pas à pas : reconnaissance du désir/besoin vers un
engagement dans une action porteuse de sens, la personne
redonnera ainsi progressivement un sens général à sa vie terrestre d’une part et de ce fait pourra accéder plus facilement, si
elle le désire, à un sens transcendantal.
La limitation
La dépendance active conduit la personne à essayer de vivre
en dehors de la réalité et ainsi de n’être point confronté à ses
propres limites notamment ses limites physiques. J’observe fréquemment chez les personnes dépendantes une absence de
sensations au niveau des besoins physiologiques fondamentaux. Dans ce sens les limites sont sans cesse repoussées.
L’addiction maintient souvent la personne dans l’illusion de l’autosuffisance. Ce refus conscient ou inconscient de notre limitation en tant qu’être humain peut parfois conduire certains dépendants à commettre des actes répréhensibles au niveau social.
Avec la thérapie, la première limite que le dépendant va devoir
accepter est qu’il ne doit pas consommer ou s’adonner à son
addiction. De ce processus d’acceptation va ensuite découler la
réappropriation progressive de son schéma corporel. En effet,
dans bon nombre d’addictions la conscience du schéma corporel est absente. Il s’agira pour la personne de commencer à être
à l’écoute de son corps, d’apprendre à lui faire du bien et sentir
que ce n’est pas une machine incassable. Avec un travail sur
l’awareness corporelle la personne va s’ouvrir petit à petit aux
sensations et de ce fait sentira mieux les possibles ainsi que les
limitations. Grâce à l’awareness émotionnelle viendra ensuite le
travail sur les limites propres à la condition humaine (sortir de
l’omnipotence et reconnaître le besoin des autres, vieillir, mourir,
ne pas pouvoir échapper à la responsabilité de ses actes… ). Le
client ayant besoin de se heurter à ses propres limites, celles de
l’autre et celles de la réalité, le cadre protégé de la thérapie fournira le terreau indispensable à cette expérimentation délicate et
souvent douloureuse pour le dépendant en début de rétablissement. Pour le thérapeute il s’agira de confronter sereinement la
personne pour la conduire pas à pas à relativiser ses limites,
comme celles du thérapeute et cela dans le cadre de la relation.
Le thérapeute l’aidera ainsi à prendre conscience de toutes les
satisfactions qu’elle peut obtenir malgré celles-ci. L’acceptation
de la limitation mènera la personne à devenir plus tolérante vis-à-vis d’elle-même et des autres et à pouvoir, de ce fait, vivre en
harmonie avec elle-même et son environnement.
L’addiction sous toutes ses formes touche un bon nombre de
nos clients. En tant que thérapeutes nous avons, dans un premier temps, besoin de savoir de qui émane réellement la
demande de prise en charge. En effet, si la personne qui vient
nous consulter agit sous la pression d’un membre de son entourage et n’a pas pour elle-même le désir d’arrêter de consommer,
nous verrons très certainement la séparation d’avec l’addiction
échouer. Il est donc souvent indispensable d’orienter les premiers temps du travail thérapeutique autour de la responsabilité.
Comme je l’ai évoqué, le travail en réseau s’avère très souvent
bénéfique car le besoin d’un support important est plus que
nécessaire pour le dépendant en début de rétablissement.
Sachons de plus que le deuil de l’addiction entraîne souvent
dans sa suite d’autres deuils non résolus pendant la dépendance active. Le soin apporté dans l’accompagnement thérapeutique autour du retrait et de la finitude est donc fondamental.
Pour finir, nous avons aussi besoin d’intégrer le fait que les
rechutes ou la substitution dans une autre assuétude sont parfois nécessaires à l’évolution et qu’elles marquent simplement
une étape supplémentaire sur le chemin de la séparation définitive d’avec l’addiction.
[1]
Alcooliques Anonymes
Narcotiques Anonymes
Outre-mangeurs Anonymes
Dépendants affectifs et sexuels
Anonymes