2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Dans le vif de la pratique gestaltiste
Journées d’interactions et d’échanges les 5 et 6 octobre 2002
Les mots « Dans le vif de la pratique… » nous invitent, nous
praticiens, à rester proches de ce qui chaque jour nous anime,
nous réjouit, nous inquiète, nous rend perplexes, nous rassure,
nous aiguillonne, nous questionne ; et le laboratoire particulier
de ces Journées nous convie à partager ce quotidien ici avec
des collègues d’orientations diverses et de tous niveaux de compétence.
D’autre part le terme « … gestaltiste » nous suggère de faire
retour sur ce que chacun de nous entend par « approche gestaltiste ».
Un repère central de notre approche est la notion de champ
organisme-environnement. Cette notion rend compte de l’expérience première qu’autour de « Nous-organisme », il y a du
« non-Nous-environnement », lequel inclut évidemment des personnes, et que, bon gré mal gré, nous interagissons avec ce
« non-Nous ».
Cette interaction se fait selon un processus repérable dénommé « contact » dans nos classiques, qui font un lien direct entre
la santé globale d’une personne et la qualité de ses contacts
avec son environnement. D’où notre positionnement résolument
dialogal, et plus largement notre appétit particulier de rencontre
avec le différent, le nouveau, l’encore inconnu qui nous sollicite.
Nous allons avoir ici l’occasion d’exercer cet appétit. En effet,
tous les ateliers de ces Journées sont conçus comme devant
être d’abord des lieux de rencontres, d’échanges, de collaboration ou de confrontation, c’est-à-dire des lieux de circulation de
la parole-contact, plutôt que de la parole-enseignement.
Autrement dit, les compétences particulières des co-animateurs
d’ateliers sont ici au service de cette parole circulante : le fond
est la compétence particulière, la figure est la parole circulante.
Pierre Janin
L’objectif de ces journées, pour moi, a été largement atteint.
Dans les débats, où toute forme de hiérarchisation de savoir
était absente, j’ai constaté une grande qualité d’écoute, une
curiosité des uns vis-à-vis des autres, une reconnaissance des
différences. Chacun se disait et savait à partir de son expérience.
J’ai eu le sentiment que nous sortions de la solitude dans
laquelle nous place trop souvent notre profession et que nous
quittions le temps de cette rencontre, le raisonnement pour laisser place à la résonance.
Il y avait beaucoup d’humanité dans la façon de nommer cette
réalité professionnelle.
Certains ont exprimé le besoin d’appartenir à une communauté et de pouvoir demander du soutien dans les moments difficiles.
Il va de soi, que ce soutien n’a pas pour but d’exclure celui
obtenu par les formations, par la supervision et le travail thérapeutique. Il s’agirait d’inventer une autre écoute dans laquelle la
notion d’argent, de pouvoir et d’autorité n’entrerait pas en compte : un lien de solidarité entre confrères.
Marie Léon
J’ai vécu ces journées comme un premier saut dans la
Communauté gestaltiste en tant que praticienne récemment installée. J’ai éprouvé une certaine émotion, peut-être proche de
celle d’un enfant qui lâche une main pour faire ses premiers pas,
se détachant d’un lien rassurant et fusionnel pour découvrir son
environnement.
Forte appréhension donc, surprise et décalage entre les représentations que j’avais de cet espace situé sur un piedestal et les
rencontres que j’ai pu y faire dans un climat bien réel, pétri de
nos humanités avec ce que cela implique d’humilité, d’authenticité, de lâcher prise, d’audace et de simplicité.
Dans un premier temps, voyant la simplicité du déroulement
de ces journées, une petite pointe d’orgueil a fait une brève
apparition dans mon attention flottante… : « Ça manque tout de
même de contenu, d’analyse, de réflexions bien tassées,
condensées… vous savez… telles que les notes qu’on veut relire pour finalement les laisser dormir dans un tiroir… ! »
Puis… bien heureux ajustement créateur… j’ai choisi l’ouverture de cœur, le lâcher prise : me laisser animer, toucher par une
diversité de professionnels, avec des parcours et des expériences différentes. Aller à la rencontre de pairs qui ont de la bouteille, capables de témoigner de leurs difficultés, de leurs hontes,
de leurs questionnements, de leurs joies, de leur motivation.
J’ai été nourrie d’échanges, de regard bienveillants que je
n’osais espérer. Loin de moi les guerres de chapelles, les conflits
de pouvoir qui m’avaient un peu déstabilisée pendant ma formation didactique et qui m’avaient fait fuir ce genre de rencontres à Paris depuis plus de deux ans.
Je suis donc émue par des témoignages de gestaltistes
capables de se remettre en question, même après 30 ans de
pratique qui restent bel et bien incarnés et qui savent aussi rester toute ouïe devant les nouveaux venus !
Marie-Pascale Bourzat
Comment se fait-il que je sois sorti de ces journées avec une
ivresse tenace ? Les clowns analystes, bien sûr, ont donné le
« la ». Pouvoir être « là » avec l’assurance d’autant de « jeu dans le
je » a aiguisé mon envie pour un jeu autrement impliquant :
accepter d’être touché et destabilisé (l’horreur !), explorer le
mystère de ma part d’ombre et de lumière comme psychothérapeute, hors du politiquement correct. Ainsi, lorsqu’avec Angela,
des marionnettes ont échappé à leur manipulateur pour me
chercher dans l’intime. Ainsi, quand mes appuis théoriques ont
paru céder sur le soubasssement de mes propres croyances.
Ainsi quand il m’est apparu sans honte que parler fric - liquidité ! - stimulait et fluidifiait nettement l’énergie groupale... Dans
ces conditions, le « Nous » cher à Pierre Janin fut vital. A
consommer sans modération.
François Devinat
Ce qui m’a semblé le plus marquant dans ces journées, c’est
la dimension de partage. Nous avons partagé nos expériences,
nos idées, nos valeurs et nos principes, et puis aussi nos questionnements, nos doutes, nos hontes et nos échecs. Nous étions
portés par un climat d’écoute de grande qualité, et le souci de
nous donner les uns aux autres cette reconnaissance dont nous
avons besoin pour nous représenter et nommer quel thérapeute
nous sommes. Les clowns nous ont offert leur miroir le premier
jour, dédramatisant nos pesanteurs et nos découragements,
mettant en scène à la fin de la journée les liens et les sentiments
d’appartenance créés ou renforcés par nos échanges. Je souhaite vivement que les journées d’étude de la SFG fasse une
place pour des « ateliers-partage » de ce type, tant ils semblent
féconds, pour les participants et pour les liens qui nous unissent.
Emmanuelle Gilloots
C’était ambitieux d’être là, timide et en retrait, pendant ces
deux jours de rencontre. Dès les préalables, la tonalité était donnée : oser se rencontrer pour partager nos expériences professionnelles quel que soit son degré d’ancienneté, quelles que
soient ses peurs et ses réussites .
La qualité d’écoute était sensible : pas de jugement porté sur
les témoignages de l’un, pas de conseils donnés aux autres.
Juste être là pour accueillir la parole du collègue qui a besoin de
dire ce qu’il vit. Il n’y a pas un savoir-faire mais de multiples
savoir-faire qui sont là pour offrir un large champ de possibles et
éviter toute rigidité dans la pratique.
J’ai été émue de voir combien les vétérans de la Gestalt ont
manifesté leur joie d’accueillir les jeunes débutants dont je fais
partie. Enfin l’ouverture de la Société Française de Gestalt à
l’ensemble de la communauté gestaltiste est un espoir de
dépasser des rivalités anciennes, lointaines pour les nouveaux
praticiens. Nous avons besoin de croiser nos expériences de
thérapeutes afin d’enrichir nos pratiques.
Laure Chériaux
Nous avons pu partager nos savoirs mais aussi nos non
savoir-faire, dans le respect de nos différences et dans la simplicité.
Mais au-delà de ces partages théoriques, philosophiques, cliniques, le plus important m’a semblé la qualité du contact qui a
tissé la trame de ces deux journées.
Notre pratique professionnelle s’inscrit actuellement dans un
contexte socio-politique difficile émaillé de violences et d’incertitudes. Cette particularité de notre époque était très présente
dans nos échanges, dans nos besoins accrus de ressourcement, de solidarité, de spiritualité, en bref dans la recherche
d’une qualité d’être professionnel et personnel. Une qualité
d’être pour supporter cette pression actuelle dont nos patients se
font sensiblement l’écho mais aussi une qualité d’être pour
contrebalancer tout ce qui pourrait représenter dans ce contexte actuel un mouvement de non-vie, de non-épanouissement et
de restriction de nos libertés.
Cette qualité d’être et de contact était particulièrement présente pendant ces deux jours, ainsi qu’une demande manifeste
qu’elle perdure au-delà de cette rencontre.
Martine Périou
Je m’étais intéressé à ce projet pour sa volonté de rompre
avec les journées d’étude classiques où le temps et les
échanges sont dominés par la présence d’autorités : intervenants chevronnés, compétents, qu’on écoute. Le projet de se
passer de cette manne, de faire qu’échanger avec les autres soit
aussi enrichissant que d’écouter les plus savants, c’était stimulant.
Eh bien, j’ai eu le plaisir de voir qu’en effet, ça marche. Que
des psychothérapeutes quasi débutants et des chevronnés, qui
ne se connaissaient pas une heure avant, réunis dans la même
pièce, peuvent échanger sur leurs difficultés et sur leur pratique
(ce qu’ils font réellement), sans que la peur d’être jugé ne les
inhibe complètement.
Je m’interroge sur ce qui a changé au cours des dix dernières
années, car il me semble que ce n’était pas concevable il y a dix
ou douze ans. Si quelqu’un a des idées… ?
Patrice Ranjard
Comme je l’ai rappelé hier matin, ces Journées ont été placées sous les signes de la rencontre, de l’échange, de la collaboration et si nécessaire de la confrontation. Elles n’ont pas fait
mentir leur horoscope, si j’en crois les retours et commentaires
que j’ai entendus et le parfum global qui en émane. Nous avons
donc largement honoré, manifesté, incarné la posture gestaltiste qui consiste à nous vouloir présents aux propositions sans
cesse imprévisibles et mouvantes de nous-mêmes et de notre
environnement.
L’un de nous ce matin a évoqué la difficulté qu’il ressentait à
parler publiquement d’expériences ou d’éprouvés relevant de
l’intime. Ce mot a été repris plusieurs fois dans les échanges qui
ont suivi, et j’ai moi-même dit « l’approche gestaltiste est, me
semble-t-il, la seule qui mette l’intime au travail ».
M’interrogeant ensuite sur cette affirmation spontanément
jaillie, je suis parvenu à une étymologie vraisemblablement fantaisiste qui voudrait que « intime » soit constitué de « time » se
référant au latin « timeo », je crains, et du préfixe négatif « in ».
Ce qui m’a amené à ceci : il y a du « sans crainte » dans le travail que met en route la posture gestaltiste. S’il existe un gestaltiste 100% pur comme cela a été revendiqué ici, hier, dans une
mise en scène humoristique, c’est un praticien qui, en effet, ne
craint ni d’accueillir tout ce qui est « autre », même le très différent ou le très étranger, ni de prendre le risque de s’y confronter ; et qui, par conséquent, n’a pas besoin de boîtes pour se
protéger en y rangeant soit lui-même soit ses clients. C’est pourquoi à mes yeux la théorie gestaltiste est essentiellement une
théorie de la rencontre, du « je suis interagissant avec », et non
pas une théorie de l’observation neutre, du « il y a là devant
moi ». Ce qui revient à consentir, nous praticiens, à faire partie
intégrante exactement au même titre que nos clients de la sub-stance évolutive du monde
Pierre Janin