Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.sans
206 pages

p. 179 à 187
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

no 23 2002/2

 
Gestalt-thérapie Nouvelle traduction de Jean-Marie Robine Réflexion sur les textes joints à cette édition : préface, introduction et postface Lecture de Catherine Deshays
 
 
L’édition originale, publiée à New York en 1951, est composée de deux livres. Le premier est formé d’un ensemble d’exercices commentés et le deuxième présente les bases théoriques de la Gestalt-thérapie. Cinquante ans après la publication de l’édition originale, Jean-Marie Robine nous propose la traduction française du deuxième livre.
Cette nouvelle édition de l’Exprimerie présente en outre deux préfaces et une postface qui méritent une attention particulière, et qui soulignent l’intérêt de cette nouvelle traduction. La première préface est de Jean-Marie Robine. La deuxième préface est la traduction de l’introduction de la réédition de 1994, publiée à l’époque par « The Gestalt Journal Press » rédigée par Isadore From et Michael Vincent Miller. En postface, cette édition comprend un texte de Taylor Stoehr, traduit par Brigitte Lapeyronie, le biographe de Paul Goodman. L’auteur nous présente la contribution de Paul Goodman à la Gestaltthérapie dans son contexte historique. L’ensemble de ces préfaces et postface aident à comprendre l’intérêt du choix de Jean-Marie Robine de traduire uniquement le texte théorique. Ce qui me frappe à la lecture de ces textes, c’est la mise en exergue de cette création originale, porteuse de nouveauté, qui ne demande qu’à être découverte, ou plutôt enfin découverte à sa juste valeur.
Taylor Stoehr, ainsi que Isadore From et Vincent Miller nous expliquent la place et le contenu de ces deux volumes : Taylor Stoehr nous dit que le premier volume, écrit par Perls et Hefferline, se lit comme une version rénovée du livre antérieur de Perls « Le moi, la faim et l’agressivité ». Ce volume met l’accent sur un aspect technique, sur des exercices et des applications qui devaient être initialement placés en annexe. Placés en premier, ils ont la place de choix que Perls voulait leur donner : la technique doit venir avant la théorie. Durant ses années en Californie, Perls s’appuyait toujours plus sur les exercices et dénigrait le livre écrit par Goodman, pour le désavouer ou ne jamais le mentionner. Pourtant Goodman improvisait des exercices mais les utilisaient moins méthodiquement.
Le second volume porte le sceau caractéristique du travail de Goodman, bien que basé sur les idées de Perls. C’est une synthèse remarquablement originale et féconde de la psychologie moderne avec la tradition de la pensée occidentale à propos de la nature et de la condition humaine. Cette édition qui ne porte que sur la partie théorique, met ainsi en valeur des concepts fondateurs qui n’ont pas encore eu l’impact qu’ils méritent.
Introduction à la réédition ( 1994) de Isadore From et Vincent Miller
Isadore From et Vincent Miller nous donnent le contexte social et culturel de l’époque qui ont pu faire privilégier l’aspect technique. Ils soulignent que le message capital et novateur, qui aurait pu influencer la psychologie et la psychothérapie moderne a été en grande partie perdu, un héritage délaissé au profit de la promotion de ce qui est appelé à présent la « pop psychologie ». Ils situent l’ambiance socio-culturelle de l’époque, décrivant deux courants opposés, dans lesquels les écrivains américains devaient choisir leur camp, entre « peaux rouges » ou « visages pâles », c’est-à-dire entre une préférence pour le sensuel et l’intuitif ou au contraire pour un choix intellectuel. Le volume 1, orienté vers une réussite commerciale, est plus facile à lire et ainsi placé, donne la priorité aux expérimentations. Ces exercices peuvent aider le patient à partir de son expérience immédiate et ont bien une place de choix pour éveiller la conscience. Mais l’utilisation du moment présent comme levier thérapeutique s’est transformé en une injonction à vivre dans l’« ici et le maintenant », et les conceptions théoriques de la Gestalt~thérapie sont ramenées à un ensemble d’exercices. De plus, ce volume correspondait bien à l’enseignement démonstratif de Perls, et ce qui a fini par se faire connaître comme Gestalt-thérapie n’est qu’une version dépouillée de son contexte théorique et volontiers rabaissée au rang de recettes.
Ainsi, la théorie d’abord reléguée comme une annexe prend une place essentielle grâce à Isadore From. Cette approche théorique est une perspective nouvelle, tant comme un mouvement historique que comme une pratique active. Perls est de fait repoussé à l’arrière-plan, même si son influence est majeure, avec celle de quelques autres; la réalisation de Goodman vient en avant-plan avec une grande clarté et une grande puissance.
Tout praticien gestaltiste a été marqué par le génie de Perls mais la pratique de la Gestalt n’a jamais encore été à la hauteur de sa théorie.
La postface de Taylor Stoehr
Le texte de Taylor Stoehr nous retrace dans son contexte l’histoire de la rencontre de Perls et Goodman. Il nous permet de comprendre à travers ces deux hommes la co-construction du livre fondateur de la Gestalt-thérapie et son avènement. A travers Taylor Stoehr, nous découvrons Goodman, ce penseur philosophe social célèbre, dans sa personnalité et dans ses convictions. Avec son anthropologie nous reconnaissons dans ce livre sa contribution caractéristique et la signature singulière de cette œuvre.
Ainsi, la formation de Paul Goodman était éclectique, riche d’auteurs classiques et contemporains : auteurs existentialistes, et ceux de la Gestalt psychologie, ainsi que ceux des approches théologiques, spirituelles et orientales. De plus il était littéraire, penseur et créateur de romans et de pièces de théâtre. L’année de l’arrivée de Perls en 1946, il s’initie à la psychothérapie par une auto-analyse, guidée par les exercices d’Alexandre Lowen, tout en se servant des associations libres de la psychanalyse qu’il connaissait par sa connaissance des auteurs psychanalytiques classiques et de sa propre psychanalyse freudienne. Son engagement pour la psycho-thérapie comme discipline intellectuelle et spirituelle l’a accompagné le restant de ses jours.
Goodman rencontre avec intérêt Perls, l’homme couvert de prestige ayant connu et travaillé avec Reich et Goldstein. Un peu plus tard il fait la connaissance de Laura Perls avec encore plus d’enthousiasme : elle est très cultivée et fortement imprégnée des auteurs du courant phénoménologique et existentiel ce qui enrichit considérablement l’intérêt de leurs rencontres. Puis le cercle s’élargit avec Paul Weisz, Elliot Shapiro et d’autres et ensemble, ils commencent à théoriser sur la nouvelle psycho-thérapie.
Taylor Stoehr tente de mettre en évidence la paternité, de ce qui semble revenir à Perls ou à Goodman, tant dans leur conceptions fondamentales philosophiques que dans leurs styles d’écriture. Selon lui, Goodman s’engage pleinement dans la rédaction de ce livre et il dégage une synthèse qui reprend les découvertes importantes de Perls tout en les situant à l’intérieur de la tradition philosophique dans laquelle il baignait lui-même. Ala place des conceptions freudiennes, telles que le pessimisme, la centration sur le traumatisme infantile, sur l’infirmité du moi, et sur la pulsion de mort s’affirme la priorité naturelle de la famille et de la communauté sur le moi individuel, s’affirme aussi un idéal d’autorégulation pour le bien-être social et biologique, et se dégage le critère d’énergie et de l’excitation comme signe de santé.
Taylor Stoehr nous donne les apports de Goodman à la Gestalt-thérapie : la conception de la nature et de la culture humaine a apporté la base philosophique de leur nouvelle orientation : l’ajustement créateur continu de l’organisme et de l’environnement. C’est un concept qu’il partageait avec Perls.
Dans la partie théorique toute expression reflète et traduit la pensée de Goodman, même si de nombreuses idées et la plupart des exemples proviennent de Perls.
Puis Taylor Stoehr nous décrit Goodman, dans sa personnalité et dans sa vie concrète il relève ses choix engagés : vivre dans la pauvreté et dans la vie de bohème dans l’intérêt de sa vocation, afficher les tabous conventionnels, refuser de vivre comme les autres, se révolter contre l’obéissance, la vie bourgeoise du commerce et les bonnes manières, les textes de loi etc. L’idée est de vivre dans la société actuelle comme si c’était une société naturelle… « Et c’est simplement en continuant à exister et à agir naturellement et librement que le libertaire gagne la victoire et établit la société. »
Mais en pratique, refuser de vivre comme les autres pose le problème de « comment vivre ?» ; les adeptes fervents devinrent parfois des gens méfiants et exposés à la polémique.
Taylor Stoehr ici, nous fait découvrir Goodman non comme un penseur intellectuel détaché du quotidien, mais au contraire ancré dans l’ici et maintenant : vivre dans l’immédiat en dehors des attentes illusoires d’un futur qui se transformerait un jour ; trouver dans le présent des actes libres, dans la confrontation de la vie même. Ses admirateurs et ses disciples s’initiaient à cet apprentissage à son contact, inspirés par son exemple et aussi en s’engageant à ses côtés, en parlant de son travail, en jouant ses pièces, puis en allant répandre ces idées de millénariste.
Sa conception fondamentale est que « ce n’est pas notre nature sociale que d’aller seul, disait il, mais cela ne veut pas dire que l’on doit se conformer à la société. » Le salut est dans l’aide, la fraternité, ou bien dans le fait de trouver et créer un groupe partageant des idées semblables, pour savoir que l’on est « sain », peu importe que le reste du monde soit cinglé.
Sa conception allait au-delà de la santé personnelle, il pensait aussi en termes de santé sociale. La thérapie a besoin d’une politique à ses côtés, et tout activisme honnête devrait avoir aussi une dimension thérapeutique. La divergence sur ces points avec Perls était nette : pour Goodman, la thérapie est une étape vers un mode de vie plus raisonnable et plus créatif alors que pour Perls c’est un mode de vie en soi.
Préface de Jean-Marie Robine
De son côté, Jean-Marie Robine insiste sur le changement de paradigme manifeste que nous propose Perls et Goodman, par rapport aux approches modernes qui prennent pour référence le soi individuel, le comprennent et l’analysent à travers le concept de la psyché. De fait, il insiste dans sa préface sur le titre : « nouveauté, excitation et développement ».
Il explique comment la nouvelle anthropologie spécifique de Perls et Goodman nous propulse dans une façon de penser fondamentalement différente, en référence aux phénomènes de champ. Celle-ci révèle des conceptions théoriques, modernes et post-modernes, annonciatrices des recherches actuelles. La nouveauté que nous apporte le livre s’exprime avec la conception novatrice du self : avec Perls et Goodman, on sort de la conception d’un soi individuel, ou soi « objet » ou self-soi, pour aller vers la notion de fonction-self. Cette fonction désigne le mouvement, la mise en œuvre des ajustements créateurs qui s’opèrent à la frontière du contact organisme et environnement. Le self est contact, il n’existe que quand et où il y a contact.
La nouveauté s'énonce aussi dans sa conception philosophique et théorique originale qui est celle de l’homme dans le monde, à savoir qu’il n’est pas de fonction humaine qui ne soit en contact avec l’environnement. C’est en s’appuyant sur cette réalité première la plus simple, que les auteurs proposent le changement de paradigme fondamental pour penser la situation thérapeutique. On s’écarte du point de vue traditionnel de l’approche clinique en psychothérapie où le thérapeute est « expert » et applique un savoir, interprète, ou pose des actes thérapeutiques. Dans cette approche traditionnelle, le thérapeute ne prend pas non plus en compte les interactions du champ comme porteuses de sens, ni comme source d’impact signifiant.
Selon Jean-Marie Robine, les auteurs développent un point de vue spécifique de l’application de la psychothérapie. La psychothérapie est d’abord et avant tout situation, situation de contact, ici et maintenant. Pour pouvoir se développer, l’organisme doit rencontrer la nouveauté, le différent, le non-soi. Chaque opération de contact est créateur de sens grâce auquel nous pouvons continuer de croître. La Gestalt~thérapie grâce à la méthode phénoménologique permet le développement de la conscience des contacts ; les auteurs parlent aussi de déplacer, de délocaliser le self. Pour Jean-Marie Robine, ce livre est d’une importance capitale. Grâce à Isadore From il a pu être initié à Paul Goodman. Et ce livre reste une référence qui lui permet de penser la pratique et de pratiquer la pensée. Ce qui nous invite à aller plus loin, pour nous aventurer dans ce trésor prometteur de sens et de découvertes insoupçonnées…
 
Surmonter ses blessures. De la maltraitance à la résilience Pierre-Yves Brissiaud Ed. Retz, Paris, 2001. Lecture de Marie-José Florent
 
 
Dès l’introduction, l’auteur Pierre-Yves Brissiaud nous emmène dans son univers d’enfant maltraité. Après un bref rappel sur les droits de l’enfant, il nous livre son parcours de formation de psychothérapeute. Son choix de la Gestalt-thérapie est, selon lui, la résultante de ce vécu d’enfant et de l’importance qu’il accorde dans sa pratique professionnelle à la dimension corporelle et à celle du contact.
Dans la première partie, il reprend différentes formes de maltraitance : physique, sexuelle et psychique. Puis il explore les conséquences de ces traumatismes et des mécanismes de défense que l’enfant a dû mettre en place pour survivre. De nombreux exemples tirés de sa pratique clinique montrent à quel point un mécanisme de défense sain à un moment donné, peut ensuite devenir pathologique lorsqu’il se fige quelles que soient les circonstances.
Dans la seconde partie, il énumère les concepts de quatre psychanalystes : Sandor Ferenczi, Mélanie Klein, Françoise Dolto et Donald Winnicott, en faisant le lien entre leur histoire d’enfant, leur pratique professionnelle et leur orientation conceptuelle. Le sens donné à leur vie et leur engagement à vouloir améliorer les relations parents/enfants, constituent pour l’auteur une manière d’être résilient.
La réflexion est ensuite orientée plus longuement vers la notion d’écoute de l’enfant et de ses besoins, dès la conception, à travers différents thèmes : le toucher, l’alimentation, les rythmes et la propreté. Il explore ensuite la fonction parentale dans son aspect éducatif et trans-générationnel.
La dernière partie est axée sur le concept de résilience qu’il définit comme « la capacité d’un individu à se construire malgré des situations douloureuses et traumatiques. » (p 102). Nous progressons dans ce concept grâce au descriptif succinct de quelques processus internes qui favorisent la résilience. Des éléments extérieurs tels que l’école, l’institution de placement, la religion … sont aussi des repères indispensables à la construction de l’enfant et peuvent devenir des supports de résilience. P-Y Brissiaud montre comment il prend ces données en compte dans son accompagnement. Puis, il s’interroge sur le prix à payer de cette résilience et dénonce les idées reçues quant à la répétition de la maltraitance.
Ce livre est donc le témoignage d’une pratique de psychothérapeute éclairée par son expérience d’enfant maltraité, à moins que ce ne soit le témoignage d’un enfant maltraité au regard de la pratique de psychothérapeute qu’il est devenu. Les différents concepts théoriques abordés sont illustrés d’exemples professionnels ou personnels. L’auteur revendique très clairement son adhésion au concept de résilience chez les enfants maltraités et l’importance d’une prise en charge adaptée à ce traumatisme.
P-Y Brissiaud reprend la notion de résilience sous l’angle de la résistance aux événements traumatiques sans intégrer la notion « de capacité à continuer à se développer » (M. Manciaux – B. Cyrulnik). Cela pourrait amener le lecteur à confondre le concept de résilience avec un mécanisme de défense. De plus, il présente des « traumatismes » de quatre psychanalystes pour démontrer le lien entre le concept de résilience et leur choix professionnel. Aussi intéressant cela soit-il, peut-on parler de traumatisme dans le cas où quelqu’un a eu peu de relations avec son père ? Les notions de traumatisme et de résilience sont multifactorielles, aussi il ne faudrait pas les réduire à une simple causalité, mais les aborder dans leur complexité.
Enfin, nous retrouvons la Gestalt dans les extraits de verbatim d’entretiens thérapeutiques que l’auteur a menés. A plusieurs reprises, nous découvrons comment ce psychothérapeute utilise son vécu pour accompagner ses clients, allant parfois même jusqu’à partager son expérience d’enfant violenté. Je reste assez perplexe sur cette “implication contrôlée”. Je pense, en effet, qu’il est nécessaire de préciser dans quel contexte le thérapeute fait ce choix pour éviter toute généralisation de l’implication contrôlée dans la pratique gestaltiste.
Je reste donc très nuancée sur l’apport de ce livre. En effet, il me paraît davantage s’adresser à des néophytes, car il apporte une bonne vulgarisation de l’approche des concepts de maltraitance et de résilience. Mais il ne permet pas, par la multiplicité des thèmes abordés, une réflexion en profondeur indispensable pour des professionnels de la relation d’aide et des psychothérapeutes.
 
L’insertion par l’ailleurs Denis Dubouchet et coll. La Documentation française, Paris, 2002, 190 pages Lecture de Anne Peyron-Ginger
 
 
Un livre pas tout à fait dans le champ de la psychothérapie, de la Gestalt-thérapie, pas tout à fait… mais avec tant de points communs, d’esprit créateur et d’imagination que je n’hésite pas à le présenter dans notre Revue.
Ce livre est le fruit d’une rechercheaction autour du problème des jeunes en grande difficulté. Coordonné par Denis Dubouchet, psychologueclinicien et Gestalt-praticien [(1)], il conclut six années d’expériences très diverses, sur des thèmes et en des lieux variés (Roubaix, Trappes, la Savoie, le Sénégal, l’Inde, etc.). Quelques-unes sont relatées et commentées par une douzaine d’auteurs-acteurs de ces recherches de terrain.
Une première partie comporte donc une présentation clinique, un récit très détaillé (trop ?) des expériences vécues, avec quelques commentaires (pas assez ?). La deuxième partie propose des perspectives théoriques, élaborées par les membres de cette équipe et complétées par deux apports extérieurs — dont celui de Gonzague Masquelier.
Cet ouvrage intéressera, en premier lieu, ceux d’entre nous qui accompagnent des adolescents ou jeunes adultes en thérapie; cependant, même ceux qui ne sont pas spécialistes des « banlieues », se passionneront de suite pour ces témoignages originaux. En effet, on y retrouve plusieurs notions centrales de la Gestalt-thérapie, telles que la relation « Je/Tu », le travail dans l’ici et maintenant en interrelation avec le champ, l’appel à l’implication émotionnelle, etc.
Il y a quelques années, la SFG avait choisi de centrer ses journées annuelles d’étude sur la Gestalt-thérapie « hors les murs. J’avais beaucoup apprécié l’originalité des quatre témoignages présentés à cette occasion : sortir de nos habitudes, de notre « ronron », du conformisme de notre pratique quotidienne… Quelle respiration !
C’est ce même bol d’air qui s’exprime dans ce livre, cette même liberté, cette créativité, cette originalité. « Tout d’abord, dit Denis Dubouchet (p. 115), ces expériences ont pour point commun d’être marginales dans le champ des pratiques sociales ». Marginales, comme l’étaient Perls et ses premiers collaborateurs, au moment de la mise en place de la Gestaltthérapie.
Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter le « Fil rouge », dispositif départemental pour « jeunes délinquants qui refusent ou mettent en échec toutes les propositions éducatives »… et psychothérapeutiques pour certains.
On leur propose « un parcours insolite, jalonné d’expériences fortes, intenses et tout à fait nouvelles pour eux, afin de provoquer quelque chose de l’ordre du sursaut ». Cette découverte par surprise m’évoque le fameux « Aha ! » ou le « satori » de Perls.
« Il s’agit de sortir des schémas classiques et d’établir le contact en situation réelle, par la pratique d’activités à forte charge émotionnelle. » (p. 13 ).
Pendant 34 pages, nous suivons Gilles ( 16 ans) et son éducateur — du 25 novembre au 3 mars — pas à pas, à raison de trois jours par semaine. Nous les suivons dans le froid, la neige, la glace, en escalade, en spéléo, de chutes graves et frousses intenses, en découvertes paléontologiques, le tout ponctué d’entretiens impromptus à propos des projets chimériques de Gilles, de sa rancœur vis-à-vis de sa famille, d’une image de soi plus réaliste, etc. Tout cela, à l’occasion d’un maigre casse-croûte, les pieds dans une flaque glaciale, au fond d’un gouffre, ou, plus simplement, durant le retour en voiture… Oui, « forte charge émotionnelle », « sursaut », « intégration d’une expérience vécue », tout cela ressemble beaucoup à la Gestalt-thérapie.
Le coordinateur général de cet ouvrage, Denis Dubouchet, fait une large part à la question des « contraintes existentielles », telles qu’elles sont relatées par Noël Salathé [(2)]. « On se rend compte que les expériences choisies font percevoir et confronter chacun à ces contraintes existentielles. Elle font expérimenter des possibilités de réponses différentes de ce que les jeunes avaient vécu. C’est comme si un autre monde, avec d’autres repères, s’ouvrait » (p. 119).
Dubouchet évoque ensuite le temps de la responsabilité — où le jeune doit assumer ses choix et affronter la recherche du sens qu’il donne au monde qui l’entoure.
Il conclut : « L’accompagnement des jeunes vers une place davantage socialisée peut se faire de façon pertinente à travers la grille de lecture des thérapies existentielles, et plus particulièrement des données existentielles. »
Gonzague Masquelier apporte une lecture plus explicitement gestaltiste de ces expériences qui « parlent de rencontre ». Il pose la question : « Comment le contact permet-il une évolution personnelle ?»
Il nous rappelle d’emblée : « la Gestalt est d’abord une psychothérapie ; [… ] mais elle est également utilisée comme outil d’intervention psychosociale en entreprise ou institution. Je développerai, dit-il, dans cet article des concepts issus de la psychothérapie (avec son cadre rigoureux concernant le paiement, le secret, le volontariat, la durée, etc.), adaptés au travail social dont les éléments structurants peuvent être complètement différents (injonction de prise en charge judiciaire, internat social avec son règlement intérieur, etc.). L’originalité de cette approche n’est donc pas dans ses techniques mais plutôt dans son objectif : élargir le champ de nos possibles, augmenter notre capacité d’adaptation à des êtres ou des environnements différents, restaurer notre liberté de choix ».
Tout au long d’un chapitre d’une douzaine de pages (p. 163 à 176), illustré de plusieurs exemples concrets, Gonzague Masquelier développe, avec sa clarté habituelle et dans un style alerte et convaincant, plusieurs notions centrales de Gestaltthérapie, afin que les éducateurs et travailleurs sociaux se familiarisent avec cette approche et que les Gestaltistes, de leur côté, s’ouvrent davantage au champ social.
L’évocation de ce « mariage » entre Gestalt et travail social fut aussi pour moi — après 25 ans de travail intense dans la rééducation des jeunes délinquants — une motivation supplémentaire à présenter ce livre, après une série d’articles publiés en 1985, dans deux numéros spéciaux de La Marge, revue de l’ANDESI [(3)], où plusieurs d’entre nous [(4)] avions écrit des témoignages sur « La Gestalt : un outil pour le travailleur social ».
 
NOTES
 
[1]Ancien élève de l’EPG (FIG. 19)
[2]Salathé Noël ;Psychothérapie existentielle : une perspective gestaltiste. Amers, 1991 (2e édit. 1995).
[3]ANDESI : Association Nationale des Directeurs d’Établissements et Services pour Inadaptés, n° 65 et 67 (février et juin 1985).
[4]dont : Brigitte Couder, Aline Dagut, Bernard Fransoret, Serge Ginger, Mireille Gonin, Chantal Masquelier-Savatier, Paul Molliex, Anne Peyron-Ginger, Françoise Rossignol, Pierre Van Damme.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Ancien élève de l’EPG (FIG. 19) Suite de la note...
[2]
Salathé Noël ;Psychothérapie existentielle : une perspecti...
[suite] Suite de la note...
[3]
ANDESI : Association Nationale des Directeurs d’Établissem...
[suite] Suite de la note...
[4]
dont : Brigitte Couder, Aline Dagut, Bernard Fransoret, Se...
[suite] Suite de la note...