2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Lectures
Gestalt-thérapie
Nouvelle traduction de Jean-Marie Robine
Réflexion sur les textes joints à cette édition :
préface, introduction et postface
Lecture de Catherine Deshays
L’édition originale, publiée à New York en
1951, est composée de deux livres. Le premier est formé d’un ensemble d’exercices
commentés et le deuxième présente les
bases théoriques de la Gestalt-thérapie.
Cinquante ans après la publication de l’édition originale, Jean-Marie Robine nous propose la traduction française du deuxième
livre.
Cette nouvelle édition de l’Exprimerie
présente en outre deux préfaces et une
postface qui méritent une attention particulière, et qui soulignent l’intérêt de cette nouvelle traduction. La première préface est de
Jean-Marie Robine. La deuxième préface
est la traduction de l’introduction de la
réédition de 1994, publiée à l’époque par
« The Gestalt Journal Press » rédigée par
Isadore From et Michael Vincent Miller.
En postface, cette édition comprend un
texte de Taylor Stoehr, traduit par Brigitte
Lapeyronie, le biographe de Paul
Goodman. L’auteur nous présente la
contribution de Paul Goodman à la Gestaltthérapie dans son contexte historique.
L’ensemble de ces préfaces et postface
aident à comprendre l’intérêt du choix de
Jean-Marie Robine de traduire uniquement
le texte théorique. Ce qui me frappe à la lecture de ces textes, c’est la mise en exergue
de cette création originale, porteuse de nouveauté, qui ne demande qu’à être découverte, ou plutôt enfin découverte à sa juste
valeur.
Taylor Stoehr, ainsi que Isadore From et
Vincent Miller nous expliquent la place et le
contenu de ces deux volumes :
Taylor Stoehr nous dit que le premier volume, écrit par Perls et Hefferline, se lit comme
une version rénovée du livre antérieur de
Perls « Le moi, la faim et l’agressivité ». Ce
volume met l’accent sur un aspect technique, sur des exercices et des applications
qui devaient être initialement placés en
annexe. Placés en premier, ils ont la place
de choix que Perls voulait leur donner : la
technique doit venir avant la théorie. Durant
ses années en Californie, Perls s’appuyait
toujours plus sur les exercices et dénigrait
le livre écrit par Goodman, pour le désavouer ou ne jamais le mentionner. Pourtant
Goodman improvisait des exercices mais
les utilisaient moins méthodiquement.
Le second volume porte le sceau caractéristique du travail de Goodman, bien que
basé sur les idées de Perls. C’est une synthèse remarquablement originale et féconde de la psychologie moderne avec la tradition de la pensée occidentale à propos de la
nature et de la condition humaine. Cette
édition qui ne porte que sur la partie théorique, met ainsi en valeur des concepts fondateurs qui n’ont pas encore eu l’impact
qu’ils méritent.
Introduction à la réédition ( 1994)
de Isadore From et Vincent Miller
Isadore From et Vincent Miller nous donnent le contexte social et culturel de
l’époque qui ont pu faire privilégier l’aspect
technique. Ils soulignent que le message
capital et novateur, qui aurait pu influencer
la psychologie et la psychothérapie moderne a été en grande partie perdu, un héritage délaissé au profit de la promotion de ce
qui est appelé à présent la « pop psychologie ». Ils situent l’ambiance socio-culturelle
de l’époque, décrivant deux courants opposés, dans lesquels les écrivains américains
devaient choisir leur camp, entre « peaux
rouges » ou « visages pâles », c’est-à-dire
entre une préférence pour le sensuel et l’intuitif ou au contraire pour un choix intellectuel. Le volume 1, orienté vers une réussite
commerciale, est plus facile à lire et ainsi
placé, donne la priorité aux expérimentations. Ces exercices peuvent aider le
patient à partir de son expérience immédiate et ont bien une place de choix pour
éveiller la conscience. Mais l’utilisation du
moment présent comme levier thérapeutique s’est transformé en une injonction à
vivre dans l’« ici et le maintenant », et les
conceptions théoriques de la Gestalt~thérapie sont ramenées à un ensemble d’exercices. De plus, ce volume correspondait
bien à l’enseignement démonstratif de
Perls, et ce qui a fini par se faire connaître
comme Gestalt-thérapie n’est qu’une version dépouillée de son contexte théorique
et volontiers rabaissée au rang de recettes.
Ainsi, la théorie d’abord reléguée comme
une annexe prend une place essentielle
grâce à Isadore From. Cette approche
théorique est une perspective nouvelle, tant
comme un mouvement historique que
comme une pratique active. Perls est de fait
repoussé à l’arrière-plan, même si son
influence est majeure, avec celle de
quelques autres; la réalisation de
Goodman vient en avant-plan avec une
grande clarté et une grande puissance.
Tout praticien gestaltiste a été marqué
par le génie de Perls mais la pratique de la
Gestalt n’a jamais encore été à la hauteur
de sa théorie.
La postface de Taylor Stoehr
Le texte de Taylor Stoehr nous retrace
dans son contexte l’histoire de la rencontre
de Perls et Goodman. Il nous permet de
comprendre à travers ces deux hommes la
co-construction du livre fondateur de la
Gestalt-thérapie et son avènement. A travers Taylor Stoehr, nous découvrons
Goodman, ce penseur philosophe social
célèbre, dans sa personnalité et dans ses
convictions. Avec son anthropologie nous
reconnaissons dans ce livre sa contribution
caractéristique et la signature singulière de
cette œuvre.
Ainsi, la formation de Paul Goodman était
éclectique, riche d’auteurs classiques et
contemporains : auteurs existentialistes, et
ceux de la Gestalt psychologie, ainsi que
ceux des approches théologiques, spirituelles et orientales. De plus il était littéraire, penseur et créateur de romans et de
pièces de théâtre. L’année de l’arrivée de
Perls en 1946, il s’initie à la psychothérapie
par une auto-analyse, guidée par les exercices d’Alexandre Lowen, tout en se servant des associations libres de la psychanalyse qu’il connaissait par sa connaissance des auteurs psychanalytiques classiques et de sa propre psychanalyse freudienne. Son engagement pour la psycho-thérapie comme discipline intellectuelle et
spirituelle l’a accompagné le restant de ses
jours.
Goodman rencontre avec intérêt Perls,
l’homme couvert de prestige ayant connu et
travaillé avec Reich et Goldstein. Un peu
plus tard il fait la connaissance de Laura
Perls avec encore plus d’enthousiasme :
elle est très cultivée et fortement imprégnée
des auteurs du courant phénoménologique
et existentiel ce qui enrichit considérablement l’intérêt de leurs rencontres. Puis le
cercle s’élargit avec Paul Weisz, Elliot
Shapiro et d’autres et ensemble, ils commencent à théoriser sur la nouvelle psycho-thérapie.
Taylor Stoehr tente de mettre en évidence la paternité, de ce qui semble revenir à
Perls ou à Goodman, tant dans leur
conceptions fondamentales philosophiques
que dans leurs styles d’écriture. Selon lui,
Goodman s’engage pleinement dans la
rédaction de ce livre et il dégage une synthèse qui reprend les découvertes importantes de Perls tout en les situant à l’intérieur de la tradition philosophique dans
laquelle il baignait lui-même. Ala place des
conceptions freudiennes, telles que le pessimisme, la centration sur le traumatisme
infantile, sur l’infirmité du moi, et sur la pulsion de mort s’affirme la priorité naturelle de
la famille et de la communauté sur le moi
individuel, s’affirme aussi un idéal d’autorégulation pour le bien-être social et biologique, et se dégage le critère d’énergie et
de l’excitation comme signe de santé.
Taylor Stoehr nous donne les apports de
Goodman à la Gestalt-thérapie : la conception de la nature et de la culture humaine a
apporté la base philosophique de leur nouvelle orientation : l’ajustement créateur
continu de l’organisme et de l’environnement. C’est un concept qu’il partageait avec
Perls.
Dans la partie théorique toute expression
reflète et traduit la pensée de Goodman,
même si de nombreuses idées et la plupart
des exemples proviennent de Perls.
Puis Taylor Stoehr nous décrit Goodman,
dans sa personnalité et dans sa vie concrète il relève ses choix engagés : vivre dans la
pauvreté et dans la vie de bohème dans
l’intérêt de sa vocation, afficher les tabous
conventionnels, refuser de vivre comme les
autres, se révolter contre l’obéissance, la
vie bourgeoise du commerce et les bonnes
manières, les textes de loi etc. L’idée est de
vivre dans la société actuelle comme si
c’était une société naturelle… « Et c’est
simplement en continuant à exister et à agir
naturellement et librement que le libertaire
gagne la victoire et établit la société. »
Mais en pratique, refuser de vivre comme
les autres pose le problème de « comment
vivre ?» ; les adeptes fervents devinrent
parfois des gens méfiants et exposés à la
polémique.
Taylor Stoehr ici, nous fait découvrir
Goodman non comme un penseur intellectuel détaché du quotidien, mais au contraire ancré dans l’ici et maintenant : vivre dans
l’immédiat en dehors des attentes illusoires
d’un futur qui se transformerait un jour ;
trouver dans le présent des actes libres,
dans la confrontation de la vie même. Ses
admirateurs et ses disciples s’initiaient à cet
apprentissage à son contact, inspirés par
son exemple et aussi en s’engageant à ses
côtés, en parlant de son travail, en jouant
ses pièces, puis en allant répandre ces
idées de millénariste.
Sa conception fondamentale est que « ce
n’est pas notre nature sociale que d’aller
seul, disait il, mais cela ne veut pas dire que
l’on doit se conformer à la société. » Le
salut est dans l’aide, la fraternité, ou bien
dans le fait de trouver et créer un groupe
partageant des idées semblables, pour
savoir que l’on est « sain », peu importe
que le reste du monde soit cinglé.
Sa conception allait au-delà de la santé
personnelle, il pensait aussi en termes de
santé sociale. La thérapie a besoin d’une
politique à ses côtés, et tout activisme honnête devrait avoir aussi une dimension thérapeutique. La divergence sur ces points
avec Perls était nette : pour Goodman, la
thérapie est une étape vers un mode de vie
plus raisonnable et plus créatif alors que
pour Perls c’est un mode de vie en soi.
Préface de Jean-Marie Robine
De son côté, Jean-Marie Robine insiste
sur le changement de paradigme manifeste
que nous propose Perls et Goodman, par
rapport aux approches modernes qui prennent pour référence le soi individuel, le
comprennent et l’analysent à travers le
concept de la psyché. De fait, il insiste dans
sa préface sur le titre : « nouveauté, excitation et développement ».
Il explique comment la nouvelle anthropologie spécifique de Perls et Goodman nous
propulse dans une façon de penser fondamentalement différente, en référence aux
phénomènes de champ. Celle-ci révèle des
conceptions théoriques, modernes et post-modernes, annonciatrices des recherches
actuelles. La nouveauté que nous apporte
le livre s’exprime avec la conception novatrice du self : avec Perls et Goodman, on
sort de la conception d’un soi individuel, ou
soi « objet » ou self-soi, pour aller vers la
notion de fonction-self. Cette fonction
désigne le mouvement, la mise en œuvre
des ajustements créateurs qui s’opèrent à
la frontière du contact organisme et environnement. Le self est contact, il n’existe
que quand et où il y a contact.
La nouveauté s'énonce aussi dans sa
conception philosophique et théorique originale qui est celle de l’homme dans le
monde, à savoir qu’il n’est pas de fonction
humaine qui ne soit en contact avec l’environnement. C’est en s’appuyant sur cette
réalité première la plus simple, que les
auteurs proposent le changement de paradigme fondamental pour penser la situation
thérapeutique. On s’écarte du point de vue
traditionnel de l’approche clinique en psychothérapie où le thérapeute est « expert »
et applique un savoir, interprète, ou pose
des actes thérapeutiques. Dans cette
approche traditionnelle, le thérapeute ne
prend pas non plus en compte les interactions du champ comme porteuses de sens,
ni comme source d’impact signifiant.
Selon Jean-Marie Robine, les auteurs
développent un point de vue spécifique de
l’application de la psychothérapie. La psychothérapie est d’abord et avant tout situation, situation de contact, ici et maintenant.
Pour pouvoir se développer, l’organisme
doit rencontrer la nouveauté, le différent, le
non-soi. Chaque opération de contact est
créateur de sens grâce auquel nous pouvons continuer de croître. La Gestalt~thérapie grâce à la méthode phénoménologique
permet le développement de la conscience
des contacts ; les auteurs parlent aussi de
déplacer, de délocaliser le self.
Pour Jean-Marie Robine, ce livre est
d’une importance capitale. Grâce à Isadore
From il a pu être initié à Paul Goodman. Et
ce livre reste une référence qui lui permet
de penser la pratique et de pratiquer la
pensée. Ce qui nous invite à aller plus loin,
pour nous aventurer dans ce trésor prometteur de sens et de découvertes insoupçonnées…
Surmonter ses blessures.
De la maltraitance à la
résilience
Pierre-Yves Brissiaud
Ed. Retz, Paris, 2001.
Lecture de Marie-José Florent
Dès l’introduction, l’auteur Pierre-Yves
Brissiaud nous emmène dans son univers
d’enfant maltraité. Après un bref rappel sur
les droits de l’enfant, il nous livre son parcours de formation de psychothérapeute.
Son choix de la Gestalt-thérapie est, selon
lui, la résultante de ce vécu d’enfant et de
l’importance qu’il accorde dans sa pratique
professionnelle à la dimension corporelle et
à celle du contact.
Dans la première partie, il reprend différentes formes de maltraitance : physique,
sexuelle et psychique. Puis il explore les
conséquences de ces traumatismes et des
mécanismes de défense que l’enfant a dû
mettre en place pour survivre. De nombreux exemples tirés de sa pratique clinique montrent à quel point un mécanisme
de défense sain à un moment donné, peut
ensuite devenir pathologique lorsqu’il se
fige quelles que soient les circonstances.
Dans la seconde partie, il énumère les
concepts de quatre psychanalystes :
Sandor Ferenczi, Mélanie Klein, Françoise
Dolto et Donald Winnicott, en faisant le lien
entre leur histoire d’enfant, leur pratique
professionnelle et leur orientation conceptuelle. Le sens donné à leur vie et leur
engagement à vouloir améliorer les relations parents/enfants, constituent pour l’auteur une manière d’être résilient.
La réflexion est ensuite orientée plus longuement vers la notion d’écoute de l’enfant
et de ses besoins, dès la conception, à travers différents thèmes : le toucher, l’alimentation, les rythmes et la propreté. Il explore
ensuite la fonction parentale dans son
aspect éducatif et trans-générationnel.
La dernière partie est axée sur le concept
de résilience qu’il définit comme « la capacité d’un individu à se construire malgré des
situations douloureuses et traumatiques. »
(p 102). Nous progressons dans ce concept
grâce au descriptif succinct de quelques
processus internes qui favorisent la résilience. Des éléments extérieurs tels que
l’école, l’institution de placement, la religion
… sont aussi des repères indispensables à
la construction de l’enfant et peuvent devenir des supports de résilience. P-Y
Brissiaud montre comment il prend ces
données en compte dans son accompagnement. Puis, il s’interroge sur le prix à
payer de cette résilience et dénonce les
idées reçues quant à la répétition de la maltraitance.
Ce livre est donc le témoignage d’une
pratique de psychothérapeute éclairée par
son expérience d’enfant maltraité, à moins
que ce ne soit le témoignage d’un enfant
maltraité au regard de la pratique de psychothérapeute qu’il est devenu. Les différents concepts théoriques abordés sont
illustrés d’exemples professionnels ou personnels. L’auteur revendique très clairement son adhésion au concept de résilience chez les enfants maltraités et l’importance d’une prise en charge adaptée à ce traumatisme.
P-Y Brissiaud reprend la notion de résilience sous l’angle de la résistance aux
événements traumatiques sans intégrer la
notion « de capacité à continuer à se développer » (M. Manciaux – B. Cyrulnik). Cela
pourrait amener le lecteur à confondre le
concept de résilience avec un mécanisme
de défense. De plus, il présente des « traumatismes » de quatre psychanalystes pour
démontrer le lien entre le concept de résilience et leur choix professionnel. Aussi
intéressant cela soit-il, peut-on parler de
traumatisme dans le cas où quelqu’un a eu
peu de relations avec son père ? Les
notions de traumatisme et de résilience
sont multifactorielles, aussi il ne faudrait
pas les réduire à une simple causalité, mais
les aborder dans leur complexité.
Enfin, nous retrouvons la Gestalt dans les
extraits de verbatim d’entretiens thérapeutiques que l’auteur a menés. A plusieurs
reprises, nous découvrons comment ce
psychothérapeute utilise son vécu pour
accompagner ses clients, allant parfois
même jusqu’à partager son expérience
d’enfant violenté. Je reste assez perplexe
sur cette “implication contrôlée”. Je pense,
en effet, qu’il est nécessaire de préciser
dans quel contexte le thérapeute fait ce
choix pour éviter toute généralisation de
l’implication contrôlée dans la pratique gestaltiste.
Je reste donc très nuancée sur l’apport
de ce livre. En effet, il me paraît davantage
s’adresser à des néophytes, car il apporte
une bonne vulgarisation de l’approche des
concepts de maltraitance et de résilience.
Mais il ne permet pas, par la multiplicité des
thèmes abordés, une réflexion en profondeur indispensable pour des professionnels
de la relation d’aide et des psychothérapeutes.
L’insertion par l’ailleurs
Denis Dubouchet et coll.
La Documentation française, Paris, 2002,
190 pages
Lecture de Anne Peyron-Ginger
Un livre pas tout à fait dans le champ de
la psychothérapie, de la Gestalt-thérapie,
pas tout à fait… mais avec tant de points
communs, d’esprit créateur et d’imagination que je n’hésite pas à le présenter dans
notre Revue.
Ce livre est le fruit d’une rechercheaction autour du problème des jeunes en
grande difficulté.
Coordonné par Denis Dubouchet, psychologueclinicien et Gestalt-praticien
[(1)], il
conclut six années d’expériences très
diverses, sur des thèmes et en des lieux
variés (Roubaix, Trappes, la Savoie, le
Sénégal, l’Inde, etc.). Quelques-unes sont
relatées et commentées par une douzaine
d’auteurs-acteurs de ces recherches de
terrain.
Une première partie comporte donc une
présentation clinique, un récit très détaillé
(trop ?) des expériences vécues, avec
quelques commentaires (pas assez ?).
La deuxième partie propose des perspectives théoriques, élaborées par les
membres de cette équipe et complétées
par deux apports extérieurs — dont celui de
Gonzague Masquelier.
Cet ouvrage intéressera, en premier lieu,
ceux d’entre nous qui accompagnent des
adolescents ou jeunes adultes en thérapie;
cependant, même ceux qui ne sont pas
spécialistes des « banlieues », se passionneront de suite pour ces témoignages originaux. En effet, on y retrouve plusieurs
notions centrales de la Gestalt-thérapie,
telles que la relation « Je/Tu », le travail
dans l’ici et maintenant en interrelation avec
le champ, l’appel à l’implication émotionnelle, etc.
Il y a quelques années, la SFG avait choisi de centrer ses journées annuelles d’étude sur la Gestalt-thérapie « hors les murs.
J’avais beaucoup apprécié l’originalité des
quatre témoignages présentés à cette
occasion : sortir de nos habitudes, de notre
« ronron », du conformisme de notre pratique quotidienne… Quelle respiration !
C’est ce même bol d’air qui s’exprime
dans ce livre, cette même liberté, cette
créativité, cette originalité. « Tout d’abord,
dit Denis Dubouchet (p. 115), ces expériences ont pour point commun d’être marginales dans le champ des pratiques
sociales ». Marginales, comme l’étaient
Perls et ses premiers collaborateurs, au
moment de la mise en place de la Gestaltthérapie.
Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter le « Fil rouge », dispositif départemental pour « jeunes délinquants qui refusent ou mettent en échec toutes les propositions éducatives »… et psychothérapeutiques pour certains.
On leur propose « un parcours insolite,
jalonné d’expériences fortes, intenses et
tout à fait nouvelles pour eux, afin de provoquer quelque chose de l’ordre du sursaut ». Cette découverte par surprise
m’évoque le fameux « Aha ! » ou le « satori » de Perls.
« Il s’agit de sortir des schémas classiques et d’établir le contact en situation
réelle, par la pratique d’activités à forte
charge émotionnelle. » (p. 13 ).
Pendant 34 pages, nous suivons Gilles
( 16 ans) et son éducateur — du 25
novembre au 3 mars — pas à pas, à raison
de trois jours par semaine. Nous les suivons dans le froid, la neige, la glace, en
escalade, en spéléo, de chutes graves et
frousses intenses, en découvertes paléontologiques, le tout ponctué d’entretiens
impromptus à propos des projets chimériques de Gilles, de sa rancœur vis-à-vis de
sa famille, d’une image de soi plus réaliste,
etc. Tout cela, à l’occasion d’un maigre
casse-croûte, les pieds dans une flaque
glaciale, au fond d’un gouffre, ou, plus simplement, durant le retour en voiture… Oui,
« forte charge émotionnelle »,
« sursaut », « intégration d’une expérience
vécue », tout cela ressemble beaucoup à la
Gestalt-thérapie.
Le coordinateur général de cet ouvrage,
Denis Dubouchet, fait une large part à la
question des « contraintes existentielles »,
telles qu’elles sont relatées par Noël
Salathé
[(2)].
« On se rend compte que les
expériences choisies font percevoir et
confronter chacun à ces contraintes existentielles. Elle font expérimenter des possibilités de réponses différentes de ce que les
jeunes avaient vécu. C’est comme si un
autre monde, avec d’autres repères, s’ouvrait » (p. 119).
Dubouchet évoque ensuite le temps de la
responsabilité — où le jeune doit assumer
ses choix et affronter la recherche du sens
qu’il donne au monde qui l’entoure.
Il conclut : « L’accompagnement des
jeunes vers une place davantage socialisée
peut se faire de façon pertinente à travers la
grille de lecture des thérapies existentielles,
et plus particulièrement des données existentielles. »
Gonzague Masquelier apporte une lecture plus explicitement gestaltiste de ces
expériences qui « parlent de rencontre ». Il
pose la question : « Comment le contact
permet-il une évolution personnelle ?»
Il nous rappelle d’emblée : « la Gestalt est
d’abord une psychothérapie ; [… ] mais elle
est également utilisée comme outil d’intervention psychosociale en entreprise ou institution. Je développerai, dit-il, dans cet
article des concepts issus de la psychothérapie (avec son cadre rigoureux concernant
le paiement, le secret, le volontariat, la
durée, etc.), adaptés au travail social dont
les éléments structurants peuvent être
complètement différents (injonction de prise
en charge judiciaire, internat social avec
son règlement intérieur, etc.).
L’originalité de cette approche n’est donc
pas dans ses techniques mais plutôt dans
son objectif : élargir le champ de nos possibles, augmenter notre capacité d’adaptation à des êtres ou des environnements différents, restaurer notre liberté de choix ».
Tout au long d’un chapitre d’une douzaine
de pages (p. 163 à 176), illustré de plusieurs exemples concrets, Gonzague
Masquelier développe, avec sa clarté habituelle et dans un style alerte et convaincant,
plusieurs notions centrales de Gestaltthérapie, afin que les éducateurs et travailleurs
sociaux se familiarisent avec cette
approche et que les Gestaltistes, de leur
côté, s’ouvrent davantage au champ social.
L’évocation de ce « mariage » entre
Gestalt et travail social fut aussi pour moi —
après 25 ans de travail intense dans la
rééducation des jeunes délinquants — une
motivation supplémentaire à présenter ce
livre, après une série d’articles publiés en
1985, dans deux numéros spéciaux de La
Marge, revue de l’ANDESI
[(3)], où plusieurs
d’entre nous
[(4)] avions écrit des témoignages sur « La Gestalt : un outil pour le
travailleur social ».
[1]
Ancien élève de l’EPG (FIG. 19)
[2]
Salathé Noël ;Psychothérapie existentielle : une
perspective gestaltiste
. Amers, 1991 (2e édit. 1995).
[3]
ANDESI : Association Nationale des Directeurs
d’Établissements et Services pour Inadaptés, n° 65 et 67
(février et juin 1985).
[4]
dont : Brigitte Couder, Aline Dagut, Bernard Fransoret,
Serge Ginger, Mireille Gonin, Chantal Masquelier-Savatier,
Paul Molliex, Anne Peyron-Ginger, Françoise Rossignol, Pierre
Van Damme.