2002
Revue de la Société Française de Gestalt
A propos de la régression
Marie Petit
Marie Petit, auteur de travaux universitaires (maîtrise et doctorat), d’un livre et de nombreux articles sur la Gestalt-thérapie.Après 25 ans de pratique, elle se consacre actuellement à l’enseignement et à la supervision.
Chantal MASQUELIER
Psychologue clinicienne, psychothérapeute.Diplômée de l’Ecole Parisienne de Gestalt. Titulaire de la Société Française de Gestalt.Membre du groupe ARTEX. Formatrice à l’EPG.
Chantal Masquelier : Je suis intéressée par ta conception de
la régression. Je crois que tu la considères comme un phénomène de champ.
Marie Petit : Amon sens, il n’y a pas de régression sans spectateur, bien qu’il y ait des régressions qui se déroulent sans
témoin. Mais, même dans ce cas, est-il possible d’ignorer
qu’une partie de la personne pourrait en être spectatrice ?
Dans le cadre d’une séance de thérapie, il y a forcément un
témoin et la régression se déploie devant cet autre. Elle peut
aussi bien aller dans le sens d’un retrait, d’un évitement de la
relation (du côté des défenses) que d’une demande de prise
en charge « voyez comme je souffre ». Le psychothérapeute
doit observer ce phénomène sous deux angles à la fois
« Qu’est-ce qui émerge là de cette personne ?» et « Qu’est-ce
qui s’adresse à moi ?».
C. M. : Veux-tu dire qu’il n’est pas possible d’isoler la régression de son contexte et qu’elle s’inscrit dans le champ de la
relation transférentielle ?
M. P : Oui, la question se pose de ce qui est signifié au thérapeute par la régression du patient et en particulier si elle
répond au désir du thérapeute ou si elle rentre dans son système paradigmatique.
C. M. : Crois-tu que le thérapeute puisse induire un épisode
régressif ?
M. P. : Non, c’est un effet de champ. Jung parle de la régression comme quelque chose de salvateur et de réparateur.
Anne Ginger aussi. Cette manière de voir ne génère pas la
même chose que celle de quelqu’un qui pense que la régression est inquiétante ou dangereuse.
C. M. : Pour toi, la régression est-elle salvatrice ?
M. P. : Je pense qu’il serait important de définir la régression.
Par exemple devant quelqu’un qui se roule en boule dans une
position fœtale dans un groupe, on peut penser qu’il s’agit
d’une régression ; mais on peut aussi penser qu’il répond au
désir inconscient du groupe et du thérapeute.
C. M. : Reprenons les définitions. Selon le Vocabulaire de la
Psychanalyse, nous pouvons résumer les trois aspects de la
régression :
Au sens topique, la régression serait un déplacement à l’intérieur de l’appareil psychique, comme passer du plus
conscient au moins conscient, par exemple de l’état de veille
au rêve.
Au sens temporel, la régression est un retour en arrière, à
une étape antérieure de la croissance, en référence à la succession temporelle des stades de développement. Par
exemple, ce peut être la réapparition d’une conduite ancienne
à un moment difficile comme la résurgence de l’énurésie chez
un aîné à l’arrivée d’un puîné.
Au sens formel, il s’agit du passage à des modes d’expression et de comportement plus primaires, moins élaborés ; par
exemple rechercher un contact physique plutôt que de demander de la tendresse, pleurer au lieu de parler de sa tristesse...
Les auteurs ajoutent que « la régression est une notion d’un
emploi très fréquent en psychanalyse et dans la psychologie
contemporaine; elle est conçue le plus souvent comme un
retour à des formes antérieures du développement de la pensée, des relations d’objet et de la structuration du comportement.
[(1)] » Ce concept s’intègre parfaitement dans la vision
psychanalytique, mais est-il pertinent dans une démarche gestaltiste ?
M. P. : J’ai l’impression que lorsque nous évoquons la régression en Gestalt, nous parlons du niveau formel.
C. M. : Selon toi, cette régression formelle est-elle un passage
nécessaire dans le processus thérapeutique ?
M. P. : De toute façon, on y passe mais l’ampleur peut varier.
Par exemple, une femme qui sanglote parce que son mari la
trompe, c’est déjà une régression, mais si quelqu’un reste
dans un état de sidération sans pouvoir nommer les affects,
c’est un autre niveau de régression. Elle se rencontre même si
on ne la cherche pas, justement la régression nous échappe,
nous n’en sommes pas maîtres.
C. M. : C’est quelque chose qui survient ?
M. P. : Oui et qui renvoie à un certain type de lien, non
conscient la plupart du temps. Cela arrive même si on ne le
favorise pas, d’ailleurs je voudrais bien savoir comment ça se
favorise... Peut-être par le travail en piscine ou certains exercices de bioénergie comme de frapper le sol en criant « papa »
tous ensemble. Ce type d’expérimentation produit un phénomène de régression, mais quel est son intérêt ? Sans doute de
procurer un effet cathartique qui soulage les tensions. Mais
pour moi, le projet thérapeutique n’est pas de soulager les tensions.
C. M. : Quel serait ton projet thérapeutique ?
M. P. : J’aime bien l’idée d’augmentation du champ de
conscience et d’une gestion plus ajustée de la finitude, de
l’abandon, du manque d’amour. On aura jamais assez
d’amour, mais si on arrive à l’accepter, la psychothérapie permet de jouir un peu mieux des moments paisibles qui nous
sont offerts.
C. M. : Si nous revenons à la régression, elle se joue dans la
relation entre le thérapeute et le client ?
M. P. : Oui, à la frontière contact.
C. M. : Pour toi est-ce la même chose de travailler dans le
champ et de prendre en compte la relation transférentielle ?
M. P. : Oui, pour moi l’inter-jeu actif dans le transfert/contretransfert se manifeste à la frontière contact ; on n’a pas d’autre
endroit où le trouver... peut-être également dans certains passages à l’acte qui attaquent le cadre (rendez-vous manqués,
paiement, oublis).
C. M. : Si je comprends bien quand on travaille le transfert, on
est dans le champ ?
M. P : Parfaitement, d’ailleurs la réflexion de Jean-Marie
Robine dans son article d’Actua-psy
[(2)] m’a amusée. Citant
Isadore Fromm à propos de l’
ici et maintenant, il relève « ce
que nous appelons
ici et maintenant, n’est sans doute pas très
différent de ce que les analystes appellent
transfert ».
C. M. : La régression s’accompagne parfois de décharge émotionnelle que certains relient à une Gestalt inachevée du
passé.
M. P. : Je ne crois pas à cette vision des choses. Il est une
croyance selon laquelle la Gestalt inachevée se répète à
l’identique et il serait possible de terminer une affaire inachevée d’il y a 20 ans. Selon moi, l’apparition d’une forme inachevée va juste donner une indication de la manière d’être au
monde et de la capacité de faire quelque chose de nouveau. A
mon sens cette affaire de Gestalt inachevée est un fantasme.
C. M. : Oui, il me semble que dans la décharge émotionnelle,
il s’agit de la production d’un phénomène et non pas de la
reproduction.
M. P. : Tout comme dans le transfert. Si l’on considère que le
transfert est l’investissement du thérapeute par des figures
passées, et la reproduction à l’identique d’un certain type de
liens, il n’y aurait pas d’espace pour une prise de conscience.
Or, c’est justement le décalage entre la situation actuelle et la
situation passée qui permettra à long terme la conscience de
ce qui se répète.
C. M. : Si un phénomène de régression se produit, qu’est-ce
qu’on en fait ?
M. P. : On s’interroge sur ce qui est en train de se passer là, de
la même manière que pour un phénomène non régressif.
« Qu’est-ce qui est en train de se jouer là ? « Qu’est-ce qui est
en train de m’être signifié » ? Je vais proposer ce que je peux
en comprendre. Si je ne comprends rien, je vais rester centrée,
je vais respirer, la colonne vertébrale bien droite, comme si
j’étais une balise dans un monde à la dérive. Dire à la personne « je ne comprends rien » est superflu car dans cet exemple
elle n’est plus accessible à la parole. Je vais peut-être juste lui
dire « je suis là » ou alors poser ma main sur son genou, l’idée
étant de signifier qu’il y a quelqu’un, de manière verbale ou
non verbale... Je pense à une patiente qui présentait des épisodes très bizarres, elle restait sidérée, les yeux tournés vers
le ciel, la bouche ouverte. Cette femme avait une drôle d’histoire parce que sa maman l’avait conçue sans s’en apercevoir;
cette mère avait même juré à sa fille qu’elle n’avait jamais fait
l’amour. Après un épisode de ce genre qui ne ressemblait à
« rien du tout », j’ai dit à cette personne « tu vois tu ne m’as
pas tuée ». C’était intéressant parce qu’elle n’était pas sûre
qu’elle ne m’ait pas tuée. C’était une angoisse tellement massive que j’ai pensé à ce fantasme de destruction de la mère.
C. M. : Ton hypothèse est-elle que tu représentais une mère
pour elle ?
M. P. : Non, peut être une image maternelle, mais je ne suis
pas sûre que c’était si différencié que cela. Dans ces
moments-là, je pense que j’étais seulement un « machin
vivant ».
C. M. : C’est ce que tu as voulu lui manifester.
M. P. : Oui, lui montrer que j’étais là ou mettre des mots à sa
place. Quand la personne n’a pas les mots, elle rentre dans
ces épisodes régressifs. La Gestalt classique s’adressait plutôt à des gens névrosés et si elle avait à faire à des personnalités plus limites, elle se précipitait pour leur fournir un objet, du
style « Fais quelque chose », « Parle à ton père », pour éviter
de tomber dans ces phénomènes régressifs pré-verbaux (à la
limite de la psychose). En pratiquant de la sorte, on risque de
favoriser la création et le renforcement d’un « faux-self » gestaltiste.
C. M. : Je suis frappée par ta formulation « mettre des mots à
la place de celui qui n’a pas les mots », est-ce que tu appellerais cela « contenir » ?
M. P. : Pour moi, il y a deux mots galvaudés « écouter » et
« contenir ». Le mot que j’aimerais mettre... (Marie réfléchit)...
c’est le mot « gravité ». J’entends par là une attention soutenue à l’autre accompagnée de la sensation d’un axe intérieur,
d’un enracinement. Cette attitude générerait un champ intense, d’une grande densité. Le mot « gravité » traduit l’importance de ces moments-là, entre ces personnes-là. Quant au mot
contenir, je ne sais pas qui contient l’autre. Contenir, c’est être
une enveloppe, un ventre où l’autre vient se nicher. Mais si
l’autre se met dans mon ventre, je ne sais pas si je le contiens.
Pour moi, il y a une intentionnalité dans contenir, je deviens « la
grande », « la forte ». Dans le cas dont je te parle, je ne suis
pas « la grande », ni « la forte », je suis simplement « la présente ». Je ne suis pas la mère universelle. Je suis à la fois
une mère et une flèche, un homme et une femme, un humain
unifié. C’est pour cela que je n’aime pas contenir. Dans la
contenance, il y a une histoire de « grande-mère ».
C. M. : A ce propos, comment articulerais-tu cet archétype de
la pensée jungienne : la « grande-mère universelle » avec la
posture gestaltiste ?
M. P. : Ce n’est pas articulable. Ce n’est pas antinomique non
plus, c’est mon fond, un fond constitué de mes représentations
qui font forcément partie du champ.
C. M. : Tu ne cherches pas à les articuler ?
M. P. : Non. Cela dit ce sont des représentations communes en
Europe, en Amérique du Nord, donc occidentales et peut-être
universelles qui ne s’incarnent pas de la même manière selon
les personnes, mais les représentations de ce type sont assez
globales.
C. M. : Dirais-tu de la même manière que ton intérêt pour la
théorie kleinienne fait partie de ton fond ?
M. P. : Oui, tout à fait, mais aussi l’accordéon, le jardinage et
les fleurs ; et aussi les romans que j’ai lus, ma biographie...
etc.
C. M. : En définitive, il n’y a pas pour toi de traitement spécifique de la régression ?
M. P. : Non, c’est quelque chose qui surgit chez les patients en
ma présence ou bien qu’ils me rapportent. Ma capacité à
accueillir ce type de phénomène est certainement liée à mon
travail sur moi. Je pense à une expérience de groupe de travail avec des personnes qui avaient fait un parcours thérapeutique important, et qui sont tous devenus « fous » dès les premiers moments du séminaire. Ils disaient « avec toi, on peut y
aller ». Ils ont travaillé des zones qu’ils n’avaient pas travaillées ailleurs.
C. M. : C’est donc ta personne qui est spécifique !
M. P. : Ou la qualité de transfert que je génère... s’il n’est pas
outrecuidant de nommer « qui a commencé ?» dans ce phénomène de champ.
C. M. : Veux-tu dire quelques mots de toi pour terminer ?
M. P. : Je ne crois pas être une théoricienne, je réfléchis. Je ne
trouve pas intéressant d’inventer des termes. Mais je trouve
important de réfléchir
pour ne pas introjecter
n’importe quoi.
[1]
Laplanche et Pontalis,
Vocabulaire de la
Psychanalyse, PUF, Paris, 1967.
[2]
Actua Psy, N° 115,
sept-oct 2001.