2002
Revue de la Société Française de Gestalt
La régression thérapeutique
Edmond Marc
Docteur d’Etat en psychologie, Professeur à l’Université Paris X., auteur de plusieurs ouvrages : Le guide pratique des psychothérapies (Retz) ;Le changement en psychothérapie(Dunod) et, en collaboration avec D. Picard,L’école de Palo Alto (Retz).
La prise en compte de la notion de régression trace une fron-tière entre deux groupes de psychothérapies : celles qui en
font un concept théorique et surtout un usage pratique et dont
le travail est orienté vers une forme de « retour » à des stades
archaïques du développement (comme les démarches psychanalytiques, la bioénergie, l’analyse primale, le rebirthing… ). Et
celles qui sont centrées sur l’« ici et maintenant » et qui engagent le patient dans une démarche progressive plus que régressive (comme l’approche rogérienne, la Gestalt-thérapie, les
démarches systémiques et cognitivo-comportementales… ).
Tout semble opposer, tant au niveau de la théorisation que de
la pratique ces deux orientations fondamentales.
Il est clair que la notion de régression ne fait pas partie des
concepts de la Gestalt-thérapie. On peut même montrer que
Perls l’a récusée explicitement
[(1)].
Il peut alors paraître surprenant de vouloir rapprocher, voire
réconcilier, les deux termes. Il me semble donc légitime de poser
clairement la question : la régression a-t-elle un sens et une
place pour un gestalt-thérapeute ?
Pour essayer d’y répondre, il faut d’abord préciser ce que l’on
peut entendre par régression. C’est ce que je me propose de
faire dans un premier temps en montrant que cette notion a été
élaborée essentiellement par la psychanalyse et a eu un impact
important sur la pratique thérapeutique.
Appuyés sur cette conceptualisation, nous pourrons dans un
second temps revenir mieux armés à la question de départ et au
débat que soulève la régression pour la Gestalt-thérapie.
Enfin, à partir de ce débat, je m’interrogerai, en me situant
dans une perspective intégrative, sur la place que peut prendre
le « travail régressif » dans la pratique de la psychothérapie.
I – QU ’EST-CE QUE LA RÉGRESSION ?
La notion de régression est une notion relativement large et
floue en psychologie. Elle désigne un retour en arrière dans un
processus de développement et le recours à des attitudes et des
comportements liés à une phase antérieure du développement
(c’est l’exemple de l’enfant qui « régresse » à la naissance d’un
petit frère et retrouve des comportements de bébé).
Cependant, cette notion revêt un sens plus précis dans la
théorie et la pratique psychanalytiques. Nous nous proposons
de rappeler de manière succincte :
-la façon dont elle s’est élaborée dans la théorie freudienne,
- comment elle a évolué après Freud et la place grandissante
qu’elle a prise dans la démarche thérapeutique sous l’influence
d’analystes comme S. Ferenczi, M. Balint et D. Winnicott.
La définition freudienne
On trouve chez Freud plusieurs définitions de la régression au
fur et à mesure du développement de sa pensée. Il l’aborde
d’abord dans la théorie des rêves dans une perspective topique
pour la lier ensuite à la théorie des stades du développement
dans une dimension temporelle.
On peut néanmoins en donner une définition générale qui
s’applique à toutes les perspectives. C’est celle que retient le
Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.B. Pontalis
(PUF) : « Dans un processus psychique comportant un sens de
parcours ou de développement, on désigne par régression un
retour en sens inverse à partir d’un point déjà atteint jusqu’à un
point situé avant lui ». En partant de cette définition générale,
trois sens spécifiques se dégagent.
La régression topique : c’est celle qui agit dans le rêve. Al’état
de veille, l’excitation, due aux stimuli de l’environnement, va de
la perception à la motricité en passant par les représentations
conscientes et inconscientes; dans le sommeil, la motricité étant
inhibée, le parcours se fait en sens inverse et active les représentations sur un mode perceptif.
La régression temporelle : elle suppose une succession génétique et un retour du sujet à des étapes dépassées de son développement (stades libidinaux, relations d’objet, identifications,
développement du Moi, etc.) lorsqu’il se trouve confronté à des
difficultés ou des traumatismes qu’il ne peut surmonter.
Il y a notamment un retour de l’organisation libidinale à des
points de fixation (par exemple dans la névrose obsessionnelle :
retour au stade anal et aux pulsions sadiques-anales ; dans
l’hystérie, il y a régression de la libido aux objets incestueux primaires). Il s’agit donc d’une forme d’immaturité de nature pathologique.
La régression formelle : elle marque le passage à des modes
d’expression et de comportement d’un niveau inférieur du point
de vue de la complexité, de la structuration et de la différenciation (comme la régression des processus secondaires aux processus primaires de figuration dans le rêve ; ou bien la régression du langage verbal à l’expression émotionnelle… ).
Mais, comme le souligne Freud lui-même : « Ces trois formes
de régression [… ] n’en font qu’une, et dans la plupart des cas,
elles se rejoignent, car ce qui est le plus ancien dans le temps
est également primitif dans sa forme et dans la topique psychique » (ajout de 1914 à L’interprétation des rêves).
C’est d’abord dans le travail thérapeutique que Freud va rencontrer des processus régressifs qui vont lui apparaître essentiellement comme un risque contre lequel l’analyste doit se prémunir. En effet, à travers la névrose de transfert, le patient va
avoir tendance à régresser vers des étapes antérieures de son
développement et à retrouver des fixations libidinales, des
modes relationnels et des attitudes qui leur sont liés. Bien sûr, ce
mouvement est inévitable, mais Freud souligne le risque que le
patient s’installe dans une position régressive dont il convient de
le protéger. La régression apparaît donc comme un élément
pathogène, réactivé par la démarche thérapeutique et qui peut la
contrarier si l’analyste n’y prend pas garde. Cette conception qui
voit dans la régression un phénomène pathologique et un obstacle à la guérison n’évoluera guère chez le fondateur de la psychanalyse ; c’est plutôt chez certains de ses disciples qu’une
perspective nouvelle va peu à peu s’affirmer.
Trois apports importants vont jalonner cette évolution; ils sont
incarnés par trois personnalités– Ferenczi, Balint et Winnicott –
qui vont changer progressivement la façon dont la régression est
envisagée dans le travail thérapeutique et la place qu’elle y
occupe. Evoquons chacun de ces apports.
Sandor Ferenczi et la néocatharsis
L’apport essentiel de ce disciple de Freud peut être caractérisé par un retour à la méthode cathartique. En effet, la première
méthode de Freud (celle des Etudes sur l’hystérie) pourrait être
qualifiée de « méthode régressive » (bien que Freud n’utilisât
pas ce terme à l’époque) dans la mesure où elle encourageait la
reviviscence des traumatismes passés et leur abréaction, et
donc favorisait la régression temporelle, topique et formelle,
notamment par le procédé de l’hypnose.
On sait que Sandor Ferenczi vers la fin de sa vie retrouve un
peu cette démarche sous le nom de « néocatharsis »
( Psychanalyse 4, tome IV). Il s’agit, grâce à la mise en place
d’un cadre sécurisant et à la relaxation, d’aider le patient « à
régresser à la situation traumatique » tout en surveillant le
« degré de tension » et en le modérant par une réponse positive
et adéquate aux aspirations, désirs et besoins du patient régressé. Dans ce sens, l’analyste n’aide pas seulement à l’élucidation
et à la reconstruction de l’histoire du patient ; il opère aussi un
effet correcteur et réparateur par rapport aux traumatismes de
l’enfance.
Ferenczi souligne l’importance, dans cette démarche, de la
communication émotionnelle et non verbale : « Nous parlons
beaucoup en analyse de régression à “ l’infantile ”, mais manifestement nous ne croyons pas nous-mêmes à quel point nous
avons raison. Nous parlons beaucoup du clivage de la personnalité, mais il me semble que nous n’estimons pas à sa juste
mesure la profondeur de ce clivage. Si nous gardons une attitude froide et pédagogique, même en présence d’un patient en
opisthotonos
[(2)], nous brisons le tout dernier lien qui nous rattache à lui. Le patient sans connaissance est effectivement,
dans sa transe, comme un enfant qui n’est plus sensible au raisonnement mais tout au plus à la bienveillance maternelle » (
op.
cit. ).
On voit qu’avec Ferenczi, la régression devient un outil thérapeutique qui est utilisé pour favoriser chez le patient un état de
transe proche de la transe hypnotique dans une visée d’abréaction et de réparation. Cette démarche sera adoptée par certaines
thérapies humanistes (bioénergie, thérapie primale, thérapies
émotionnelles… ) qui en feront un axe majeur du travail thérapeutique.
Michael Balint et le défaut fondamental
Balint reprend, prolonge et développe les intuitions de
Ferenczi, qui a d’ailleurs été son analyste (cf. notamment Le
Défaut fondamental. Aspects thérapeutiques de la régression,
Payot, 1971). Dans sa conception de la régression, il met moins
l’accent, comme Freud, sur le retour aux fixations libidinales que
sur la reviviscence des premières relations d’objet, et notamment des relations mère-nourrisson.
Comme il le souligne fortement, dans sa conception thérapeutique « l’intérêt pour les instincts n’a cessé de décroître et aujourd’hui ce sont les objets et les relations d’objets qui occupent le
devant de la scène ». Balint montre encore que la régression
peut avoir deux buts : « Elle peut viser soit à la gratification d’un
instinct ou d’une pulsion, soit à la reconnaissance par un objet ;
en d’autres termes, c’est un phénomène à la fois intra-psychique
et interpersonnel. Tout semble indiquer par ailleurs que dans le
traitement analytique des états régressifs, les aspects interpersonnels sont plus importants. Nous rejoignons ici un problème
qu’on pourrait appeler le pouvoir thérapeutique de la relation »
(p. 213).
Balint souligne aussi que « la relation d’objet est toujours une
interaction [… ] et le plus souvent les moyens non verbaux interviennent également pour la créer et la maintenir » (p. 215). Il y a
donc une correspondance entre le processus régressif et le
mode de communication que le thérapeute doit utiliser avec le
patient et qui recourt davantage au canal corporel et émotionnel
qu’au langage verbal.
Dans cet esprit, Balint critique, par exemple, l’usage de l’adjectif « oral » en psychanalyse pour désigner tout ce qui est primitif; cet usage est très réducteur et rend insuffisamment compte des phénomènes complexes qui tissent les premières relations entre la mère et le nourrisson : « Ceux-ci sont autres : l’impression de chaleur, les mouvements et les bruits rythmiques,
les murmures confus, les effets envahissants et irréversibles
exercés par les odeurs et les saveurs, le contact corporel étroit,
les sensations tactiles et musculaires (notamment dans les
mains) et enfin le pouvoir indéniable que possèdent tous ces
phénomènes d’engendrer et de dissiper les angoisses et les
doutes, le bien-être ou la détresse et la solitude désespérée ».
Dans la régression, le patient retourne à ce type de sensations
et de communication et le thérapeute doit, lui aussi, y être attentif et même l’utiliser.
Dans la genèse des états pathologiques, Balint met l’accent
sur les traumatismes affectifs précoces, ce qu’il appelle le défaut
fondamental. Il résulte d’un écart trop grand entre les besoins du
nourrisson et les soins maternels.
Ces soins peuvent être, selon les cas, « insuffisants, incomplets, dispensés à l’aveuglette, hyperanxieux, surprotecteurs,
rudes, rigides, d’une grossière inconséquence, déréglés, hyper
excitants, ou simplement indifférents et dépourvus de compréhension ». Quand cette zone du défaut fondamental existe chez
un patient, le processus thérapeutique va favoriser un retour
vers elle; il va soutenir la tendance naturelle à la régression vers
cette couche archaïque. Alors se reproduit dans la relation thérapeutique, à travers le transfert, la reviviscence de ces
carences, des angoisses qui y sont attachées et des besoins et
défenses qu’elles suscitent.
L’analyse doit donc permettre cette régression et même la
favoriser dans certaines conditions pour apporter à la situation
de carence une réponse nouvelle. Le principe est donc « régresser pour progresser ». On voit que Balint propose ainsi une
démarche thérapeutique profondément novatrice dont la régression devient le moteur fondamental, permettant ainsi un processus de réparation du défaut fondamental.
Cependant le maniement de la régression est quelque chose
de particulièrement délicat. Balint est amené à en distinguer les
formes bénignes et les formes malignes.
Les formes bénignes ont une valeur thérapeutique et se présentent sous la forme du tableau clinique suivant : relation aisée,
confiance mutuelle, orientation vers le changement ; la régression facilite l’élucidation des problèmes du patient et reste d’une
intensité modérée dans l’expression des demandes, attentes ou
besoins (la satisfaction d’une demande l’interrompt); on constate l’« absence de signes graves d’hystérie dans la symptomatologie clinique et absence d’éléments génitaux orgastiques dans
le transfert régressif ».
Les formes malignes sont celles qui provoquent un état « d’assuétude » où les demandes vont toujours croissant. « Elles sont
anti-thérapeutiques et se caractérisent par l’autre syndrome
inverse : l’atmosphère relationnelle est faite de méfiance, d’angoisse, de peur de la rupture, d’accroissement de la dépendance, ‘cercle vicieux de demandes ou de besoins’, la régression
vise à la gratification externe, grande intensité (« suspecte »)
des besoins, demandes, présence de signes graves d’hystérie
et d’éléments génitaux orgastiques dans le transfert. »
Il faut, bien entendu, que le thérapeute s’efforce de maintenir
la régression au niveau bénin et évite qu’elle bascule dans les
formes malignes, même si celles-ci ne sont pas toujours évitables. Le but de la thérapie est alors d’« aider le patient à développer, dans la situation analytique, une relation primitive correspondant à son modèle compulsif et à la maintenir en toute
quiétude jusqu’au moment où il deviendra capable de découvrir
que d’autres formes de relation d’objet sont possibles » (p. 223).
Il s’agit ainsi de « neutraliser le défaut fondamental en créant
des conditions qui lui permettent de se cicatriser ». Balint parle
encore de « commencer à nouveau ».
Comment atteindre ce but ? Balint indique ce qui peut favoriser ce processus et ce qui peut l’entraver. Certaines attitudes
sont à éviter :
- S’en tenir à une attitude interprétative rigide.
- Opposer trop de résistance à être utilisé par le patient comme
- objet primaire » (ce qui est différent de se laisser manipuler
par le patient).
- Se sentir omnipotent ou apparaître comme tel (parce qu’une
telle attitude fixe alors le patient à la dépendance et aux formes
malignes de régression).
A l’inverse, l’important pour l’analyste est « d’assumer le rôle
d’un objet primaire dont la fonction principale est de reconnaître
et d’être avec son patient » (p. 231). Il doit se laisser utiliser par
le patient pour lui permettre de revivre les premières relations
mère-nourrisson et y apporter une réponse différente de celle
qui s’est révélée traumatique ; c’est ce type d’attitude qui peut
favoriser un mouvement de dégagement et la reprise du développement. « Le vrai problème ne porte pas sur l’alternative de
gratifier et de frustrer le patient en état de régression, mais sur
la manière dont la réponse de l’analyste à la régression agira sur
le processus régression-progression » (p. 226).
Pour cela, il doit « rester discret et ordinaire », ne pas prétendre « donner l’amour primaire » mais « s’offrir à l’investissement par l’amour primaire » (p. 240). Dans la régression, « toute
tentative faite pour expliquer, raisonner, offrir des versions améliorées ou amendées reste sans effet. L’analyste ne peut qu’admettre l’amère réalité : dans ces zones, au lieu de clarifier la
situation, ses paroles sont souvent mal comprises, mal interprétées et tendent à accroître la confusion des langues entre son
patient et lui-même » (p. 234). Il y a alors primat de la communication émotionnelle et non verbale (tolérance, par exemple, au
silence). Il s’agit de créer un environnement « tranquille, paisible,
sûr et discret » ; d’« accepter l’acting-out comme un moyen de
communication valable » (p. 239). Le thérapeute doit rester « à
bonne distance » : ni trop lointain (car il risque de répéter la
carence maternelle) ni trop proche (car il peut être ressenti
comme intrusif).
Donald Winnicott et la régression à la dépendance
J’évoquerai plus rapidement les positions de Donald Winnicott
car elles sont mieux connues et, sur le fond, très proches de
celles de M. Balint.
Winnicott propose une démarche thérapeutique fondée sur la
régression pour un certain type de patient (on sait qu’il propose
une classification des patients en trois catégories suivant le
degré de maturation et d’intégration du Soi).
Quand cette intégration n’est pas vraiment accomplie, la technique psychanalytique classique n’est pas adaptée et doit céder
la place à un cadre particulier permettant d’instaurer une régression profonde jusqu’à la situation de carence des soins maternels pour permettre le dégel du « vrai-self ».
Le cadre thérapeutique doit être un équivalent des soins
maternels privilégiant le holding (soutien) et le handling (soins).
Ainsi la régression, qui s’effectue dans le cadre thérapeutique,
renvoie moins, comme chez Freud, à des fixations et à des
mécanismes de défense (liés aux conflits de la période œdipienne) qu’à une sorte de dégel d’une structuration figée de la
personnalité, avec l’espoir que l’environnement actuel puisse
réparer le défaut d’adaptation de l’environnement passé.
C’est pourquoi Winnicott parle de régression à la dépendance.
Il faut que le patient puisse revenir avec l’analyste à la situation
de dépendance primordiale qui a été la sienne lorsqu’il était
nourrisson, afin de restaurer le narcissisme primaire qui n’a pu
s’établir à l’époque, en raison de la défaillance maternelle. La
situation analytique reconstitue les conditions d’un « maternage
suffisamment bon ». A partir de l’établissement du narcissisme
primaire, la croissance peut reprendre, le Self authentique étant
capable de faire face maintenant aux frustrations de l’environnement sans recourir au clivage de la personnalité.
Le modèle du changement chez Winnicott est donc celui d’un
retour, par une régression contrôlée, à la situation primitive de
carence et, à partir de là, d’une reprise de la maturation en suivant les étapes naturelles du développement. Ce processus
s’opère en plusieurs stades. Il s’agit au départ d’aménager une
situation thérapeutique sécurisante, qui puisse donner confiance
au patient, le soutenir et dans laquelle il se sente libre de régresser complètement. La régression est ici un retour organisé à une
dépendance primitive où l’analyste tient la place de « la mère
suffisamment bonne ».
Le patient peut alors laisser s’exprimer son vrai Soi, sans l’angoisse d’être détruit, et s’engager dans un processus de croissance qui avait été stoppé. Il y a « dégel » de la situation de
carence : le Soi se sentant fortifié dans sa nouvelle position, il
peut ressentir et exprimer dans le présent sa frustration et sa
colère relative aux carences primitives.
Il revient alors de la régression à la dépendance et s’achemine progressivement vers l’indépendance. Les besoins et les
désirs instinctuels peuvent se réaliser dorénavant sous l’égide
du Soi unifié avec une vitalité et une vigueur authentiques.
Pendant tout ce processus, l’analyste accompagne et soutient
le patient par une attitude empathique et s’efforce de répondre à
ses besoins profonds. Il fait peu d’interprétations. Il doit tolérer le
passage à l’acte car celui-ci traduit mieux que ne peut le faire la
parole ce que le patient cherche à obtenir de l’analyste ; ce dernier peut d’ailleurs jouer un rôle, le plus souvent symbolique,
dans l’agir mis en œuvre par le patient. Bien sûr, il s’efforce
ensuite de lui transmettre la compréhension qu’il a pu en retirer.
On voit que l’analyste est profondément sollicité et impliqué
dans le travail thérapeutique et qu’il est amené à supporter dans
certaines phases une tension considérable ; c’est pourquoi le
contrôle de son contre-transfert est très important. Son attitude
privilégiant l’empathie, le soutien, le contact corporel s’éloigne
de la classique « neutralité bienveillante ».
On peut trouver une bonne illustration de cette démarche dans
le témoignage d’une patiente de Winnicott, Margaret Little, qui
montre comment Winnicott concevait le
holding et le
handling
thérapeutiques
[(3)] : « Métaphoriquement, il tenait la situation en
main, en apportant son soutien, en gardant le contact à tous les
niveaux avec tout ce qui se passait chez et autour du patient et
dans la relation qu’il avait avec lui. Littéralement, il tenait
(«
held ») mes deux mains serrées entre les siennes pendant de
longues heures, presque comme un cordon ombilical, tandis que
moi, j’étais allongée, souvent cachée sous la couverture, silencieuse, inerte, renfermée, paniquée, enragée ou en larmes,
endormie et quelquefois rêvant » (p. 515).
La régression comme processus thérapeutique
Al’issue de ce rapide survol de la question de la régression en
psychanalyse (qui n’avait pas la prétention d’être exhaustif mais
plutôt de rappeler quelques références majeures), on peut en
résumer les acquis essentiels.
Les manifestations régressives, perçues au départ comme
dangereuses et comme une menace pour la bonne marche du
processus thérapeutique, ont été envisagées par certains analystes, à la suite, notamment, de Balint et de Winnicott, comme
un facteur important et nécessaire dans la conduite de certaines
thérapies.
Cette perspective novatrice a entraîné des réaménagements
importants du cadre et de la technique psychanalytiques classiques. Elle s’adresse à des patients ayant souffert de carences
ou de traumas dans les premiers stades de la vie et qui n’ont pu,
de ce fait, construire un Self intégré et vivant. Elle travaille sur
les relations d’objet et la construction du Soi plus que sur les
conflits liés à la sexualité.
Cependant cette évolution est loin d’être générale. Beaucoup
d’analystes, notamment en France, sont restés fixés aux premières positions de Freud. D’autres, tout en admettant le caractère éventuellement thérapeutique de la régression, n’en déduisent pas la nécessité d’un réaménagement du cadre et de la
technique psychanalytiques (c’est sensiblement, par exemple, la
position d’André Green
[(4)].
Par ailleurs, certaines thérapies psycho-corporelles dérivées
plus ou moins de la psychanalyse (comme la bioénergie, l’analyse primale, le rebirthing… ) ont beaucoup utilisé des techniques
régressives, surtout dans leurs modalités groupales ; mais cet
usage a été surtout empirique, peu théorisé et ne s’est pas toujours accompli dans un cadre suffisamment stable et sécurisant
(ce qui comporte des risques de décompensation).
II – GESTALT-THÉRAPIE ET RÉGRESSION
S’il est une caractéristique qui spécifie clairement la Gestaltthérapie face aux démarches d’inspiration psychanalytique, c’est
la centration sur l’« ici et maintenant ». Cette position est nettement affirmée dès les premières pages de Gestalt-thérapie :
cette approche « offre de se concentrer sur la structure de la
situation actuelle » (p. 2). Une telle centration n’est guère compatible avec l’idée de régression temporelle. Déjà, dans Le Moi,
la faim et l’agressivité, F. Perls déclarait : « La plus importante
“erreur historique” de la psychanalyse classique est l’application indiscriminée du terme de “régression”» (p. 118). Perls n’argumente pas directement cette proposition ; mais le contexte
permet d’en saisir la signification.
Régression/progression
Si le terme de régression suggère que le patient a atteint une
certaine maturité et, confronté à certains obstacles insurmontables, retourne à des réactions infantiles, Perls conteste une
telle formulation. Il pense que le patient n’a jamais vraiment
atteint le point de maturité à partir duquel il est censé régresser.
Il est plutôt resté fixé à des réactions infantiles qui ont entravé
son développement ; au fond, ces réactions figées font partie
des situations incomplètes, des « Gestalts inachevées ». La
nuance peut paraître minime ; Freud avait lui-même, dans sa
conception de la régression, introduit la notion de points de fixation. Mais il concevait le mouvement régressif comme une sorte
de reflux vers ces points en raison d’un barrage dressé sur le
cours du développement ; alors que Perls considère ces points
comme des entraves qui ont empêché le sujet d’aller de l’avant
et d’atteindre la pleine maturité (ce qui, effectivement, rend le
terme de régression inadéquat).
Il y a donc entre les deux conceptions une nuance certaine qui
a un impact non négligeable sur la pratique thérapeutique. Pour
la démarche psychanalytique, il s’agit de favoriser un retour aux
points de fixation pour permettre la reviviscence et l’abréaction
des traumas qui les ont constitués et permettre un nouveau
départ vers le développement. Pour la Gestalt-thérapie, il
convient de confronter le patient au sentiment d’impasse afin
qu’il trouve dans le présent l’ajustement créateur qui lui permettra de boucler les situations inachevées impliquées dans les
réactions infantiles. Il y a bien, dans un cas, retour, même symbolique, à un passé inscrit dans la mémoire et le corps du
patient; dans l’autre, centration sur l’« ici et maintenant » où les
aspects infantiles du sujet s’expriment au présent jusqu’à l’achèvement des situations restées en suspens. Cette opposition est
clairement énoncée dans Gestalt-thérapie : « Le souvenir verbal
est stérile parce que le passé se compose de situations particulières qu’on ne peut changer. Il ne prend vie que lorsqu’on peut
le relier à des besoins présents susceptibles de changements »
(p. 100).
Au fond, si certaines attitudes du passé persistent, ce n’est
pas par simple inertie; c’est parce qu’elles remplissent une certaine fonction (même si celle-ci peut apparaître « disfonctionnelle », comme dans la répétition compulsive)
[(5)].
On voit que la formalisation de la Gestalt est de nature « synchronique » ; elle s’oppose à la conception psychanalytique qui
est « diachronique » ou « génétique »; elle récuse implicitement
toute la construction des « stades du développement » qui sous-tend la notion de régression.
Cette différence de perspective a des conséquences précises
au niveau de la pratique. En psychanalyse, il s’agit de revenir
aux traumatismes passés, de retrouver les souvenirs des
scènes oubliées afin de permettre l’expression et l’abréaction
des affects qui leur sont liés ; la démarche s’appuie sur la libre
association, l’exploration des rêves, l’analyse des souvenirsécrans. Pour la Gestalt, le travail s’opère sur le ressenti actuel et
sur l’expression dans la situation thérapeutique d’une gestalt
inachevée ; il faut lever les inhibitions qui empêchent le patient
de trouver une nouvelle réponse aux situations qu’il répète ; à
partir de là, il peut libérer les émotions contenues par l’inhibition.
Ainsi, « ce n’est pas l’image passée qui a provoqué la décharge
de l’affect, mais la relaxation de l’inhibition présente » ( Gestaltthérapie, p. 87).
Bien sûr, cette opposition que j’ai durcie en me plaçant au
niveau théorique, est moins nette dans la pratique : car, en mettant au premier plan le travail sur le transfert, la psychanalyse
reconnaît que c’est sur l’actualisation des schèmes infantiles
dans la situation thérapeutique qu’il convient de travailler.
Cependant, l’infantile prend une valeur plus positive en Gestalt
que dans la perspective psychanalytique. Il n’est pas seulement
l’expression des conduites régressives et inadaptées. Il contient
potentiellement des réserves de créativité et des ressources
inemployées. Dans la Gestalt inachevée, issue de l’enfance, il y
a la recherche d’une satisfaction vitale que l’adulte a négligée :
« Les affects de l’enfance sont précieux non parce qu’ils constituent un passé qu’il faut retrouver, mais parce qu’ils représentent
les plus merveilleux pouvoirs de l’individu, occultés dans la vie
adulte » (p. 90). Notons cependant que si cette formulation s’oppose bien à la théorisation freudienne, elle est par contre proche,
par certains aspects, de la position de Winnicott pour qui la
régression était un moyen de dégeler la créativité et la force vitale du « vrai self », étouffé par le « faux self ».
Oppositions théoriques et convergences pratiques
Ces trop rapides réflexions suggèrent qu’il existe plus qu’une
nuance de formulation entre les conceptions psychanalytiques
et gestaltistes autour de la notion de régression. On a bien affaire à deux perspectives différentes qui, dans un cas, légitime
l’usage de la notion de régression et, dans l’autre, le récuse.
Cette différence n’est pas simplement localisée à ce seul
terme ; elle a des conséquences importantes quant au statut du
souvenir et du passé, quant à la conception du refoulement, de
l’inhibition et de l’abréaction et quant à l’orientation et la nature
du travail thérapeutique.
Cependant, si ce constat est clair, il faut bien reconnaître en
même temps que certains gestalt-thérapeutes font une place,
tant dans leurs écrits que dans leur pratique, à la régression.
Comment comprendre ce qui pourrait apparaître, au premier
abord, comme une forme d’incohérence ? Pour ne pas fonder
ma réflexion sur des impressions plus ou moins précises, je
prendrai appui, à titre d’exemple, sur l’ouvrage de référence de
Serge Ginger ( La Gestalt. Une thérapie du contact).
Très logiquement, on ne trouve pas le terme de régression
dans son glossaire des 125 mots techniques caractéristiques de
la Gestalt. Par contre, on constate quelques usages du terme
dans le texte, qu’il est intéressant d’étudier et qui montrent que
la notion est présente au niveau de la pratique thérapeutique.
Notons d’abord que la notion elle-même n’est pas commentée
ni discutée. Quand il apparaît, le terme renvoie, dans certains
cas, au sens psychologique le plus large, comme lorsque
S. Ginger écrit que l’interdit du passage à l’acte permet au client
de se laisser aller « à ses besoins, très fréquemment inassouvis,
de t endresse et de régression, retrouver ainsi des sensations
infantiles refoulées » (p. 259). Ici l’usage n’exclut pas, mais ne
présuppose pas non plus la théorisation psychanalytique.
Dans d’autres cas, le terme a une signification plus technique
et descriptive qui suggère davantage un processus observable
dans le cadre thérapeutique; comme, par exemple, dans le passage suivant : « Au cours de toute séquence de travail en gestalt, le
timbre de la voix retient l’attention du thérapeute : il révèle non seulement les processus émotionnels sous-jacents mais
aussi, bien souvent, le
niveau éventuel de régression » (p. 294)
[(6)].
Dans un autre usage, le terme désigne une forme de travail
[« Nous permettons la
régression (dans un climat de chaleur
sécurisante)»]. Enfin, c’est un type particulier de démarche thérapeutique, proche de celui des thérapies régressives qui est
désigné lorsque S. Ginger parle du « travail de
régression » que
permet, par exemple, le travail en piscine d’eau chaude. On voit
là comment la Gestalt, à travers une technique de groupe transversale à de nombreuses démarches, a pu s’approprier une
forme de travail régressif initié au départ par la bioénergie et les
thérapies émotionnelles, sous l’influence d’un certain courant
psychanalytique
[(7)]. Cet emprunt montre qu’une approche peut
intégrer, au niveau de la pratique, certaines démarches, obéissant à une autre logique que la sienne, sans qu’il y ait nécessairement incohérence ou contradiction. Il s’agit seulement de
moments différents dans un parcours thérapeutique, conception
que l’on peut référer aux notions de « polyclinique » et de « complexité thérapeutique » développées par Max Pagès
[(8)].
Pour conclure ce bref débat qui mériterait d’être poursuivi et
approfondi, on peut faire les remarques suivantes :
La notion de régression constitue bien une ligne de partage et
de différenciation entre thérapies d’inspiration psychanalytique
et Gestalt-thérapie. Au niveau de la conceptualisation, elle est
étrangère à la perspective gestaltiste. Cependant, au niveau de
la pratique, certains gestalt-thérapeutes peuvent introduire une
certaine dose de « travail régressif » qui ne semble pas incompatible avec les techniques plus classiques de cette démarche.
C’est, à mon sens, un exemple concret d’une approche « intégrative » qui tend à rendre compatible et à articuler, dans le
champ de la psychothérapie, des démarches appartenant à des
modèles théorico-pratiques nettement différenciés. C’est dans
cet esprit que je voudrais indiquer maintenant les modalités d’un
« travail régressif » en psychothérapie ; il s’inspire certes des
élaborations psychanalytiques; mais il peut être transposé et utilisé par d’autres démarches et a été particulièrement expérimenté et « rodé » dans les thérapies de groupe dont on peut
constater qu’elles stimulent fortement les processus régressifs.
III - PRINCIPES D’UN TRAVAIL RÉGRESSIF EN
PSYCHOTHÉRAPIE
Nous allons récapituler ce qui semble se dégager aujourd’hui
de la pratique de thérapeutes pouvant se réclamer de différentes
approches concernant les indications, le cadre, la relation thérapeutique et les étapes d’un travail régressif. Même si la présentation peut sembler normative, il s’agit de constats empiriques
tirés de l’expérience et qui, de ce fait, sont, bien entendu, discutables et révisables.
Les indications
Ce type de démarche s’adresse d’abord à des patients dont la
problématique fondamentale tourne autour de l’identité : faiblesse du Moi, mauvaise intégration du Soi, « faux-self », problématique narcissique majeure, personnalité border-line… Il ne
semble cependant pas adapté à des patients franchement psychotiques.
L’hypothèse étiologique est celle d’un « défaut fondamental »,
d’une défaillance de la fonction maternelle ou d’un traumatisme
précoce (dans les toutes premières années du développement
du nourrisson, et plus précisément au cours des phases orale et
anale).
D’autres démarches que les thérapies régressives sont-elles
envisageables dans ces cas ? Sans pouvoir répondre de façon
tranchée, indiquons que des thérapies « progressives » risquent
de renforcer un « faux-self » adaptatif et donc d’aider au contrôle du symptôme sans changer l’état sous-jacent.
On peut se demander aussi s’il n’existe pas, chez beaucoup
de patients présentant un profil névrotique plus classique, des
traumas antérieurs à la phase œdipienne, que la démarche
régressive permet d’atteindre et de traiter (on peut d’ailleurs penser que si la phase oedipienne a été mal dépassée, c’est en raison de perturbations du développement antérieur). Cette
réflexion peut étendre la portée et l’indication d’une démarche
utilisant la régression.
Le cadre
Le travail régressif s’inscrit nécessairement dans le cadre
d’une thérapie longue, car le processus régressif et la confiance
dans le cadre et dans le thérapeute sont lents à s’installer et ne
peuvent être hâtés sans risques pour le patient. Il peut combiner
des séances individuelles et un travail en groupe qui accélère le
processus régressif. La fréquence des séances est au moins
hebdomadaire pour assurer la continuité du travail et le dépassement des « demandes d’urgence ». Les séances doivent avoir
une certaine durée (environ 1 heure) pour permettre l’installation, la gestion et la sortie des états régressifs. La position allongée du patient apparaît la plus favorable : elle permet le décrochement de la relation immédiate, l’auto-centration, la perception et l’expression des phénomènes corporels et les états de
transe. Cependant, cette position peut être instaurée progressivement si elle provoque des réactions trop anxiogènes et il est
possible de la moduler dans le temps (passage à certains
moments au face à face). Ainsi le cadre doit être à la fois précis
et souple, assurant un holding suffisant et pouvant s’adapter aux
besoins évolutifs du patient.
Relation thérapeutique et phases de la thérapie
La position du thérapeute privilégie l’attitude empathique (par
rapport à une démarche interprétative ou de conseil) mais à
bonne distance (évitant les attitudes trop lointaines ou trop envahissantes).
L’orientation générale non directive semble la plus adaptée
pour permettre au processus régressif de s’installer et de se
développer sans le forcer ou l’orienter. Le mode d’intervention du
thérapeute est souple et varié, s’adaptant aux besoins du patient
(d’être rassuré, d’être pris en charge, d’être materné, d’être
accepté, encouragé… ). Il s’agit de privilégier l’établissement
d’une relation interpersonnelle profonde et authentique plutôt
qu’une attitude technique.
On peut distinguer trois phases principales dans le processus
thérapeutique (en référence à Winnicott) qui impliquent chacune
des modalités différentes quant à la relation thérapeute-patient
et aux interventions du thérapeute.
-
L’installation du processus de régression par l’instauration
d’un cadre sécurisant jusqu’à la régression au « défaut fondamental ». Le thérapeute met en place ce cadre sécurisant par
une attitude empathique et attentive aux besoins du patient.
L’attitude du thérapeute est « contenante » et tend à soutenir le
Moi pour lui permettre de tolérer le processus régressif.
- Il accepte les modes d’expression du patient les plus spontanés et les plus primitifs (mutisme, larmes, manifestations corporelles, cris… ) et y répond de façon adéquate. Son attention se
porte plus sur les manifestations corporelles et émotionnelles (qu’il encourage par effet de miroir, d’amplification, de focalisation… ) que sur le discours rationnel.
- Un travail sur le rêve et les images spontanées permet un
accès aux éléments archaïques et profonds.
-
Le contact avec le défaut fondamental (traumatismes précoces, angoisses primitives, sentiments de carence… ).
- C’est la phase la plus délicate car elle comporte des risques
de régression maligne et de décompensation; le thérapeute doit
être attentif à la très grande fragilité possible du patient à certains moments et s’efforcer de contrôler et de « doser » le mouvement régressif (il n’est pas question de forcer ou de casser les
défenses du patient comme ont pu le préconiser certaines
démarches dans le passé).
- Il s’agit à ce stade de favoriser l’expression émotionnelle
cathartique des angoisses, de la frustration et de la rage (quand
elle se présente spontanément et non de façon artificielle après
suggestion du thérapeute ou exercices « mécaniques »).
- Le travail sur le transfert négatif est très important et, comme
le préconise Otto Kernberg, a intérêt à se centrer au départ sur
la relation dans l’« ici et maintenant » (signification actuelle du
transfert, mise en lumière des distorsions dans les perceptions
par le patient du thérapeute, interprétation des mécanismes de
défense entrant dans ce transfert négatif, renvoi aux sources
infantiles… ). « Comme fondement de cette stratégie thérapeutique, on suppose que l’interprétation des opérations défensives
primitives prédominantes et caractéristiques de l’organisation
limite de la personnalité, et des relations d’objet internalisées qui
s’y rattachent, renforce le Moi et provoque un changement structurel intra-psychique qui résout l’organisation limite de la personnalité » (O. Kernberg, Les troubles limites de la personnalité). A ce stade, le thérapeute se laisse utiliser par le patient
comme « objet primaire », ce qui permet la mise en évidence du
transfert.
- Cette phase comporte quelques difficultés : la gestion des
manifestations d’agressivité et de haine (ressenties comme
explosives et déstructurantes par le patient); les tendances à la
régression maligne et la menace d’effondrement; le contrôle du
contre-transfert, fortement sollicité.
- • La troisième phase ouvre sur la sortie de la régression et de
la dépendance et sur la progression vers l’autonomie. Ce mouvement intervient quand le stade du défaut fondamental a été
suffisamment travaillé. C’est le patient qui amorce lui-même ce
mouvement (qui ne peut donc être programmé ou hâté artificiellement). Il se marque par une reprise du développement, du
désir de vivre, d’avoir des projets. Il s’agit alors pour le thérapeute de :
- favoriser le mouvement et de soutenir les efforts du patient
pour « grandir » ; ce qui implique un changement progressif
d’attitude du thérapeute (prise de distance, encouragement à
l’autonomie, au changement, à la prise de décision ; résolution
progressive de la relation transférentielle primitive),
- encourager le patient à agir (à transposer dans la vie quotidienne ses prises de conscience).
[1]
Dès Le Moi, la faim et
l’agressivité (cf. notament
p. 118).
[2]
Opisthotonos : Forte
contraction des muscles
postérieurs du corps qui lui
donne une forme
caractéristique en « arc ».
Cette position se rencontre
par exemple dans certaines
crises d’hystérie.
[3]
Des états-limites, chapitre 22, « Mon analyse avec
Winnicott ». Cf. aussi
chapitre 23, « De la valeur de
la régression à la
dépendance ».
[4]
Cf. A. Green, La folie
privée, Paris, Gallimard, 1990.
Il est d’ailleurs symptomatique
que le terme de régression
ne figure même pas dans le
Dictionnaire de la
psychanalysed’E. Roudinesco
et M. Plon (Fayard, 1997).
[5]
« La compulsion
névrotique à la répétition est le
signe qu’une situation
inachevée dans le passé reste
inachevée dans le présent »
(Gestalt-thérapie, p. 84).
[6]
Ou encore :
« Un client peut se trouver
dans un état second en
régression manifeste, dans un
comportement “ pré-verbal ”,
en proie à une rage violente
ou agité de profonds
sanglots » (p. 315).
Ici c’est bien l’expression de
processus régressifs dans le
cadre thérapeutique à travers
une sorte de transe qui est
décrite et prise en compte.
[7]
Notons, à ce propos, que
les thérapies de groupe ont
largement favorisé une
certaine forme d’éclectisme et
d’« intégration » en
empruntant leurs techniques à
différentes sources : au
psychodrame de Moreno, à la
dynamique de groupe de
Lewin, aux groupes
psychanalytiques de Foulkes
et Bion, aux groupes de
rencontre rogériens, à la
bioénergie et aux démarches
émotionnelles…
[8]
Cf. notamment Pagès M.,
Psychothérapie et complexité,
Paris, Desclée de Brouwer, 1993.